‹ Lettres parisiennesChapitre 19 sur 49 · LETTRE VIII · texte numérisé non relu

LETTRE VIII

29 dëcembre 1836.

Toujours dos assassinats. — Paris en temps de neige. •> Pâtés et canapés. Histoire de voleur.

Ah! mon Dieu! quel pays!... mais c'est affreux de vivre en France; pas un jour de repos, pas une heure où Ton ose rire! toujours craindre ou s'indigner, toujoms s'apitoyer ou maudire, toujours des assassinats; tous les six mois une exécution : cela devient monotone, en vérité. Depuis deux jours, on n'entend de tous côti?s que ces deux exclamations; les hommes s'écrient : C'est honteux! les femmes s'écrient : Pauvre reine! Ah! c'est un triste pays que celui où la royauté a toute la pitié du peuple.

Paris, avec la neige, est une apparition fantastique. Paris est le silence!... n'est-ce pas un rêve? Des voitures qui roulent et qu'on n'entend pas; des passants qui marchent^

46 L]& VieOIfTK HE LA^VAT

qui tombent même, et doni on n^èntênd ni Jt pas ny^ chute. Sans les cris des marchaa^^ on^eraîraift èy^dovIH sounL L'aspect dfi9 rues est très^singnlier; il n'«ât pecaenoe qjoi, à la fin de la journée, na- soit tomlié use ou deux. îf»s, ou n'ait mùà plusieurs passants^ à se. rele? ec. Hier^ les deu£ chevaux d'un fiacoe sont tombés; ki oodier est aussHM doscendu d&son siégo; mais, en w»ulant tiseï: sea cbovaus, par la hride, bû-même il a gUsié; alors le peisomi^e quîr âaii.dass la. voilbuve a passé, ka têie à la pociiàfe gour sar^ voir ce qui arrivait : apercevant les chevaux et la cœber. étendus dans la neige, il a pensé qu'ils seraient fort longtemps à se remettre sur pied; alors, en vérilable philosophe^ il s'est replacé au fond de la voiture et s*est endormi; il est possible qu'il ^ soit encore. A Rome, quand il neige, les boutiques se fermeni, les bureaux ae ferment, les affaires s'arrêtent, tous les habitants se couchent; il est reçu que c'est une calamité. A Paris on gèle, mais on sort conune à l'ordinaire : les femmes ont les yeux rouges et les joues violettes; n'importe, eUea se paronl, elles vont faiie des visites comme lorsqu'elles sont joUes. Et puis^ ne faut-il pas que tout le monde^sorte cesjours^si? los^étrenneaF menacent, te dévoir nous appelle chez*. Lèsage^ chi»:Gtfaux> chez Susse; il fiiut allercomme tout le mondcy cbi^irun objet de peu de valeur que la raiso» nous^ lbeee« à puandre^ et regretter tout ce qui nous f séduit etqu'eMëBous défené ùt choisir.

Les badauds des boulevard^ foi^t occvpés la^ semaine diemière à regarder passer la clmise de poste jmmo^ atte* lée de chevaux blancs, ramenant dans la capitale le député qu'elle contenait», sont fort émerveillés aujourd'hui da l'aspect subit des traîneaux. Plusieurs traîneaux ont pareouni les boulevards^ et lesbadauds qui se croient en Russie ont

Iàen<plus:ibeiid;.ilff se hâtent d€F dlsfMu*at^ d&ns'Iè cêUet da leur manteau^ et: ne laiseeiit voir de lôor visage que deux. yeux perdus- entre un ÂNiiM et un chapeau. Plu!^ siau»s peiseanies nous ont salue kier daus oet d^fuipagef uou&leor demanikHis mille fois pardon de ne les av^irpas icooiinuc& : c'étaieid. peut-^toe nos meiBeurs amis.

Ce ^'il y a de plus étrange dans les rues^ c'^estce md^^ limge d'activité et de silbnce. 3n marche ^te pour se ré^ cbauffer^ et puis chacun tient à la* maint un paquet quel'conque : les uns portent un âne en carton dont' le» oiidfllbs' intiscrètes peicent le papier gris qui les enveloppe; ceux-^ cid'un air très-sérieux emportent un.grand^chevaPdê hûiÈy odui4à enlève une poupée^; cet autre un> chien 0u^un mou<ton» et tous se hâtent et vous^ heurtent en passant) on dirait que le joujou qurles ciun^ est attendu^parun être qui^ne peut vivre sans lui^ &6S< boutiques sont enoembrées) on net peut ni entrer ohex Susse ni en soHlr. Si quelque objets vom séduit^ eni vous répond :— 11 est v^ndu. Alors on. vaus-offire d'un air gracieux quelque chose de laid^ d'aboi mtnidUe^dont personne n'a voulue el vous* a^^hetisz à la hâte un objet qui vous déplaît pour sortir de cette foule où par maf» heus vous avez^ rec(mnu beaucoup d*amis; car il y a^ encore une scarte de-pudeur dans le dioix d€s étrennes jju'on veut offrir: on n'aime pas qua les indifférents le connaissent et l!ap{»r&iônt, et qu'une personne puisse dire'à la femme à. laqtttile vous aurez offert une écritoire ou un album : — Oh! je le lui ai vu acheter chez Giroux; il Ta payésoixantcquinze francs.

