LA FÊTE DE NOËL
C'est le jour où Marie Enfanta le Sauveur!
C'est le jour où je prie Avec plus de ferveur.
D'un lourd chagrin mon âme Ce jour-là se défend.
0 Vierge! je suis femme, Et je n'ai point d'enfant!
0 mère, chaste et belle Du Dieu terrible et grand, Dans ta sainte chapelle Je m'incline en pleurant; De regrets poursuivie, Près du divin berceau J'attache un œil d'envie Sur ton enfant si beau.
Bénis ces larmes pures, Et je t'apporte en vœux Tout l'or de mes parures, Tout l'or de mes cheveux; Mes plus belles couronnes, Vierge, seront pour toi, Si jamais tu me donnes Un fils, un ange à moi]
Alors dans ma demeure Le plaisir renaîtrait, Et la femme qui pleure, Pour l'enfant, chanterait.
De ma gaieté ravie Célébrant le retour,
..et ma Tic Serait tout" d'amour.
Illusion perdue, Beau rêve défloré, Tu me serais rendue Par reniant adoré.
Noble orgueil, sainte gloire De l'amour innocent, A vous je pourrais croire Encore en l'embrassant.
Loin des pièges du monde, Je fuirais avec lui; Et celte tète blonde Deviendrait mon appui.
Sans amour sur la terre, Le cœur e?t désarmé; Oh! c'est un guide austère Qu'un enfant bien-aimé.
Je verrais sans tristesse, Implacable en son cours, Le Temps avec vitesse Emporter mes beaux jours.
De mes grâces fanées Je ne défendrais rien...
Que seraient mes années?...
Son âge, et non le mien.
Enfin je pourrai même Voir s'éloigner de moi L'ingrat époux que j'aime, Et lui garder ma foi.
Pas une plainte amère!
Ma douleur se taira...
Je dirai : Je suis mère, Courage, il reviendra!
Le jour des Rois est aussi une fête d'une admirable poésie. Ces rois superbes, prosternés devant l'humble crèche,
la puissance humaine s'humiliant devant la gloire divine, la couronne s'effaçant devant l'auréole; toutes ces images à la fois imposantes et gracieuses frappent l'esprit par leur signification profonde, et charment les yeux par leur naïve grandeur.
L'Epiphanie est de plus une fête des foyers. Réunion joyeuse, bruyante de cris moqueurs, de rires enfantins. On la célèbre avec bonheur, tant que la famille est complète; mais, hélas! quand au banquet de l'aïeule on compte des places vides, ce jour de fête n'est plus qu'un jour de deuil.
Notre fête de prédilection, à nous, c'est le dimanche des Rameaux, que l'on appelait autrefois Pâques demandé, et que l'on appelle encore Pâques fleuries. Nous ne saurions dire quel attendrissement presque puéril nous fait éprouver la vue d'une branche de buis bénit. A Rome, les rameaux sont des palmes, de véritables palmes que l'on fait venir par charretées des environs de Gênes. Dieu sait si nous aimons les palmiers, et quel profond respect nous inspire cet arbre biblique, ce panache sacré qui représente à lui seul toute la poésie de l'Orient; et pourtant les souvenirs de l'enfance sont si puissants, que ces belles palmes romaines que le saint-père lui-même avait bénites nous ont produit peu d'effet, et que nous leur préférons mille fois la plus petite branche de l'humble buis parisien.
Dimanche dernier les habitants de la grande ville semblaient tous penser comme nous. Les cochers des voitures publiques avaient orné le collier de leurs chevaux d'un rameau bénit, les enfants avaient paré leurs chapeaux d'une légère branche de buis bénit, et les femmes -en revenant de l'église l'apportaient par ramées une provision de buis bénit, quelquefois trop forte pour leur petite main; et cha-
cun attachait une idée, une croyance, un souvenir, à cette palme bourgeoise qu'il allait suspendre près d'un objet révéré, celui-ci au-dessus du portrait de sa mère, celui-là (il faut bien le dire) au-dessus du portrait de Napoléon; cellelà au-dessus de son bénitier, celle-ci au-dessus de l'image de sa patronne. Quelle folie! disent les philosophes. Pourquoi rendre un culte à ce vilain arbuste qui ne demande même pas de culture et qui n'est bon qu'à faire des peignes et des tabatières ! Car ils sont bien heureux, les philosophes; ils ne doutent jamais d'eux-mêmes; leurs superbes résolutions, leurs grandes pensées, sont toujours présentes à leur esprit; ils n'ont pas besoin que les objets extérieurs viennent obligeamment les leur rappeler. A quoi bon l'image à ceux que n'abandonne jamais l'idée? à quoi bon le souvenir sauveur à ceux que n'égare jamais l'oubli? Nous l'avouons, nous n'avons pas cette force d'àme. Dans nos jours de vague et de découragement, il faut souvent qu'une image sainte, un souvenir sacré, viennent nous assister; quand notre pensée se trouble, c'est par les yeux que la raison nous revient, et nous confessons d'autant plus facilement cette faiblesse, que nous l'avons observée chez plusieurs esprits d'une grande supériorité. Une femme célèbre par son courage nous racontait qu'un jour elle avait été sauvée d'une mort terrible et coupable par un hasard plaisant. Elle venait d'apprendre une affreuse nouvelle , elle éprouvait un de ces désespoirs sans bornes qui vous montrent un avenir sans refuge; dans le vertige de la douleur, elle résolut de mourir; car la mort, pour elle, c'était la fuite; fermer éternellement les yeux, c'était ne plus voir l'horizon menaçant. J'étais folle, nous disait-elle; j'avais tout oublié, je n'étais plus capable que d'un seul calcul, je pensais avec joie que je
demeprais au second éiagc, au-dessus d'un appartement très-élevé, et qu'en me jetant par la fenêtre ma chute serait mortelle; et je courus vers la fenêtre... Mais, pour l'ouvrir, il fallait détourner un cheval de hois, un cheval à bascule qu'on avait rangé devant elle : c'était le joujou de mon fils. En le voyant, je m'arrêtai subitement; un poignant remords me serra le cœur. Que vous dirai-je? je n'eus pas le courage de détourner ce cheval et d'ouvrir la fenêtre; je tombai à genoux et je m'évanouis; on me releva au pied du cheval, dont la crinière était toute baignée de mes larmes.
Sauvée de la mort par un joujou, c'est absurde. Riez donc, philosophes!
Un jeune homme d'une grande famille nous racontait aussi comment un soir il avait été sauvé d'une mauvaise action par un hasard. C'était à la campagne, dans le vieux château de son père. Entraîné par le plus perfide des conseillers, la jalousie, il venait d'écrire une de ces lettres chargées à mitraille, qui doivent infailliblement causer d'horribles catastrophes, une de ces lettres anonymes d'autant plus dangereuses qu'elles sont signées; pour envoyer cette lettre, il fallait faire partir un homme à cheval; le jeune furieux sonne avec violence, la sonnette se casse; il appelle, on ne l'entend pas; alors il prend la lumière qui lui avait servi à cacheter son odieux écrit, et il se dispose à descendre dans la cour pour donner l'ordre fatal; mais en quittant son appartement, il lui faut traverser une longue galerie ornée des portraits de ses ancêtres ; c'était en automne, à cinq heures; il faisait déjà nuit; la bougie qu'il portait ne jetait qu'une lueur tremblante dans l'ombre de la galerie ; il la franchit entièrement sans apercevoir aucun des portraits qui en recouvraient les murs de
chaque côté, et que la lumière ne pouvait éclairer directement; mais, parvenu à l'extrémité, tout à coup il s'arrêta; un de ses ancêtres était en face de lui; il le regardait; il semblait lui dire : « Où vas-tu? » Et cet ancêtre était précisément un de ces nobles cœurs à jamais célèbres dans l'histoire des amours, par le plus pur désintéressement, par l'abnégation la plus sublime... Épouvanté à cet aspect, le jeune homme fut, pour ainsi dire, réveillé en sursaut de son cauchemar de méchanceté; il comprit la laideur de ses projets; il saisit bravement la lettre maudite, il la brûla sous le portrait de son ancêtre en le regardant avec fierté. Figurez-vous un petit-fils de M. Jaucourt reconnaissant le portrait de son grand-père au moment d'envoyer à la poste une lettre anonyme. Ce n'est pas cette histoire-là, mais c'est une histoire presque aussi belle. Sauvé d'un crime par un vieux portrait mal peint! Riez encore, philosophes!
Eh quoi! si des jouets d'enfants, si des portraits d'ancêtres peuvent préserver du mal de faibles cœurs, comment les images de Dieu, les souvenirs de la religion n'auraient-ils pas aussi leur toute-puissance? Comment ne nous serait-il pas permis de nous attendrir à la vue d'un rameau bénit, quand ce feuillage consacré nous rappelle un des jours les plus amèrement glorieux de la passion de Notre? Seigneur Jésus-Christ? Triomphe sans illusions précurseur de l'agonie, hommage mortel dont la victime seule a le secret, acclamations d'amour dont le Sauveur comprend déjà le sens funèbre; svant six jours, ce peuple reconnaissant qui crie avec bonheur : Hosanna au fils de David, ce peuple demandera sa mort; avant six jours, ces disciples défenseurs de leur maître s'enfuiront tous tremblants de peur; avant six jours, ces apôtres, qui lui devront la
gloire, rougiront de lui; amis, flatteurs, disciples, l'auront abandonné... A l'heure du supplice, il ne lui restera que ces deux éternels courages que rien ne peut effrayer : l'amour maternel et l'amour pur.
N'est-ce pas là l'histoire de toutes les généreuses victimes, de tous les grands sacrifices?
0 philosophes! avez-vous jamais imaginé rien de plus beau°que ce poëme divin? Un homme de haute intelligence nous disait dernièrement : « Dans mes jours de doute, pour m'affermir contre les taquineries des philosophes, les faux raisonnements des novateurs, je relis l'Évangile, et comme il m'est démontré que jamais l'esprit humain ne s'est élevé si haut, comme il m'est prouvé que c'est le livre le plus sublime qu'on ait jamais écrit; que cette œuvre est supérieure à tous les chefs-d'œuvre des plus célèbres génies; que ce poëme est plus beau que le Dante, que Virgile, qu'Homère... je me dis que Dieu seul peut l'avoir dicté; que Dieu seul peut avoir empreint un langage d'une si primitive grandeur, d'une si formidable simplicité... et je me sens de nouveau convaincu, et je reviens à la croyance par l'admiration.
Je fais le travail contraire sur les écrits des philosophes, et je les trouve si pauvres d'esprit, si maigres d'idées, si secs de cœur, que je les prends en dédain et me dis : C'est une trop mauvaise littérature pour être une bonne religion. Moquez- vous de moi, ajoutait-il; ce n'est pas la foi qui me sauve, c'est le goût.
Et Longchamp que nous allions oublier ! Il y avait beaucoup de monde, mais plus d'étrangères que de Françaises. Depuis quelques années , le véritable jour de Longchamp est le dimanche de Quasimodo , dont nous vous parlerons. Pendant la semaine sainte, les femmes se montrent rare-
ment en public; elles sont à l'église pour entendre des sermons. Ce n'est qu'après Pâques, après les jours de jeûne, que l'on reprend le cours des vanités, mais des vanités charitables, de celles que permet, dans son indulgence éclairée, M. l'abbé de Ravignan. 11 comprend que l'on peut vivre dans le monde en restant indépendant de lui ; il comprend que le luxe est une sorte d'aumône, que les parures que portent les femmes riches font travailler les femmes pauvres ; il comprend qu'on peut prier avec ferveur dans un oratoire fleuri, et prosterner avec humilité devant Dieu un front chargé de diamants.
LETTRE VI
20 avril 1844.
Le dandy parisien. — Fumer, jouer, manger, voilà toute sa vie.— Joueurs machiavéliques. — Martingales sur le cœur humain. — Les excellents buveurs. — Où sont donc les jolies femmes? — Bal de l'ambassade de Belgique. — Un mot charmant de M. Thiers.
Après les jours de jeûne, d'humilité et de pénitence, Paris s'est relevé plus fier et plus brillant que jamais. Le printemps l'enivre, il se pavane au soleil, il fait de la boue avec sa poussière, il est content; car, pour cette ville d'élégance perfectionnée et de luxe merveilleux, il n'y a que deux saisons : celle où la boue est involontaire, c'est la mauvaise saison; celle où la boue est volontaire, c'est la belle saison.
