‹ Lettres parisiennesChapitre 6 sur 49 · INTRODUCTION V · texte numérisé non relu

INTRODUCTION V

cheveux dont les poètes contemporains eussent fait volontiers un astre, comnic de la chevelure de Bérénice :

Mon front était si fier de sa couronne blonde. Anneaux d'or et d'argent tant de fois caressés. Et j'avais tant d'orgueil quand j'entrai dans le monde. Orgueilleuse et les yeux baissés!

Ce n'était pas coquetterie chez elle, mais pur sentiment d'harmonie; sa belle âme était heureuse d'habiter un beau corps.

Tout Fappartement était tendu d^un damas de laine vert d'eau^ dont le ton glauque comme celui d'une grotte de néréide ne pouvait être supporté que par un teint de blonde irréprochable; elle avait choisi cette nuance sans méchanceté, mais les brunes égarées dans cette caverne verte y paraissaient jaunes comme des coings , ou enluminées comme des furies.

Elle recevait ses amis dans sa chambre à coucher ; — que la pudeur anglaise ne s^effarouche pas et ne crie pas à l'impropriété I — nous avons été bien longtemps à deviner le lit 80US le pli de son rideau. Là, après l'Opéra et les Bouffes, ou bien avant d'aller dans le monde, entre onze heures et minuit, venaient Lamartine, Victor Hugo, Balzac, Lautour-Mezeray, Eugène Sue, Alphonse Karr, Cabarrus, Chasseriau , non pas tous à la fois, mais quelques-uns, chaque soir, assurément : Alfred de Musset y paraissait aussi de loin en loin. — Madame Emile de Girardin était extrêmement fière de ses amis : c'était sa coquetterie, son élégance, son luxe. Elle trouvait avec raison que nulle fête avec dix mille bougies, une forêt de camélias et les binettes de tous les diamants de Golconde, ne valait ces trois ou quatre fauteuils ainsi remplis autour de son foyer.

Si dans quelque salon , — ce qui n'était pas rare alors, -^ Ton attaquait l'un de nous, avec quelle éloquente colère elle nous défendait I Quelles reparties acérées, quels sarcasmes incisifs 1 A ces occasions sa beauté flamboyait et s'illuminait d'une splendeur divine; elle était superbe : l'on eût dit ApoU

VI INTROPUGTION

Ion s'apprétant à écorcher Marsyas! Comme ses fureurs avaient toujours les motifs les plus nobles^ quelque outrage au génie^ quelque plate défection, quelque calomnie béte qui révoltaient sa nature chevaleresque et loyale, elles ne la déGguraient pas, elles la transGguraient. — Nous Pavons vue plusieurs fois dans ces belles et saintes colères :^ — jamais peintre n'a rêvé une tête plus sublime. Autrement elle était douce, bon garçon (le mot est de Lamartine] et gaie. Jdalgrc les ovations de sa jeunesse, ses vers récités au Capitole, soa nom tiré d'un roman de madame de Staël, son admiration pour Alexandre Soumet, et le souvenir d'un temps dont Tidéai avait été a Corinne improvisant au cap Misène, p elle ne posait en aucune façon; et son beau bras, en pendant le long de son fauteuil, ne semblait pas chercher une lyre d'ivoire. Chez elle, l'esprit avait corrigé bien vite ce que la première éducation aurait pu donner de ridicule à une nature moins bien douée. — Nous sommes trop loin de cette époque pour assigner aujourd'hui leur valeur réelle aux vers que Delphine publia de 4822 à 4828 : le Dévouement des médecins français et des sœurs de Sainte-Camille dans la peste de Barcelone, les Essais poétiques, Ourika, l'Hymne à sainte Geneviève, la Quête, la Vision, les >'ou\eaux essais poétiques, les vers sur la mort du général Foy, le Retour, le Dernier jour de Pompéi, obtinrent beaucoup de succès alors. La versification en est élégante et pure, racinienne, avec quelques hardiesses timides comme les risquait le romantisme encore à ses débuts. — ilais madame Emile de Girardin ne date pour nous que de NapolinCf un poème qu'elle publia en 4855, après son mariage, — L'influence de Victor Hugo, et surtout d'Alfred de Musset, s'y fait sentir : la périphrase a disparu, la césure se déplace quand il le faut, la rime est plus riche, un grand progrès technique s'est opéré; mais ce qui vaut mieux, la veine naturelle du poêle s'y montre et ne tarira plus désormais. Nous sommes surpris que iVapo^'ne n'ait pas eu un plus grand retentissement; il est vrai qu'alors avait lieu cette éclosion simultanée et magnifique de chefs-d'œuvre qui fera de notre siècle un des plus beaux siècles littéraires de la France, et, au

Page 1