• Les pêté$ ne sont plus de mode ; on garde ceux qu'on a^ mais on n'en fait plus. Le pâté, — non pas celui de Slras^ bourg, ni celui de Toulouse, ni celui de Chartres, ceux-là seront toujours en crédit, c'est une dignité inamovible; —

le p&té en question est cet amas de divans qui se trouve dans tous les grands salons frappés d*anglomanie; quatre divans réunis par un même dossier^ espèce de quadrille d'ennemis où les huit danseurs assis se tournent le dos. Nous ne regrettons point cette mode malgré ce qu'elle avait de fashionable. Rien de moins sociable : vous ne pouviez dire un mot à droite qu'on ne l'entendît à gauche ; et pourtant la conversation générale était impossible; le moyen de causer ensemble quand on ne se voit pas ! Vous n'étiez jamais seul et jamais plusieurs; ce n'était pas toujours celui à qui vous parliez qui vous répondait; et puis si vous aviez un mot à dire à une personne placée de l'autre côté du dossier, vous vous trouviez entraîné malgré vous à des attitudes beaucoup trop naïves, à des poses qui faisaient beau- * coup trop valoii' vos gracieuses proportions; la morale gagnera sans doute à Tabolition du pâté. D'ailleurs les canapés à galerie les remplacent avec tant d'avantages! Quoi de plus charmant qu'un canapé à galerie placé au milieu d'un salon ! Toutes les conversations deviennent faciles, mots insinués à voix basse, causeries générales, tous deux ensemble quelquefois.

Voyez quel tableau séduisant : deux femmes sont sur ce canapé, d'autres femmes sont assises sur des fauteuils devant elles; puis derrière le canapé, deux jeunes gens se placent sur des chaises légères : la galerie du canapé est si basse qu'elle ne les cache point; ils font partie du même groupe, et pourtant le moindre mot les en sépare; puis un papillon de conversation vient se poser sur un des côtés du canapé; il s'y appuie nonchalamment quelques minutes, laisse tomber quelques paroles, puis il retourne où on l'attend ; il va.séduire un peu plus loin. On s'ennuie rarement daus un salon où se trouve un canapé à galerie; les rap-

prochements sont si faciles : on se rencontre sans avoir l'air de se chercher; rien n'y a l'air d'une démarche; on y salue naturellement la femme avec laquelle on est brouillé; on lui parle malgré ses résolutions orgueilleuses^ parce qu'elle est là^ et qu'il ne faut point traverser un grand cercle pour lui parler. Quand un salon est bien distribué^ les réconciliations de coquetterie y sont très-promptes. Malheur aux salons où la circulation est difficile^ on y reste toujours brouillés^ et^ par instinct^ les jours de bouderies on n'y va pas. n faudrait là se commettre par toutes sortes de bassesses pour arriver à se rejoindre, et la dignité est une chose si importante dans la coquetterie! Un salon dont les meubles sont maladroitement rangés peut compromettre tout l'avenir d'un cœur sensible. Les pâtés avaient donc cela de fâcheux qu'ils gênaient la circulation; car rien n'est moins éclairé que notre esprit d'imitation en France : nous voyons des pàtéz dans les salons de l'ambassade d* Angleterre, qui sont immenses, et où ils n'ont aucun inconvénient; alors tout de suite nous en voulons avoir dans nos petits salons, où ils rendent Ja moindre démarche impossible. Nous avons admiré les petits Dunkerque chez madame de R..., ou chez madame de D.. ., qui occupent, à elles seules, de magnifiques hôtels, et qui peuvent remplir d'objets d'art et de curiosités deux ou trois chambres sans qu'il y paraisse : là-dessiis, tout de suite, nous avons rempli notre étroit et unique salon de toutes choses qui l'encombrent ; les tables sont cou. Terles de porcelaines, d'inutilités, vous ne savez où poser un livre; si vous dînez dans la maison, vous ne savez où poser votre chapeau; si vous avez pris une tasse de thé ou un verre d'eau, il vous faut les garder dans vos mains jusqu'à ce qu'un plateau repasse. Si vous discutez, point de gestes l vous risques d'envoyer un flacon chinois à la

m LB VICOMTE Dff LÂU1NAY

tdle de ^otaeioilagmiMte^ (falipaat vous^rëpondhe iiiveioi»^ taicenenipaFUBe thëièrode Saie^. Sane compter que àhrm les petits ménagaB toutes ces goitillesses sont remplie» de* poussière; la. domestique soHtaire qui le» sucv^ille n'a pft9 le temps de les essii|er, Baptiste a 9on oheval^ son cabrib*let^ ses lampes^ «on argenterie qui le réclament. Anse» Baptiste est-il ennemi des peli^ Dunkerque; fl les* traiter de nUts à poussière,, eb il a raison. Quand donc appren-droncs-noos à imiter? Quand donc; dèvînerons-noue que ce qpï esiune dSstînctioa pour eelui^si^ est «nridicnlè posn celuî^là? que tel lUiequi est un devoir pourle rich^est uni crime dé Use-société pour Thomme àpetite» fortunef Mais pour comprendre ceiki il faudrait! du bon sens^ et enr France nous ne prétendons, qu'à de Fesprit.