Et le jeune Paris se promène sur ses boulevards consciencieusement arrosés ; et quand il a joyeusement passé toute sa journée à se promener sans but comme un rentier, il s'en va dans quelque beau café doré passer toute sa
soirée et toute sa nuit à manger comme, un. ogre ou comme une garde-malade, à boire comme un templier ou comme une gouvernante anglaise, à jouer comme un vieux diplomate et à fumer comme un poêle- Telle est l'existence d'un jeune Parisien qui se respecte. Le grand poète a dit :
Aimer, prier, chanter, voilà toute ma vie.
Le brillant Parisien traduit à sa façon ce vers ravissant :
Fumer, jouer, manger, voilà toute ma vie.
Et ce n'est pas avec insouciance et par étourderie qu'il mène cette vie-là : chez un peuple atteint de constitutionnalilê, tout est sérieux, et particulièrement le plaisir; on n'y traite rien avec légèreté. Pour le jeune Parisien, fumer n'est pas un délassement, c'est un travail; jouer n'est pas une passion, c'est une affaire; manger n'est pas un plaisir, c'est une science. 11 mange par principe et avec méthode; s il médite le matin le dîner qu'il doit manger et juger le soir. A vingt ans, il est déjà un grand connaisseur en l'art culinaire, il méprise déjà le vol -au -vent paternel et la charlotte de famille; présomptueux enfant, il ne sait rien encore des choses de la vie... profond gastronome, les sauces de la civilisation n'ont déjà plus rien à lui apprendre.
Le Parisien est précoce en tout; si à vingt ans il est un savant gastronome, à vingt-cinq ans il sera aussi un joueur consommé. Le jeu n'est plus comme autrefois une audacieuse gageure, une violente émotion demandée au hasard, ou plutôt une interrogation courageuse adressée à l'oracle, dont on attend la réponse avec une anxiété pleine de terreur et de charme... Ivresse poétique, angoisse délicieuse que George Sand a dépeinte avec tant de génie dans une
des plus éloquentes pages de Lélla... Le jeu, aujourd'hui, est une spéculation froide et malveillante contre des caractères connus; c'est l'exploitation déloyale de défauts traîtreusement observés dans des intimités hostiles, de qualités perfidement excitées dans le commerce d'une prétendue amitié, et dont on se sert au jour de la lutte pour vaincre son adversaire, par ce qu'on e. découvert en lui de faible ou de généreux.
Dans les jeux publics et de hasard, on luttait contre une ban nie, c'est-à-dire contre un être abstrait et collectif, mystérieux comme le sphinx, impassible comme le destin. Le combat était sincère. Vous étiez heureux ou malheureux, toute la question était là. Maintenant on lutte contre des camarades de plaisirs, et quelquefois contre des amis; et les jeux que Ton joue sont des jeux de combinaisons. 11 s'agit moins alors d'être heureux que d'être habile, et pnoins encore d'être habile que d'être effronté. Dans celte lutte, ce ne sont pas les cartes qui sont en présence, ce sont les caractères, et les plus délicats sont toujours les plus malheureux. Si vous êtes physionomiste, ne pariez jamais toute une soirée pour de certains profils. Voilà un noble front qui sera longtemps soucieux : avec ce sourire plein de franchise, on ne gagne jamais de grosses sommes. Voici, au contraire, près de vous, un regard faux et malin avec lequel vous pouvez vous engager. Pariez pour lui hardiment : il saura bien, toujours et malgré tout, forcer le sort à lui devenir favorable. Son moyen est bien simple : quand il perd... il aime la nuit, il ne sait vivre que la nuit : ce sont, dit-il, les niais qui vivent Je jour; il n'y a que les bourgeois et les sauvages qui adorent le soleil; ce qui lui plaît à lui, c'est la clarté des lustres; il n'est buveur, amant, poëte que la nuit; et, tout en chantant : La belle nuit! il
vous force à boire et à jouer jusqu'au jour, c'est-à-dire jusqu'à ce qu'il ait regagné tout l'argent qu'il avait perdu... Quand il gagne... c'est autre chose : il est sombre et silencieux; il ne sait pourquoi... mais depuis quelque temps, il est souvent et tout à coup saisi d'étourdissemenls qui l'inquiètent; il ouvre la fenêtre, il se promène dans le jardin... ou sur la terrasse. On lui propose de revenir jouer... « Tout à l'heure, » re'pond-il d'une voix intelligemment affaiblie... Un autre prend sa place; il se laisse oublier pendant un moment; et puis, si une discussion violente s'élève parmi les joueurs, il profite du tumulte pour prendre son chapeau et s'en aller. Sa santé continuera à être chancelante encore pendant une semaine ou deux, à moins qu'une mauvaise veine ne le guérisse soudain; et, le plus naïvement du monde, il recommencera à vous dire qu'il aime la nuit, rien que la nuit, que ce régime sévère ne lui vaut rien, et que le seul remède à ses souffrances est une bonne nuit passée à boire et à jouer. Nous ferions un volume si nous voulions raconter toutes les ruses de nos joueurs modernes ; ce serait tout un traité de psychologie, de diplomatie et de politique, que Machiavel lui-même ne désavouerait point. Voilà pourquoi un joueur de vingt-cinq ans est déjà un vieil observateur désenchanté. Rien ne vieillit plus vite l'esprit que cette laide science des passions, que cette étude intéressée des caractères. Hélas ! c'est se ruiner à jamais en illusions que de s'enrichir de la sorte par ces honteuses martingales sur le cœur humain !
Les jeux particuliers font regretter les jeux publics. Le hasard contrôlé, c'est ce qu'il y avait de moins dangereux. Mais l'hypocrisie constitutionnelle est le contraire de la saine morale; nos sages puritains, en supprimant les jeux, ne se sont pas demandé s'ils supprimaient le jeu; l'impor-
tant pour eux n'était pas de réprimer une passion funeste, mais de s'ôter bien vite les moyens de la surveiller ; car, dans leur naïveté législative, ils ont confondu la surveillance avec la complicité. Ce qui nous étonne, c'est qu'avec des scrupules si ingénieux et des délicatesses s-i intelligentes, on n'ait pas encore supprimé les égouts. En effet, n'estil pas indigne d'un gouvernement moral de conserver la direction de ces fleuves immondes? et, d'ailleurs, dans ce beau siècle de libertés, n'est-il pas temps enfin de proclamer la plus belle de toutes : la liberté de la fange?
Si nous parlons ainsi du jeu, c'est que jamais, à aucune époque, on n'a joué avec plus de fureur qu'aujourd'hui. La mode aussi est de boire follement, nouveau moyen de succès pour des joueurs habiles; ils boivent de l'eau, et choi sissent de préférence des adversaires favorisés de Bacchus. Par malheur, et grâce au progrès de la civilisation et de la chimie, on a trouvé des combinaisons savantes qui permettent de boire beaucoup sans trop se griser. Rien n'est plus perfide et plus fatal que cette étrange situation d'esprit où se trouvent plongés les vaillants buveurs de profession. C'est un juste-milieu entre la veille et le sommeil, la raison et la folie, le jour et la nuit ; et pendant ce crépuscule de l'intelligence, on fait cent maladresses irréparables. On a juste ce qu'il faut de sang-froid pour accomplir des actions qu'on n'a plus assez de bon sens pour diriger. On peut marcher droit, mais on ne sait pas précisément où l'on va ; on peut jouer hardiment , mais on ne comprend plus bien le jeu ; on peut aller convenablement dans le monde, mais on n'y sait dire que des balourdises; et comme on n'a pas l'air d'être gris, on a l'air bête, ce qui est bien plus fâcheux. Nous n'aimons pas du tout ces excellents buveurs.
gS LE VICOMTE DE LAUNAY
— Vous aimez peut-être mieux les mauvais?
— Oui, nous préfe'rons de beaucoup ceux qui ne peuvent boire trois verres de vin sans tomber sous la table.
— Et pourquoi cela?
— Parce qu'ils y restent. La homme ivre n'est jamais plus à son avantage que sous la table du festin, que sur le pave' de la rue. C'est là sa place; c'est là qu'il saura se faire respecter; car l'on n'a jamais le droit de blâmer ceux qui savent rester à leur place. Que vient-il faire dans nos salons? Pourquoi troubler nos fêtes de ses préoccupations inquiètes? Dans le monde, il est permis d'être dangereux; mais périlleux, jamais.
Le jeu, le vin et les belles, la transition est naturellement trouvée. Nous voudrions vous parler des belles, mais il n'y eh a pas : chacun vous dira que dans le monde, cette année, il y a peu de très-jolies femmes, mais il y en a beaucoup de très-laides : c'est une compensation. L'aspect des théâtres est affreux : pendant l'hiver entier, le Théâtre- Italien, autrefois le rendez-vous des beautés à la mode, a été livré aux difformités de tous les pays. A la sortie du spectacle, dans le vestibule, on découvrait encore çà et là quelques charman'.s visages sous les capuchons de velours noir, sous les burnous de cachemire blanc; mais dans la salle, ces rares beautés disparaissaient dans l'ombre que répandaient sur elles ces laideurs en majorilé. Figurez-vous des rangées entières de vieilles femmes coiffées de turbans, et de quels turbans! Cela n'avait pas l'air d'une assemblée de dilettanti savourant une douce harmonie; cela ressemblait à un tribunal de vieux cadis rendant la justice : c'était imposant, mais ce n'était pas beau. Du reste, dans la salle du Théâtre-Italien, on ne voit plus un jeune homme; à peine quelque fils respectueux vieat-ii accompagner sa
mère; le balcon appartient à des hommes graves, l'orchestre à des hommes mûrs. Les jeunes gens n'aiment donc pas la musique? Us doivent l'aimer; peut-être n'aiment-ils pas les vieux cadis!
A l'Opéra-Comique, les femmes ne sont pas plus jolies, mais elles sont moins parées : c'est toujours cela. Les turbans sont remplacés par ces bonnets trop longtemps à la dits bonnets à la paysanne. La salle ressemble à un marché de fermières. Les jours où l'on donne l'amusant opéra de Cagliostro, ou bien la ravissante Syrène, le coup d'œil est assez agréable : toutes ces paysannes sont animées et souriantes : c'est joli. Mais quand on joue le Déserteur, toute? ces fermières qui sanglotent, ces trois cents Perrettes qui viennent de renverser leur pot au lait en même temps, c'est fort triste; ce désespoir universel dans un village paraît exagéré.
Au Théâtre-Français, il n'y a que des étrangers et des gens de province; chaque spectateur tient à la main la pièce qu'on joue. La reprise du Foyage à Dieppe fait fureur. Provost et Régnier sont admirables de naïveté et de verve; ils excitent à chique geste, à chaque mot, de .formidables éclats de rire. L'Ecole des Femmes et la Critique de l'École des Femmes, jouées avec la plus rare perfection, composent aussi un spectacle ravissant que les amateurs de la bonne comédie vont écouter avec délices. Et pourtant les petites-maitrcsses du grand monde n'ont jamais eu l'idée d'aller voir ces comédies-là; le langage de Molière leur semble trop grossier, elles préfèrent le style du Palais- Royal, c'est plus délicat. C'est là que chaque soir elles courent avec empressement, c'est là qu'elles minaudent, un flacon anglais a la main, coiffées d'un fond de bonnet orné d'une rose sans leuille et sans tige plaquée de chaque cùté
de la tête et figurant deux oreilles. Elles ont mille raisons d'aller à ce théâtre, où les acteurs sont excellents et les pièces fort amusantes; mais elles pourraient bien aussi aller entendre Molière et ne pas tant dire qu'elles le savent par cœur, quand elles prouvent par leur ignorance et surtout par leurs ridicules qu'elles ne l'ont pas encore lu. Car si elles pouvaient répéter de mémoire les sottes critiques de la sotte Climène, elles les répéteraient moins souvent de nature.
L'Opéra est l'asile des souvenirs; là des hommes qui ont été beaux passent leur soirée à lorgner des femmes qui ont été belles. L'aspect de cette salle un peu grave n'est pas cependant sans charme et sans dignité. C'est la grandeur de Rome, d'Athènes, de Palmyre, de Balbec, de Thèbes... C'est la majesté du passé.
