‹ Lettres originales de J.J. Rousseau à Mme. deChapitre 7 sur 11 · DE BUTTA-FUOCO A J. J. ROUSSEAU · texte numérisé non relu

DE BUTTA-FUOCO A J. J. ROUSSEAU

N. B, Gomme ces lettrea nWt pas été imprimées dana la correspotadanGe de J. J. Rousaeaa » nous àvona cru devoir les insérer ici.

LE,TTRE PREMIÈRE.

Butca-Fuoco à X /. Rousseau*

Mézièrts , ce 3i «eût 1764.

V o0Xiit;s-vo 01 biipi permettref Mon* sieur, à un Corse plein d'eftime pour vou$^ d*oser vous distraire dans votre retraite.

,Yo9 occupations n*ont pour but que !• bcmbeur des honunes ; cela seul me don-»

neroit la confiance de m'adresser â vous quand vous ne dëtesterieB pas la tyranqjie ^

quand vous ne vous intéresseriee pas aîÀ malheureux qu*elle opprime. ^^

Vous avez fait mention des Corses dans votre Conirai social, d une façon bien avantageuse ; nn pareil éloge est bien flatteur quand il part d'une plume aussi sincère :

rien n*est plus propre a eï^îter. Témulation et le désir de mieux faire; il a fait souhaiter à la nation que vous youlussie» ètrta cet homme sage qui poorroit procurer les moyens de consei'vfer cette liberté qtii a coûté tant de san^ à acquérir* Les Corses espèrent que vous voudrez bien faire usage pour eux , de vo» tedeùs, db > votre- bienliîsance , de votre vertu, de votre zèle, pour l'avantage des hommes » sur-tout pour ceux qui o^t. été le jquet de la tyrannie la plus affreuse*

-Xesi * bQninsLes de . f^ie; #i eeiut: qui 5601II vçrUMu»» aeux qv>i, inousr Tfli^iemble^t , Ae^ . déd4%9ent pa»;^ i^Monaieni^^ de coy^si^^ .

quelques veiVef À ^ $ili(àté^ d*me nations plus t4Û As( iPstnUieiireasa^ j^i4i elle a dJKàX, dlespérèr un» tel .^$apri&ce« La Cor^ jg!^ :

qv«iarop.afijiiiiie j>%l^]A?«cii«diIf^ «ituaiion où >

(125)' , Ta réduite la coupable administration de la république de Gènes ; elle a forcé ces peuples a secouer le joug insupportable qui s*appesantissoit de plus en plus : l'abus du pouvoir y pouvoir limité par des conven- «lions , a produit cette révolution salutaire et opéré notre délivrance.

Nos progrès ont été très-lents ; maïs nos moyens étoient et sont encore si médiocres»

qu^il est Inen étonnant que nous soyons parvenus à ne la plus reîdouter. Mais l'amour de la liberté rend les hommes capables des choses les plus extraordinaires : ne seroit-il pas cruel de ne pouvoir tirer le plus grand avantage de Theureuse circonstance où se trouve la Corse , de choisir le gouvernement le plus conforme à Thumanité , à la raison , le gouvernement le plus propre à fixer dana cette ile le séjour de la liberté.

Une nation ne doit se flatter de devenir heureuse et florissante y que par le moyen d'une bonne institution politique. Notre tie , comme vous le dites très- bien , Monsieur, est capable de recevoir une bonne législation ; mais il lui &ut un législateur ,

( i*6 ) il lui faut un homme dans vos principes, ' tin homme dont le bonheur soit indépendant de nous , un homme qui, connoissant  fond la nature humaine , et qui , dans les. progrès des tems^ se ménageant une gloirer éloignée y voulût travailler dans un. sièclév «ft jouir dans un autre. - .y

Daignerez- vous y en traçant le {^àn du système politique^ ^ coopérer à la féttcrtér de toute une nation ?

