COPIE
d'un mémoire écrit de la main de mademoiselle
marguerite pkrier^
i«ni
Monsieur Pascal, mon grand-père, se nommait Etienne iPascal. Il était fils de Martin Pascal, trésorier de France, et de Marguerite Pascal de Mons , qui était iille de M. Pascal de Mons, sénéchal de Clermont, dont la famille avait été annoblie par le roi Louis XI, en considération des services rendus par Etienne Pascal, maître des requêtes ^.
Etienne Pascal fut envoyé à Paris pour faire ses études de droit, et fut recommandé par Martin Pascal, son père, à M. Arnauld avocat, père de M. d'Andillyetde M. Ârnauld. Lorsqu'il eut achevé ses études, il revint à Clermont et acheta une charge d'élu, et ensuite il fut président de la cour des aides.
Il épousa, en 16^8, Antoinette Begon.
Il en eut en 1619 un fils qui mourut aussitôt après son baptême.
En 1620 il eut une fille nommée Gilberte Pascal, qui fut mariée en 1641 avec Florin Perier, conseiller à
« III« Recueil MS. du P. Guerrier, p. 271.
* J*ai TU les lettres de noblesse qui furent accordées à Etienne Pascal, père du maître des requêtes. C'est le chef de la famille. Il étAit d*Ainbert en Auvergne. ( Note du P. Guerrier. )
la cour des aides, qui était son eousin issu de germain, sa mère étant cousine germaine d'Etienne Pascal, mon grand-père.
En 1623 Etienne Pascal eut un fils nommé Biaise Pascal, mon oncle.
En 1625 il eut une fille nommée Jacqueline Pascal, qui est morte religieuse de Port-Royal.
En 1628 Antoinette Begon^ femme d'Etienne Pascal, mourut âgée de vingt-huit ans.
En 1630 Etienne Pascal vendit sa charge de deuxième président à la cour des aides à son frère Biaise Pascal, et la plus grande partie de ses biens, qu'il mit en rente sur rhôtel de ville de Paris, où il se retira pour vaquer à réducation de ses enfants, et surtout à celle de Biaise Pascal.
*En 1636 ou 1637 (a) il y eut beaucoup de bruitàParis à l'occasion des retranchements que Ton faisait des ren-
(a) Autre relation de Marg, Perier, extraite d'un JJf5. provenant de la succession du P, Âdry, de VOratoire * :
En 1658, mon grand-père étant à Paris, il arriva que Ton fît de grands retranchements des rentes sur rhôtel de ville ; et comme sou principal bien était de cette qualité-là, ayant vendu en Auvergne sa charge, sa maison, et tous ses autres biens pour le convertir en cette sorte de bien qu'il trouvait plus commode dans le dessein qu'il avait de demeurer à Paris, et d'y élever sa famille,
' Le MS. de M>»« Perier la mère porte au mois de mars 1638. (Note du P. Guerrier.)
Ce MS. de M™* Perier n'est autre que la Vie de Jacqueline ; voy. ci-dessus, page 57.
' Ce MS. appartient aujourd'hui à M. Aimé Martin qui a bien voulu nous autoriser à en faire usage.
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tes sur rhôtelde ville. Les rentiers allaient souvent chez M. le chancelier Seguier pour y faire leurs remontrances. Il arriva un jour qu^il y eut beaucoup de bruit et de clameurs là-dessus, en sorte que le soir il y eut deux de ces messieurs qui furent conduits à la Bastille. Non grand-père qui s'y était trouvé ce jour-là eut peur qu'il ne lui en arrivât de même; cela fut cause qu'il vint en Auvergne en attendant que ces troubles fussent passés. Il y demeura quelque temps durant lequel, par une occasion extraordinaire, il fut rappelé par M. le cardinal de Richelieu et par M. le chancelier qui reconnurent en lui du mérite et de la capacité.
du soin de laquelle il était entièrement chargé ayant perdu sa femme, il se trouva donc très-intéressé dans ces affaires. Beaucoup d'auU*es personnes de Paris étaient dans les mêmes termes, -et on faisait sur ce sujet des assemblées chez M. le cliancelier Séguier où se trouvaient ces personnes-là. 11 arriva un jour, où Ion avait résolu un retranchement très-considérable, que quelques-uns de ces messieurs qui étaient là s'emportèrent très-fort : cela en excita d'autres et causa une émotion générale, et un bruit qui Ht de la peine aux ministres. Le jour môme quand tout le monde se fut retiré, on avait fort bien remarqué ceux qui y étaient, et on envoya arrêter et mettre kla Bastille deux des amis de mon grand péie qui étaient de cette assemblée. Mon grand-père en ayant été averti, craignit pour lui ; et quoiqu'il fiît très-assuré de n'avoir rien dit ni rien fait qui pût lui attirer cette disgrâce, comme il n'en était pas capable, car il était très-modéré et ti'ès-sage, néanmoins sachant bien que dans ces occasions-là on ne peut guère discerner ceux qui ont tort d'avec ceux qui ne l'ont pas, il crut que le plus sûr était de se retirer en Auvergne^ où il jugeait bien qu'on n'irait pas le chercher, et il laissa à Paris ses trois enfants. Ma mère (|ui était l'aînée pouvait avoir quinze ou seize ans, M. Pascal mon oncle douze ou treize , et ma tante neuf ou dix.
Quelque temps après ]il arriva qne M. le cai'dinal... {Voy. la *uUe, page 441 ci-après. )
' En 1638 il fut envoyé intendant en Normandie, où il y avait des troubles très-grands. Les bureaux de recelte avaient été pillés et des receveurs tués. Le parlement qui n'avait pas fait son devoir fut interdit, et on envoya des officiers du parlement de Paris pour y exercer la justice. On y envoya aussi des troupes sous le commandement de M. le maréchal de Gassion qui partît avec mon grand-père. Le roi mit alors deux intendants en Normandie, l'un pour les gens de guerre, qui était M. de Paris, maître des requêtes , et Tautre pour les tailles qui fut mon grand-père. Il trouva les choses dans un si grand désordre qu'il fut obligé de reformer les rôles de toutes les paroisses de la généralité. Il demeura en Normandie dix ans, et n'en sortit qu'en l'année 1648, lorsque le parlement de Paris durant la guerre, demanda la révocation générale de tous les intendants.
(a) M. Pascal faisait son devoir avec toute la droiture
(a) Autre relation de Marg. Perier^ extraite d'un MS. provenant de la succeêsion du P. Adry, de VOratmre :
... Ce fut donc là ce qui^donna lieu à mon gi'and-père d'entrer dans cet emploi ; et il s'en acquitta d'une manière qui lui a toujours attiré l'estiuie détentes les personnes qui l'ont connu. Mais quoiqu'il eût une très-grande probité, beaucoup de capacité et (lu'il remplit ses devoirs avec beaucoup d'iionneur, on peut dire (|ue tout ce qu'il faisait n'était proprement l'effet que d'une vertu morale, mais point du tout d'une vertu chrétienne; car il fieiisair, comme tous les autres gens du monde font, à pousser sa
» Le MS. de M"»« Perler la mère porte : sur la fin de 1639. (Note du P. Guerrier.) Voy. ci-dessus, page 60.