Mais où sont donc les jolies femmes, les femmes bien mises, d'une élégance irréprochable? A quel théâtre les voit-on? — On les voit aux Variétés; là sont réunies les femmes vraiment jolies, aux manières distinguées, à la taille svelte et gracieuse. Sous de charmantes capotes de crêpe blanc, sous de légers chapeaux de paille, se cachent les regards les plus doux, les traits les plus fins; pe sont de ravissantes beautés de keepsake, des physionomies de roman, des chevelures ossianiques, des pâleurs byroniennes, un mélange délicieux de fragilité et de fraîcheur, de mélancolie et de jeunesse, à troubler la plus robuste raison. — Quel est le nom de ces femmes? On voit bien tout de suite à leur tournure que ce sont des femmes comme il faut. — N'en jurez pas. — Mais enfin leur nom? — Je ne le sais pas toujours; elles le choisissent elles-mêmes, et elles en changent souvent. — Quoi! ce sont des personnages fantastiques? Mais elles ont aussi bonne façon que nos élé-
gantes les plus distinguées? — Que voulez-vous! elles portent les mêmes chapeaux, elles lisent les mêmes journaux, elles aiment les mêmes héros!... Or, quand on a les mêmes parures, les mêmes lectures, les mêmes aventures, on est bien près d'avoir les mêmes allures.
Cependant il faut dire, pour être juste, qu'il y avait beaucoup de femmes charmantes l'autre jour au concert de Liszt. Mais aussi tous les mondes et tous les pays s'étaient donné là rendez-vous; chaque société s'y faisait représenter par sa beauté célèbre. Cette soirée a été admirable. La mode n'est pas inconstante, comme on le prétend; depuis son enfance, Liszt est son favori; elle l'a admiré naguère en l'appelant le petit Liszt, elle l'admire maintenant en le proclamant le grand Liszt : on ne peut pas appeler cela un changement. Tous les rivaux qu'on a voulu lui opposer n'ont fait que constater sa gloire. De même, c'est en vain que l'on veut détrôner Balta ; la mode lui reste fidèle. On vante avec raison plusieurs artistes ses émules; il est impossible de jouer du violoncelle avec plus de talent que Piatti et de geindre avec un plus beau style et une plus belle méthode; mais Batta ne geint pas, il chante, et le monde aime mieux les chants réellement trouvés que les difficultés soi-disant vaincues.
Ce qui était admirable, c'est le bal donné lundi par madame l'ambassadrice de Belgique; la salle de danse, bâtie exprès pour la fête, offrait un aspect tout nouveau : les murs étaient tendus d'étoffes blanches et bleues, et dans toute la salle, qui était très-grande, il n'y avait que deux choses, des fleurs et des lumières, mais dans une quantité prodigieuse à troubler le regard ; cela ressemblait à une hallucination, à un mirage ; nous ne saurions vous expliquer cet effet; les lustres, que l'on apercevait dans le lointain,
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avaient l'air de la réflexion de ceux que l'on avait devant soi, les fleurs ne servaient pas non plus à vous guider, il y en avait partout et elles étaient toutes pareilles; vous disiez : Je vais rejoindre madame une telle, je l'ai laissée assise près d'une jardinière de camélias et de lilas... Vous la cherchiez cette jardinière, mais il y en avait cent, et elles étaient toutes remplies de camélias et de lilas. Vous étiez complètement dérouté; cela faisait l'effet d'un rêve, mais du rêve le plus charmant. A cette fête, on a dansé la polka, la mazourka, et chaque danseuse tâchait d'imiter la maîtresse de la maison. C'était une .excellente occasion à saisir pour prendre une leçon : où trouver un plus parfait modèle, une combinaison plus heureuse d'élégance et de distinction? Une Lubomirska princesse de Ligne!... car les Lubomirska ont le double privilège d'être en Pologne ce que les Mortemart et les la Trémoille sont en France pour l'esprit et pour la beauté.
Voici un mot bien joli de M. Thiers. Il rencontre l'autre jour un académicien jeune encore, mais déjà dans l'âge sérieux : « Comme vous rajeunissez ! lui dit M. Thiers; qu'avez-vous? — Mais... rien. — Allons donc... on ne rajeunit jamais sans motif. »
Gare au motif! (Réflexion du rapporteur.)
LETTRE VII
27 avril 1844.
Analyse d'un proverbe. — Récit d'un concert. — Coiffures en fleurs naturelles confîtes. — Tire-bouchons de velours noir. — Le livret du Salon.— Conjugaison d'un verbe irrégulier.— Je vous fais compliment de votre âne; avez-vous vu mon vieux lapin? — Etudes de champignons. — Esquisses et Portraits, livre nouveau de M. le duc de Doudeauville.
Oh ! mais, on n'y saurait tenir : tous les plaisirs de l'été joints à tous les plaisirs de l'hiver; c'est trop. Le matin, les promenades sentimentales dans le bois mystérieux, sous les grands arbres en fleur, et puis le soir les folles danses dans les salons bruyants, sous les lambris dorés, les mélodies des virtuoses et les sonates des oiseaux, les rayons du soleil et les splendeurs du lustre, l'ombrelle et l'éventail, la rêverie et la coquetterie... toutes ces fatigues et toutes ces joies en une même saison, c'est révoltant. Paris n'est pas une ville d'eaux; il n'y a que des goutteux et des malades qui puissent mener cette vie-là : toujours s'amuser, cela n'est pas toujours amusant. La tète se trouble, et nous en sommes déjà à nous demander lequel des deux partis il nous faut choisir : aller à toutes ces fêtes et renoncer bravement à les raconter, ou bien n'aller à aucune pour les raconter plus à l'aise. Les hi.-toriens sont bien heureux : l'histoire du passé, ce n'est rien à écrire, avec un peu d'imagination, on peut s'en tirer; mais l'histoire du présent, voilà ce qui est difficile à faire. Voir et comprendre en même temps, ce n'est pas commode; d'ailleurs, le présent n'aime pas à être raconté; il s'arrange toujours de manière à déjouer les narrateurs, il entasse tous les événements à la fois pour embrouiller la vérité, comme les directeurs de théâtre donnent tous leurs premières représentations le
même jour pour dérouter la critique. Tâchons du moins de saisir quelques traits au passage et de griffonner quelques lignes entre le concert du matin et le bal du soir.
Ah !... voici déjà une première difficulté : il s'agit de faire l'analyse d'un proverbe fort spirituel dont l'auteur désire garder l'anonyme; ce proverbe a été joué admirablement par des acteurs qui ne veulent pas être nommés, chez une charmante personne qui préfère rester inconnue. C'était jeudi dernier. On nous permet de révéler le jour de la semaine... insigne faveur! Cela se passait au faubourg Saint-Germain, dans un des plus élégants salons de la Chaussée-d'Antin; comprenez si vous pouvez. La maîtresse de la maison est une toute jeune femme, qui a un fils de vingt ans. Le parterre était composé de beautés à la mode et d'hommes d'esprit : c'était un recueil complet des célébrités agréables. Le proverbe qu'on a joué est intitulé la Soirée musicale, c'est-à-dire le concert impossible. Analyse : M. de Clairval donne des concerts sous prétexte qu'il aime la musique, et il aime la musique sous prétexte qu'il fait des romances. Aperçu philosophique : ainsi nos grandes passions sont presque toujours greffées sur nos petites vanités ; nos crimes ont presque tous un ridicule pour excuse ! . . . Madame de Clairval aimerait peut-être la musique sans les romances et sans les concerts de son mari; mais les paroles de ces romances suspectes l'inquiètent, ces tendres reproches lui paraissent aussi mal fondés que mal rimes; elle ne peut se faire illusion, elle ne les a pas mérités ; une autre belle les inspire. — Quelle est donc, s'écrie l'épouse jalouse, quelle est cette cruelle infidèle qui cause vos tourments parce qu'elle a rompu ses serments? Est-ce que vous me trouvez cruelle, moi? est-ce que vous me croyez infidèle?
— Mais, répond Clairval, ce sont des souvenirs de jeu-
nesse, je ne suis pas venu au monde tout marié; ce sont des fictions de poëte; n'en connaissons-nous pas des plus pauvres qui, n'ayant rien à mettre sous la dent, n'en décrivent pas moins de somptueux festins ?
— Allez, allez, ces pauvres poëtes avaient dîné en ville, répond plaisamment madame de Clairval.
Toute cette querelle de ménage, à propos de romances, de soupirs, de désirs, de langueurs et d'ardeurs, et autres balivernes d'amour, a été jouée avec beaucoup de grâce et de gaieté, et a obtenu un grand succès.
La querelle est interrompue par une lettre d'excuse; on l'ouvre en tremblant : madame Précourt est souffrante; elle ne pourra venir chanter ce soir; — mais, dit-elle, vous aurez madame Chantard, dont le charmant talent sera plus que suffisant pour me faire oublier. Un moment après survient une autre lettre; madame Chantard a la grippe, mais elle se fait d'autant moins de scrupule ae manquer à ses engagements, qu'elle sera heureusement remplacée par madame Précourt, etc., etc. Clairval se désole. — Vous deviez vous y attendre, lui dit sa femme; je ne chante pas, moi, mais j'observe, et j'ai toujours vu que les voix de même nature avaient toujours de bonnes raisons pour s'éviter.
On comptait sur un chanteur plaisant, un monsieur qui imite Levassor; un chanteur de plan, plan, plan, de tu, tu, tu, de zut, zut, zut, mélodies fort à la mode aujourd'hui. Ce monsieur vient d'un air triste déclarer qu'il ne pourra chanter ce soir-là que de la musique grave, parce qu'il est en deuil. Une cantatrice vient avec son mari. — Que vas- tu chanter, Titine? — Se m'abandoni. — Toujours la même chose, et pourquoi chantes-tu cet air-là? — Parce qu'il est dans ma voix. — Mais, Titine, il y a trop longtemps qu'il
est dans ta voix. — Ah ! monsieur, à merveille, dites le mot, j'ennuie les gens!... Elle sanglote et s'enfuit au désespoir. Enfin voilà un artiste de bonne humeur; il ne demande qu'à se faire entendre, mais il lui faut son instrument; où donc est-il son instrument? L'a-t-on apporté? — Non. — C'est-à-dire oui: un commissionnaire auvergnat est venu apporter une harpe; mais un domestique, renvoyé le matin, a donné par malice une fausse adresse à l'Auvergnat, qui a remporté la harpe en disant les folies les plus amusantes. Ce rôle d'Auvergnat a été joué dans la perfection, il a eu les honneurs de la soirée. Dans l'excès du désespoir, on a recours à un jeune amateur des beaux-arts, qui chante un peu avec un charmant défaut de prononchiachicn. On lui demande son air favori. — O mort! chois-moi propiche; mais il ne le chait plus. Depuis quelque temps, il ne s'occupe plus de musique. — Maintenant, je barbouille, dit-il.
— Mais il me semble que vous avez toujours un peu barbouillé.— Ah! je vois votre méprise; quand je dis: Je barbouille, je veux dire : Je peins... C'en est donc fait, chanteur sérieux, chanteur plaisant, cantatrice célèbre, amateur inconnu et bredouillant, tout a manqué. Mais la ressource universelle leur reste : la polka consolatrice vient à leur secours. — Nous ne pouvons pas chanter, dansons !
— Ainsi finit le proverbe et commença le bal. De véritables Auvergnats, moins littéraires que l'Auvergnat de la comédie, vinrent démonter le joli théâtre; on le jeta par la fenêtre, avec ses rideaux, ses décoration?, ses coulisses, et l'orchestre démasqué apparut aux regards joyeux des jeunes tilles, empressées de faire valoir leurs fraîches robes de bal, violemment comprimées par les banquettes du parterre. Et le bal fut aussi joyeux que le proverbe avait été amusant; et nous envions cruellement les échos du monde qui reten-
tissent, depuis trois jours, de tous ces noms connus, que nous n'osons pas même désigner.
Hier, un magnifique concert chez madame d*0... a fini de même par un bal. Liszt a été merveilleux, il avait électrisé tout l'auditoire; il a joué d'une manière si admirable et si touchante l'Invitation à la valse, de Weber, que les valseurs ont eu bien peu de chose à ajouter à cette poétique prière pour se faire comprendre de leurs valseuses. Faire chanter par Liszt cet air si tendre au commencement d'un bal, ce n'est pas prudent. Heureusement, la polka est encore venue secourir les imaginations exaltées. On a beau médire de cette danse, elle a une bonne et franche allure, toute naïve et même un peu bête, qui ne doit avoir rien de dangereux. Biais il y a polka et polka : la polka maigre et la polka grasse, la polka de luxe et la polka de santé, la polka naturelle et la polka violente, la polka dansée et la polka pensée, c'est-à-dire celle des personnes qui, tout le temps qu'elles dansent, comptent : un, deux, trois, quatre; un, deux, trois, quatre; un, deux, trois, quatre... Ça se voit dans leurs yeux et au mouvement de leurs lèvres, ça ne leur donne pas l'air inspiré. Mais toutes les polkas sont excellentes, elles font valoir la grâce de celle-ci, le ridicule de celle-là, elles amusent les danseurs et les spectateurs, et puis elles ramènent en France le goût de la danse, cette innocente passion qui doit servir de correctif aux excès d'une leltromanie eflrayante ou d'une pédantesque effrénée.
