LETTRE IV
BiUta-Fuoco à /• /. Rousseau.
Bastia , le a6 ftTrier 1765.
J E suis dans la plus grande inquiétude p Monsieur , sur votre silence : la laçon honnête avec laquelle vous avez répondu à mes lettres, l'intérêt que vous prenez à notre situation , et , plus que tout cela encore , votre amour pour le bien delà société, me faisoient espérer de recevoir de vos nouvelles ; je ne puis imaginer la raison qui m en prive. Je m^examine, et n^ai assurément aucun reproche à me £ûre ; ainsi , Monsieur, je vous demande en grâce de me tirer d'incertitude : je serois assurément fâché que vous eussiez changé d*avis sur le travail qui nous concerne ; mais je serois . inconsolable si j*avois à me reprocher de vous y avoir porté. Je n*aî confié qu'à des amis sûrs mes lettres et les vôtres ; ainsi je suis bien assuré que les nouvelles qui se sont r('pandu^ dans le public sur r^us et sur la
( 147 ) Corse, ne parlent ni d'eux , ni de moi: je les ai communiquées à M. Paoli ; il est pleia d'estime et de reconnoissance pour vous.
Depuis l'arrivée des troupes françoises, il a ëté continuellement en tournée : le voilà de retour de l^autre partie des monts , où sa, présence a rétabli le bon ordre , que des émissaires de la République cherchoient a dératiger : ils s'étoient flattés que les troupes £rançoises leur en auroient Êicilité des moyens ; mais celles-ci ayant déclaré que l'intention du roi n'étoît pas de susciter des troubles dans la nation , mais au contraire de contribuer au maintien de Tordre et de Tunion générale , les bras sont tombés aux séditieux , qui se sont désistés de leurs chinériques projets.
Je vous prioisy Mônsienr, dans ma lettre da lo novembre » de Fontainebleau y d*a- 4ressér vos lettres à M. le comte de Mar« beuf à Bastia ; je n'avois alors personïie qui pût me les £îire parvenir : mais à présent vous pouvez les envoyer à mon adresse. Je fis passer à celle de M. Boy de la Tour un paquet qui doit VQUS être parvenu , ainsi
( 148 ) qn^an autre qu'on doit vous avdr envoyé de Perpignan; je tâcherai de rassembler tout ce qui aura rapport a notre objet, pour TOUS le faire tenir.
Je me flatte» Momîeur, que vous vou-^ dres bien me répondre et me tirer de la perplexité où je suis : il me seroit dur de dev<»r renoncer a recevoir de vos nouvelles par rapport â moi-même, mais encore plus> par rapport à ma nation , laquelle je voudrois servir en la mettant à même de voua avoir des obligations. Au surplus , quelque chose qu'il arrive » rien ne pourra jamais, altérer Testime et rattachement sincère que je fais gloire d'avoir pour vous.
Je suis de tout mon cœur» Monsieur^ votre très-humble , etc.
BuTTA-Piroco.
Voy. léponse édit. des Associés t tom. XXIX ^ f . 175,
(149) LETTRE V
Buna^Fuoco à J, J. Rousseau.
VefcoTadOy le xi ayrif xySS.
J S VOUS envoie , Monsieur , la réponse do M, Paoli. Il y a quelque tems que je vous •fti adressé une de ses lettres qui vous invite de passer en €k)rse ; vous pouvez juger .par Tune et par l'autre, du désir qu'il a de vous voir dans ce pays. Quant à moi , je n'ai jamais rien souhaité avec plus de passion.
Je partage très-sincèrement , Monsieur ^ toutes vos peines; nous serons bien contena si nous pouvons contribuer k les adoucir, Pnissiez-vous trouver dans notre ue , cette pfdx y ceUe tranquillité après laquelle vous soupirez ! puissiez-vous y vivre hjsureux et assez long-tems pour voir la fin de vos travaux ; assez long-tems pour donner de la célébrité à cette* nation par vos écrits et par vos conseils ! Vous trouverez parmi les Corses »
des cœurs sensibles, des âmes compatissantes, qui souflErîront de vous voir soufErir.
J*estiraerai ma patrie heureuse quand elle aura dans son sein le défenseur de Thumanité, Tami des arts^ des sciences; enfin l'ami de k vertu. L'asile qu'elle vous offre tel que vous le désirez, doit Thonorer visà-vis de la postérité, autant que la constance avec laquelle elle a combattu pour sa liberté. £lle fer^ voir à vos persécuteurs , que si nos moeurs sont encore barbares, nous ne le sommes pas : ils apprendront du moins de nous a respecter la vertu opprimée»
Au reste, Monsieur» vous serez libre en Corse et dégagé de vos engageinens : vous fournirez la tâche qui vous conviendra le plus ; elle sera nulle si vous le voulez. Je ne suis point en peine que vous ne vous fassiez aimer ; tous les étrangers en généial ^ont bien vus des Corses : Ton ne s'inforite pas quelle religion ils professent. Les piètres, les moines y vivent dans une heureuse ignorance ; ils n'ont aucune influence dans les affaire ^ et hors de leur confessionnal ils n'ont aucune sorte de crédit : ainsi f de ce côté -là aussi, vous pouvez être tranquille.
( t5. ) Quant à votre voyage, je croîs, Mon- • sîeur, qu*il faut vous rendre à Livourne ; vous pourrez vous adresser à M» le comte de Jlivarola , colouel-général du roi de Sardaigne en Toscane : il est Corse , il çst de in^ amis , honnête , sage , discret , compatriote ; j'espère que vous en serez content; il vous procurera toutes les facilités pour vous rendre en Corse avec votre gouvernante et votre bagage, 11 faut faire en sorte de venir débarquer à Foce de Golo^ près le village que j'habite. Vous voudrez bien y accepter un mauvais gîte offert de bon cœur, jusqu'à ce qu'on puisse vous procurer celui que vous désirez ; mais je dois vous prévenir que si vous voulez tenir votre ménage , il est nécessaire de porter avec vous de quoi vous coucher , des ustensiles de cuisine» et du linge de toute espèce, parce qu'on na dans ce pays -ci que trèspeu de ressources pour se procurer ces choses.
Je vous prie , Monsieur ^ de me donner .
au plutôt de vos nouvelles , afin que nous puissions savoir positivement dans quel tems .
( i5. ) VOUS serez à livoumé. J'attends cet instant evec beaucoup d'impatience.
Je vous embrasse de tout mon cœur, et suis très- parfaitement , Mcnuieur, votre jtrès-humble, etc.
BuTTA-Ftroco,
Voyez réponse, tomcXXEt, pag. I78.