‹ Lettres, opuscules et mémoires de Madame Perier et de Jacqueline, sœurs de Pascal, et de Marguerite Perier, sa nièceChapitre 98 sur 105 · LETTRE DE LA SŒUR JACQUELINE DE SAINTE EUPHEMIK PASCAL · texte numérisé non relu

LETTRE DE LA SŒUR JACQUELINE DE SAINTE EUPHEMIK PASCAL

Gloire à Jésus ^ au irès'saint sacrement.

Ce 23 au soir (JniQ 4661).

Mon perd,

Selon Tordre ordinaire de la civilité, je devrais vous fiu're bien des compliments et vous témoigner ma joie de ce que j*ai une occasion de vous écrire, qui est, comme vous savez, une grâce bien rare; mais, en vérité, Télat de l'Eglise et celui de la chère mère m'en ôtentle courage et puis, mon père, je ferai grand tort à vot/'e charité de penser que vous me puissiez croire chaugéeà votre égard. L'ordre que vous nous avez donné par votre billet qui nous a été rendu ce matin , est venu Ibri à propos me donner mission pour une chose à quoi je n'en

* Édit. y. C. : « ... qu'ils allaient adorer l'idole. »

* 1I« Recueil MS. dd P. Guerrier, page 201. -i-Cêtlé feUré est :(drëssée à Arnauld.

VEdit. Y. C. ne contient pas cette lettre.

avais que par un mouvement intérieur qui n'est pas une chose bien sûre : c'est, mon père, qu'hier, après avoir communié dans une grande amertume de cœur surtout ce qui se passe, tandis que je faisais mon action de grâces, ou plutôt que je gémissais devant Dieu, il nie vint une forte pensée d'écrire toutes mes pensées sur ce sujet ou au moins les principales, car plusieurs mains de papier ue suffiraient pas ; et ne sachant à qui je m'adresserais, je jetai les yeux sur ma sœur Angélique à qui j'écrivis dès le moment cette longue lettre, après avoir invoqué Dieu et son Saint-Esprit pour les personnes qui devaient y répondre, sans, après cela, presque penser à ce que j'avais à dire que j'ai mis tout du cours de la plume. Je l'ai achevée aujourd'hui avec plus d'assurance depuis votre billetet je vousl'envoie, mon père, parce que je n'ai pas pu prendre le temps de la récrire pour vous l'adresser.

Vous verrez qu'elle est écrite en marge. Si vous avez la bonté d'y répondre à chaque article sur la marge même je vous en serai bien obligée ; mais si vous aimez mieux faire une réponse à paî^t, si vous jugez à propos de l'envoyer à ma sœur Angélique quand vous l'aurez vue, je lui mande que je vous en supplie. Si néanmoins vous mettez les réponses sur la lettre même, renvoyez*la moi tout droit à moi-même s'il vous plaît, car je ne désire qu'elle l'ait qu'au cas qu'elle ne soit pas répondue, afin qu'elle y mette ses réponses ; et pour celles que vous me ferez, mon père, soit sur la lettre ou à part, je les lui enverrai si vous me permettez, mais je serais bien aise que nous les voyions les premières. Vous verrez, mon père,

A\ù JACQUELINE PASCAL.

bien fulminer contre ce qui a été fait ; il m'a semblé, outre qu*cn ces matières chacun abonde en son sens et appuie ses raisons comme il peut, que je le pouvais faire plus librement qu un autre à cause de celui qui y a eu bonne part ^ Je suis dans une joie incroyable de son zèle, et je crois, après tout, que c'est Dieu qui le lui a fait faire pour mettre en sûreté la conscience d*uiie iulinité de personnes qui se laissent conduire à la boucherie comme des agneaux; et que, dans un temps où il ne fallait pas espérer que ceux qui ont l'autorité de TEghsc de Paris eussent assez de force pour exhorter, par leur exemple, tous leurs diocésains au martyre, ça été une chose digne de leur piété de leur donner moyen, sans même que la plupart d'entre eux le sachent, de ne rien faire directement contraire à la vérité ; et qu'ils ont fait comme un père sage qui émousse le tranchant d'un couteau qu'il donne à son enfant; enfin, pour dire ma pensée en un mot , on a empêché par cette voie de faire tout le mal qu'on pouvait , et c'est une grande louange puisque l'Eglise même la donne aux saints : Quipotest transgredi et non est transgressus. Mais il me semble, mon père, que ce qui est assez pour les uns, serait un horrible défaut aux autres. A la bonne heure que les choses soient de cette sorte, pourvu que l'on permette à ceux qui en auront le courage d'aller plus avant et que l'on ne prétende pas que nous nous sauverons en voilant la vérité, et en nous contentant de ne la pas condamner en effet, quoique nous semblions la condamner en appa-

* Sans doute son frère Pascal.

LBTTRES. Ail

rence. En vérité, mon père, il semble que c*est un peu faire en cette matière comme ceux qui disent qu'on n'est pas obligé d'aimer Dieu, et qu'il suffit qu'on ne le haïsse pas. Mais si je me remets en discours, je n'en sortirai pas aisément: pardonnez-le moi, mon père, et ne croyez-pas, je vous en supplie, quelque forte que je paraisse, que la nature n'appréhende beaucoup toutes les suites^; mais j'espère que la grâce me soutiendra, et il est vrai qu'il me semble quasi que je la sens. Je vous supplie très-humblement, mon père, de la demander pour moi. Je me remets entièrement à votre discrétion pour ces lettres : mon inclination serait qu'elles ne fussent vues que de vous, mon père, et de ma sœur Angélique. Néanmoins, si vous jugez à propos de les faire voir à M. de Gournay, vous le pouvez, mon père. Ma sœur aussi est 'capable de les voir, et peut-être mon frère s'il se porte bien. Je vous demande vos prières, mon père, au nom de Dieu.

Note du P. Guerrier : « J'ai transcrit cette lettre sur une copie de la même main que la précédente. Je ne sais à qui elle s'adresse. •

* Peu de temps après, Jacqueline ayant signé le formulaire, contre sa conscience, en éprouva une si grande douleiu* qu'elle tomba malade et mourut. ( Voy. ci-dessus, page 77. )

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