Nou3 avons admiré à ces deux fêtes de bien élégantes parures; entre autres, une robe de gros de Naples vert anglais à double jupe, garnie d'une superbe dentelle posée à plat, ce qui faisait valoir toute la beauté du dessin ; la berthe et les manches étaient garntes de la même dentelle; avec cette
robe verte, la jeune merveilleuse avait une demi-guirlande de boutons de roses posée très en arrière de la tête; le bouquet de la ceinture était pareil à la guirlande : le tout en fleurs naturelles. C'est la mode, la grande mode; nous voulons toujours médire des fleurs naturelles appliquées aux coiffures mondaines, mais l'apparition ouïe souvenir d'une charmante parure de ce genre vient détourner nos critiques. Cependant, c'est affreux; ces fleurs à la fin du bal sont horriblement fanées, ces roses noircissent, ces camélias jaunissent, ces violettes blanchissent, ces feuillages flétris s'inclinent douloureusement; vous partez avec une guirlande, vous rentrez avec une salade ; vous appelez cela des fleurs naturelles, mais ce sont des fleurs confites, et nous leur préférons les fleurs franchement artificielles ; nous préférons une beauté trompeuse à une laideur lov aie; nous préférons l'art parfait à la nature dégénérée... — Cependant la belle madame de V... avait une guirlande de lilas blanc qui était bien jolie dans ses cheveux noirs... Ce n'est pas tout : qu'elles sont lourdes, ces coiffures ! Que de solides quincailleries dans ces parures d'un jour, et que de fils de fer, de laitons, de cannetilles dans ce bouquet léger ! C'est tout un treillage qu'on pose devant soi. — Cependant la belle princesse de G... avait, hier, une couronne de roses d'une forme bien gracieuse, et qui lui allait à merveille !... Enfin ces fleurs si naturelles, on ne peut les porter avec de trop véritables cheveux : elles sont toutes trempées d'eau, et elles défrisent les tire-bouchons /... Tout le monde n'a pas des tire-bouchons de velours noir, comme cette vieille Anglaise qui était l'autre jour à l'Opéra. Voilà une coiffure solide! Des tire-bouchons de velours noir... il n'y a que l'industrie anglaise qui puisse imaginer de tels perfectionnements !
Autre invention anglaise qui a e'té fort goûtée au dernier concert donné par la Société des Concerts : une grosse couronne de roses peinte sur la calotte d'un chapeau de paille de riz; ces fleurs étaient dignes de Saint-Jean. Ce chapeau méritait les honneurs du Salon.
A propos de Salon, le livret de 1844 est un recueil d'ana, de petits vers, de facéties, de calembours ; tantôt ce sont les poésies inédites d'un poëte ignoré qui ont inspiré un peintre inconnu; tantôt c'est la description badine d'un tableau badin. Un tableau de M. de Heuven a pour titre : J'en suis bien fâché... Un autre tableau de M. Brun, artiste lyonnais, a pour titre : Combien gagnerai-je? Un troisième tableau, de M. Boisseau, est intitulé : Plus jolie qu'à la cour. C'est ingénieux, c'est fin ; mais cela ressemble un peu trop à des titres de romances; on est tenté de demander : De qui est la musique de ces tableaux-là?
11 y a aussi dans ce joyeux livret de ces plaisanteries de grammairien qui ont toujours tant de grâce. M. Jean-Gabriel Scheffer, — ne pas confondre avec Ary Scheffer, celui-là ne plaisante pas, — 1606. Une conjugaison: dix tableaux même numéro.
1er tableau : J'aime.
2e tableau : Tu aimes.
3e tableau : Elle aime.
4e tableau : Elles aiment.
5e tableau : Elle aimait.
6e tableau : J'ai aimé.
7e tableau : Tu aimeras.
8e tableau : Elle aimera.
9e tableau : Aimante.
10e tableau : Aimer.
Et pourquoi toujours elle, elle aime, elle aimait, elle ai • mera? pourquoi pas, il aime? pourquoi n'aime-t-*7 pas
quand elle aime? Cruel peintre, pourquoi tourmenter ainsi ton héroïne par les ligueurs d'une injuste conjugaison?
Cette conjugaison assez arbitraire du verbe aimer nous rappelle le plaisant supplice d'un Anglais que nous avons rencontré dans notre voyage en Italie; il se plaignait amèrement de l'irrégularité des verbes français qu'il apprenait ; le verbe aller, disait-il, est impossible. Il avait toutes les peines du monde à retenir le premier temps; il voulait absolument nous le dire. Ah! mon Dieu, que nous avons ri de bon cœur lorsqu'il s'est mis à le réciter 1 Un jeune voyageur français, qui se donnait pour maître de langues, le lui avait appris ainsi :
Je vais.
Tu viens.
Il sort.
Nous partons.
Vous rentrez.
Ils donnent.
— Quelle irreguioulardité ! s'écriait notre Anglais. Et nous de rire comme l'on rit au jeune âge, et lui de recommencer sa conjugaison laborieuse. Nous n'avons jamais eu le courage de le détromper.
Après les facéties de grammairien viennent les calemnours; le nom du peintre fait jeu de mots avec le sujet du tableau : Deux chiens se disputant un os, par Leliévp.e; une Petite Laitière, par Cholet; Légumes, par mademoiselle de L..., au Marais. Puis arrivent les naïvetés, les sujets simples et modestes : M. Isidore Diimon, la Pantoufle; M. Couder, la Souris ; M. Chasselat Saint-Ange, le Déjeuners des Canards; M. Picard, Poissons tourmentés par des chats (ce tableau, nous l'avons vu, est d'un effet saisissant); M. Ernest Seigneur Gens, le Vieux Cheval; M. Jac-
ques-Alphonse Têtard, un Vieux Lapin; mademoiselle Rosa. Bonheur, un Ane. Entendez-vous d'ici les conversations de ces divers artistes? — Mademoiselle Rosa, j'ai bien des compliments à vous faire; j'ai vu votre àne; j'en ai été fort content. Avez-vous vu mon vieux lapin? — Mais non; je l'ai cherché toute une journée, je n'ai jamais pu le trouver. — Ne m'en parlez pas, ils l'avaient perché tout en l'air comme un écureuil; je l'ai retiré!
Tableau philosophique, n° 93 : Intérieur d'une grotte; une femme centenaire, pauvre, mais heureuse, réfléchissait sur les misères humaines. C'était difficile à rendre, toutes ces nuances-là.
Tableau dramatique. Effet de lessive : Dans un paysage désert, du linge étendu sèche sur des cordages... et personne pour garder ce linge! Il y a là de quoi faire évanouir une femme de province.
Autre tableau plus simple, mais non moins dramatique. Madame R. de C, n° 2,106 : Étude de champignons, d'api es nature. Ah! madame, vous passez des journées entières à étudier des champignons d'après nature, et vous désirez garder l'anonyme ! Mais... la Brinvilliers n'en faisait pas d'autres, et, nous avons l'honneur de vous en prévenir on a pour habitude de rouer vifs tous les élèves de son école trop célèbre.
Nous voulions vous parler d'un livre qui fait ravage et dont tout Paris s'occupe en ce moment : Esquisses et Portraits, parM.de Larochefoucaudjducde Doudeauville; nous commencions déjà à vous dire que rien n'est plus piquant, rien n'est plus impartial, rien n'est plus vrai que celte peinture des personnages les plus illustres du grand monde, du monde politique et littéraire, l rsque notre propre portrait nous est tombé sous la main. De si grands éloges nous im-
posent le silence. Le moyen de vanter l'esprit d'un auteur qui nous trouve à nous tant d'esprit? Le moyen de proclamer l'impartialité d'un juge qui nous traite avec tant d'indulgence? Comment ne pas se délier d'un peintre qui flatte toutes nos prétentions? Mais flatter les prétentions, c'est dénoncer les caractères; et nous devons en convenir, si ce portrait n'est pas le nôtre, il faut bien nous connaître pour oser nous déguiser ainsi. En un mot, si le peintre n'est pas sincère, l'observateur est habile.
LETTRE VIII
4 mai 1844.
Courses au Champ de Mars. — Les carreaux. — Le palais de l'Industrie. — L'Académie. — Une lecture de tragédie. — Tout le monde dort, excepté un sourd. — Les gentlemen pompiers. — Personne ne veut quitter Paris.
Courses fashionables au Champ de Mars , fête populaire aux Champs-Elysées, fête royale aux Tuileries, solennité industrielle, solennité académique,- invasion provinciale, émulation parisienne, désastre dans la capitale et désastre dans la banlieue, rien n'a manqué à cette semaine pour la rendre mémorable, pour en faire le sujet des. commérages empressés. Malheureusement, depuis huit jours, nous sommes garde-malade, et nous n'avons rien vu par nous-mème; nous en sommes donc réduit à questionner nos amis pour obtenir d'eux quelques détails sur tous ces grands événements.
Premier ami : c'est un original; première question: Les courses ont-elles été belles?
— Affreuses.
— Qu'avez-vous vu là?
— Rien.
— Qu'y avait-il?
— De la poussière.
— Et puis...
— De la fume'e.
— Mais il y avait de jolies femmes ?
— Il n'y avait pas de femmes.
— Comment, pas de femmes!... et dans les pavillons ?
— Ce n'étaient pas des femmes.
— Qu'était-ce donc ?
— Des caricatures de Grandville.
— Mais ces femmes, quoique laides, étaient élégantes?
— Elles étaient vêtues de matelas.
— Quelle folie ! de matelas ?
— L'une avait une robe de soie à grands carreaux rouges et blancs.
— Ah ! oui, c'est la mode.
— L'autre avait une robe de mousseline à grands carreaux blancs et bleus, pur matelas.
— Et les écharpes? Je suis chargé d'envoyer en province deux écharpes nouvelles : comment sont celles de nos merveilleuses?
— A carreaux rouges et blancs.
— Et les ceintures? Voilà qu'on annonce un bal du matin pour la semaine prochaine, et les bals du matin exigent les plus jolis rubans.
— Les rubans sont à carreaux blancs et bleus.
— Et les cravates?
— Les cravates d'hommes, elles sont à carreaux rouges et blancs.
— Et les gilets?
iv. 3
— Les gilets ?... Ils sont à carreaux blancs et bleus.
— Ah ! mais toujours des carreaux! c'est monotone.
— Je ne plaisante pas. Toutes les étoffes , cette année , ont pour unique dessin des carreaux; elles imitent la toile à matelas à s'y méprendre: l'illusion est complète; maison pourrait désirer une autre illusion. Cette conspiration des fabricants est ingénieuse; elle leur sera profitable. L'abus excessif amène le changement prématuré; une robe de bon goût et d'un dessin distingué peut se porter toute une saison ; tandis qu'une mode exagérée se tolère à peine quelques jours. Dans un mois on ne pourra plus voir les robes à carreaux ; il faudra bien en acheter d'autres. Le calcul est bon. Hier déjà, la charmante madame R... a juré qu'elle ne remettrait plus jamais sa robe de soie blanche à carreaux rouges; mais aussi comme on l'a persécutée à cause de cette robe ! — Riez donc un peu , Clotilde , lui disait sa mère; on n'a pas le droit d'être mélancolique avec une robe comme celle-là. — Mais vous savez bien que je ne suis pas rieuse, reprenait la jeune femme «en levant sur sa mère ses beaux yeux noirs empreints d'une si tendre langueur, d'une si ardente tristesse. — Sans doute , mais aujourd'hui vous devez être folâtre; il faut toujours avoir la figure de son costume ; avec votre air sérieux et votre robe à carreaux rouges, vous avez l'air d'un paillasse qui a éprouvé des malheurs. Le mot est bien sévère.
Deuxième ami; deuxième question : la fête populaire aux Champs-Elysées.
— Qu'avez-vous remarqué de nouveau cette année dans la littérature de plein vent?
