LETTRE IX
13«TrU 1831.
Rondeau ministériel. » Dans rta. 1>al costamé , les Anglaises ne sont pm tontes jolies. — Statuette de mademoiselle Ta^lioai. ~ Le thé&Cx^ de M. de Castbllane. — Les Mémoires de M. le vicomte de la Rochefoucauld.
Cette semaine a été aussi féconde en ministàt^es ^p» l'autre ravait été en.filaisirs; seulement les plaisirs étaient {dus variés que les ministres; les mpi notes de la gamme ministérieile ne fournissent que de rares modulaticos, et le retour fréquent des mêmes motifs pourrait faire accuser ce genre de composition d'un peu de monotonie; mais ces lép^itions, qui sont un défaut quand elles naissent d'une n^ligence^ ramenées avec régularité, deviennent une qaa*lité, une grâce de plus; le rabâchage prend alors le doux nom de refrain, et le caprice ministériel, qui nous semblait fatigant, répété trop souvent et sans intention d'harmonie, maintenant qu'il revient tous les six mois en cadence, ne nous semble plus qu'un rondeau brillant dont nous admirons l'ingénieuse idée. On a fait un livre qui s'appelle une Victoire par jour; cette semaine, nous pourriiMAs compter un ministère par jour; et cela serait fort gsi, û oek n'était déplorable.
Ainsi, toujours le même vague dans les aiTaires, le même troid)le dans les esprits; il n*y a dans ce moment de réel et de positif que les plaisirs. Les bals recommencent comnae en hiver, et certes le printemps mérite bien cet affront; mais les femmes, fidèles au calendrier, suivent déjà les modes d*élé dans toute leur rigueur. Nous avons vu l'autre
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moir une parure de glaneuse dont ttûus avons rêvé, tant elle 1MU8 a paru séduisante : robe d'organdi des Ibdes, vapeur Iplisaée, vent iissu, comme disaient kes anciens, Tdant garni d'oFiieraenls de paille; mandies p^aAes garnies aussi de dkmr petits volants ornés de même; puis dans les che?euic quelques épis : rien de plus. Mais que tout ce peu élaitéié* gaat! Quel ensemble gracieux! que cette femme était spi» ribieUemeni coquette ! Quoi de plus charmant qu'oae jolie iksur qui se cache dans un champ de blé?
Le bal costumé donné au profit des indigents anglais a 4>litenu tant de succès» que l'on cherche à l'imiter. Le bal de la Liste eivile sera» dit-on» une fcte du même style. Ohf ^ue nous aimons les bals costumés! les belles femmes y l^aralsseot plus belles et sous un aspect nouveau» et les fiHames laides qu'une imagination brill mte entraîne y sont tout à fait à notre avantage ; les Anglaises surtout «ont si fitanches dans leurs atours! Car si nous admirons les jolies femmes anglaises avec amertume et envie; nous appi^cions aussi avec délices les beautés de farilaisie qu'il plait « à la ferfide Albion • de nous envoyer; et nous dirons» à sa double gloire, que si Vénus moderne» c'est-à-dire la beauté» estsoiHe du canal de la Manche» la déesse contraire qu'il ne nous appartient pas de nommer a turgi toute parée des flâls ëpouvantéfi de la Tamise. EnGn, pour être plus clair» «ma reconnaîtrons à nos i>oi»ins d-oul^-mer cette double floprématie, l'honneur de fournir à nos fêtes les femmes les plus belles elles plus... remarquables dans un autre genre. Les Anglaises ne sont rien à demi, elles sont belles jusqu'à la perfection» ou elles poui^bent la laideur jusqu'au délire; et alors elles cessent d'être femmes : ce sont des cti-es fossiias inconnus à la création» et dont les espèces indéiinimeal variées qa permetteot iMicuoe dassificalion; Tune
