LES LIVRETS
22 janvier.
Vous le voyez, chère petite âme sœur, je tiens parole et reprends, sans attendre une nouvelle lettre de vous, ma dissertation sur les librettistes. Je vous ai dit que, contrairement à l'opinion de nombreux critiques et musiciens d'aujourd'hui, j'estime infiniment préférable, pour le compositeur dramatique, de demander à des collaborateurs les poèmes de ses drames lyriques ou de ses opéras, que de les écrire lui-même.
Les arguments de la thèse contraire peuvent, je crois, se ramener à quatre groupes principaux ; je vais tricher de vous les réfuter successivement.
Travailler sur les conceptions d'un autre, nous dit-on tout d'abord, c'est risquer de ne pas les comprendre exactement, et d'en trahir, par conséquent, l'esprit. Outre que ce doute me paraît un peu injurieux pour le musicien, — pourquoi le supposer incapable de deviner
les intentions du poète? — il arrivera neuf fois sur dix, pour ne pas dire toujours, que les deux collaborateurs pourront travailler ensemble et s'expliquer à loisir leurs mutuels souhaits. Le compositeur choisira, du reste, les poèmes les plus en rapport avec son tempérament, et, par conséquent, ceux qu'il a le plus de chance d'exactement comprendre.
Enfin, quand même ce dernier ne saisirait pas toutes les nuances rêvées par le parolier, ne suffit-il pas que ce qu'il sent soit vraiment noble, et qu'il l'exprime éloquemment, pour que l'œuvre entière présente une beauté complète ? Mais si parfois le souffle du musicien n'égale pas l'imagination du parolier, il la surpassera souvent, par contre ; et combien n'avons-nous pas d'opéras dont les médiocres vers semblent si parfaitement transfigurés, par la magie du son, qu'on ne pense même pas à leur infériorité ! Dans le moment je discute, remarquez-le bien ; ne m'attribuez donc pas le dessein ridicule de soutenir que la qualité du poème importe peu dans les œuvres de musique théâtrale.
La seconde objection qu'on pourra me faire, bien qu'à peu près semblable à la précédente, s'en distingue pourtant suffisamment pour me contraindre à un raisonnement spécial. Le librettiste, disent les défenseurs du système adverse, ne peut pas prévoir toutes
les situations dramatiques de nature à inspirer puissamment le musicien, ou, s'il les introduit, à la prière et sur les indications de ce dernier, dans ses scénarios^ il ne le fera jamais en conformité parfaite avec le génie de celui-ci.
A ceci je réponds que le librettiste peut, en retour, créer des scènes que, seul, le musicien n'eût jamais inventées, et susceptibles pourtant de lui inspirer de merveilleuses pages. Le compositeur d'opéra qui répudie tout concours étranger risque, au moment où il commence à écrire sa musique, après une longue gestation du sujet, de ne plus éprouver cette acuité d'impressions qui provoque les plus beaux élans artistiques. Encore un coup, j'écarte l'hypothèse improbable d'un génie apte à penser à la fois poétiquement et musicalement une œuvre de longue haleine... Cet émoussement de la sensation, qui ne la connaît? Les sites les plus rares, quand nous les avons trop admirés, n'émeuvent plus nos âmes fortement ; pas assez, du moins, pour leur arracher ces cris inoubliables poussés par les vrais créateurs au premier contact avec toute beauté. Le peintre qui ne sait plus, à force d'y travailler, ce que vaut son tableau, le regarde dans un miroir pour s'en former un jugement neuf, et s'il nous arrive d'apercevoir, reflété dans quelque vitre, un paysage
bien connu de nous, cette image retournée suffit à nous procurer une impression de jamais vu, tant la fraîcheur d'un spectacle ou d'une idée nous peut faire éprouver d'émotion ; et, sans émotion, que devient l'artiste?...