— Les transformations innombrables des Mystères de Paris. On vous les offre partout, en pantomime et en pain d'épice. Je me suis arrêté devant une baraque dont l'aîfiche
pompeuse représentait tous les personnages de ce roman célèbre : on y lisait ces mots : Mystères de Paris, par Eugène Sue, scène mimique par M. Julien. Et ce même M. Julien figurait tour à tour la Gcualcuse, Jacques Ferrand, Rigolette, Pipelet, madame d'Harwlle, le maître d'école, lady Sarah et Tortillard. Le public exercé reconnaissait à l'instant tous ces personnages; moi, je l'avoue, dans chacun d'eux, je n'ai jamais très-bien reconnu que M. Julien. Cala se passait au son d'une musique agréable : c'était la seule nouveauté.
Troisième ami; troisième question : concert aux Tuileries en l'honneur de madame la duchesse de Kent.
— Qui donc chantait à ce concert?
— Duprez , Barroilbet, Levasseur, Massol, M. et madame Balfe, et madame Dorus, qui a eu beaucoup de succès.
— Avez- vous remarqué là de bien belles femmes?
— Oui, plusieurs qui étaient tiès-jolies, et une qui était trop belle.
— Comment est-on trop belle?
— Quand on a une taille d'un mètre quatre-vingt-quinze centimètres, et que l'on dépa?se de toute la hauteur de sa guirlande les plus grands olficiers de carabiniers.
— Les parures étaient-elles brillantes?
— Un peu trop simples; le côté des femmes manquait de panaches.
— Mais il y avait beaucoup de diamants?
— Ce n'est pas la sii^on.
— Comment élait n;adame la duchesse de Kent?
— Elle élait en noir.
— Et madame la duchesse de Nemours?
— Elle était tout en rose, coitiée a\ec des marabouts
roses; tout le monde l'admirait, jamais elle n'avait paru plus belle.
— Vous n'aviez pas vu le roi depuis quelque temps, comment l'avez-vous trouvé?
— Je l'ai trouvé rajeuni, il est resté une heure debout par plaisir, ce que j'ai eu bien de la peine à faire, moi; par devoir.
— Avait-on prié beaucoup de monde?
— Six cents personnes. Tous les hommes étaient en grand uniforme : le coup d'œil était fort beau, il n'y avait pas un seul député.
— Mais il y en avait soixante d'invités?
— Alors on avait choisi ceux qui ont des habits de conseillers d'État, d'académiciens, entin ceux que protège un feuillage quelconque.
— Mais j'ai vu, moi, M. X... qui revenait des Tuileries et qui était en frac.
— Ahl... c'est excellent : je l'ai pris pour un chanteur. Je me disais aussi : Voilà un chanteur qui ressemble bien à M. X...; car vous savez qu'il n'y avait que les musiciens qui ne fussent pas en uniforme. Toutes ces broderies faisaient un superbe effet; il y avait là force diplomates et voyageurs de tous les pays; les indigènes étaient peut-être trop en minorité : cela avait bien l'air d'une cour, c'est ce qu'on voulait; mais d'une cour étrangère, c'est, il faut l'espérer, ce qu'on ne voudrait pas.
Quatrième ami; quatrième question : inauguration du palais de l'Industrie.
— Vous étiez à l'ouverture des galeries; qu'est-ce qui vous a le plus frappé?
— C'est que les galeries n'étaient pas ouvertes.
— Mais enfin vous avez vu quelque chose?
— J'ai vu beaucoup d'ouvriers qui montaient sur des échelles pour atteindre des objets élevés; je connaissais déjà cette industrie.
— On dit que les cristaux sont admirables?
— De toute beauté; il y a entre autres deux vases de cristal doré d'une grandeur improbable. Il y a un billard rond.
— Ce n'est pas nouveau; il y a toujours un billard rond. Allons, allons, vous n'avez rien vu.
— Eh! c'est tout ce qu'on pouvait voir.
Admettre scrupuleusement le public à constater, par luimême, que rien n'est prêt pour le jour indiqué, cela s'appelle de l'exactitude.
Cinquième ami; cinquième question : séance de l'Académie.
— Ah! que vous avez bien fait de n'y pas venir; c'était assommant.
Survient un sixième ami; il ajoute :
— Ma foi, vous avez eu tort de ne pas venir à cette séance; c'était très-intéressant.
Nous croyons remarquer une légère nuance entre ces deux opinions de nos deux amis. Peut-être que leur manière d'écouter n'est pas la même, peut-être que l'un est un adversaire du 1er mars; peut-être que l'autre est un parent de M. de Rémusat? Il faut si peu de chose pour tromper l'oreille qui juge, et la politique a des effets d'acoustique si étranges! Cette diversité dans les opinions sur le même discours prononcé nous rappelle une lecture qui a été faite dernièrement chez un bas bleu non célèbre. On lisait un drame en cinq actes très-ennuyeux ; dans l'auditoire tout le monde dormait, tout le monde... excepté une seule personne : c'était un sourd que ses efforts pour avoir l'air
d'entendre, ses airs fins, ses sourires forcés, ses regards volontairement élincelanls, avaient tenu é\ cillé. Le lendemain chacun s'écriait : C'était assommant, lui seul s'écriait : C'était fort intéressant; et lorsqu'en parlant de ce sourd on disait à un des dormeurs : — Mais monsieur un tel n'a pas dormi, lui, à la lecture de ce drame, le malin dormeur répondait : — Je crois bien, il ne l'entendait pas !
— Et l'incendie de la rue Neuve-Coquenard?
— C'était un spectacle douloureusement admirable, comme le sont tous les incendies; ce qui distinguait celui-ci des autres, c'est la qualité des aides-pompiers. Le feu a pris à l'heure où les élégants se promènent sur le boulevard des Italiens. Une lueur superbe, et cependant sinistre, les a conduits jusqu'au lieu du danger, et bien vite ils se sont mis à faire la chaîne et à porter des seaux d'eau avec leurs gants blancs, et la plupart en costume de bal. Ils ont travaillé ainsi jusqu'à trois heures du matin. Tous ces beaux messieurs s'empressant avec tant de zèle pour sauver du feu les baraques de quelques pauvres ouvriers, cela faisait plaisir à voir; il n'y avait pourtant là rien que de trèsnaturel : mais dans un temps de parfaite civilisation comme le nôtre, les sentiments de bonne et simple nature sont si rares, qu'on ne peut s'empêcher de les admirer; ce qui n'est point flatteur.
Cet incendié ressemblait à celui du bazar Boufflers par la brillante compagnie qu'il avait a!tirée; mais il n'y avait pas là les blanches statues qui ornaient le bazar, et qui minaudaient si plaisamment au milieu du feu. C'était un effet magique, nous ne l'oublierons jamais. Terpsichore, joyeuse, couronnée d étincelles, dansait sur la fournaise et déployait toutes ses grâces, comme pour séduire les pompiers, tandis qu'au contraire la modeste Vénus de Médicis
s'enveloppait de chastes flammes pour se dérober aux regards de ses sauveurs, et, nouvelle Virginie de l'incendie, semblait imiter dans son héroïque pudeur la Virginie du naufrage.
Mais quel mystérieux élément que le feu! il suffit d'une étincelle pour allumer un incendie, et il faut quelquefois des heures entières pour allumer un foyer. Le feu prend facilement partout, excepté dans les appareils combinés exprès pour le faire prendre plus vite; tout brûle, excepté le bois à brûler.
Voici les détails que nous ont donnés nos amis; par nousmême nous ne savons que des nouvelles négatives. Le théâtre espagnol, si superbement annoncé, ne donnera point de représentations, faute de prima-donna. — On ne jouera pas le Barbier de Sécille chez madame de C... — Il n'y aura point de grande fête chez madame l'ambassadrice d'Angleterre pour madame la duchesse de Kent; il n'y aura qu'un petit bal mercredi prochain, si toutefois il peut y avoir de petits bals à l'ambassade d'Angleterre. — L'émigration parisienne n'a pas lieu ce printemps; on ne part point et l'on ne parle point de partir; les gens qui ordinairement quittaient Paris aux premières fleurs s'y établissent en vrais Parisiens : ils font faire un ameublement d'été; personne ne prononce les mots de campagne, de terre, de Vichy, de Bade; chacun semble avoir oublié qu'il a des châteaux, des fermes, des rhumatismes... Et la capita'e, heureuse, est reconnaissante de ces tendres soins, et, comme une femme aimée, elle s'embellit du fidèle hommage qu'on lu! ren i. Ses promenades brillantes étalent, dans toutes leurs variétés, ses douze populations bien distinctes : ses magnifiques chevaux, ses riches voitures se croisent et s'entre-croisent de toutes parts avec un opulent
M LE VICOMTE ru. LÂDlfAY
désordre; mi mille boutique! ni Botter leur*
mille drapeaux; ses fontaine* jaillissent; ses lampei éiincellent. Oh! oui, la capitale est bien belle depoii boit
jours : cil- - étoffes, elle se courons*
fleurs, elle s'envel< ; .On se pare avec tant de
bonheur quand on est sûre de plaire! on a tant de G et de courage pour retenir ceux qui ne renient pas tous
quitter!
LETTRE IX
abitanfa de la province en 'proie anx émotions parisiennes. — In- -Jrtion appliqnée anx animaux. — C — Agi '• . ■ —Bal champ
bosquet d'ambassadeurs.
— Cardon, monsieur. — Pardon, madame. — Faéieê r-.rrn -:/>, rna petite demoiselle. — A lion-! une ornhrelle danl'œil! — Boni une canne sur le pied. — Mai* qu'est-ce que c'est donc que tous ces promeneurs immobiles qui ouvrent de -i grands yeux et qui font de si petits pas? Voilà un monsii a qui est là depuis un quart d'heure ■> regarder le théâtre du Gymnase, joli monument en effi t.!... 'lien.-.!... je ne le connaii pas, il me parle !... — Poun u z-voui m "indique! où est la maison dorée? — Au coin de la rue Laffitt.e. — Pourriez-vous m indiquer ou est la rue Laffitte? — Boulevard des Italiens. — Mais... le boulevard des Italiens.,. Ini-rnerne... ou est-il? — Apres le boulevard Montmartre. — Ah! oui... près la hutte Montmartre. — Qu'est-ce que
tous dites donc? le voici! — Monsieur, c'est que c'est la première fois que je viens à Paris. — On le voit bien!
— Eh mais! où sont-elles, les petites?... Célestine ! Jenny!... Elles n'entendent pas, elles nous cherchent. Par ici! Célestine!... Fais-leur signe, mon ami, qu'elles puissent nous reconnaître. Bien... Voilà une voiture de déménagement qui nous cache.
La mère agite son mouchoir; le père traverse la rue et rejoint sur le boulevard deux jeunes Oiles en contemplation devant la boutique d'un bijoutier.
— Mais venez donc, petites folles, et marchez toujours devant nous; vous nous perdrez. Que deviendrez-vous alors, seules dans Paris? Va, pour plus de sûreté, prends le bras de ton père, Célestine. Toi, Jenny, viens avec moi... Mais que regardiez-vous là-bas avec tant d'attention?
— Ah! maman, des bijoux superbes! un beau bracelet qui avait pour cadenas une grosse tortue, et puis une broche qui représentait un grand lézard tout en émeraudes, puis deux charmantes épingles , deux petits singes en or qui jouent avec une petite boule en perle; c'est délicieux. Mais ce que j'aime le mieux, c'est plus loin, chez un horloger, cette pendule magnifique; toute la pendule est une corbeille de fleurs, et le balancier... tu ne devinerais jamais, maman... le balancier, c'est un papillon qui voltige de fleurs en fleurs. Quelle jolie idée! 11 n'y a qu'à Paris qu'on a de ces idées-lj.
— Voyons donc, dit la mère, ça doit être très-original, viens vite.
Et toutes les deux d'un pas leste, elles remontent le boulevard et elles restent immobiles d'admiration à considérer ce papillon merveilleux. Le père s'arrête :
— Lh bien! Célestine, voilà maintenant que nuus avons
perdu ta mère et ta sœur; cherche-les donc de loin, toi qui as de bons yeux.
— Je les aperçois; mais que font-elles?... Elles retournent sur leurs pas. C'est que Jenny aura perdu sa montre ; il faut les rejoindre.
On rattrape les fugitives en murmurant; mais à l'aspect du papillon-balancier tout s'explique.
— Ah! elles sont devant celte pendule dont je te parlais, papa; tu étais si fâché de ne l'avoir pas vue... la voilà!