tient du vieil oiseau^ celle-ci du vieux cheyal^ celle-là du jeune âne^ plusieurs du dromadaire^ quelques-unes du bison; toutes du chien caniche. Tout cela^ dans un salon tranquillement assis^ honnêtement vêtu^ fait de la laideur^ et Ton n'en parle pas; mais dans un bal costumé, toutes ces choses parées, bigarrées, toutes ces étranges figures animées, coloriées, toutes ces tournures, toutes ces allures mises en valeur, toutes ces grâces déployées, croyez-vous que cela ne fasse pas un merveilleux effet? Si vous aviez vu l'autre soir ces êtres fantastiques errer dans la salle Yentadour avec sept ou huit plumes sur la tête, plumes bleues, plumes rouges, plumes noires, plumes de paon^ plumes de coq, plumes de toute espèce, chacun paré de la dépouille de son ennemi; si vous aviez vu l'assurance et l'orgueil de tous ces fantômes, et les regards satisfaits jetés sur le^ glaces en passant, et la main oflicieuse réparant dans la toilette un désordre enchanteur, et la mèche solitaire qui oi*ne le front, ramenée religieusement sur le nez^ qu'elle résiste à protéger, et dont elle n'aurait jamais dû s'écarter, et le petit soulier jaune ou chocolat bordé de rouge et de bleu, que l'on avance ayec grâce, et ces coquillages inattendus, sur un déguisement quelconque, et ce luxe de petits ornements étonnés de se trouver ensemble, cette confusion, cette Babel de toutes les parures en une seule, cette générosité de tout ce qu'on possède, ces mille écrins ouverts en un même soir... vous diriez aussi comme nous : C'est bien amusant, un bal costumé ! Ah ! si jamais on vous oflre encore de voir toutes ces choses pour un louis, donnez-le bien vite, c'est la plus belle affaire que vous ferez de votre vie.
Avez-vous vu la nouvelle statuette de Barre, d'après mademoiselle Taglioni? c'est charmant; on dirait un papillon
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qui se repose^ on le regarde yile dans la crainte de le voir s'échapper.
Le Salon est rouTert^ mais il demande de nouvelles études; nous n'avons pas encore retrouvé nos trois melons. Les aurait-on portés au musée de Versailles? cela n'est pas probable; mais où sont-ils? qu*on nous les rende, au nom de l'art et de la nature ! Hélas ! par le temps qu*il fait, nous n'en aurons peut-être pas d'autres de Tannée; les astronomes qui prétendent que ce printemps-là durera jusqu'au mois de septembre! A bas les astronomes! révoltons-nous!
L'opéra de M. de Flotow a été vivement applaudi samedi dernier chez M. le comte de Gastellane. j4lice était charmante; Charles 11 est un acteur du premier ordre; les choeurs étaient merveilleux, l'ensemble était parfait. Maintenant c'est le tour des Abencerragesj opéra de M. et madame Collet. Quel théâtre! quel directeur! trois troupes, la comédie, l'opéra- comique, le vaudeville, et quelquefois même les ballets; en vérité, nous ne savons bien faire que ce qui n'est pas notre métier; un véritable directeur d'un véritable théâtre ne serait pas si habile.