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et toute réquité possible. Il ne voulait point souffrir que ses domestiques reçussent des présents, jusque-là que le secrétaire qu'il avait pris d'abord et qu'il avait fait venir de Clermont, parce qu'il était son parent, ayant reçu une fois un louis d'or de quelqu'un , il le renvoya et n'en voulut plus entendre parler.
Il avait de la piété, mais elle n'était pas assez éclairée. Il ne connaissait pas encore toute l'étendue des devoirs de la vie chrétienne. Semblable à ces honnêtes gens selon le monde > il pensait pouvoir allier des vues de fortune avec la pratique de l'Evangile. Mais Dieu qui avait sur lui et sur sa famille des desseins de miséri*
fortune, à établir ses enfants, et à les élever en gens d'iionaeur, selon leur condition. Il maria ma mère çq ce temps-là; il la maria en Normandie, quoique mon père fût de Clermont aussi bien que lui, et ce fut par occasion. Il y eut une commission importante dans Tintendance de Normandie que Ton nmnda à mon grand-père de remplir d'une personne dont le roi lui fit rhonneur de lui donner le choix ; il jeta les yeux sur mon père qui était un jeune homme, déjà conseiller de [la cour des aides de Clermont depuis même plusieurs années Fayant été très-jeune. Il était proche parent de mon grand-père, fils de sa cousine germaine, et mon grand père Taimait extrêiiiement, parce qu'il lui avait trouvé dès sa jeunesse un très- grand es[)rit, et beaucoup d'amour et de disposition pour toutes les sciences. Ayant donc cette occasion de le faire venir auprès de lui, il lui donna cette commission qui n'était que pour quelques années ; et loi*squ'il vint chez lui il trouva en lui toutes les qualités qu'il pouvait souhaiter pour en faire son gendre. Ainsi il le maria avec ma mère. Il obtint dispense, car ils étaient cousins issus de germains ; et il ne fit pas beaucoup d'attention à la parenté dont il a eu depuis du scrupule, aussi bien que mon père et ma mère, n'y ayant pomt de nécessité ni de cause pour la demander. Mais Dieu fit naître une autre oceaûoQ par sa Provideace, qui
corde, permit qu'il lui arrivât un accident qui fut l'oe^
casion de sa conversion
Il y avait en Normandie un curé * dans un village nommé Rouville, qui était un grand serviteur de Dieu, qui gouvernait sa paroisse avec une piété très^solide, qui y instruisait et faisait des prônes admirables. Tout le voisinage y allait pour Tentendre et pour s'instruire et s'édiGer ; et il faisait un si grand bien à ceux qui le venaient entendre, que peu après, sa réputation se répandant, les gentilshommes du voisinage et même les ofQciers de Rouen louaient des chambres dans ce village pour y aller coucher tous les samedis, afin d'assister à ses prônes. Entre ces gentilshommes, il y en eut deux qui étaient assez proches, nommés MM. Deslandes et de La Bouteillerie : ces deux messieurs furent si touchés de ses instructions, qu'ils s'abandonnèrent entièrement à sa conduite, et résolurent de neplusson^ ger qu'à Dieu, à leur salut, et à la charité pour le prochain. Ils avaient un don naturel pour remettre les membres rompus ou désunis; et comme ils avaient beaucoup d'esprit et d'honneur , ils avaient dès leur jeunesse
donna lieu à mon grand-père et à toute sa famille de connaître Dieu et la véritable piété. Il y avait en Normandie vn curé, etc. ( Ce passage, sauf trois ou quatre légères variantes^ est le niém^ dans les deux MSS. )
Dans ce temps-là, il arriva qu'on viut avertir un jour mon grand-père (lu'il y avait des gentilshommes dans un faubourg de Rouen, qui s'étaient donné un signal pour se battre en duel : mon grand-père en même temps voulut y aller ; mais ne pouvant
' M. Guillelwl, docteur de Sorbonne. (Note du P. Guerrier, )
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étudié ranatomie et la médecine, pour ne point hasarder, en se fiant à leur industrie naturelle, de faire quelque faute. Quand ces deux messieurs eurent résolu de se donner entièrement à Dieu, ils firent bâtir chacun un petit hôpital au bout de leur parc, dans leurs terres qui se touchaient. M. Deslandes, qui avait dix enfants, mit dix lits dans son hôpital, et M. de La Bouteillerie, qui n'avait point d'enfants, en mit vingt. Ils recevaient dans ces trente lits tous les pauvres qui se présentaient, et les traitaient charitablement de toutes sortes de maladies, étant bons chirurgiens et bons médecins ; mais ils préféraient ceux qui avaient besoin
de leurs services pour remettre les membres *
Etant parti de chez lui pour une affaire de charité,
y aller en carrosse, parce que toute la ville n'était qu'une glace et que ses chevaux n'étaient point ferrés à glace, il hasarda d'aller à pied. En y allant, il tomba et se démit la cuisse. Il se fît apporter chez lui, et en même temps envoya chez M. Deslandes, pour se mettre entre ses mains et de M. son frère. Ces messieurs se trouvèrent absents et à dix lieues de Rouen. Cependant mon grand-père, qui était leur ami et qui avait confiance en eux, ne voulut point que d'autres le touchassent. Il les envoya quérir à dix lieues. Tous ces retardenients furent cause que cette dislocation fut très-diflicile à remettre, et obligea ces messieurs, qui la remirent néanmoins très-bien, à demeurer trois mois chez mon grand-père, ne voulant point que personne le touchât qu'eux, pour toutes choses généralement. Durant ces trois mois, cesme^ sieurs, qui avaient autant de zèle et de charité pour le bien spirituel du prochain que pour le temporel, remarquaient dans mon grand-père et dans toute sa famille beaucoup d'esprit, et regar-
» Ce passage depuis : Il y avait en Normandie , se trouve dans le n« Recueil MS. du P. Guerrier, page 174, évidemment bors de sa place.