Dans la position où est le gouvernement de la Corse» on ponrroit y apporter, tansinconvénient , tous les changemens • néces«i saîres : mais cette matière est bien déiicifte; elle doit être traitée par des personnes qui|^ comme vous ^ connoissent \e% vrais fond^^ mens du droit politique et civil de la société ' et des individus qui la composent*

La Corse est à peu près dans la sit^atîcH^ que vous fixez pour étaUir une législation: elle n'a point encore porté le vrai joug ^es-' lois ; elle ne craint point d*étre accablée par une invasion subite ; elle peut se passer des Hutres peuples ; elle n'est ni riche , ni . pau*^ vre; elle peut se suffire à elle-même ; sea

( ï^T ) pr^jag^s ne seront pas difficiles à détruire , et j'ose dire qu'on y trouveroit les besoins de la nature joints à ceux de la société.

Des personnes qui n'examinent que les q>parences des choses, et qui ne jugent pas des effets par les causés, reprochent aux Corses des vues qui ne leur sont pas pro^ près , maïs qui sont celles de tous les hommes abandonnés à eux •mêmes : les homicides continuels qui désoloient la Corse sous Tad-* niinistration génoise, donnoîent lieu à ces imputations. Mais vous savez mieux que.

personne y Monsieur, que les hommes ont le funeste dreit de tirer par eux-mêmes la T^engeonce qui leur est refusée par ceux qui ont le pouvoir légitime de l'exercer. Les Corses aiment la justice ; ils la demandoient à leur prince : il la doit à tous ; il est cons* titué a cet objet , et le glaive ne lai a été remis qu'à cette condition* Mais si cepiince,' au lieu de punir les coupables , les protège; s'U est le promoteur des désunions, des guerres civiles, des assassinats, et de toutes les hor^^nrs -qu'il . devroit prévenir ; à qui doivent alors s'adresser les malheureuses

victimes dé la haine, de l'indépendance ^ de Timpunité? Ne peut-on pas repousser la force par la force ? 11 est vrai que , dans det circonstances aussi critiques , la nation rentre dans les droits que vous établisses si bien par le Contrat social; elle doit pourvoir i TefFusion du sang humain, k la conservation des particuliers : mais dans des convulsions aussi afiEreuses, il n'est pas aisé d*abord de faire entendîre raison à cette multitude ^ «EËréaée y accoutumée à Tinsolenceetà l'insubordination ; il faut du temps pour lui dessiller les jefix ; il en faut pour lamener, par la raison , â connoltre des monstres qui ne les gouvémoient que pour le seul plaisir de les fmre entre- détruire les uns par les autres. Cet ouvragé n*a pas pu être Tou* vrage d'un moment, parce que , tout étant dans la barbarie, il étoit bien difficile die trouver de ces hommes supérieurs qui pussent acquérir «Ur la multitude cet empire si nécessaire pour persuader. Le temps et 4a patience ont enfin réuiû les Corses; ils sont sortis de leur abrutissement ; ils ont vu leurs chaînes , en ont senti le poidSj» et les

{ i^9 ) jont brisées. — - Rendus à la liberté, ils vondroient des liens faits pour des hommes, ils poudroient que leur postérité pût jouir du fruit de leurs travaux*

Tous trouverez, fose le dire» quelques vertus et des mœurs chez les Corses : ils sont humains, religieux » hospitaliers, bien- £ûsans ; ils tiennent leur parojie ; ils ont d« l'honneur , de la bonne-foi ; et ai Ton en excepte les cas de vengeance particulière \ qui sont à présent très-rares, les exemples d'assassinats y sont moins fréqueas que chez les fiutres peuples. lies femmes y sont ver* tueuses, uniquement occupées dé la coA'»

duite de leurs maisons et de Téducation do leurs en&ns ; on ne les voit point recher*»

cher les assemblées , les bals , les festins ; elles sont moins agréables que le xeste des femmes de TEurope ^ mais elles sont très* estimables.