Du reste, comme je vous l'écrivais tout à l'heure, le compositeur pourra, presque toujours, faire part de ses désirs à son librettiste, et, s'il est une scène que le premier aspire à réaliser musicalement, il obtiendra facilement que le second lui en trace la teneur. Si celui-ci n'exécute pas fidèlement ce que souhaitait celui-là, croyez-vous, chère amie, que la musique s'en ressente sensiblement? Moi, j'en doute. Il faut bien se le dire, l'expression littéraire d'une idée quelconque, l'allure des phrases qui rendent cette idée, la coupe des strophesqui l'enferment, n'ontqu'une influence restreinte sur la musique à laquelle cette prose ou ces vers servent de substratum. La forme musicale d'une pensée préexiste en quelque sorte dans le cerveau, ou mieux, dans le cœur du musicien, à son énonciation matérielle, et ce n'est pas son adaptation à tels mots plutôt qu'à tels autres qui la modifiera guère.
Je suppose qu'un certain état atmosphérique, dans un certain décor, une petite pluie d'été, par exemple, détrempant les pelouses et les bosquets d'un jardin verdoyant.
éveille en moi certain état d'âme dont me charme la mélancolie. Si je suis musicien, cet état d'âme, résultat de l'état atmosphérique, se traduira dans mon for Tntériour par une (( couleur sonore » particulière. Il se peut, d'ailleurs, que jamais je ne réalise formellement l'expression musicale de cette émotion là. Mais qu'un jour tombe sous mes yeux quelque poésie évoquant précisément un parc mouillé par une tiède averse, je me sentirai invinciblement sollicité à écrire une mélodie sur ces vers. Or, j'en suis persuadé, pas plus le mètre employé par le poète que son style propre, ou que la longueur de la pièce, n'influera d'une façon appréciable sur le résultat musical de ma composition. L'inspiration possède une force presque illimitée, elle sait assouplir à sa volonté triomphante tous les obstacles, et les nécessités prosodiques ne déforment pas davantage une pensée bien vivace que ne le font les lois, pourtant si rigoureuses, de l'harmonie et de la composition.
Mais pour en revenir aux hasards d'une collaboration, vous connaîtrez, gentille cousine, toute ma pensée là-dessus, si je vous affirme qu'immédiatement avant de tracer la description d'un temps de neige, j'aimerais à relire les pages brûlantes écrites par Fromentin sur le désert de Laghouat, et que je me lancerais avec plus de confiance dans l'exécution d'une
claire et joyeuse aquarelle, après avoir longuement médité devant les toiles mélancoliques et recueillies de Rembrandt. C'est vous dire que l'imprévu des sensations et l'intensité de leurs contrastes comptent à mon sens parmi les plus énergiques de tous les excitateurs esthétiques.
Je passe rapidement sur la troisième arme de mes antagonistes, car je ne la juge pas bien terrible. Si les deux éléments du drame lyrique, disent-ils, lelément poétique et l'élément musical ne sont pas conçus par la même intelligence, leur double langage ne risque-t-il pas de manquer de simultanéité? N'y aura-t-il pas retard ou absence d'émotion chez l'un d'eux, à l'endroit même où l'autre se montre le plus éloquent?
Au fond ce raisonnement se confond, du moins partiellement, avec les objections que j'ai déjà repoussées. C'est, d'ailleurs, le plus grand danger des discussions, ce ressassement, sur divers modes, d'arguments à peu près invariables, que rend presque insaisissables leur allure protéiforme. Rien ne fatigue l'esprit de celui qui s'acharne à combattre, comme de retrouver toujours devant soi le même ennemi transfiguré. Mais, ici, je peux riposter encore directement à l'attaque. Si cet anachronisme d'émotions se produisait réellement (ce dont je doute, car les situations vraiment belles
enflamment siraulUmément tous les artistes), je n'y verrais aucun mal. L'auditeur, lui, ne morcelle point ses impressions, il ne se demande pas, dans son fauteuil de l'Opéra, si c'est la musique ou le poème qui l'exalte ou l'oppresse à un moment donné; il ne ressent que des impressions d'ensemble, et, pourvu que cet ensemble lui plaise, il ne s'occupe aucunement d'analyser ce qu'il éprouve ; ce n'est point son rôle de le faire. Si donc les passages médiocres du compositeur, — qui n'a point de faiblesses? — ne correspondent pas à ceux du librettiste, tant mieux ! l'œuvre y gagnera de ne présenter nulle part ces « trous )) absolus qui, dans les ouvrages d'un seul, risquent de se produire, sans nul palliatif, aux heures de défaillance psychique de leur unique auteur.