il tomba et se démit une cuisse. Il voulut se mettre entre les mains de deux gentilshommes, nommés M. Deslandes et M. de la Bouteillerie, fort habiles pour ces choses-là, qui étaient des personnes d'une piété extraordinaire. Ils se servirent de cette occasion pour appeler à Dieu premièrement M. Pascal le fils, ensuite mademoiselle Pascal la fille, qui était alors recherchée en mariage par un conseiller du parlement de Rouen. Tous deux ensuite, quand mon grand-père fut guéri, le perdant comme un très-grand dommage que tant de beaux talents fussent seulement employés à des sciences humaines dont ils connaissaient tous bien le néant et le vide, ils s'attachèrent beaucoup à M. Pascal, mon oncle, pour le faire entrer dans des lectures de livres de piété solide, et pour les lui faire goûter. Ils y réussirent très-bien; car, comme il avait un esprit très-solide et très-bon, et qu'il ne Tavait jamais accoutumé, quoique très-jeune, à toutes les folies de la jeunesse, il connut avec ces messieurs le bien; il le sentit, il Tainia et il Tembrassa. Et quand ils Teurent gagné à Dieu, ils eurent toute la famille ; car lorsque mon grand-père commença à être en état de s'appliquer à quelque chose après un si grand mal, son fils, commençant à goûter Dieu, le lui fît goûter aussi, et à ma tante, sa sœur, qui y entra si vivement {((u'elle résolut dès lors de quitter le monde et de se faire religieuse, ce qu'elle a fait depuis, où elle est morte saintement. Ils firent tous connaissance avec ce saint curé, qui avait attiré à Dieu ces deux messieurs, et dont Dieu se servit ensuite pour éclairer toute notre famille, et ils se soumirent à la conduite de ce saint homme qui les conduisit à Dieu d'une manière admirable.
Mon père et ma mère, peu de temps après, allèrent à Rouen voir mon grand-père ; et trouvant toute la famille à Dieu et dans des sentiments d'une vraie et solide piété, ils s'y donnèrent aussi, et se conduisirent de même par les avis de ce saint curé qui avait fait tant de bien aux autres. Et ma mère ayant absolument quitté le monde et tous les ajustements et les parures du monde, elle y renonça aussi pour ses enfants, qu'elle habilla très-modestement
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tërent aussi à se donner pleinement à Dieu, ce qu'il fit avee joie aussi bien que ses deux enfants. C'était en 1646 et à la fin de 1646. M. et madame Perier étant allés à Rouen pour le voir, et les trouvant tout k Dieu, s*y donnèrent aussi pleinement, et se mirent sous la conduite d'un prêtre nommé M. Guillebert, docteur de Sorbonne.
Dès ce temps-là, M. Pascal résolut d'abandonner le monde pour ne songer plus qu'à Dieu, et mademoiselle Pascal voulut se faire religieuse ; mais elle ne put exé^ cuter cette résolution que six ans après, aussitôt que son père fut mort ; parce qu'il ne voulait point qu'elle le quittât.
M. Pascal le père ayant quitté la Normandie ^ en 1648, se retira à Paris où il mena une vie si exemplaire,
et è qui elle n'épargna rien pour leur procurer une bonne et sainte éducation.
Voilà quel a été le principe de tout le bien qui a été dans notre famille. Mon grand-père, peu de temps après, quitta la Normandie, dans le temps de la révocation générale de tous les inten* dants, lors des troubles de Paris. II y avait été si aimé et si estimé, qu'une année, le premier jour de Tan, les échevins de Rouen, au nom de la ville, lui firent présent d'une bourse de jetons d'argent, qu'ils avaient fait battre exprès, qui avaient d'un côté les armes de la ville, où il y a un agneau pascal, et de Tau- Ire les armes de mon grand-père, qui étaient aussi un agneau pascal, dans une bourse de velours bleu, brodée d'agneaux pas-; cal d'argent, qui étaient les émaux de ses armes.
Quand il eut quitté la Normandie, le roi l'honora de la qualité
« Le roi lui donna des lettres de conseiller d*Élat. Elles sont datées du 27 décembre 1645. (Note du P. Guerrier.) — La copie qui est dans le MS. Suppl franç.^ n° 1485, fait mal-à-propos entrer cette note dans le texte.
MÉUOIRB. 427
que le cHré de Saint-Jean ' , dans la paroisse duquel il était, fit son éloge en chaire après sa mort, ce qu'il n'avait jamais fait d'aucun de ses paroissiens. Il mourut le 37 septembre 1651, trois ans après qu'il eût quitté la Normandie.
M. et madame Perier ne songèrent plus qu'à élever leur famille dans la piété. La première chose que ma-* dame Perier fit, fut d'ôter à ses filles les petites parures qu'on leur avait données durant son absence, et les ha« billa très-modestement, et pour éviter de leur en con-*server le goût, elle défendit à leur gouvernante de les laisser fréquenter les enfants de leur âge et de leur con-< dition. Ensuite M. et madame Perier, après la mort de
mon grand-père qui avait gardé avec lui mon frère aîné
Etienne Perier, le mirent à Port^Reyal des Champs pour y être élevé.
Ils eurent cinq enfants : l'ainé, Etienne Perier né en i642; le deuxième, Jacqueline Perier, née en 1644 ; le troisième, Marguerite Perier, née en 1646; le quatrième, Louis Perier, né en iOSl; et le cinquième, Biaise Perier, en 1653.
M. et madame Perier s'attachant donc à l'éducation de leurs enfants, et ayant mis Etienne Perier leur aîné
de conseiller d'Etat; et il demeura à Paris jusqu'à sa mort qui arriva deux ou trois ans après ; et il passa ce temps-là dans tous les exercices d'une piété vraiment clirétienne. Aussitôt qu*il fut mort, ma tante qui lui avait déclaré son dessein de se feire religieuse et qu'il avait [)rlée de ne le point quitter, se relira dans le monastère où elle a fini ses jours.
■ M. Loisel, curé de Saint-Jean en Grève. {Note du JP. Guerrier.
environ en 1653 à Port-Royal des Champs, ils mirent en janvier 1654 les deux filles à Port-Royal de Paris. Ils attendaient que les deux cadets fussent en âge de pouvoir aussi aller à Port-Royal des Champs, mais Dieu permit qu^avant ce temps-là il y eût défense par le roi d*y en recevoir davantage, et ordre de faire sortir ceux qui y étaient en iG6l . Cela obligea M. et madame Perier de garder chez eux leurs deux cadets, qu'ils avaient déjà menés à Paris avant cet ordre. Ils y demeurèrent jusqu'en 1664, avec un ecclésiastique de Port-Royal qui était un de ceux qui y élevaient les enfants. Il ne voulut pas venir en province où M. et madame Perier voulaient s'en retourner, mais il leur procura un excellent précepteur à qui ils donnèrent 400 livres de gages. Il y demeura sept ans et enseigna à ces deux enfants les humanités et la philosophie. Après qu'il les eut quittés, ils ne pensèrent qu'à continuer leurs études. L'année d'après mon père mourut; ma mère ensuite les garda encore deux ou trois ans, après quoi elle les mena à Paris pour prendre quelque résolution sur les études qu'ils devaient entreprendre ou de droit ou de théologie. Us témoignèrent, sans avoir encore pris de résolution sur l'état de vie qu'ils devaient embrasser, qu'ils ne seraient pas fâchés d'étudier en théologie : pour cela ma mère leur loua un appartement au faubourg Saint- Jacques, et elle obtint permission du R. P. de Sainte- Marthe, général de l'Oratoire qu'ils pussent aller aux leçons de théologie qui se faisaient à Saint-Magloire. Le P. Morel enseignait le matin la scholastique , et le P. Duguet, qu'on appelle aujourd'hui M. Duguet,
enseignait l'après-dinée la positive. Ils y allaient tous les jours exactement, et durant trois ans ils ne perdirent pas une leçon. Et comme c'était alors le temps de la paix de l'Eglise (paix de Clément IX), M. Arnauld et M. Nicole étaient vus de tout le monde et demeuraient vis-à-vis Saint-Magloire. *Mes deux frères allaient tous les jours après souper passer la soirée avec eux, et leur rendaient compte de ce qui leur avait été enseigné ce jour-là ; sur quoi ces deux messieurs leur donnaient de grands éclaircissements, en sorte que ces jeunes gens profitèrent beaucoup , rien n'étant plus capable de les avancer. Gela fut fort heureux pour eux, car ils commencèrent à étudier en octobre 1675 et achevèrent leurs trois ans en octobre 1678, et MM. Ârnauld et Nicole furent obligés de quitter Paris en 1679, aussitôt après la mort de madame de Longueville, qui fut le temps où la persécution de Port-Royal recommença.
