VIE DE JACQUELINE
Au mois de février de Tannée 1659, M. le cardinal de Richelieu ' eut envie de faire jouer une comédie par des enfants. Madame la duchesse d'Eguillon prit le soin de chercher des iilles, et proposa à madame Saintot si elle pourrait donner mademoiselle sa fille la jeune, et s'ilyaurait moyend*avoirmasœur) etlui dit qu'elle avait pensé que possible cela pourrait servir pour le retour de mon père, si celte petite le demandait à M. le cardinal. Cet avis donné de cette part parut si important à tous nos amis, qu'ils crurent qu'il ne fallait pas perdre cette occasion « Ainsi elle apprit le rôle qu'on lui donna, et fit son personnage avec tant d'agrément qu'elle ravissait tout le monde, d'autant plus qu'étant de fort pe-^ tîte taille et ayant le visage fort jeune, elle ne paraissait pas avoir plus de huit ans, quoiqu'elle en eût treize. Après la comédie, elle descendit du théâtre, afin que madame Saintot la menât à madame d'Éguillon qui la voulait présenter à M. le cardinal : mais comme elle vit que madame Saintot tardait et que M. le cardinal se levait pour se retirer, elle s'en alla à lui toute seule. Quand il la vit approcher, il se rassit, la tint sur ses genoux et en la caressant il vit qu'elle pleurait; il lui demanda ce qu'elle avait. Elle lui fit son compliment que madame d'Eguillon accompagna de quantité de paroles obligeantes : sur quoi M. le cardinal dit qu'il lui accordait le retour de son père, et qu'il pouvait revenir quand il voudrait. Alors cette petite, d'elle-même, sans
* tf ème observation que dans la note qui se trouve au bas de la page 57.— La copie du P. Guerrier reprend au paragraphe : Sur la fin de Vannée 1639, etc., et continue jusqu'à la fin sans interruption.
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que cela eût été prévu, lui dit : « Monseigneur, j*ai en- « core une grâce à demander à Votre Eminence.» M. le cardinal était si ravi de sa gentillesse et de cette petite liberté, qu'il lui dit : « Demandez-moi ce que vous vou- « drez ; je vous raccorderai. » Elle lui dit : ce C'est c< que jè supplie Votre Eminence de trouver bon que a mon père ait Thonneur de lui faire la révérence quand ce il sera de retour, afin qu'il la puisse remercier lui- « même de la grâce qu'elle nous fait aujourd'hui. » H. le cardinal lui dit : « Non-seulement je vous Taca corde, mais je le souhaite. Mandez-lui qu'il vienne en ce toute assurance, et qu'il vienne me voir et m^amène ce sa famille. 2> Les choses s'étant passées ainsi comme nous le souhaitions, mon père eut une entière liberté. Il fut en remercier M. le cardinal, et nous y mena tous. Sur la fin de l'année 1639, mon père ayant été fait collègue de M. de Paris dans la commission de l'inten* dance de Normandie, dans la généralité de Rouen, fut obligé d'y aller demeurer et nous y mena tous. M. Corneille ne manqua pas de venir nous voir. Il pria ma sœur de faire des vers sur la conception de la Vierge, qui est le jour qu'on donne des prix. Elle fit des stances, et on lui en porta le prix avec des trompettes et des tambours en grande cérémonie. Elle reçut cela avec une indifférence admirable. Quoiqu'elle eût alors quinze ans, elle badinait comme un petit enfant et s'amusait avec des poupées. Nous lui en faisions des reproches, et ce ne fut pas sans peine que nous l'engageâmes à quitter ces puérilités qu'elle préférait aux plus grandes compagnies de la ville, quoiqu'elle y eût un applaudisse^
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ment général. Elle n*avait nul attachement pour la gloire ni pour Testime» et je n'ai jamais vu personne en être moins touchée. Cette réputation , qu'elle avait acquise dès son enfance, ne diminua point dans les autres temps : au contraire, elle alla toujours en augmentant parce qu'elle avait toutes les grandes qualités de chaque âge ; de sorte qu'on la souhaitait partout, et ceux qui n'avaient point d'habitude particulière avec elle recherchaient avec grand soin sa connaissance. Lorsqu'elle entrait en quelque compagnie où on ne l'attendait pas, on y voyait tout le monde se réjouir de sa venue ; mais ce qui est plus admirable, c'est que tout cela ne l'élevait pointet qu'elle le recevait dans une indifférence si grande que tout le monde l'en aimait davantage, et ses compagnes avec qui elle était tous les jours n'en ont jamais eu la moindre jalousie; au contraire, elles contribuaient de tout leur cœur à augmenter l'estime qu'on en avait, en publiant les bonnes qualités qu'elles reconnaissaient en elle» comme sa douceur, sa bonté, l'agrément et Tégalité de son humeur.