Puisque ksbistoires 4e voleurs sont admises, en Toici une éitange; nous ne psuTons résister au désir de Isr mcontcr. C'était le sok... c'est-ànlire non> pas précisânent; c'ëtyt k cette heure> o^ciense qui vâffie seion les saisons^ jour en élé> nuit en hiver; traduction libre": il* était quativ' lieui^ et demie de Ve^rès-midi, Un jeune homme..* filait-ee un jeune homme? Non pa9= préeisémiHit; il était dans cet fige capricieux qui ^arie: selon* las caractères; jeunesse pom* l'homme bien portent et de beHe humetu', vieillesse pour l^omme ncilade et blasé t tkaduetion tihre: trentesix ans; n'imp<»*te, nous dirons « ce jeunehomme w parce que c'était un élégant^ et que l'élégance est la vâritbble-jeir^ nesee de la civilisation; or ce jeune homme soilit de'ches lui à quatre heure» et demie' pour aller fUire quelques v^ sites. Simple était sa pamre^ c'était un dimanche^ et riiomme fashionable oralnt avant tout de paraître encHman«7i^. D'ailleurs notte héros: dînait ce jour-là^ en Tamille, et l'on ne se pare point entre parents.. Avant de se rendre

LETTRES PABIt&IBNNES^ 51

chez 896 ta«ie qui demeurait nieda Ftid)oni9-Saint*Ronoré>. rhaname aiiaable alkiYoir la dttahesssée ***- hk il wp^ preftd <|U6 le dioQc de sa tante,, lois d'ctco une i^nioni de famille ordinaire^ est un grand dîner presque dij^ma» tiqua sulTi d'un anpcrbe ooatiest;;la taDte^qutcreyutimir son nefveu chaque jour, avait oïdilié de leiprévesin Ahl mon Dieu^s'éfirie en lui^mêma réMgauÉ, ekiasB botte».^-*- 11 abvéga sa^ yieite et reprend le afafixniadœsademeuKi: mais il'6Btinqraely il' est à piedausn, earacrohevansFant promené toute la matinée au? bois de* Boulogne,, il a donad cengé peur toute la* soirée à son- cocher, à son ?alel dft chambre aussi!. ^ O tecMuil point de dcf! le yalet dochambre sera aorti» toutes les partes seront fermées. 11 ser hàte>. ii arrive', il respins... Toutes les portes sont, ou»- YVEtes... Ah!... mais toutes les armoires le aan^. aussi^ elloa sont yldes qui ^s est; il regavde, U s'élance danr la salom: sur la tiûdeiià apargoii na goos paquet assez mal. fait et dans lequel il reconnaît déjà son gilet favori; c'est: celui que je vais mettre, pense4-il. Puis il entre brusquement dans sa chambre à coucher. fureur! un homme est occupé à forcer son secrétaire... Infâme voleur! Le jeune homme n'hésite pas, il se précipite sur le malfaiteur, le saisit à la gorge et s'apprête à Tétrangler; mais le voleur aussitôt... que fait-il?... Devinez. — 11 s'arme d'un poignard et le plonge dans le cœur de son adversaire? — Non. — Il le terrasse et prend la fuite? — Non. — Mais que fait-U donc? — Il tombe évanoui dans les bras de sa victime, qui se volt forcée de lui prodiguer les plus tendres soins. La victime porte le malfaiteur sur un canapé, et cherche des sels pour le faire revenir à lui; mais la victime ne trouve plus son flacon, flacon d'or des plus précieux. Heureusement l'idée lui vient de le chercher dans la poche

de son voleur^ le flacon y était déjà. La victime aide le malfaiteur à reprendre ses sens; mais à peine ce scélérat a-t-U ouvert les yeux que son crime lui apparaît dans toute son horreur: il tombe dans le plus affreux désespoir; la victime le rassure^ le console: m Ah\ monsieur^ dit le malfaiteur en sanglotant^ c'est la première fois que cela m'arrive; mais soyez tranquille J'ai eu trop peur. Ah! que c'est affreux de voler, on ce m'y reprendra plus. » Le malfaiteur était un jeune serrurier, âgé de seize ans tout^ au plus, que des mauvais sujets voulaient entraîner à leur profit; il demanda pardon si sincèrement, et comme voleur son innocence était si bien prouvée, que sa victime promit de ne pas le dénoncer. Mais l'évanouissement avait duré une heure, il était trop tard pour s'habiller et aller dîner rue du Faubourg-Saint-Honoré. L'élégant se résigna à venir en bottes et sans toilette nous rejoindre au café de Paris, où il nous a conté cette histoke^ dont tout l'intérêt a été pour le voleur.

Page 1