A propos du théâtre de M. de Castellane, nous raconterons une anecdote assez plaisante pour supporter même ce préambule. Depuis trois semaines un de nos amis avait complètement disparu de la société; ses parents ne le voyaient plus, et ne pouvaient dire ce qu'il devenait; on ne le rencuntrait ni à TOpéra, ni dans le monde, ni au bois de Boulogne, ni chez lui surtout, car il semblait avoir abandonné aussi sa demeure. On allait jusqu'à Taccuser d'une grande passion; un jour nous le rencontrons, il marchait vite, il avait l'air affairé, nous l'arrêtons, a Que deviens-lu donc, mon cher? on ne te voit plus. — Je r^'ai pas le temps de bavarder, on m'attend pom* la répétition chez M. de Cas-
lellane. » Et a disparaît.— Quel rôle joue-t-il donc? le rôle de Henri IV peul^tre! On re'péiait alors la comédie de madame Gay. Ne connaissant point le talent dramatique de notre ami, nous ne savions quel emploi lui assigner. Le jom' de la première représentation arrive, nous nous préparons à guetter notre aiwi. — Le premier acte est termti»é au bruit des applaudissements. Mais point d'ami; il est parié* d'un frère de l'héroïne qui doit venir dans le second acte. Nous attendons. Le frère vient : c'est un jeune homme qui joue fort bien; mais ce n'est pas notre ami. Le seeond acte finit, point d'ami; le canon gronde dans l'entr'acte, l'entr'acte est la bataille d'Ivry. Les ligueurs vont venir, pensons-nous, notre ami est un des ligueurs. En effet, Tintérêt redouble, les ligueurs s'avancent; mais avec eux point d'arai. Enfin la pièce se termine, et notre inquiétude commence; sans doute notre ami est malade, il aura cédé son rôle... Tout à coup notre ami apparaît, rouge, ému, triomphant : «Eh bien, dit-il, voilà un beau succès; j'en suis encore tout étourdi! — Toi! mais tu n'y es pour rien. — Pour rien! sans moi il n'y avait pas de pièce. — Tu fie faisais pas Henri ÏV; que faisais-tu donc? — Eh! je faisais le canon, mon cher; j'ai eu assez de mal; c'est très-difficile de bien faire le canon. » A celte réponse, nous sommes parti d*un naïf éclat de rire, et nous nous sommes rappelé ce brave homme qui, un jour, rencontrant Garrick, l'appelait cher camarade avec une tendre familiarité. « Je ne vous connais pas, lui dit Garrick. — Eh! nous avons pourtant joué bien des fois ensemble. — Je ne m'en souviens pas; quel rôle faisiez- vous donc? — C'est moi qui faisais le coq dans HamleU » Semblable à cet excellent homme qui, pomr avoir imité le chant du coq dans la coulisse, se disait camarade de Garrick, notre imitateur de canon se croit sincère-
ment un des acteurs du tbéâtre de M. <ie Gastéllane. Qu'il nous pardonne de le désabuser !
Tîous venons de parcourir les deux derniers volurti^s doS Mémoires de M. le vicomte de la Rochefoucauld^ H l'intérêt « que nous y avons trouvé nous expU |ue la vogue qu'ils ont, malgré les préventions de partis et les malveillances d'amitiés. Cette lecture attachante nous a pourtant laissé une im-^ pression pénible ; tant d'avis généreux inutile^, tant de bons ' conseils perdus, un roi qui veut le bien et qui vit si saintement dans Terreur, une voix sincère que Ton n'écoute pas, dés yeux amis qui regardent le malheur venir et qui ne peuvent le faite entrevoir à ceux-là fnèmes qn^il menace; des fautes implacables que l'on s'efforce d'empêcher; des dangers inutiles que l'on veut en vain prévenir; une fatalité qui décourage, ou plutôt une prédestination qui en* traîne, tout cela fait rêver, on se rappelle et Ton compare, et l'on se dit avec ameitume que peut-être à ^tle heure comme alors une voix prudente aussi s'élève pour donner les mêmes avis^ hélas! avec le même courage et la même inutilité.
Ohî lisez dans le quatrième volume les dtnix lettres de madame la duchesse d'Angoulème à madame C.«., et la rdalion de sa sortie du Temple. Rien de plus noble, déplus attendrissant, de phis simplement royal. Pauvre jeune ûUc de Louis XVI! qu'elle est touchante, qu'elle est belle, lorsqu'on lui apprend enfin ce que sa mère, sa tante et son fière sont êetènmi Quel que soit lé parti auqud on pré« tend appartenir, il est imp««siMe de lire c&& vingt pages Mtts 'émotion. Nous avons été moins sensible aux propkHm de IHlilîppe-Dieudonné*Noël Lavarins, soi-disant imprimées en 1542, mais induhitdblemtnt revues et conigées en 1837; il règne datiS tous ces vieux parcheminj» une grande Uni-