Durant ce temps-là il se présenta plusieurs occasions de la marier ; mais Dieu permit qu'il y eût toujours quelque raison qui en empêchât la conclusion. Elle ne témoigna jamais dans ces rencontres ni attache ni aversion, étant fort soumise à la volonté de mon père, sans qu'elle eût jamais eu aucune pensée pour la religion , au contraire en ayant un grand éloignement et même un peu de mépris, parce qu'elle croyait qu'on pratiquait des choses qui n'étaient pas capables de satisfaire nn esprit raisonnable.
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Au mois de janvier i6469 mon père s'étant démis une cuisse en tombant sur la glace» il ne put prendre confiance en cet accident qu'à MM. de la Bouteillerie et Deslandesy gentilshommes du pays, qui eurent la bonlé de demeurer chez lui trois mois de suite pour travailler à sa guérison. Toute la maison profita du séjour de ces messieurs. Leurs discours édifiants et leur bonne vie firent désirer à mon père* à mon frère et à ma sœur de voiries livres qui leur avaient servi pour parvenir à cet état. Ce fut donc alors qu'ils commencèrent à prendre connaissance des ouvrages de M. Jansénius, de H. de Saint-Cyran, de M. Ârnauld et des autres écrits dont ils furent très-édifiés '.
Sur la fin de Tannée ld46, M. du Bellay^ faisant Tordination à Rouen» ma sœur qui n'avait pas encore été confirmée voulut recevoir ce sacrement* Elle s*y pré* para selon ce qu'elle en apprenait dans les traités de M. de Saint-Cyran. L'on peut croire qu'elle y reçut vé« ritablement le Saint-Esprit ; car depuis cette heare*-là elle fut toute changée. Toutes les lectures qu'elle fit et tous les discours de piété auxquels elle assista firent une si forte impression dans son cœur, que peu à pe» elle se trouva à la fin de Tannée 4647 dans une résolu^ tion parfaite de renoncer au monde ; et çonsme elle sa rencontra lors à Paris, y étant allée accompagner mea frère qui avait besoin d'y être pour ses indispositions,, ils allaient souvent entendre M. Singlin ; et voyant qu'U parlait de la vie chrétienne d'une manière qui remplie*
I n manque ici sept ou buit lignes. ( NoU du P. Gmrri^r. ) > CétaU révoque 4e Belley,
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sait tout à fait l'idée qu'elle en avait conçue depuis que Dieu Tavait touchée, et considérant que c'était lui qui conduisait la maison de Port-Royal, elle crut dès lors, comme elle me Ta dit en propres termes, qu'on pouvait être dans ce monastère religieuse raisonnablement. Elle communiqua cette pensée à mon frère qui, bien loin de l'en détourner, l'y confirma ; car il était dans les mêmes sentiments. Cette approbation la fortifia de telle sorte, que depuis ce temps-là elle n'a jamais hésité un instant dans le dessein de se consacrer à Dieu.
Mon frère, qui l'aimait avec une tendresse toute partkulière, était ravi de la voir dans cette résolution , de sorte qu'il ne pensait à autre chose qu'à la servir pour faire réussir ce dessein ; et comme ils n'avaient ni l'un ni l'autre aucune habitude à Port-Royal, il s'avisa de M. Guillebert, qui était une connaissance commune. Il le fut voir et y mena ma sœur, et M. Guillebert l'ayant entretenue en fut si satisfait qu'il la mena lui-même à la mère Angélique qui la reçut aussi avec beaucoup de bonté. Depuis cela, ma sœur y allait le plus souvent qu'elle pouvait, étant fort éloignée. Les mères lui dirent qu'il fallait s'adresser à M. de Singlin, et se mettre sous sa conduite, afin qu'il pût juger si elle était appelée à cet état : elle ne manqua pas de faire ce qu'on lui ordonnait. Dès la première fois que M. Singlin la vit, il dit à mon frère qu'il n'avait jamais vu en personne de si grandes marques de vocation. Ce témoignage consola beaucoup mon frère, et l'obligea de redoubler ses soins pour le succès d'un dessein qu'on atait tout sujet de crQire qui venait de Dieu. Toutes ces choses se passaient
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dans les premiers mois de Tannée 1648. Mon frère et ma sœur étant à Paris, et mon père à Rouen.