II n*y a chez les Corses ni arts, ni sciences, ni manufaaures^.ni richesses, ni luxe; mais qu'importe , puisque tout cela n'est point nécessaire pour être heureux I . Je sens bieUi Monsieur, que le travail

C i3o ) que j'ose voul prier d'entreprendre , exiga ■des détails qai vous fassent connoitre i fond ce qui a rapport au système politique. Si vous daignez vous en<:liarger^ je commencerai par vous communiquer ce que mes foibles lumières et mon attachement pour ma patrie m*ont dicté d*après vos principes et ceux de M. le président de Montesquieu.

Puis je me mettrai à même de vous proturer , de Ck>ne , les éclaircissemens donc vous pourriez avoir besoin , et que M. Paoli, général de la nation, nous fournira. Ce digne chef, et ceux d'entre mes compatriotes qui sont à portée de connoitre vos ouvrages^ partagent avec toute FEurope les sentimens d'estime qui vous sont acquis à si just»

titre ; ils y admirent l'honnête homme et le citoyen , toujours inséparable de l'auteur.

Mais je me tais^ parce que ce n'est qu a vos vos ouvrages et à vos mœurs à faire dignement votre éloge.

Je me flatte , Monsieur , que vous ne m^ saurez pas mauvais gré de la liberté que je prends de m adresser à vous ; si je connoissois un honut^e plus capable de remplir nies

( i3i ) espérances I je ne balanceroîs pas , sans contredit , à le solliciter ; persuadé que ce n'est point désob,liger les hommes qui aiment la vertu et qui la professent , en leur fournissant l'occasion d'en faire usage pour une nation infortunée qui , connoissant toute l'horreur de sa» situation passée» et Tinstabilité de la présente , voudroit bâtir poxir l'avenir un édifice raisonnable » sur des fon* démens ferm^ et durables à jamais.

J'ai l'honneur d^ètre avec toute l'estime et la considération possible, Monsieur, votre très -humble et très - obéissant serviteur ^ Butta -Fuoco , capitaine-aide-major au ré-/ giment Royal-Italien.

-^ M, J.'J, Rousseau j cUoyen de Genève, , par Neufchâtel.

Voyex réponse de J. J. Rousseau , édition dei Associées y tome XXIX, pag. i65é

LETTRE IL Butta 'Fuoco à /. J. Rousseau.

.A Pârît, le 5 octobre 1764.

II. seroît inutile t Monsieur, de vous dire le plaisir que j'ai ressenti en recevant votre lettre. Il est digne de vous, de votre vertu» de la générosité de votre ame , d*enibrasser avec chaleur, avec feu, même avec passion»

la cause de .rhumanité. Les Corses gémiroient , malgré leurs succès , si une main bienlaisante ne les conduisoit au bien par une sage institution politique, le jouis d'avance de la prospérité qui en résultera, et |e prépare à M. Paolî un moment bien agréable • en lui apportant une aussi bonne nouvelle dans le voyage que je vais £aire en Ck)rse.

Dès que vous avez du zèle , je suis tranquille , Monsieur., sur le reste; il ne vous manquera sûrement rien. Je veux me flatter que vous viendrez sur les lieux prendre par vous-même le$ connQissances relatives au

pays

pajTS et a sa itotion. Si cet espoir n'est pat rempli , nous ferons de notre mienx pour vous donner les ëclaircissemens et les nié« moires que vous désirerez. Vous aurez la bonté de nous guider dans ce travail, en nous faisant connoitre les objets sur lesquels devra rouler la correspondance. Mais je commence par vous demander de Tindulgence pour moi et pour ceux qui en seront chargés. Je me rends justice , et avoue avec franchise mon insuffisance : je ne puis donner que ma très-bonne volonté ; c'est tout ce que j'ai*

•Votre santé , Monsieur , est l'objet qui m'inquiète le pins. Elle est liée à notre fé* licite ; et en faisant des vœux pour la pros* périté de notre patrie , nous devons y en ajouter de bien sincères pour votre conservation. Nous mettrons notre espoir dans la Providence : elle a voulu que* les Corses pussent secouer un joug tyranniqne ; elle a voulu que , malgré leur extrême misère »

leur désunion , leurs foibles ressources , ils aient confondu Torgueil d'une république itVissi riche qu>Ue e&t insolente et cruelle*

(i34) Cette m^me Providence veillera à la conservation d'une personne qui doit être chère à la divinité et à ceux qui aiment la vérité et la justice ; elle voudra que vous trouviez dans un travail aussi noble , aussi saint , un soulagement A vos chagrins , à vos maux , et* la récompense d*une vie consacrée uniquement à la vertu.