Toute la famille reste absorbée par les mille pensées que lui inspire la délicatesse de cette image : les caprices du papillon marquant le vol des heures; il est certain que cette pendule fait rêver. On finit par plaindre ce papillon condamné à une inconstance méihodique et éternelle : il voltige régulièrement de la tulipe à la rose, de la rose à la tulipe, de la tulipe à la rose, sans jamais dévier. En vain une pensée lui sourit; en vain une anémone l'agace, il ne peut répondre à leurs avancés : s'il était moins régulièrement infidèle, le temps s'arrêterait. C'est bien la peine d'être papillon, pour être si tristement limité dans ses fantaisies. Faux inconstant, tu t'imagines courir de belle en belle, et tu ne peux changer d'infidélité! Séducteur monotone, tu te crois volage... tu n'es que bigame! Et pourtant que de volages te ressemblent, qui se croient légers, insouciants, parce qu'ils ont deux soucis; qui se croient libres, parce qu'ils ont des chaînes!
Pendant que la famille émerveillée contemple la pendule au papillon, un monsieur d'un air vainqueur s'avance donnant le bras à une femme richement parée, robe verte, écharpe rouge, chapeau rose à plumes. Le monsieur s'adresse à un portier qui jette de l'eau sur le trottoir et sur les personnes qui y passent :
— Y a-t-il u le place de fiacres près d'ici? — En voilà une devant vous. — .Mais il n'y a pas un seul fiacre. — Il n'y en a jamais. — Alors pourquoi est-ce une place de fiacres? — Parce qu'il devrait y en avoir. Le monsieur et la dame se consultent; résultat de la délibération : Alors il vaut mieux diner au café de Paris et aller à l'Opéra- Comiquc. Ils entrent au café de Paris. Un moment après ils redescendent l'escalier du café en disant d'un air consterné : — Pas de place! C'est de votre faute, je vous avais proposé de diner à deux heures, vous n'avez pas voulu. Maintenant mon avis, à moi, c'est de ne pas diner du tout, et d'aller tout droit au théâtre... Le monsieur semble ne pas goûter cet avis; on recommence à délibérer... l'opinion de la femme l'emporte; on ne dînera pas... mais elle a fait une concession... On entre chez un pâtissier... Le monsieur a l'air triste... La femme, pour dissiper cette tristesse, ajoute ce mot : Nous sôupeïons. Ils courent bien vite à l'Opéra-Comique. — Deux places de premières avec salon? — Elles sont toutes louées. — Des secondes? — 11 n'y en a plus. — Des troisièmes? — Je viens de donner les dernières. De l'amphithéâtre, voulez-vous? — 11 le faut bien. Ils disparaissent tous deux dans le corridor-labyrinthe qui mène au théâtre; le monsieur murmure en lui-même : Avoir sacrifié son diner pour être niché au quatrième!... La dame se dit tout bas : Si j'avais su devoir aller au paradis, je ne me serais pas faite si belle!
Deux jeunes gens, coiffés de leurs casquettes de voyage, s'arrêtent devant un hôtel garni : « Deux chambres? — Nous n'avons plus rien. » Ils font signe au commissionnaire qui porte leurs bagages de se diriger vers un autre hôtel. « Deux chambies? — Ah! messieurs, voilà huit jours que toutes uos chambres sont prises. » Les deux jeunes gens
consultent le commissionnaire, qui les conduit à un troisième hôtel. « Une chambre et un cabinet? — Tout est plein. » Le commissionnaire est de nouveau consulté... Il réfléchit un moment, puis il se remet en campagne, suivi des deux infortunés voyageurs, qui commencent à se quereller. « Si nous étions partis samedi, comme je le voulais, nous aurions trouvé de la place. — Bah! nous allons en trouver; tiens, dans cet hôtel-là, nous aurons tout ce qu'il nous faut; demandons d'abord : — Une chambre? — Ah ! ben oui, une chambre! dit le garçon de l'hôtel, v'ià trois jours que j'ai donné la mienne à un monsieur de Strasbourg : je dors là-dessus, il montre une banquette : c'est mon lit, et je vous l'offre de bon cœur. » Les deux jeunes gens jugent cette plaisanterie mauvaise; ils jettent sur leur commissionnaire des regards courroucés. Ce courroux l'inspire ; il vient de se rappeler un petit hôtel, si mauvais, si mal famé, qu'il y a quelques espérances. Deux ifs poudreux dans deux vieilles caisses verdâtres ornent l'étroite entrée de cet hôtel; le commissionnaire adresse lui-même la parole à un pauvre domestique pâle, exténué, immobile, qui semble prêt à expirer. « Une chambre pour ces messieurs?... » Le domestique secoue la tête avec mélancolie; cela veut dire : Nous n'avons rien. Le malheureux n'a plus la force de parler, la fatigue le rend muet. L'aspect d'un provincial le fait tressaillir; il est seul dans ce méchant hôtel, qui est le pis-aller de tout le monde, où l'on ne vient jamais que malgré soi et disposé à gronder toujours; seul, il supporte la mauvaise humeur de tous, et chaque nouvel arrivant lui apparaît comme un bourreau-voyageur qui ne s'arrête un instant dans la capitale que pour le tourmenter. Il ne faudrait pas lui demander son opinion sur les mœurs des habitants de la province, il doit avoir des préventions. Les
deux jeunes gens se découragent visiblement. « Quoi! pas une chambre? pas même dans cette affreuse auberge?... » Laissons-les continuer leurs recherches, et ne mettons pas le comble à leur désespoir en leur disant qu'un voyageur connu, dont on cite le nom, a frappé à la porte de cinquante-deux hôtels sans pouvoir trouver à se loger. Une grande dame de la famille Bonaparte n'a pu avoir qu'un appartement fort médiocre au quatrième étage. Mademoiselle Taglioni est perchée aussi au quatrième; mais peu lui importe, un entrechat... et la voilà rentrée chez elle. Les hôtels sont pleins, les cafés sont pleins, les théâtres sont pleins, les fiacres sont pleins, ils sont même très-élégamment habités : hier, nous avons vu passer cinq chapeaux à plumes dans le même fiacre. 0 province! tu peux aussi t'écrier avec le héros béarnais : « Vous me reconnaîtrez en fiacre à mon panache blanc ! »
Dès le matin on dîne chez les restaurateurs; de midi à six heures du soir les fenêtres des cafés s'empourprent de voyageurs attablés, car tous ces dîneurs sont rouges comme du feu; les uns ont couru toute la matinée les promenades et les musées, ils étouffent; les autres ont passé deux nuits dans la diligence, ils brûlent; celui-là est à son troisième coup de soleil, il rayonne; celui-ci, à son troisième accès de colère, il flamboie... il a battu le pavé de Paris dans tous les sens pour une affaire manquée, pour un débiteur introuvable, pour un protecteur invisible : il a perdu sa journée, il est furieux. Et puis ils sont entassés par vingtaines dans des salons qu'échauffent avec une émulation fatale les vapeurs capricieuses des potages les plus variés ; et puis enfin tous sont en retard; les plaisirs du spectacle les appellent; ils se hâtent, ils mangent vite, mais cet appétit n'a rion de vorace, ils n'ont pas l'air affamés, ils ont
oO LE VICOMTE DE LAUNAY
l'air affairés; et tout cela fait qu'ils ont des figures e'earlates. A cinq heures devant l'Opéra il y a déjà fouie. Que joue-t-on? Cela est indifférent, la bonne, musique, la mauvaise, les chanteurs à voix, les chanteurs sans voix, les vieux ballets, les ballets nouveaux, attirent également les habitants de la province. Ne faut-il pas qu'ils aient vu le Grand-Opéra une fois au moins! Ils envahissent la salle, ils encombrent le foyer, dont ils ont chassé les Parisiens ; et ils se prennent entre eux pour des Parisiens, et ils se moquent les uns des autres, ou, ce qui est plus amusant, ils se copient les uns les autres. Une dame de Grenoble admire le manlelet d'une dame de Beauvais, qu'elle prend pour une lionne parisienne; elle étudie la forme gracieuse de ce mantelet. Un élégant de Cahors avise le gilet d'un merveilleux d'Abbeville, qu'il prend pour un dandy renommé; il étudie la coupe ingénieuse de ce gilet. Ces erreurs sont effrayantes! Nous engageons les habitants de la province à se défier d'eux-mêmes. Il serait par trop cruel pour eux de rapporter de la capitale des modes alsaciennes ou berrichonnes! Nous les supplions de renoncer à nous juger cette fois; après ce voyage, ils auront vu Paris, sans doute; mais qu'ils ne se fassent pas illusion, ils n'auront pas vu les Parisiens.
Oh! comme ils le regardent avec amour, ce Paris, objet constant de leurs rêves; comme ils ont déjà peur d'être obligés de le quitter; comme ils s'y attachent déjà, malgré tous leurs intérêts lointains ; comme ils le comprennent vite, comme ils le devinent; comme, à travers les mille séductions qui s'offrent à eux, ils pressentent avec intelligence les mille séductions qui leur échappent, car ils ne connaissent de la grande merveille que ses beautés les plus vulgaires; ils connaissent !?es plaisirs publics, ils ne connais-
sent pas ses fêtes mondaines ; ils connaissent sa puissante richesse, ils ne connaissent point son luxe élégant; ils connaissent le corps, ils ne connaissent point l'âme ; ils connaissent l'industrie, ils ne connaissent point la science; ils connaissent les œuvres, ils ne connaissent point le travail, et le travail est ce qu'il y a de plus grand, chez cette reine de la pensée; les œuvres ne sont que le passé, le travail est tout l'avenir. La frivole hypocrite fait semblant, le jour, de rire et de s'amuser, mais toute la nuit, elle veille avec des compas et des livres, avec. des alambics et des creusets; elle quitte son boudoir parfumé pour son laboratoire enfumé ; et jamais elle ne se repose : et les inventions et les découvertes qu'elle vous fait admirer aujourd'hui ne sont pour elle que les préludes des nouvelles inventions et des nouvelles découvertes qu elle vous offrira demain... A ses yeux, le moyen trouvé n'est que la promesse d'un autre secret cherché , et le secret découvert lui-même n'est que le pressentiment d'une autre vérité poursuivie... Et chaque jour on vient nous raconter quelque histoire fabuleuse très-réellement et tout simplement arrivée dans le jardin d'un mécanicien ou dans la modeste retraite d'un savant : il y a, par exemple, rue d'Enfer, un inventeur dont le nom sera bientôt célèbre, qui s'amuse à voir planer sur le gazon de son jardin un charmant oiseau qu'il a fabriqué lui-même; le mouvement des ailes, la direction du vol, tout est parfait; il ne manque à ce charmant oiseau que la vie et l'instinct; mais qu'est-ce que cela, s'il peut grandir assez pour porter bientôt sur ses ailes celui qui a la volonté et le génie!
On parlé maintenant d'un autre savant accusé d'une invention plus divertissante; il a appliqué aux animaux vivants le procédé de coloration emploie pour le bois des
arbres. Il injecte de la couleur demandée les veines d'un quadrupède quelconque, et il vous procure sans le moindre effort un cochon bleu de ciel, un veau lilas, un chien vertpomme, un ânon prune de monsieur, un mouton jaunesafran, un agneau rouge, etc., etc., etc. Voilà donc les rêves de Virgile réalisés.
Ipse sed in gratis aries jam suave rubenti Murice, jam croceo mutabit vellera luto; Sponte sud sandyx pascentes vestiet agnos.
Les savants ont toujours été les ennemis acharnés des poètes. Ils n'ont pas de cesse qu'ils n'aient changé leurs chimères les plus folles en raisonnables vulgarités. Certes Virgile croyait faire de la poésie en imaginant des béliers jaune-safran et des agneaux rouges. Eh bien, pas du tout, il faisait de la chimie ; que dirait-il si nous lui répondions par des vers semblables à ceux-ci? nous en aurions le droit :
Tityre est au vallon, son chien vert l'accompagne, Et ses pourceaux d'azur paissent sur la montagne.
Virgile n'avait pas prévu les pourceaux d'azur.