cheur^ un parfum d'aclualité qui nous a charmé; ils ressemblent assez à ces vases antiques enfouis sous terre et qui portaient naïvement le chiffre de la manufacture de Sèvres. Au reste^ le devin raconte à merveille ce qui est arrivé^ et dans toute sa prophétie on ne pourrait citer une seule erreur de souvenir. Si Noël Lavarins n'est pas un grand prophète^ c'est à coup sûr un très-fidèle historien. . Les ennemis et les amis de M. de la Rochefoucauld persistent à s*efrrayer pour lui^ et peut-être pour eux, de la franchise de ses révélations et de l'impartialité de sa mémoire. On aura de la peine à s^accouturaer en France au grand jour de la publicité; chose étrange! cette pairie de la fatuité est aussi le pays des cachotteries et des faux mystères. On veut briller^ mais à condition de ne pas éclairer; ou veut bien devenir roi, maréchal ou ministre, mais on ne veut pas que le public apprenne par quel chemin on est arrivé à tout cela; ô mystère! chacun rêve la célébrité, et tout le monde craint la publicité. Expliquez celte inconséquence; cependant Tune est sœur de l'autre, il faut tôt ou tard qu'elles se rejoignent malgré vous; et c'est justement parce qu'elles sont inséparables qu'il faudra bien s'accoutumer à leur alliance, et comprendre que c'est sottement qu'on s'alarme, puisqu'elle ne menace que ceux qu'elle peut flatter. Car enfin, on ne parle au public que de ce qui Tintéresse; et nous n'avons jamais compris ce grand effroi des petits êtres obscurs à chaque publication de Mémoires, ces superbes indignations des gens inconnus contre ceux qui révèlent les turpitudes des gens illustres; nous ne savons pas pourquoi les rats et les souris se cachent parce qu*on chasse les loups et les sangliers. Rassurez-vous, violettes ré- -.^ixx^g^ on n'en veut pas à votre repos; vous aimez l'oml'ombre vous le rend; quelle que soit Timportance
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que TOUS attachiez à vos petites œuvres^ elles ne sont pas de nature à réveiller le monde; le récit de vos affaires^ de Tos succès^ de vos amours, ne ferait pas vivre un auteur de vaudeville. Dormez en paix, mariez-vous^ trompez vos femmes^ vos associés^ vos clients^ vos amis^ et soyez tranquilles^ l'univers ne le saura jamais; votre obscurité vous protège; vos secrets sont stériles> ils n'ont pas force de scandale, ils n'ont pas valeur de publicité, l'écho n'en voudrait pas, — car la célébrité, voyez-vous, n^est pas une bavarde vulgaire, une commère banale, c'elsl un écho qui choisit; ainsi vous n'avez rien à craindre, et vous n'avez rien à dire non plus.
n n'en est pas de même de ceux que le monde regarde; ils ont raison de craindre, et c'est un bienfait; il est bon que les gens qui prétendent nous mener sachent d'avance qu'un jour on leur demandera compte de leur itinéraire ; il est bon de raconter de temps en temps les actions de ceux qui ont agi, cela donne à penser à ceux qui agissent; si nous savions d'avance que toutes nos œuvres seront un jour connues, il en est beaucoup peut-être dont nous nous priverions; une clarté sans cesse menaçante peut prévenir bien des mauvaises actions. Castigat ridendo mores, cela n'est pas prouvé ; mais ce que ridendo ne peut faire, la publicité pourrait l'accomplir; exemple : vous avez dans Totre demeure un petit cabinet sombre; il est toujours malpropre; on y enfouit toutes les vieilleries de la maison^ que par une combinaison quelconque un architecte y fasse percer une fenêtre, le cabinet obscur se change en un boudoir charmant; il en sera de même de nos vies : l'idce que toutes nos actions pourront être tôt ou tard connues agira malgré nous sur notre conduite, épurera nos pensées, ennoblira nos an^bitions; le public sera le juge terrestre que
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OMIS auroQS toujours devant ks yeux, comme les âmM pieuses ont toujours devant leurs regards le Juge sacré qoi doit les condamner ou les absoudre; oui, pour les âmes sans croyance, la publicité remplacera la confession. Ah! c'est une belle découverte qu'une moralisalion qui s'appitque aux cœurs sans retigion et sans conscience, car ceux* là «euls en ont besoin, n'est-ce pas? La iqorale n'est fait« que pour ceux qui n'en ont point; la vertu n'ecA la verfu que pour ceux qui y manquent; pour les autres, e*esl la vérité.