Je connois , Monsieur, les difficultés que votre voyage de Corse aplaniroit; un petit séjour vous y donneroit toutes les connois^ sances qu'il vous sera bien difficile de vous procurer par relations. Votre passage dans ce pajTS ne seroit ni long, ni difficile, ni dangereux pour votre santé ; il n*y auroit aucun obstacle a craindre; une fois rendu à livoume , il ne faut que vingt - quatre heures pour passer en Corse, et quelquefois moins : on choisiroit le tems le plus favorable et le bâtiment le plus léger. Le pavillon de Temperear est celui qui fréquente le plus nos plages ; il est très -respecté des Génois ; Tair du pays est très - bon. Je ne vous dirai rien du plaisir, de Tardeur qu*on* «xrpit de vous y recevoir j vous trQUverieï^*

( i35 ) dans nos chaumières la simplicité , la frugalité, et sur-tout le bon cœur de Philémon ; vous jugeriez par vous-même des outrages d'une tyrannie constante ; vous verriez Tétat affreux où Ton nous a réduits.

Yous sentez trop bien. Monsieur, combien il seroit essentiel que la constitution fût Bxée incessamment ; cependant il est très-raisonnable d'attendre votre travail et de s*en reposer sur votre zèle. Il est juste que vous commenciez par être content vous-même. Après ce préalable, je m'assure que les suffrages, je ne dis pas de la nation corse et de ses cheâ seulement ^ mais ceux detoutel'Ëurc^Q, y applaudiroient... Mais , Monsieur , sans trop vous presser , et san»

£)ire en même tems languir le bien de la société, |ne pourroit-on pas jeter des fonde* mens préliminaires par une forme de gou* vernement provisoire relative aux principes 8lir lesquels roulera le^nouveau système?

Ce ne peut être , Monsieur , que dans lé cas qu'on ne veuille pas attaquer notre liberté, que nous vous demandons le sacrjâce précieux de votre tems : si non»

( •'ÎS ) n*avon8 à combattre d*aatres ennemis que les Génois y elle paroit devoir être assurée ; nous devons nous fiatter de leé vaincre. II * çst vrai que notre pauvreté extrême ne nous permettra pas sitôt de les chasser des places maritimes ; mais avec le tems nous en viendrons a bcmt. M. de Montesquieu dit très> bien que l'or à la fin s'épuise , mais que la pauvreté , la constance et la valeur ne s'épuisent jamais.

Quant aux troupes françoises qui passent 40ns notre ile » il ne paroit pas. Monsieur^ que-ce 9<iit pour y £aire là. guerre : je sens, comme je*le doîs^ fa justice que vous voules bien me rendre à ce sujet , et dans Toûcasion je ne la démentirai pas : je présume qide tout au plus elles offriront la médiation du roi pour la pacification ; mais il est croya* ble qu'elle ne sera pas. acceptée. Ainsi , sî ces troupes observent une neutralité par»

faîte , lés Corses n'auront de guerre avec la république que pour la ville de Bonîfacio qui lui reste ; on tournera donc toutes les vues au m^Ueur état possible de Tintérieur ; la forme du gouvernement deviendra Tobjet'

principal. Dans cette snppositioti ^ ne potir^ roit-oii pas vous engager a &îre le voyagt de Corse?