A propos d'expériences et de quadrupèdes, un chimiste fameux vient de faire l'essai de différents poisons sur différents caniches dévoués par leur laideur à être sacrifiés sur les autels de la science; l'un d'eux, plus heureux que les autres, tomba sur le jour des contre-poisons ; on l'empoisonna... bien... puis on le désempoisonna; le lendemain on voulut le réempoisonner, mais c'était un chien savant et il avait pénétré les secrets de la science ; il ne voulut rien accepter, ni acétate de morphine, ni belladone, ni acide prussique, il ne voulut goûter aucune de ces friandises. On lui ofirit des mets moins recherchés, du pain et de la
viande... Il refusa : c'était un chien philosophe, il avait pénétré les secrets du cœur humain. Son maître... (cela peut-il s'appeler un maître!) son propriétaire eut l'idée, pour le rassurer, de porter à ses lèvres le morceau de pain qu'il lui présentait et d'en manger quelques miettes. Alors le chien sauta sur lui, et mangea ses restes; on lui donna à boire de l'eau dans une tasse, — il refusa de boire... mais quand, pour remplir les carafes, on eut ouvert le robinet de la fontaine, il s'élança vers la fontaine, et se mit à lapper l'eau limpide qui tombait du robinet. Depuis ce temps, chaque jour il agit de même, ne mangeant qu'après son maître ce que son maître a goûté, ne buvant que l'eau qui sert de boisson à tout le monde; du reste, caressant, gai, joyeux, comme le serait un chien favori. On ne se douterait guère, en voyant sauter dans la cour ce caniche soupçonneux, qu'il a absolument les mêmes préoccupations que le roi Louis XI... et, il faut être juste, Louis XI supportait cette situation-là avec moins de grandeur; il avait l'esprit plus faible; il croyait qu'on voulait le tuer, et il était triste; il n'était pas maître de ses terreurs. Peut-être ses terreurs ne venaient-elles que de ses remords; peut-être la magnanimité de ce caniche vient-elle de son innocence! Un sort fatal n'est-il donc réellement redoutable qu'alors qu'on l'a mérité? Nous livrons ces réflexions au jugement des philosophes; nous vous dirons seulement que les précautions de ce pauvre chien sont désormais inutiles : on lui laissera la vie, pour prix de son intelligence. Les animaux sont plus heureux que les hommes : l'esprit les sauve quelquefois !
Pendant que les savants font des expériences, les élégants boivent, dansent, jouent et babillent; et c'est une existence incomparable et enivrante que cette existence parisienne,
où les travaux sérietii et les plaisirs frivoles se mêlent si naturellement. Dans ce moment, les bals du matin viennent en aide aux bals du soir. 11 est impossible de voir rien de plus joli qu'un bal du malin. Le bal de lundi dernier, qui avait été précédé de tant d'angoisses, a parfaitement réussi malgré l'orage de la veille; le temps était superbe, le coup d'oeil était charmant. On dansait sur un frais gazon à l'ombre de ces grands arbres qui deviennent si rares, restes précieux de l'ancienne magnificence aristocratique, vieux témoins des fêtes d'autrefois qui sont le plus bel ornement des fêtes d'aujourd'hui. Et toutes ces femmes si jolies, parées de robes de toutes couleurs, coiffées de légères capotes de crêpe, d'élégants chapeaux de paille, tournant, valsant, passant et repassant à travers ces touffes de fleurs, c'élait un effet magique, un ballet d'opéra sans coulisses, sans trappes, sans rouge et sans danses académiques. Le déjeuner était servi sous une tente, et le banquet lui-même formait le tableau le plus gracieux. Dans les sombres allées on rencontrait des ambassadeurs qui causaient politique, tout en admirant la noble démarche de la belle madame B...ing, la ravissante beauté de l'aimable princesse G... Un bosquet d'ambassadeurs, direz-vous, cela n'est pas trèschampêtre; non, mais comme c'est flatteur! il y avait derrière la tente un bois mystérieux tout peuplé de marmitons; voilà qui est encore moins champêtre, mais qui, pour les esprits positifs, est peut-être encore plus flatteur. Ce bosquet de marmitons était parfaitement caché : et il faut notre perspicacité pour l'avoir su découvrir. Le service se faisait si merveilleusement, qu'on ne voyait nul serviteur aller ni venir, cela tenait du prodige : nous avons voulu avoir le mot de l'énigme, et à force de recherches nous avons découvert dans une forêt obscure le nid de marmitons. On a
dîne là, sous les arbres, dans des corbeilles de fleurs; on a dansé depuis deux heures jusqu'à huit heures, ensuite on est allé avec ses danseurs au spectacle, et puis on est revenu souper chez soi à minuit avec toute sa société. Jamais journée n'avait été plus agréable, jamais fêle n'avait paru mieux ordonnée et plus naturellement splendide. Paris était là dans tout son luxe ci dans toute son élégance, et les provinciaux qui s'imaginent avoir vu Paris!... et qui n'ont pas assisté à un bal du matin chez une grande dame étrangère!... c'est là qu'il faut aller étudier Paris et les Parisiens.
LETTRE X
î" juin 1SH.
Suite. — Les habitants de la province devenus Parisiens. — Un monsieur qui aclièto des yeux d'oiseau. — La colonne Vendôme; nous y montâmes. — L'arc de triomphe; nous y montâmes. — Les tours de Notre-Dame; nous y montâmes.
Ils sont toujours là, mais on ne les reconnaît plus. Leurs manières, leurs tournures sont complètement changées; ils n'ont plus cet éîonnement naïf qui les dénonçait aux passants; ils n'ont plus ces parures ingénieuses qui trahissaient leur patrie dans la patrie; ils n'uiit plus ces prétentieuses cravates blanches aux petites pointes lancéolées, mises avec tant de peine, étudiées avec tant d'art, ni ces minces ciavates noires, nouées, sous-nouées, et puis encore trois fois sous-nouées, imitant les degrés d'une échelle de soie et descendant du cou jusqu'à la ceinture, ils n'ont plus ts en tapisserie, ils n'ont plus de gants verts, ils n'ont plus de cordons de montre en velours rouge; ils sont mis
comme nos jeunes dandys les plus élégants, c'est-à-dire avec une intelligente simplicité; ils marchent comme tout le monde, sans regarder en l'air; rien ne les arrèle, rien ne les surprend ; ils sont au courant de tout , ils ont cette belle indifférence de gens dont on a plus d'une fois trompé la curiosité, usurpé l'admiration; et sans leur accent qui n'a rien perdu de son originalité compromettante, sans leur langage qui conserve encore toute sa pruderie grammaticale, on les prendrait pour des badauds parisiens pur sang.
Et, franchement, ils ont une érudition si parfaite qu'ils en sont insupportables; ils nous humilient à chaque instant par leurs connaissances multipliées; ils sont pédants comme ces faux savants qu'une instruction tardive remplit d'un très-humble orgueil. Ce sont des Parisiens parvenus qui sont plus Parisiens que les Parisiens naturels, comme les grands seigneurs parvenus sont plus glorieux que les grands seigneurs de naissance. Ils n'ont pas de plus vif plaisir que de nous confondre; leur but est de nous prendre en défaut. Et, pour notre part, nous leur fournissons souvent l'occasion d'atteindre à ce but. La capitale nous est assez inconnue : on n'a jamais le temps d'aller voir aujourd'hui ce qu'on peut toujours aller voir demain; à peine avons-nous visité les principaux monuments de notre célèbre ville, et, nous l'avouons, nous sommes hors d'état de soutenir une conversation parisienne avec un touriste fraîchement impressionné.
Aussi, comme nous sommes pour eux une agréable proie ! Avec quelles délices les malins nous jettent cette épigramme: « Quoi ! vous faites le Courrier de Paris, et vous ne connaissez point Paris ! » Et ils recommena nt à nous tendre des pièges : l'un d'eux nous a fait cruellement souffrir l'autre jour; il est venu chez nous exprès pour nous faire rougir
devant nos amis de noire ignorance, en étalant tons les nouveaux trésors de sa science récente, le tout avec un accent très-prononcé crue nous vous laissons le soin de reconnaître. — Hier, dit-il. nous visitâmes la manufactura desGobelins; c'est très-intéressant. Nous cardons le silence; il insiste: — Ne trouvez-vous pas que c'est très-intéressant?
— Je ne l'ai jamais vue. — Quoi !... vous... vous ne vîtes jamais cette merveille : — J'ai toujours dû l'aller voir; ça me suffit. — Ah! c'est superbe; mais je préfère la manufacture de porcelaine de Sèvres: nous y allâmes l'autre jour, et nous en revînmes enchantés: j'avais déjà visité plusieurs manufactures de porcelaine, mais celle-là est la plus belle de toutes. —Et vraiment il le faut bien! — Hais vous la vîtes cent fois? — Moi. pas une. j'ai trop souvent dû l'aller - l'envie. — Comme vous êtes paresseux! Vous n'eussiez jamais pu faire ce que nous fimesjeudi... oui. c'est bien jeudi dernier: nous montâmes sur la colonne Vendôme, et le soir, vois quatre heures, nous remoutâmes sur l'arc de triomphe de L'Étoile! — Ah! mon Dieu ! je suis tout essoufflé, rien que de vous entendre raconter ces ascensions... le matin sur la colonne, et le sousur l'arc de triomphe! — Nous y montâmes le même jour.
— Mais vous grimpâtes horriblement ce jour-là! — Ah1 nous eûmes un beau spectacle! A l'arc de triomphe surtout, nous nous y plûmes tant que nous j restâmes une grande heure ; il n'en fut pas de même sur la colonne Vendôme: d'abord nous mimes trop longtemps pour y monter, l'escalier n'est pas agréable, nous dûmes laisser nos dames en bas: et puis, ai rivés en haut, mon cousin Tupiuières. qui est toujours indi?posé depuis qu'il est à Pans, fut piis de vertige, et nous dûmes redescendre tout à l'heure. — Oh! je vous • | un vrai supplice que de visiter Paris.
— Que dirioz-vous donc si je vous contais ce que nous fîmes vendredi, le lendemain !... — Vous êtes montés sur les tours Notre-Dame?... — Justement! — Ah! moi qui croyais plaisanter! — Nous n'y moulâmes pas tous; mon cousin Tupinières refusa. — 11 en avait assez, monsieur votre cousin? — Tupinières?... oui, c'est un garçon qui a la vue très-Lv et il dit que c'est inutile de mouler si haut pour ne rien voir. — Il est plein de hon sens. — D'ailleurs les monuments ne l'intéressent guère; il n'aime, lui, que les animaux : il passerait tout son temps au jardin des Plantes... A propos, vous qui connaissez tous les marchands renommés de Paris, ne pouvez-vous pas me dire où je pourrais me procurer ici des yeux d'oiseaux?...
Un immense éclat de rire accueillit cette demande. Le jeune provincial resta stupéfait. — Qu'y a-t-il donc de si comique dans celle demande? s'écria-t-il. — Ce n'est pas de faire cette question qui est plaisant, c'est de me l'adresser à moi. Je suis tout à fait incapahle de vous répondre, vrai; je ne sais pas du tout où l'on achète des yeux d'oiseaux; je ne sais même pas ce que vous en voulez faire. — Eh! c'est pour empailler, donc ! non pas moi, mais mon cousin Tupinières;' il empaille dans la perfection, je ne connais personne qui empaille comme lui. — Ni moi non plus... Et voilà les rires de recommencer. — Mais qu'avez-vous donc à rire comme cela? — Je ris de ce que vous dites : vous nous racontez que monsieur votre cousin aime beaucoup les animaux, et puis nous découvrons que c'est pour les empailler qu'il les aime. — 11 les aime hien aussi vivants; demandez aux gardiens du jardin des Plantes; ils le connaissent déjà, il m'y mena ce malin, et je vis là, ma foi, une belle bête! 11 l'appelle la panthère noire; vous la vîtes déjà, sans duule? — Non. — Eh mais! voi s ne voyez donc
rien? Permettez-moi de vous dire, monsieur du Courrier de Paris, que vous n'êtes pas du tout Parisien. — Je néglige les bêtes féroces. — Cette panthère est magnifique, elle fait peur, elle est grande comme un petit cheval, elle a des yeux jaunes qui brillent comme deux topazes dans sa face toute noire, c'est effrayant; et, tenez, tout le monde n'est pas dédaigneux comme vous; ce matin nous trouvâmes là le romancier célèbre Eugène Sue; il la regardait bel et bien. Je gage qu'il va la mettre en scène dans son prochain roman, et que...
Or, il faut vous dire que M. Sue était là écoutant depuis un quart d'heure, dans le plus malin silence, ces plaisants récits; notre premier mouvement fut de l'interroger sur cette visite, mais il nous vint à l'idée que l'aimable provincial nous en donnait à garder, et qu'il valait mieux le laisser s'embourber dans son mensonge; il continua donc :
— Nous aurons, dit-il, un chapitre intitulé : la Panthère noire.
