LA CRITIQUE MUSICALE
23 avrU.
Vous souvient-il, mon bien cher ami, qu'aux premiers soirs de septembre, l'an dernier, je me promenais côte à côte avec votre jeune ménage, le long de la grève déserte ? La nuit n'était pas encore venue ; toutes choses autour de nous, le ciel, la mer, les rives lointaines, se fondaient en une harmonie bleuâtre dont nos pupilles dilatées s'efforçaient de sonder les infinies profondeurs, et notre silence, plein d'émotion, répondait aux indéfinissables murmures de la nature assoupie. Nous attendions le lever de la lune. Soudain sa rouge lueur apparut, estompée de brouillard, au-dessus de la falaise, et nous suivîmes d'un œil attentif sa lente montée. Mais quand, « éblouissante et pleine », elle sortit enfin du manteau des brumes, ma cousine, la première, s'écria toute ravie : (( Je vois 1 Je vois ! » Ce jourlà môme, vous aviez lu dans un journal que depuis peu les petites américaines si curieuses
et si averties, aperçoivent dans les taches du satellite, non plus la traditionnelle ébauche du bûcheron, mais une tête de jeune fille distinctement ombrée. Accourus au crépuscule, impatients de découvrir, nous aussi, l'esquisse de la moongirl, nous la distinguions sans peine, guidés par votre femme, qui nous en désignait du geste le fin profil tourné vers la gauche, occupant le diamètre vertical de l'astre, avec son chignon léger que figurent les mers du pôle boréal. Etiez-vous assez amusé de cette frimousse toute moderne, installée sans gêne dans l'orbe lumineux et se relevant en un gracieux mouvement qui découvre le menton grassouillet, le joli cou blanc potelé ! Vous assuriez, ô flatteur, que cette image me ressemble ; et lorsque j'aurais repris mon vol pour la capitale, il vous serait doux, disiezvous, de retrouver un vivant symbole des grâces parisiennes dans le céleste minois.
Mais voilà que le lendemain, gourmand observateur, vous reveniez à la même place, muni d'une jumelle, et j'entends encore votre accent de désespoir quand vous aperçûtes plus nettement l'efRgie lunaire. Ce n'était plus, cette fois, le camée délicat de la veille, mais, à travers les lentilles de rinstrument, un horrible et grossier fusain, rappelant, selon vous, la vilaine trogne du père Dumas.
Le charme se rompait, et vous veniez de
vous gâcher pour longtemps le disque des nuits lunaineuses.
Ne croyez-vous pas, cher cousin, qu'à force de nous armer de lorgnettes ou de loupes, quand il s'agit de musique, nous finirons aussi par nous détériorer cet art, ... si ce n'est déjà fait ! Tablant d'après la joie sensiblement décroissante^ — depuis quelques semaines surtout, — que j'éprouve au piano ou au concert, je me demande ce qu'il peut rester de facultés pour jouir auditivement chez ceux qui font, ainsi que vous, profession de critiquer sans cesse, de perpétuellement chercher la petite bête, de répondre aux derniers pourquoi de l'esthétique sonore ? J'ai, pour ma part, des instants de lassitude artistique dont je m'effraie. Quand je songe à l'avenir, — à l'avenir peut-être solitaire pour moi, — je tremble qu'en continuant de scruter avec vous les mystères de la Musique, je ne perde bientôt toute foi en Elle, ... en Elle, la douce consolatrice.
A vous, et rassurez moi vite, n'est-ce pas ?
2 mai.
Votre lettre m'a jeté dans une grande anxiété, car elle précisait pour moi des inquiétudes que j'évite systématiquement d'approfondir lorsqu'elles se présentent à mon esprit,
et je reste, depuis que je l'ai lue, sous l'empire d'une certaine tristesse.
Dans son émouvante Ballade de la Geôle de Reading, le prisonnier-poète écrivait l'an dernier ce vers si douloureux : « Tous nous tuons ce que nous aimons. »
And ail men kill the thing they love.