Pour venir présentement au détail des personnes dont j'ai parlé, il est inutile de rien dire de M. Pascal, mon oncle, puisque sa vie a été écrite par madame Perier sa sœur et ma mère *.
Mademoiselle Pascal, nommée Jacqueline Pascal, donna des marques d'un esprit extraordinaire dès son enfance, faisant des vers dès l'âge de huit ans, qui étaient admirés de tout le monde, et même à la cour, car elle en faisait pour la reine qui prenait plaisir à la
* Cependant Mar^. Perier parle ailleurs assez longuement de son oncle. Voy, ciraprès pages 4472etsuiv.
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Yoir el à lui parUr. Etant à Rouen où Ton proposa un prix pour des pièces de poésie, elle le remporta à rage de treize ans. A Tàge de vingt elle fut touchée de Dieu et prit résolution de se faire religieuse à Port- Royal ; mais mon grand-père n*ayant pas voulu qu^elle le quittât, elle demeura chez lui vivant en religieuse, se conduisant par les avis de la mère Angélique et de la mère Agnès avec qui elle entretenait un commerce exact.
Elle entra chez les religieuses en qualité de postulante, le 4 janvier 16â2, le lendemain qu'elle eut signé le partage de la succession de mon grand-père avec ma mère et mon oncle ; et quoique Tusage de Port- Royal fût de demeurer un an postulante avant que de prendre Thabit, on le lui donna quatre mois après. Quatre ou cinq ans après sa profession, on la fit première maîtresse des novices et sous-prieure à Port-Royal des Champs. (Il y avait à Port-Royal des Champs trois maitresses des novices comme à Paris, parce que Ton envoyait toutes les postulantes et les novices pour passer quatre ou cinq mois à Port-Royal des Champs durant les années de postulantes et de novices, afin que les religieuses les pussent connaître, parce qu'il fallait avoir leur voix pour la réception des filles, soit pour leur faire prendre Thabit, soit pour la profession.) Ma tante s'y trouva donc , lorsqu'au mois d'avril 1661 on leur ordonna de renvoyer les novices et les postulantes, qui fut le temps où l'on commença à persécuter les religieuses pour la signature du formulaire, ce qui la toucha et l'affligea si sensiblement qu'elle dit et i{u'«Ue
écrivit même à quelques personnes qu'elle sentait bien qu'elle en mourrait. Et cela arriva en effet , car elle mourut le 4 octobre 1661, âgée de 36 ans. M. Pascal son frère mourut après elle le 19 août 1663*
Le premier de la famille qui mourut ensuite fut M. Perier S inon père. Il était né en 1605. Il aimait fort rétude, principalement celle des mathématiques. Il fat conseiller à la cour des aides à vingt et un ou vingtdeux ans. Ce fut lui qui fut député à Paris pour travailler à la translation de la cour des aides de Montferrand à Glermont ; il y réussit et fut envoyé depuis pour d'autres affaires de sa compagnie. Il fut employé pour une commission importante en 1640 en Normandie où mon grand-père y était intendant. Il s'en acquitta parfaitement, et ce fut ce qui porta mon grand-père à lui donner sa fille qu'il épousa en 1641. Il fut encore employé pour une semblable affaire, en 1647, dans la province de Bourbonnais par l'intendant qui le demanda. Depuis ce temps4à il demeura en Auvergne où il pratiqua toutes sortes de bonnes œuvres. Il était surtout fort zélé pour le soulagement des pauvres. Trois ans avant sa mort il eut une grande maladie, durant laquelle il fit son testament, et il pria ma mère de trouver bon qu'il comptât les pauvres parmi ses enfants et qu'il leur donnât autant qu'à un de ses enfants. Ma mère y consentit et cela fut exécuté. Le lendemain il m'appela en particulier, me commanda d'aller chercher dans sa poche,
> c il était fils de la cousine -germaine de mon grand -père, » dit l^'^ Perler aUlenrd. (iV«f # du P. Cruerrief .)
disant que j'y trouverais quelque chose au fond; que je le prisse pour le fermer à clef, et que s'il venait à mourir je le jetasse dans le fossé, et que si Dieu lui rendait la santé, je le lui rendrais ; et il me défendit d'en parler jamais ni à ma mère, ni à personne du monde. J'y allai et je trouvai une ceinture pleine de pointes. Quand il fut guéri je la lui rendis et n'en parlai point. Mais comme trois ans après il mourut subitement, on la trouva sur lui, et je la garde précieusement.