Mais j'ai hâte, petite cousine*, d'en venir à ce que je crois le pivot de la question, et de poser celle-ci sous sa véritable forme. Tout à l'heure, déjà, nous l'avons incidemment rencontrée, mais j'estime son intérêt de premier ordre, et j'y reviens. Il ne faut pas l'oublier, en effet (dites, si vous le voulez, que je radote), nous ne discutons pas ici la supériorité de Vaction musirale, telle que, seul, Wagner l'a conçue et réalisée jusqu'à ce jour, sur telle ou telle autre sorte d'art, mais, nous cantonnant dans le domaine musical, nous nous demandons si le fait d'écrire soi-même le livret de
son drame lyrique ou de son opéra fournit ou non des chances de composer de la musique plus émouvante ou plus vraie? Cela revient en somme à se demander si la sujétion littéraire et prosodique peut entraver l'inspiration musicale. Eh hien ! mes convictions récentes mais intimes me font répondre : non, non, mille fois non ! Par un exemple, je vous l'ai montré précédemment ; je juge la force de l'inspiration aussi facilement victorieuse des fécondantes entraves du verbe que des préceptes étroits de la technique musicale.
Mais je vais encore beaucoup plus loin. Je crois qu'au fond de tout musicien gisent des trésors mélodiques ignorés de lui-même. Il s'agit de les mettre au jour, et, pour cela, importent surtout la variété d'idées et la diversité sentimentale. Quand un producteur a déjà chanté ses premières émotions dans l'élan naturel de la jeunesse, il approche à grands pas de l'abîme le plus redoutable pour l'artiste, du gouffre bourbeux au fond duquel la routine le guette, et dont jamais plus il ne sortira, s'il y tombe. Sincère, tout d'abord, quand il choisissait, presque inconsciemment peut-être, la forme esthétique adéquate à ses émotions, il va, petit à petit, s'enliser dans les déchéances d'une « manière ». Parce qu'il trouva jadis de beaux accents en s'exprimant dans un style donné, ses admirateurs et lui-
même s'illusionneront sur la valeur sans cesse décroissante de ses œuvres successives. Ils retrouveront dans ses discours de belles phrases, dictées par l'habitude, et croiront encore à son éloquence, là où le vide de la pensée règne désormais en maître.
Fi de la mélodie qui chausse des pantoufles, et s'installe au coin du feu ! Croit-elle demeurer belle, tassée dans son confortable fauteuil? Ne prévoit-elle pas l'avachissement qui la guette? Allons, debout ! Attache à tes pieds des cothurnes neufs ! Cours sans crainte parmi la neige et le vent, et renoue-moi connaissance avec la saine gymnastique intellectuelle, avec les bons efforts de l'esprit. Tu travaillais autrefois ; essaye-toi courageusement encore à de nouveaux ouvrages ; éternel roucouleur du printemps, embouche l'airain sonore, et souffles-y de tous tes poumons ; perpétuel larraoyeur, ris-donc un peu ; fais-toi tendre, implacable contrapuntiste ; dévideur sempiternel d'harmonies figées, regarde, mais regarde autour de toi le monde qui s'agite, aime, jouit, espère et pleure !