C'est là comme le cri de notre époque entière. Mais, plus meurtriers encore de leurs propres joies que les autres hommes, les esthéticiens modernes, avec leur forcenée passion d'analyse , étiolent en eux-mêmes jusqu'à l'émotion artistique, seule consolation qui leur reste dans le désarroi de la pensée contemporaine. Vous avez peut-être deviné juste, cousine chérie, en m'accusant d'user lentement en moi les facultés admiratives d'ordre musical ; mais permettez-moi de ne pas insister sur ces lamentables effets d'une passion sincère, et de ne pas accroître votre tristesse par des jérémiades stériles. J'aime mieux essayer de vous convaincre que nos forces sensitives dépensées dans le labeur de la critique ne sont pas vainement gaspillées, et que si j'essaie d'inculquer aux provinciaux, par la voie de leurs gazettes et de leurs revues, le goût et le sentiment de la musique, ce que j'y perds en jouissances personnelles n'est pas du moins sans profiter à quelques esprits attentifs. La
question revient à se demander s'il faut voir dans la critique musicale une œuvre absolument inutile, dont le résultat le plus clair serait de paralyser l'émotion du musicographe?
Je commence par vous concéder, et ne le fais point par fausse modestie, que la tâche du critique me paraît à peu près sans influence à l'égard des auteurs. Ceux-ci ne doivent attacher, et n'attachent, en fait, qu'une importance minime à ce qu'on peut écrire sur leurs conceptions. Car de deux choses l'une : ou celui qui les juge leur semble apte à ie faire, étant comme eux compositeur^ — ce qui arrive désormais dans la moitié des cas, pour les grands quotidiens de Paris, — mais ils éprouvent en ce cas, non sans motif, quelques doutes sur la justesse d'appréciations, où les partis-pris d'école et les tendances individuelles entrent pour une si large part^ (quand les éléments d'erreur n'y sont pas pires encore !) 011 bien le critique n'est pas lui-même un manieur de sonorités, et, ce dont il parle, ne le connaît-il pas alors moins bien que l'artiste qu'il s'arroge le droit de juger ?
Mais vis-à-vis du public, l'influence du critique me semble au contraire d'une importance considérable. Non point que j'attribue à qui que ce soit une infaillibilité de jugement permettant de certifier: « Telle œuvre est parfaite, admirez-la ! telle autre, détestable, haïssez-
la ! )) Non certes ! Historiquement nous connaissons trop d'erreurs commises par les juges les plus autorisés pour ne pas préconiser une prudence infinie, une réserve constante dans le3 affirmations de ce genre. Mais, tout au moins relativement, je pense qu'au bon critique, à celui qui connaît à fond la littérature musicale, dont l'élévation d'esprit répond à l'élévation de caractère, et que ne déforme aucune influence extrinsèque, une double et noble tâche incombe : mettre en garde le public contre les œuvres vraiment viles et basses, attirer l'attention sur toutes les productions intéressantes et neuves des musiciens sincères.
Poursuivre, avec toutes les forces de son âme, la platitude est un impérieux devoir pour lui. Il ne faut pas laisser les auditeurs se prendre à la facilité de compositions terre à terre ; il importe de leur faire toucher du doigt ce qui ne pourrait qu'abaisser leurs âmes, qu'amoindrir leurs intelligences, que rapetisser leurs sentiments. Toute supercherie dangereuse pour leur naïveté, le faux-brillant susceptible de les éblouir, le strass, les trucs, le toc, ce qu'en littérature Huysmans nomme le cloportisme, livrons-le d'une plume infatigable à l'exécration des foules, ... et nous aurons fait justice, comme on dit au Palais ! Mais cela ne signifie pas du tout qu'il nous faille crier comme des otaries devant les
ouvrages dont la forme nous surprend par sa nouveauté, dont les tendances nous déroutent au premier abord. Il ne nous appartient pas de renouveler les injustices dont Gluck, Berlioz, Wagner, Bizet et tant d'autres furent les victimes. Loin de là ! Nous devons, quand le sens et la portée d'une œuvre nous échappent, prêcher la foule d'exemple et de parole, l'inviter à se créer une conviction mûrement établie, à suspendre ses jugements. Plus tard, nous saurons bien si l'œuvre nous pénètre et nous conquiert. De la sorte nous rendrons à l'art le plus signalé service en lui facilitant l'accroissement de ses ressources, l'acquisition de formules et de sensations nouvelles. Ce qui n'empêchera pas les efforts stériles de tomber d'eux-mêmes dans l'oubli, nous laissant du moins la conscience de leur avoir prêté notre loyale attention.
Mais c'est surtout la besogne contraire qui nous incombe, et là notre tâche devient vraiment grande et haute. A clamer sans relâche nos admirations pour ce qui nous paraît beau, digne de respect et de gloire, nous usons peut-être nos facultés émotives, nous émoussons nos meilleures joies esthétiques, mais en y gagnant de satisfaire notre conscience par l'accomplissement du noble devoir qu'impose le titre de critique. Je ne consens pas à ne voir qu'illusion dans un tel labeur^ et je ne
laisse pas que de lui attribuer une efficacité réelle.