Voilà la vie qu'il a menée jusqu'à sa mort qui arriva le 23 février 1672, ayant soixante-sept ans. Nous apprîmes après sa mort qu'il mettait toujours un ais dans son lit, et c'était sans doute la raison pour laquelle il ne, voulait point qu'on fit son lit, et le faisait toujours luimême. Deux jours avant sa mort il fit une action qui mérite d'être écrite. Il y avait à Clermont un trésorier de France dont la famille devait considérablement à M. Perîer qui, voyant que cette dette était sur le point de prescrire, voulait faire quelque procédure pour en empêcher la péremption. Mon père alla voir ce trésorier pour le prier de ne point trouver mauvais qu'il fit quelque signification. Cet homme s'emporta d'une manière indigne et fit dans le monde des plaintes aigres et très-injurieuses contre lui. On le rapporta à mon père qui dit : 11 faut excuser un homme qui est mal dans ses affaires. Environ huit jours après, il vint des nouvelles de Paris qui portaient que les trésoriers seraient obligés de payer une taxe de dix mille livres , faute de quoi leurs charges seraient perdues. Mon père le dit à ma mère et ajouta : Voilà un homme ruiné, j'ai envie de
lui offrir de l'argent. Ma mère lui dit : Faites ce que vous voudrez, mais vous voyez combien il vous est dû dans cette maison. Il ne dit plus rien ; mais dès le lendemain il fut trouver ce trésorier, et lui demanda s'il avait su cette nouvelle, et à quoi il était déterminé. Il faut bien, répondit le trésorier, que j'abandonne ma charge, car vous voyez bien que je ne trouverai pas dix mille francs. Mon père lui dit : Non, monsieur, vous ne Tabandonnerez point; j'ai dix mille francs, jis vous les prêterai. Cet bomme fut si surpris qu'il lui dit en pleurant : Il faut, monsieur, que vous soyez bien chrétien, car j'ai bien mal parlé de vous et je sais que vous ne l'ignorez pas. Mon père ne nous dit rien de tout ce qui se passa le lundi 21 février, et il mourut subitement le mercredi matin 25 à sept heures. Le trésorier ayant appris sa mort courut au logis criant, pleurant et disant : J'ai perdu mon père; et nous conta ce qui s^était passé le lundi. Voilà la dernière action de mon père, etc. Celui de la famille qui mourut le premier après mon père fut mon frère aîné, Etienne Perier, qui mourut le 11 mai 1680. Il était né à Rouen durant que M. Pascal mon grand-père y était intendant. Celui-ci s'appliqua d'une manière toute particulière à l'éducation de cet enfant qui était son filleul. A l'âge de trois ans il voulut l'accoutumer à compter et lui apprendre en même temps toutes les petites civilités dont un enfant est capable. Pour cela il fit une convention avec lui, promettant de lui donner un liard, deux liards, trois liards pour chaque sorte de civilité, pour dire : oui monsieur, pour remercier quand on lui donnait quelque chose,
454 MARGUBBltB PEAIER.
pour faire la révérence, elc. El il convint aussi que quand il y manquerait, il perdrait autant sur ce qu'il avait gagné. Quand mon frère en avait gagné jusqu'à sept ou huit cents, mon grand-père envoyait changer un louis d*or en liards, et lui disait : Comptez ce qui vous est dû, C4et enfant, en comptant, mettait un liard à part pour chaque cent. Pendant qu'il était fort occupé dans son calcul, mon grand-père se plaisait à lui parler pour Tinterromprc ; mais avant que de répondre cet enfant répétait trois ou quatre fois le nomhre où il en était, et le reprenait ensuite sans jamais se méprendre. Quand son compte était fini il mettait tous ses liards dans la poche de ?a gouvernante, et allait à la porte de l'église de Notre-Dame, et n'en revenait point qu'il n'eût tout distribué aux pauvres.
Il dit> à l'âge de quatre ou cinq ans, une parole qui est assez remarquable pour mériter d'être écrite.
Ma mère lui apprenait son catéchisme, et comme elle lui disait que Dieu est un pur esprit, qui n'a ni commencement ni Hn, il dit : Je comprends bien que Dieu n'aura point de lin, mais je ne comprends pas comment il n'a point eu de commencement. Ma mère lui répondit que c'était une vérité qu'on est obligé de croire, quoiqu'on ne la comprenne pas. Cet enfant lui dit : Mais les saints dans le ciel la comprendront-ils? Ma mère lui dit que les saints dans le ciel verront Dieu tel qu'il est, et le connaîtront parfaitement. Cet enfant lui répondit : Voilà une grande récompense. Ma mère fut étonnée audelà de ce qu'on peut dire, de voir un enfant, dans un âge si peu avancé, regarder la connaissance de Dieu
comme une grande récompense. Aussitôt après la mort de mon grand-père, on le mit en pension à Port-Royaldes-Champs. Il y fit toutes ses humanités, et n*en sortit que lorsque le roi fit défense d'y élever des enfants* Alors M. Pascal, mon oncle, le prit chez lui, et lui fit faire sa philosophie au collège d'Harcourt où M. For* tin, intime ami de mon oncle, était principal. Après la mort de mon oncle, il vint demeurer au logis avec mon père et ma mère, et fit sa principale étude des ma-» thématiques. En 1666, mon père ayant pris la résolution de lui donner sa charge, Tenvoya à Orléans, où il fit ses études de droit. En 1669, il vint ici S et fut reçu |i la charge de mon père, étant âgé de vingt-sept ans. Il n'avait aucun dessein de se marier ; cependant des amis Ty portaient, non pas dans la famille, car ma mère n^ le souhaitait pas ^ ni nous non plus. Un de nos plus pro-* çhes parents qui avait une fille unique, riche de 40 à 50 mille écus, fit tout ce qu'il put pour le porter à épouser sa fille ; il y résista toujours à cause de la parenté. Etant allé à Paris, il consuUa M. de Sainte-Beuve qui n$ le lui conseilla pas ; ainsi il revint, et refusa absolument ce parti. Enfin, en 1677, on lui proposa une demoiselle de condition, qui avait beaucoup d'esprit, et il l'épousa en 1678. Il mourut âgé de trente-huit ans, le U mai 1680, après quatorze jours de maladie, regretté de tous ceux qui le connaissaient.
Celui qui mourut ensuite fut mon troisième frère,
* A Clepmonl-Ferrand.
* Voyez la lettre de M"* Perler, du 18 mars 1680, pagç lOÎ cHessus,
45f* MARGUERITE PERIER.
Biaise Perier. Il était diacre ; sa mort arriva le 15 mars 1684, âgé de trente ans et sept mois. II demanda à élre enterré à Saint-Etienne S avec mon oncle. Sa vie et sa mort ont été des plus édifiantes.
Ha mère, nommée Gilberte Pascal, mourut trois ans après ce troisième de mes frères. Elle était née le 7 janvier 1620, à Clermont. Mon grand-père se relira à Paris; comme je l'ai marqué, en 1630, pour élever ses enfants. Ma mère, qui était Tainée, avait dix ans. Elle fut mariée à vingt-et-un ans, et elle resta à Rouen deux ans avec mon grand-père. Quand elle fut ici, elle se mit dans le monde comme toutes les personnes de son âge et de sa condition. Elle avait tout ce qu'il fallait pour y être agréablement, car elle était belle et bien faite; elle avait beaucoup d'esprit. Elle avait été élevée par mon grand-père, qui, dès sa plus tendre jeunesse, avait pris plaisir à lui apprendre les mathématiques, la philosophie et l'histoire. En 1646, ma mère étant allée à Rouen, chez mon grand-père, elle trouva toute sa famille à Dieu qui lui fit la grâce, et à mon père, d'entrer dans les mêmes sentiments. Elle quitta donc le monde et tous les agréments qu'elle pouvait y avoir, à Tâge de vingt-six ans, et a toujours vécu dans cette séparation jusqu'à sa mort. Elle mourut à Paris, le 25 avril 1687, âgée de soixante-sept ans et quatre mois, et fut enterrée avec mon oncle et mon frère.