L'indépendance de notre pays n*est pas encore reconnue de toutes les puissances ;:

mais, Monsieur» il est pourtant vrai qu'unef grande partie commence à Tadmettre. Lef pape , dans la mission du visiteur apoéto** lique , a donné Teitemple : le prélat a été envoyé à la réqtûsition desGorses ; et malgré l'opposition de Gènes, il a été adressé au gouvernèitfenc national, etil n*à exercé sesF fonctions qu'après avoir lait vérifier sa commission. La Toscane est toute pour nous; l«s bâtimens de cette nation viennent sur nos pkges £i{re un pede coihmerise ; iU nous apportent tout ce dKmt -nous . âvon»^ besoin , même des munitions deguerre ^ sans que les Oénéia osent lés visitèift t le pa*r Villon de Corse est reçu , considéré , pro-' tëgé à Livonme ; la régence nous traite en pinsnnpe, et se conduit snr lesf instruction» de l'empereur : les vc4s de Naples et de Sasdîttgne permettent à leurs sujets de com^ mercer avec nous. Ce dernier fait plus ;

(.38) a veut qvi'oa resj^tç. notre. pavillon sur le»parages de ses états : il^ a fait, rendre un de nos bâiimens arrêté par les Génois sur les, G^tes de Sardaigne ; on Taxîonduit dans nos ports aux frais de la république. .EnHn^ toutes les puissances d'Italie nous regar* dent comme une, nation libre ^ et 6*intéreasent à notre sort.

Un corps complet de législation seroic pour nous le plas grand des bienfaits ; ce .

sera à vous, Monsieur ^ de choisir la tâche que vous jugerez à propos : nous ne voudrions pas nous rendre indiscrets à force d'exiger de votre bonne volonté* Noue avons y il est vrai » un corps de Jois civiles^ . ç*est le statut de Corse ; je pourrois vos» renvoyer ; je croîs qu'il seroit beaucoup :

mieux de le refondre et de Tadapter au.

système politique , que de former celai-ei sur le statut. Puis ,vous. déciderez » Mon* sieur ; et quel que soit le. travail que vous . voudrez bien entreprendre ^ il ne pourra qu*exciter en nous une recoçnoissance aussi j sincère que Tobjet sera saint et louable^

(«39) Je suis à Paris pour quelques fours, cToili j,d passerai en Provence , et de là en Cône/ Si vous voulez me donner de vos nouvelles^ je ppurroisjes rece^ir à mon passage a Aix, qui sera du vingt au .trente du. mois.

& vous le désirez , je. voi^s ferai tenir plusieurs ouvrages sur la Corse : il y a deux livres de justifications de la présente guerre; ils ne sont pas £aits de main de mallre, mais les raisons et les grie£s de la nation j. sont discutés au long ; il ne leur manque qu'une forme régulière. Mais il faut en tout beaucoup d'indulgence pour les Corses ; et ce n'est pas absolument leur faute s'ils sont dans l'ignorance. Nous avons aussi une histoire de' notre pays jusqu'au seizième siècle f puis quantité d'autres écrits y les-» quels, réduits a leur juste valeur, feroient un bien petit volume : vous aurez la bonté de me marquer par quelle voie je pourrois vous faire parvenir ces différentes pièces, soit de Corse, soit de Provence, soit de Mézières, où est le régiment, et où quelques-uns sont.

Tsi rhoimenr d'être , avec toute la con-* aidëration poasiUe , Monâieur » votre très* |

humble » etc.

BUTTA-FOOCO.

A M. J. /. Rousseau , citoyen de Genève , à Motier - Travers , par Fontarlier. J

Vdyez réponsa édk. des Associés , tom. XXIX » |

pag. i€8. \

Bucta-Fuoco à /• J. Bousseau.

Fontaînebleau ^ lO novembre 1764^

Uzs courses continuelles , Monsieur, m'ont empêché de répondre plutôt à votre lettre du i5 octobre ; je profite de cet instant de repos momentané pour vous en accuser lu, réception.