Plein de bonnes intentions d'ailleurs, le public ne sait pas écouter ; la moindre nouveauté le déroute, la plus légère difficulté le rebute. Eh bien ! c'est notre rôle à nous, plus informés que lui, d'éveiller son attention somnolente quand une œuvre nous paraît mériter le succès. Stimulons donc par un énergique sursum corda les esprits paresseux, excitonsles, crions-leur notre propre enthousiasme pour les échauffer, s'il se peut, ne les aban donnons pas qu'ils n'aient senti vibrer en eux comme un écho de notre respect et de notre ardeur. Et si nos sens fatigués, si nos cœurs trop souvent remués ne peuvent jouir long temps de l'œuvre que nous viendrons de signaler à la foule, nous aurons du moins^pour récompense, le spectacle de l'admiration populaire devant le chef-d'œuvre, qui, sans nous, fût demeuré longtemps méconnu, peut-être même enseveli pour toujours dans l'oubli, sous l'empire des préjugés et de l'injuste ignorance.
Voilà qui me consolerait un peu, si je me sentais devenir sec à l'égard d'une symphonie, d'un opéra, dont je révélais naguère à quelque ami les beautés supérieures. Je songerais que j'agrandis le domaine des joies d'autrui, et cela suffirait à compenser, à mes yeux, l'affaiblissement de mes propres exalta-
— rotions ; petit sacrifice dont je ne m'exagérerais pas d'ailleurs les mérites. Mais que voulezvous ? La vie se déroule pour nous avec une mélancolie si amère que je ne pourrai jamais considérer comme temps absolument perdu, comme effort absurde, les heures et les soins consacrés à doter de quelques ivresses nouvelles, trop passagères, hélas ! de quelques instants d'oubli, les âmes assez bienveillantes pour entrer avec moi, par la lecture, en communauté de sentiments. Vous allez me traiter une fois de plus de sœur de charité. Eh bien! oui, j'ai cette naïveté, ce provincialisme, ce dix-huit-cent- trentisme, ce tout ce qu'il vous plaira, de croire encore que la perfection de la forme n'est pas le tout de l'art^ que le cœur y joue le plus haut personnage, et de compter tout labeur, dont profite le capricieux viscère, pour labeur noble et digne de souci.
Maintenant, petite cousine, je vous abandonne et vais me replonger dans quelque rêverie silencieuse, non sans vous transmettre, pour vous et vos parents, nos sentiments les meilleurs, et sans vous assurer qu'au fond, tout au fond de mon âme, je vous réserve une place discrète et choisie.
2 mai.
Deux mots, en hâte, cher ami d'un autre âge. Vous avez de la chance qu'au lieu d'être
lue par une petite admiratrice toujours prête à trouver superbe ce que vous contez avec tant de flamme, votre épître sur la critique ne tombe pas dans les mains d'un de vos confrères en journalisme musical, . . . d'un de vos sceptiques confrères. Ah ! les bonnes gorges chaudes qu'il en ferait !
Vous n'avez d'ailleurs tenté, dans vos longues pages, aucun effort pour m'apporter les consolations que j'attendais de votre ingéniosité. N'auriez-vous pas entendu la plainte d'une pauvre jeune fille qui souffre, comme vous, du mal affreux. . de penser? Comment donc vous faire comprendre l'étendue de mon anxiété ?
Mais à vrai dire pourquoi geindre ? A vous du moins, heureux provincial, que ne mine pas la perpétuelle tension nerveuse dont on souffre tant ici, l'Art garde d'inappréciables compensations ! Si l'on vous offrait demain de vous décharger du rôle d'initiateur que vous assumez courageusement, en vous faisant renoncer en même temps à toute musique, vous repousseriez une telle proposition avec horreur !
Et puis vous restreignez certainement trop l'utilité de votre influence. Il me semble que les musiciens auraient tort de ne jamais écouter la voix de la critique, de n'en tenir aucun compte. Votre dilemme sur ce point se réfute-
rait facilement. Car le musicographe non compositeur possède quelquefois, outre une indépendance plus complète, un jugement très sûr, tandis que, de son côté, le compositeur-critique peut être un honnête confrère^ et un bon écrivain. Je vous avoue même, car je ne veux pas me peindre plus pessimiste que nature, (hélas ! je le suis bien assez comme cela !) je vous avoue que j'en pourrais citer des deux sortes, même à Paria ... Et vous le savez bien !