Ma sœur, Jacqueline Perier, mourut neuf ans après
i Dans réglise de St.-Etienne-du-Mont, où Pascal et sa sœur, M""* Perier, furent ensevelis.
ma mère. C'était une fille d'un très-grand esprit. Nous avions été élevées à Port-Royal» elle et moi. Elle y prit la résolution d'être religieuse ; mais elle ne put pas l'exécuter, parce que nous fûmes obligées d'en sortir parles ordres du roi. Elle avait alors plus de dix-sept ans, et plus de deux ans au-dessus de moi. Nous avions une tante qui était veuve de M. Chabre de Riom, qui n'avait point d'enfants et qui en mourant donna tout son bien à sa femme. Elle prit là-dessus une résolution de marier ma sœur, sa nièce, âgée alors de quinze ans, avec le neveu de M. Chabre, et de lui donner tout son bien et celui que M. Chabre lui avait donné. Elle en écrivit à Paris, à mon oncle S et à ma tante qui était religieuse à Port-Royal. Us en parlèrent à ma sœur, qui demanda du temps pour y penser, et peu après se détermina à Tétat religieux, ce qu'elle ne put exécuter lors, parce qu'on ne recevait les filles pour postulantes qu'à dix-huit ans ; mais elle écrivit là-dessus une lettre à ma mère, qui était très-belle et très-judicieuse, et elle attendait l'âge pour entrer au noviciat; elle a toujours vécu dans un très-grand éloignement du monde et continuellement accablée de maladies. Elle était d'une humeur fort sérieuse et même assez particulière. Elle ne voyait personne. Toute son occupation était de lire et prier. Elle mourut à Clermont, le 9 avril 169o, et fut enterrée à Nolre-Dame-du-Porl, dans le tombeau do notre famille.
* Voy. dans notre édition des Pensées, tome I, page 55, une lettre de Pascal à madame Perler qui avait consulté son frère sur ce projet de mariage.
45S MARGUEfilTE PEEIBfi.
Mon frère, Louis Perier, est le dernier mort de notre famille. Il était né le 27 septembre 16M. Il parut dans sa plus tendre enfance un esprit enjoué et bouffon, tournant tout ce qu*on voulait lui apprendre en plaisanterie, en sorte qu*à Tâge de sept ans, il savait à peine son Pater. Ma chère mère le mena à Paris, en 1658, à mon oncle, à qui elle dit qu'on ne pouvait lui rien apprendre. Mon oncle se chargea de son éducation, et cet enfant devint en très-peu de temps fort sérieux ; mais les fréquentes maladies de son enfance Tem péchèrent d'avancer dans ses études, jusqu'à Tâge de dix ou onze ans; car alors, sa santé s'étant rétablie, il étudia et profita de la bonne éducation qu'il reçut d'un excellent précepteur^dont j'ai parlé ci-dessus. Il mourut à Clermont, le 13 octobre 1713, et fut enterré à la cathédrale dont il était chanoine.
Voilà quelle a été la vie de toutes les personnes de fna famille. Je suis restée seule. Ils sont tous morts dans un amour inébranlable pour la vérité. Je dois dire comme Simon Machabée, le dernier de tous ses frères : Tous mes parents et tous mes frères sont morts dans le service de Dieu, et dans l'amour de la vérité. Je suis restée seule. Â Dieu ne plaise, que je pense jamais à y manquer ! C'est la grâce que je lui demande de tout mon
cœur *
J'ai oublié de dire, sur l'article de ma mère, que lorsqu'elle alla à Rouen, en 1646, et qu'elle et mon
1 Mademoiselle Perler mourut hier U avril 1733 à dix heures du ioir, âgée de 87 ans et 9 jours. {Note du P, Guerrier. )
MÉtf01RE< 459
père se donnèrent à Dieu à l'exemple de toute sa famille, ils se mirent sous la conduite de M. Guillebert, qui était un docteur de Sorbonne très-saint et très-habile homme. Il porta ma mère, qui n'était âgée que de vingt-six ans» à quitter toutes ses parures et à renoncer à toutes sortes d'ajustements, ce qu'elle fit de bon cœur; et après y avoir demeuré deux ans habillée très-modestement, M. Guilleberl, voyant qu'elle était obligée de revenir ici, lui dit qu'il avait un avis important à lui donner : c'était que souvent les dames qui quittent les parures par piété, les mettent sur leurs enfants, et qu'elle prît garde de ne le point faire, parce que cela est plus dangereux pour leurs enfants que pour elles qui en connaissent le mal et ne s'y attachent pas, au lieu que les enfants y mettent leur cœur. Ma mère profita si bien de cet avis qu'étant revenue ici, à la fin de 1648, elle nous trouva» ma sœur qui n'avait que quatre ans et quelques mois, et moi qui n'avais que deux ans et huit ou dix mois ; ma grand'mère nous avait parées toutes deux avec des robes pleines de galons d'argent, bien des rubans et des dentelles, selon la mode de ce temps-là. Ma mère d'abord nous ôta tout cela, et nous habilla de camelot gris tout uni sans dentelles, ni rubans, et défendit à notre gouvernante de fréquenter et de nous laisser fréquenten deux petites demoiselles de notre voisinage et de même âge, avec qui nous étions tous les jours, parce que ces deux demoiselles étaient fort parées. Son exactitude là-dessus fut si grande qu'à la fin de Tannée 1651 que mon grand-père mourut^ comme elle fut obligée d'aller à Paris pour faire ses partages avec mon oncle et ma
440 MARGUERin PERIER.
tante, elle craignit que dans son absence ma grand*mère nous remit des parures, et elle aima mieux faire la dépense de nous mener à Paris avec elle que de nous laisser ici ; et elle nous ramena ensuite au commence* ment de Tannée 1652; et depuis cela, deux ans après, elle nous ramena à Paris à la' fin de 1653, et elle nous mit à Port-Royal, dont nous sortîmes en 4 661 . Elle continua toujours à nous exhorter à la modestie, en sorte que je puis dire que depuis l'âge de deux ans et huit ou dix mois, je n'ai jamais porté ni or, ni argent, ni ruban de couleur, ni frisure, ni dentelle.