Au mois de mai de celte année» mon père étant venu à Paris, M. Singlin trouva à propos qu'on lui déclarât le dessein de ma sœur, parce qu'alors elle était entièrement résolue. Mon frère se chargea de cette commission, parce qu'il n'y avait que lui qui le pût faire. Mon père fut fort surpris de cette proposition et il fut étrangement partagé ; car, d'un côté, comme il était entré dans les maximes de la pureté du christianisme» il était bien aise de voir ses enfants dans le même sentiment : mais, de l'autre, l'affection si tendre qu'il avait pour ma sœur l'attachait si fort à elle qu'il ne pouvait se résoudre de s'en séparer pour toujours. Cette diversité de pensées l'obligea de répondre d'abord à mon père qu'il verrait, et qu'il y penserait. Mais enfin , après avoir balancé quelque temps, il lui dit nettement qu*il ne pouvait y donner son consentement. Il se plaignit même de mon frère, de ce qu'il avait fomenté ce dessein sans savoir s'il lui serait agréable ; et cette considération l'aigrit de telle sorte contre mon frère et contre ma sœur qu'il n'eut plus de confiance en eux ; de sorte qu'il commanda à une fille, qui était une ancienne domestique et qîii les avait élevés tous deux, de prendre garde à leurs actions. Cet ordre de mon père jeta ma sœur dans une grande contrainte ; si bien que depuis ce temps-là elle ne put aller à Port-Royal qu'en cachette, ni voir M. Singlin que par adresse et par inventions.
Cette peine ne diminua rien de sa ferveur; et comme elle avait renoncé au monde dans son cœur, elle ne
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pouvait plus prendre plaisir aux divertissements comme elle faisait auparavant. De sorte que» quoiqu'elle cachât avec grand soin le dessein qu'elle avait de se donner à Dieu, ou ne laissa pas de s'en apercevoir ; de sorte que voyant qu'elle ne pouvait plus le cacher, elle ne fit plus difficulté de se retirer peu à peu des compagnies et elle rompit absolument toutes ses habitudes. Elle eut pour cela une occasion favorable , car mon père changea de maison en ce temps-là ; elle ne fit aucune connaissance dans ce nouveau quartier, et elle se défit de celles des autres en ne les visitant point; ainsi elle se trouva dans une liberté tout entière de vivre dans la solitude, et elle trouva cette vie si agréable qu'elle s'accoutuma insensiblement à se retirer même de la conversation domestique, de sorte qu'elle demeurait toute la journée seule dans son cabinet.
On ne saurait rapporter quels étaient ses exercices dans cette exacte solitude, et tout ce qu'on en peut dire, c'est qu'on s'apercevait de jour en jour qu'elle faisait un progrès admirable dans la vertu. Cependant, quoiqu'elle fût fort gênée, elle ne cessait pas d'aller quelquefois à Port-Royal, d'y écrire souvent et d'en recevoir des lettres ; car elle avait une adresse merveilleuse pour cela. Cependant mon père, qui était très-persuadé qu'elle avait choisi la meilleure part et qui ne résistait à son dessein que par affection et par tendresse, voyant qu'elle s'affermissait tous les jours dans sa résolution, lui dit qu'il voyait bien qu'elle ne voulait point penser au monde, qu'il approuvait de tout son cœur ce dessein, et qu'il lui promettait de ne lui faire jamais aucune pro-
pontio» d'iiigiigdia^nt au»»! av«ntig«ux qu'il parûti BiAi« qu'il la priait de ne le point quitter ; qua aa vie w aérait possible pas eneore bien leugu^, et qu'il la priait d'avoir eetle patience ; et cependant qu'il lui donnait la liberté de vivre eomoie elle voudrait dans sa maison. KUe le remereiat et ne lui fit point de réponse positive sur la priera qu'il lui faisait de ne le point quitter, se eOQtentant a^ulewent de lui promettre qu'elle ne lui donnerait jamaia aujat de se plaindre de sa désobéislanee. Ceci se paisa vera le mois de mai 1649, et mon pèra prit r^olution en ce tempa^à de venir en Auver* gne» et d'y mener mon frère et ma sœur. Elle appré* benda boaueoup ce voyage, à cause de la multitude des parents et des compagnies où Ton est exposé dans les petites villea« Elle m'écrivit sa peine» et me manda que pour éviter cet embarras où elle se voyait exposée elle croyait qu'il était à propos, pour prévenir le monde, qu^je diaae publiquement sarésoluliond'êtrereligieuse, et qu'il n'y avait que la considération de mon père qui
la retenait- h w manquai pas de le faire, et cela réussit fi bien que loraqu'elle fut arrivée on ne fut point surpris de la voir habillée, comme une femme âgée, dans une grande modestie ; et on no s'étonna point aussi de oe qu'après avoir rendu les premières visites de civilité, elle se retira non-seulement dans la maison, mais dans aa chambre d'où elle ne sortait point du tout que pour aller à l'église et pour prendre ses repas, et sans que personne de la maison y entrât* De aorte que moimémf^t quand j'avai$ quelque chose à lui dire, il fallait qua i§ fiaae un petit agenda ou quelque marque pour