Mais non. M. le compositeur s'entête et nous rabâche, quarante années durant, les mêmes histoires. Pourtant, voyons ! s'il est digne du nom d'artiste, il a certainement quelqu'autre chose dans le ventre; il n'arriva pas au monde avec une seule corde à sa lyre.
que diable! Mais, hélas ! le voici devenu la proie de ce terrible monstre, contre lequel je vous ai vingt fois clamé ma haine : la spécialisation. La spécialisation, ce produit des exigences modernes que, par faiblesse, personne n'ose plus combattre ; c'est si commode de recommencer toujours le même livre, le même tableau, le même lied ! Et voici venir, derrière la spécialisation, la facilité, banale fille d'une mère tyrannique, l'habileté, l'adresse, implacables ennemies du Beau, qu'inventèrent les soi-disant ministres de celui ci !
Comment donc s'extraire de 1 ame les possibilités musicales qu'elle recèle? Pour y arriver, il n'est besoin que de volonté ; mais, de luimême, jamais le compositeur dramatique n'en aura le courage, jamais peut-être ne lui en viendra l'idée. En revanche, comme il y parviendrait allègrement, avec l'aide de collaborateurs souvent changés ! comme il se sentirait porté par eux ! comme le contact de leurs tempéraments vivifierait le sien! Par la diversité de leurs pensées, ils le contraindraient à donner une existence réelle à ses virtuelles conceptions. Ils lui ouvriraient, lui désigneraient tout au moins les chemins qu'il n'eût pas songé seul à prendre. Changeant dévoies bravement, autant que de librettistes, si habile que puisse être chacun d'eux, sollicité tour à tour par leurs tendances contraires, guidé par
leurs aptitudes différentes, il parcourra, s'il le veut, dans tous les sens, le monde de la pensée sonore. 11 y gagnera sans cesse en largeur de vues ; ses harmonies s'aéreront, sa puissance et sa bonté vont croître, sa philosophie s'élargir, son souffle se fortifier : il ne prendra plus, comme le rat de la fable, la moindre tâupinée pour les Apennins ou le Caucase. Ses désirs musicaux ranimés, il mourra, ayant accompli la tâche que Dieu lui aura laissé le temps de remplir, mais la tête encore toute pleine de projets, et dans l'éternelle jeunesse de ses passions esthétiques.
Et si vous me priez, chère cousine, de quitter ce que vous allez peut-être appeler ma rhétorique, et de vous donner un exemple tangible de ce renouvellement de l'inspiration, dû au changement de collaborateurs, — et qui me fait répudier l'auto-librettisme, — je vous rappellerai la divine personnalité de Gluck. Regardez cet homme qui ne fut pas un harmoniste consommé, un « savant » dans son art, mais qui posséda la nature la plus vibrante, le plus fidèle amour de la beauté pure. Croyez-vous que, s'élernisant dans son propre commerce, il eût pu demeurer sur les cimes où nous l'apercevons, planant presque sans cesse? Croyez-vous qu'attaché au même librettiste, il eût connu ces accents, qui, sans jamais perdre la sérénité naturelle à sa grande
âme, présentent cependant tant de diversité ? Relisez son histoire, et vous le verrez, chaque fois qu'il change de paroliers, écrivant une de ces impérissables merveilles qui s'appellent Orphée, Alceste, Armide, et les Iphi génie ^ mais n'en écrivant qu'une seule avec chacun d'eux.
Comme conclusion à tout ceci, charmante cousine, en vous adressant du meilleur de mon cœur l'antique (( porte-toi bien », voici ce que je vous dirais si vous connaissiez toute la mythologie : ce n'est pas Apollon seul que les musiciens de théâtre doivent implorer dans leurs prières. Qu'ils invoquent aussi la chaste Lucine, et lui demandent de mettre sur leur route de bons et nombreux dramaturges ; cela me paraît entrer dans la spécialité de la touchante déesse.