Je ne veux pas perdre Téspérance de vous voir dans notre ile ce printems ; votre amî<* tié pour les Corses vous donn^a des forces :

en attendant vous recevrez ce que j'ai pu ramasser en Provence ; . le paquet doit être parti le à d'Aîx, pour M. Boy 4© la Tour; vous recevrez aus^i du régiment , un autre paquet , et de Corse je ferai ui^ envoi dès ique, j'y sera). . *

La forme provisionnelle une fois établie^ on pourra bien attendre le corps complet de législation; ce terme sera celui qui vous conviendra : nous sommes persuadés que

vous abrégerex ce tems le plui que vous pourrez. "*

Je vais passer en CSorse : je m Y occuperai fiûrement de notre objet ; c^est celui qui m^intéresse le plus. Mais , Monsieur , je vois avec peine que vous avez trop de confiance daDs mes foibles lumières ; il seroit bien flatteur pour moi de pouvoir remplir la bonne idée que vous en avez conçue : plus je sens combien peu je la mérite , plus je voudroîs pouvoir y atteindre ; mais je vous le répète , je n'ai que du zèle ; il doit me tenir lieu de ce qui me manque.

J'espère que vous voudrez bien entrer dans quelques détails sur la façon dont la matière doit être traitée , qui est pour moi aussi délicate que difficile et nouvelle.

Je vais vous parler de M. Paoli avec sincérité. Il a trente-neuf ans; il n'est pas marié , il ne l'a jamais été et n'a pas envie de l'être. i.ors de la pacification de Corse sotis le maréchal de Mai{leboîs , son père ^ ^ui étoit un des généraux de la nation^ passa à Naples avec titre de colonel ; il y mena son fils très- jeune ^ pour lequeHl ottint une

phce dans l'académie militaire. Après qutf les troupes françaises se furent retirées de Corse en 1754 # M. Gaforîo , général des Corses , fut assassiné par les émissaires de là République ; M. Paoli, qui était au ser^ vice du roi de Naples » passa en Corse , fit une campagne comme volontaire » et fut ensuite élevé au généralat : son zèle , son attachement pour le bien public , et bbs talens supérieurs Ten rendoient digne. Il n'a point démenti les espérances qu'on avoît conçues de lui ; il n>*aspire qu'à Thonneur de délivrer son' pays du joug le plus cruel ; il n*a d'autre ambition que d y voir régner la liberté.

Je Testime trop pour ne pas penser qu'il deviendroit volontiers citoyen dans sa patrie après en avoir été le sauveur , si le bien de la nation lexigeoit; il me semble mémo que quand son amour poiir le bien publiQ jae l'y porteroit pas , la gloire et la célébrité d'un nom dans les siècles à venir Vf^ yésoudroient.

Si l'abdication de Sylla , après avoir été Je destructeur de sapatrie^lui attira' Testlme

( i44 ) ^t Tadmiration de ses compaitiotca et d»

toute la terre , avec combien plus de raison n*admireroit-on pas un tel acte dans le général des Cîorses , après avoir brisé les fers de sa nation»

Xjqts de son élévation , son autorité étoit exorbitante ; il 'proposoit les matières de délibération , et son avis étoit d'un très-grand poids et décidoit presque toujours les afEàU res: il jugeoit les procès sans appel ; il cornmandoit les troupes , c'est-à-dire toute la nation , parce que tout est soldat ; enfin il n'étoit pas absolu de droit , mais il Tétoit de fair. Cependant il n*a abusé de rien , il a débrouillé ce chaos : on a formé des, magistrats subalternes pour le civil ; on a érigé le conseil suprême dont le général est le président ; ce corps représente le souverain quand l'assemblée générale des Piéves n^est point réunie.

M. Paoli est simple et frugal dans sa façon de vivre, uni dans ses vétemens et ses manières, intègre , plein de droiture et d'équité; désintéressé , mais économe des revenus do ia nation, dont il dispose , et avec lesquels il

{ 145 ) a fait beaucoup quoiqu'ils soient très-më'^, diocres ; il est d'une belle tailL^ , blond ^ les yeux bleus ^ vifs et pleins de feu , Taîr grand et spirituel : enfin si vous le connois-^ siez , je m'assure que vous laînioriez et 1 estimeriez ; c'est , je crois , le plus b<J éloga que je puisse faire de lui. Faites, comme je l'espère , le voyage de Corse ; vous féli-. citerez la nation d'avoir un chef aussi dign<» de l'esûme et de l'admiration des honnètesi gens.

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