J'ai rapporté les talents extraordinaires de ma tante pour la poésie dès Fâge de huit ans, et aussi l'occasion qui obligea mon grand-père de se retirer en province, au sujet des rentes de Thôtel de ville» sur lequel il avait la plus grande partie de son bien. Il arriva (a) que, peu
(a) Autre relation deMarg, Perier^ extraite d'un MS. prove* nant de la succession du P. Àdry, de l'Oratoire :
Quelque temps après, il arriva que M. le cardinal de Ridielieu qui aimait passionnément la comédie prit envie d*en voir représenter une par des enfants, et chargea de ce soin madame d'Aiguillon, qui se mit en peine de chercher dans Paris les enfants qui pouiTaieut donner plus de plaisir à M. le cardinal. Elle jeta les yeux d'abord sur ma tante, qui paraissait déjà beaucoup dans le monde, parce qu'elle faisait des vers. Elle en avait même fait souvent pour la reine, qu'elle avait eu Tiionneur de lui présenter, et dont la reine fut très-contente ; elle éîait même souvent à la cour avec des dames à qui mon grand-père la confiait n'ayant point de mère. Madame d'Aiguillon envoya donc un gentilhomme à ma mère lui demander sa petite sœur pour être une des actrices de cette comédie. Ma mère lui répondit fort
MEMOIBE 444
de temps après qu'il y fut, il prit une fantaisie à M. le cardinal de Richelieu de voir représenter une comédie par des enfants. M""* la duchesse d'Aiguillon, sa nièce, qu'il n'avait pas chargée de cela, jeta les yeux sur ma tante qui avait neuf ans : elle envoya un gentilhomme pour en parler à ma mère qui, quoiqu'elle n'eût que quatorze ans et demi, était la maîtresse de la maison. Ce gentilhomme lui dit que madame d'Aiguillon la priai t de lui donner mademoiselle sa sœur pour être une des actrices de cette pièce que M. le cardinal souhaitait beaucoup. Ma mère, qui était pénétrée de douleur de l'absence de son père, répondit au gentilhomme fort naturellement, que M. le cardinal ne lui donnait pas assez de plaisir pour penser à lui en faire. Le gentilhomme rapporta cette réponse à madame d'Aiguillon qui était
tristement qu'elle était à Paris seule sans père ni mère, avec son frère et sa sœur, bien affligée de Tabsence de son père ; et qu'ils n'avaient pas assez de joie ni de gaieté pour donner du plaisir à M. le cardinal, ni les uns, ni les autres. Le gentilhomme rapporta cette réponse ù madame d'Aiguillon qui renvoya lui dire qu'elle croyait que c'était le moyen de faire revenir son père, parce que cette enfant luiayant donné du plaisir, il lui accorderait assurément ce qu'elle lui demanderait. Sur cela ma mère y consentit, et donna sa petite sœur à qui on fît apprendre son rôle, qu'elle jouait si parfaitement dans les répétitions où madame d'Aiguillon se trouvait toujours, qu'on ne douta point qu'on ne pût hasarder de lui faire demander le retour de mon grand>père.
Le jour donc étant venu que la comédie devait être représentée devant M. le cardinal, madame d'Aiguillon convint avec ma mère que d'abord (|ue la comédie serait fînie elle prendrait sa petite sœur, et la présenterait à M. le cardinal, et qu'après les premières amitiés que M. le cardinal lui aurait faites elle lui parlerait de cela. Et pour rendre la chose plus sûre madame d'Ai-
442 MARGUERITE PERtER.
bonne et obligeante. Elle le renvoya dire à ma mère qu'elle savait la peine où elle était pour M. son père, et que cette occasion lui procurerait infailliblement son retour; qu'elle s'y emploierait très-fortement et en parlerait aussi à M. le chancelier. Ma mère alors s'adoucit, et le pria de lui permettre d'en parler aux amis de son père, et lui donna jour pour revenir. Les amis de mon grand-père conseillèrent à ma mère d'agréer cela, et elle le fit. Alors elle pria un comédien célèbre de ce temps-là, nommé Mondory (qui était de Clermont, et qui avait pris le nom de Mondory parce que son parrain, qui était un homme de condition de cette ville, se nommait M. de Mondory, qui fit ce qu'il put pour l'en empêcher sans en pouvoir venir à bout), de l'instruire pour son personnage. Il l'instruisit parfaitement. Lors donc
giiillon prévint M. le chancelier, et le pria de s'y trouver, et de ne point s'en aller que la chose ne fût faite et d'y aider.
La comédie fut donc jouée. La petite Pascal fit son personnage d'une manière si surprenante qii' elle eut un applaudissement extraordinaire; car, quoiqu'elle ciit dix ans elle n'en paraissait pas six, parce qu'elle était très-petite et très-belle; et cet air de jeunesse, ou plutôt d'enfant, qu'elle avait était cause qu'on admirait davantage de la voir entrer dans tous les sentiments qu'elle devait exprimer : car on la voyait par exemple paraître tout d'un coup sur le théâtre, essoufQée, saisie et effrayée comme venant d'apprendre une mauvaise nouvelle qui la surprenait; d'autres fois pleurant et affligée, et se plaignant d'un malheur; enfin c'était la meilleure actrice de toute cette pièce. Quand on eut fini, elle attendait madame d'Aiguillon qui la devait prendre pour la présenter, mais voyant qu'elle différait trop et que M. le cardinal se levait de son fauteuil pour s'en aller, elle eut peur de manquer l'occasion de lui parler de ce qui était le seul motif qui lui avait fait entreprendre ce qu'elle avait fuit : elle descendit tout d'un coup
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que la comédie fut représentée ', madame d'Aiguillon promit à ma mère qu'elle présenterait cette enfant à M. le cardinal, et M. le chancelier promit aussi de s'y trouver. Ma tante avait fait des vers pour demander le retour de son père. Dès que la comédie fut jouée, où elle avait fait des merveilles, elle fut présentée à M. le cardinal qui la prit et la mit sur ses genoux (quoiqu'elle eût alors neuf* ans, elle ne paraissait pas en avoir sept), et la caressa, lui disant qu'elle lui avait fait un plaisir infini. Alors cetle enfant commença à pleurer et à lui dire les vers qu'elle avait faits. 11 demanda ce que c'était; M. le chancelier lui dit de quoi il s'agissait. M. le
du tliéâtre, et s*a11a présenler elle-même à M. le cardinal qui la voyant la prit et la mit sur ses genoux, et se mit à la caresser et à lui dire mille choses obligeantes sur la manière dont elle avait joué son rôle. Elle écouta ce qu'il lui dit, et puis se mettant à pleurer elle commença à jouer un autre personnage et à lui faire son petit compliment sur rabsence de mon grand-père, et sur la désolation où était la famille de n'avoir ni père ni mère à Paris. M. le cardinal la voyant pleurer, et n'entendant qu'à moitié ce qu'elle disait, parce qu'elle l'entrecoupait de sanglots, il lui demanda ce qu'elle avait et qui la faisait ainsi pleurer ; elle lui redit, et madame d'Aiguillon aussi, ce que c'était. M. le cardinal qui craignait de se laisser surprendre, lui dit qu'il en parlerait au roi; mais M. le chancelier qui était proche de lui, lui dit qu'il pouvait accorder à cette enfant ce qu'elle lui demandait, parce qu'il savait ce que c'était que ceUe affaire-là ; que c'était chez lui qu'elle s'était passée, et que M. Pascal quoiqu'il y eût été présent, n^y avait aucune part. Et sur cela M. le car-
« Au mois de février 1639, suivant le MS. de M«« Perier la mère. (Note du P. Gwrrier.)
^ Il est clah' par les mémoires de madame Perier la mère qu'elle avait treize ans et quelques mois, étant née en octobre 1625. [Idem,)
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cardinal lui dit qu*il en parlerait au roi; mais M. le chancelier lui ayant assuré qu'il pouvait accorder à cette enfant ce qu'elle demandait, et madame d'Aiguillon s*y étant jointe, il lui dit ces propres paroles : Hé bien, mon enfant, mandez à voire père qu'il revienne en touleassurance,elque je suisbienaise de le rendi^e à une si aimable famille; car il les voyait tous, mon oncle qui avait alors quinze ans, et ma mère (dix-) huit ans ' , tous trois parfaitement beaux*. Alors ma tante, d'elle-même sans qu'on eût pensé à le lui dire, dit à M. le cardinal : Monseigneur, j'ai encore une grâce à demander à Votre Eminencc. M. le cardinal lui répondit : Demande tout ce que lu voudras, tu es trop aimable, on ne peut te rien refuser. Alors elle lui dit : Monseigneur, je supplie Votre Eminence de permettre à mon père d'avoir Fhon-
dînal lui dit qu'elle pouvait mander à mon grand-père de revenir en toute assurance, et de ne rien craindre. Aussitôt elle lui dit très-joliment qu^elIe avait encore une grâce à demander à Son Eminence. M. le cardinal la baisant, lui dit : Demande-moi tout ce que tu voudras; tu es trop jolie, je ne saurais te rien refuser. Elle lui dit que c'est qu'elle le priait de trouver bon que quand son père serait de retour, il eût l'honneur de voir Son Eminencc pour la remercier de la grâce (lu'il en recevait. M. le cardinallui dit que non-seulement il le lui permettait, mais qu'il le lui ordonnait, et qu'il voulait qu'il le vint voir avec toute sa
* Il y a dans le MS. : »... car il les voyait tous, ma mère qui avait alors quinze ans et mon oncle huit ans,,, • — Leçon évidemment vicieuse, Pascal étant né en 1623 et M"" Perler en 1620, et le fait ici rapporté se passant au commencement de 1639.
* Le portraitde Pascal, jeune, dessiné d'après nature par son célèbre ami Domat, justifie parfaitement, en ce qui le concerne, ce que dit ici Marguerite Perier. { Voy. le fac-similé de ce portrait dans noire édition des Pensées. )
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neurde la remercier de sa bonté. M. le cardinal lui répondit : Non-seulement je le lui permets, mais je veux qu'il y vienne, et qu'il m'amène toute sa famille. Ensuite il la rendit à madame d'Aiguillon, et lui recommanda de faire bien régaler toutes les actrices de la comédie, ce qu'elle fit faire magnifiquement. On manda aussitôt tout cela à mon grand-père qui partit en même tempset revint à Paris. Dès qu'il fut à Paris, il alla à Ruel, où était alors M. le cardinal. Quand on le lui annonça, il demanda s'il était seul : on lui dit que oui. Il lui fit dire qu'il ne voulait point le voir sans sa famille. II y retourna le lendemain avec ses trois enfants. Alors le cardinal lui fit mille amitiés, et lui dit qu'il connaissait son mérite, et qu'il était ravi de l'avoir rendu à une famille qui méritait toute son application, qu'il lui recommandait ses enfants, qu'il en ferait un jour quelque chose de grand.
famille. On manda tout cela à mon gi*and-père qui vint en même temps, et dès le lendemain qu'il fut arrivé, il alla à Ruel pour voir M. le cardinal. Quand on lui dit que M. Pascal était là qui demandait à lui faire sa révérence, M. le cardinal demanda s'il était seul ; quand on lui eût dit que oui, il dit qu'il ne voulait point le voir seul, et qu'il s'en allât et revînt avec toute sa famille. Le lendemain il y retourna avec ses trois enfants. M. le cardinal le reçut parfaitement bien, lui fît toutes les honnêtetés possibles ; lui marqua qu'il était bien aise de l'avoir rendu à sa famille qui méritait bien les soins qu'il en prenait ; et le mit entre les mains de son écuyer, à qui il ordonna de lui faire tout voir dans Ruel, et de les bien régaler : ce qu'il fit.
Cette rencontre-là donna occasion à mon grand-père d'être connu de M. le cardinal, de M. le chancelier et de madame d'Aiguillon ; et comme il avait un très-grand mérite et tout l'esprit possible, il lui était très-utile d'être connu; et dans ce temps-
446 MARâ0£aitB KRIEft.
Voilà une histoire où il ne parait rien que d'a^ gréable selon le mondes et rien qui ne fût capable d*en inspirer Tamour ; cependant ce fut par là que Dieu conduisit la famille au lieu qu'il avait destiné pour lui procurer les moyens de le connaître et de se donner entièrement à lui. Car, peu de temps après, M. le cardinal et M. le chancelier, connaissant la capacité de mon grand-père, l'envoyèrent en Normandie, où, par l'occasion que j'ai marquée, ils connurent M. Guillebert et se mirent sous sa conduite.
Note du P. Gtierrier. J*ai copié tout ceci sur le HS. de MU« Perler, mais j'en ai bien passé la moitié au moins, tantôt sur un article, tantôt sur Tautre. Aji reste, j*ai transcrit ûdèlemeut tout ce que ]*ai écrit, portant le scrupule jusqu'à ne vouloir pas corriger quelques fautes (le style qui pouvaient facilement être réformées.
M'*c Marguerite Perier m'a dit qu'elle avait quarante et un ans lorsque madame sa mère mourut, et sa sœur en av<iit plus de quarantetrois ; cependant à cet âge, ni Tune ni l'autre n'osait sortir sans être accompagnée par leur mère, pas même pour aller à la messe. La sévérité de Mine Perler était telle, que si quelqu'une de ses filles étant avec elle disait un mot à quelques amies qu'elles rencontraient dans les rues, il fallait aussitôt en rendre compte k leur mère qui demandait avec un ton sec ce qu'elle avait dit.
la ou i)eu de temps après il y eut bien des affaires et des U'oubles en Normandie; ce qui fut cause que M. de PariSf qui y était alors intendant, vint à Paris, et dit à M. le cardinal qa'il lui était impossible d'être seul dans celte grande province et qu'il fallait nécessaii*emcnt être deux. On lui donna mon grand-pére qui y fut quelque temps avec lui, et dans la suite il y fut seul après que ces grands mouvements furent passés.
Ce fut donc là ce qui donna lieu.... (Voy, la $uiUj pagem
à^SiUS, )
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MEMOIRE SCR Là VIE DE H. PASCAL, ÉCRIT PAR MADEUOISSLLB