— Étes-vous bien sûr que c'était M. Sue?
— Oui, bien.
— Vous l'avez assez vu pour le reconnaître si vous le rencontriez?
— Parfaitement.
Alors, adressant la parole à M. Sue, qui faisait semblant de regarder des gravures, nous avons hasardé ces simples mots :
— Est-ce que vous êtes allé, ce matin, au jardin des Plantes ?
L'imprudent narrateur se troubla ; nous triomphions. 11 avait tourné en ridicule notre paresse et notre ignorance; nous pouvions, à notre tour, le prendre en défaut.
— On vous aura trompé; on vous aura montré le pre-
mier Anglais venu en vous disant : Voilà l'auteur des Mystères...
— A dire vrai, interrompit-il en retrouvant son assurance, ce n'est pas moi qui ai vu M. Sue au jardin des Plantes, c'est mon cousin Tupinières; mais c'est la même chose : en disant moi, je brodais un peu, voilà tout.
M. Sue nous raconta qu'il était allé en effet la veille au jardin des Plantes, et il fit de la terrible panthère une description admirable que vous retrouverez quelque part et que nous ne voulons pas déflorer. Après avoir étudié les Jacques Ferrand et les Tortillard, M. Sue étudie les animaux féroces : quel progrès! comme ses peintures s'adoucissent! tout cela finira par du Florian.
— Eh bien, vous le voyez, reprit notre conteur de province, en disant que monsieur était venu là, je ne mentis pas, je brodai. — Mais vous brodâtes trop tôt; attendez que vous soyez de retour chez vous en province, là vous pourrez broder sans danger.
— Eh! non pas, j'aurai toujours avec moi Tupinières! Alors on annonça M. de Balzac, il venait nous faire ses
adieux. Il a été pendant un mois sérieusement malade, maintenant il est rétabli ; mais son médecin lui ordonne de voyager, c'est une manière ingénieuse de lui défendre de travailler. Des auteurs malades pour avoir trop travaillé!... On ne voyait pas ces phénomènes-là du temps de Louis XIV; mais aujourd'hui qui donc s'occupe des hommes de talent? Les critiques qui les envient, les journalistes qui les exploitent, et les vaudevillistes qui les pillent; on ne peut pourtant pas appeler ces gens-là de véritables amis des lettres. Le besoin d'un Louis XIV, ou d'un Auguste, ou voire même d'un simple Mécène, se fait généralement sentir. Nous oublions notre voyageur de province, revenons à lui. La vue
de M. de Balzac le transporta de joie; il était charmé de cette rencontre, et grâce à nos deux amis célèbres, nous commencions à lui paraître un peu moins ridicule et un peu plus Parisien. Ce fut bien autre chose, vraiment, quand on annonça M. Victor Hugo; cette joie devint du délire, il ouvrit de grands yeux, il contempla l'illustre poëte avec une curiosité frémissante dont la panthère noire, la manufacture des Gobelins, la manufacture de Sèvres, Tare de l'Étoile et la colonne Vendôme auraient pu être jaloux; les monuments qui vivent valent bien les monuments qui racontent ; les laboratoires de la pensée valent bien les usines de l'industrie. — Quelle heureuse rencontre ! nous dit tout bas le touriste émerveillé, pendant que nos amis causaient entre eux. Justement, hier, nous vîmes M. de Lamartine à la Chambre des députés, et nous nous demandâmes, Tupinières-z'et moi, comment nous pourrions parvenir jusqu'à M. Victor Hugo; nous formâmes ensemble le projet de nous faire présenter à lui, mais je craignais bien d'être obligé de partir sans pouvoir l'effectuer. Tupinières va être désolé. Ahl je comprends maintenant pourquoi vous ne sortez jamais. — Vous comprenez qu'on n'est pas encore tout à fait provincial, quand on a chez soi l'auteur des Scènes de la vie parisienne, l'auteur des Mystères de Paris, l'auteur de Notre-Dame de Paris... 11 y a plusieurs manières d'être Parisien. — Et je ciois que vous choisîtes la bonne. Il dit ce mot avec beaucoup de grâce; mais nous tenions à le confondre, et, pour l'étourdir complètement, nous avons mis aussitôt la conversation sur les sujets qui devaient le plus l'étonner; c'était un feu roulant de nouvelles de toutes sortes qui se croisaient, qui se pressaient, qui se contredisaient même un peu. C'étaient des histoires de magnétisme à le renverser. —Alexis, disait l'un, a été merveilleux l'au-
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tre soir; il a fait des prodiges; on lui a couvert les yeux d'un quadruple bandeau, et il a joué à l'écarté, désignant ses cartes et celles de son adversaire sans se tromper une seule fois, il a lu dans un livre, à travers ma main, toute une page que je lui cachais. — 11 a deviné, dit un autre, un mot imprimé que j'avais entouré de plusieurs feuilles de papier et caché dans une enveloppe. C'est le mot ruche. Je l'avais coupé sur la couverture de la Bûche populaire qu'on m'avait envoyée le matin, en me recommandant d'y lire une lettre fort remarquable de M. de Guiche. Alexis a dépeint aussi l'appartement de M. H... et a parfaitement bien lu l'adresse d'une lettre qui se trouvait sur sa cheminée, etc., etc. Notez bien que le provincial ne savait pas que l'on parlait magnétisme, et qu'Alexis était un somnambule célèbre. 11 a pu croire que c'était l'enfant d'une personne de notre connaissance; il a dû lui trouver des facultés bien extraordinaires.
Du magnétisme on passa au paganisme. Quelqu'un parla d'une étrange cérémonie qui se préparait : un sacrifice à Jupiter, tout bonnement. On cherche un local convenable, et on fait les études nécessaires; on suivra les rites archaïques tels qu'ils ont été restitues par Julien l'Apo>tat. — Et qui fera le sacrifice? — Douze jeunes gens qui se cotisent pour ça. — Ce sont donc des païens? — Non. — Alors ce sont des impies? — Pas davantage. — Et pourquoi adorentils Jupiter ? — Par pitié. Ils disent que ce doit êlre affreux pour un dieu qui a été le maître du monde pendant tant de siècles de se voir à jamais abandonné des mortels, et ils veulent du moins par quelques grains d'encens brûlés en son nom, par quelques bienveillantes victimes sacrifiées sur son autel, le consoler un peu dans sa disgrâce. — Si c'est ainsi, on ne saurait leur en vouloir; ils encensent les
faux dieux... mais par un sentiment d'humanité; c'est être encore chrétien que d'être païen de la sorte et d'adorer Jupiter par charité évangélique.
11 y a déjà eu en Grèce une tentative de ce genre, faite par un riche négociant, qui offrait aussi des hécatombes à Jupiter. Cette rénovation a été suivie avec beaucoup d'intérêt par le* Anglais, qui achetaient les victimes pour en faire des biftecks.
Ensuite on parla des vingt mariages que le printemps de celte année a décidés : le mariage du prince de B... avec mademoiselle Se..., du duc de Les... avec mademoiselle de Ség..., du duc d'Alb... avec mademoiselle Sch..., etc., etc. Le provincial cherchait en vain à retenir ces noms, dits très-vite et presque tous à la fois; il a dû confondre un peu ces mariés, donner à l'un la femme de l'autre, à celle-ci le mari de celle-là; nous le croyons capable, non pas de brouiller, mais d'embrouiller singulièrement ces jeunes ménages. On l'appela, à propos du premier de ces mariages, la superbe indignation des gros bonnets du faubourg Saint-Germain, et cette naïve exclamation échappée à leur colère : « Enfin, c'est la famille de finance qui fait le mariage d'argent. » Eh bien, où donc est le mal qu'un grand seigneur fasse une action généreuse"? Quand il vend son nom, vous trouvez cela tout simple, et vous criez au scandale quand il le donne? Nous comprenons à merveille qu'avec de certaines idées on meure de faim plutôt que de faire une mésalliance; mais puisque les mésalliances sont permises, convenez-en, celles que l'on fait par amour peuvent seules adroitement pallier celles qui se font par intérêt.
Ensuite, M. de Balzac nous conta un trait charmant de l'empereur de Russie, une plaisanterie excellente, pleine de gaieté et d'esprit, que nous n'osons pas vous répéter,
parce que nous ne lui en avons pas demandé la permission... à M. de Balzac! entendons-nous.
Puis M. Victor Hugo cita une anecdote historique bien intéressante que le roi lui a racontée dernièrement avec ce merveilleux talent de narrateur qu'il possède à un si haut degré; cette fois, c'est du roi que nous voulons parler, on pourrait confondre.
On demanda à M. Hugo s'il était vrai qu'un soir, cet hiver, le roi fût resté à causer avec lui si tard, que, croyant tout le monde parti et le roi couché, les gens du château avaient éteint toutes les lumières, et que le roi luimême avait été obligé de prendre une lampe pour éclairer M. Hugo dans l'escalier. Ces détails étaient exacts. Vous voyez, nous dit-on, qu'on apprécie les gens d'esprit. — On commence à faire cas des poètes quand ils commencent à faire de la politique.
A notre tour, nous avons parlé du comte de Syracuse, et du succès qu'il obtient à Paris; et pour faire briller notre érudition frivole, nous avons dénoncé l'excellente mystification dont une aimable femme, un peu vaniteuse, avait été la victime, et dont nous avions été le témoin. Vous savez que le monde des salons se divise en deux catégories, ceux qui adorent les princes du sang, et ceux qui les abhorrent; ceux qui les poursuivent, et ceux qui les fuient. Nous trouvons ces deux extrêmes également puérils; nous n'avons de préjugés ni dans un sens ni dans l'autre, et quand un prince est spirituel, nous ne savons plus s'il est prince.
Mais la femme dont il s'agit ne pense pas comme nous; elle aime les princes pour eux-mêmes, c'est-à-dire pour leur rang seul; et l'autre jour, au bal, elle s'en allait demandant à tous les échos le comte de Syracuse; un de ses amis lui dit en riant : « Lé voici ! » Et il désigna M. de B...,
croyant que cette plaisanterie n'aurait pas de suite. Par malheur, on le prit au mot, on se rapprocha de M. de B..., on trouva moyen d'engager la conversation avec lui, et on le traita d'altesse royale avec un respect merveilleux. M. de B... ne comprenait rien à sa subite fortune : l'éclat du rang suprême commençait à l'éblouir; il s'inquiéla de sa position sociale; il prit çà et là des informations sur lui-même,, et il parvint à découvrir qu'il devait sa soudaine élévation à la gaieté généreuse d'un ami. Ce n'est pas tout : la plaisanterie en était là, et nous étions en train d'en rire, lorsque M. de B... vint à passer; M. de N... le prit par le bras, et dit tout haut : « Son Altesse Boyale monseigneur le comte de Syracuse ! » Mais il fut bien étonné en voyant tout à coup près de lui... qui?... le véritable comle de Syracuse. Alors un dialogue charmant s'engagea entre le vrai prince et le faux prince; le vrai demandant au faux s'il n'était pas ennuyé de son rôle, s'il voulait le lui rendre, offrant de le lui laisser encore quelque temps. Et tout cela dit avec une bonne grâce parfaite, beaucoup d'esprit et de goût.
On parla encore de cent autres choses qui ne peuvent se dire dans un feuilleton, car nous n'osons pas répéter les mots piquants de nos célèbres causeurs; en fait de malices, nous n'osons compromettre que nous, et pourtant leur brillant esprit s'échappait en vives étincelles, dont l'heureux provincial était aveuglé... Et pendant une heure ainsi, avec une vanité impitoyable, nous avons fait valoir nos ami! h illustres, nos renseignements universels et nos relations élégantes, et nous nous sentions parfaitement ridicule; bref, nous étions mille Ibis plus provincial que le provincial dont ii' -us cherchions à nous venger. Nous voudrions bien savoir ce qu'il a dit de nous et de nos amis à son cousin Tupinières.
— Eh! eh! nous dira-t-on, vous vous moquez beaucoup
des provinciaux. — Oui... depuis quinze jours; mais ftous nous moquons des Parisiens toute l'année, c'est notre excuse.
LETTRE XI
8 juin 1844.
Les galeries du palais de l'Industrie. — Cauchemar. — Les mannequins roses. — Une perruque qui bâille. — Le Turc pendule. — Les portiers en angélique.
C'est un plaisir qui ressemble à un cauchemar à s'y méprendre. Aux sons d'une musique infernale, produite par la lulte obstinée d'instruments sonores que la concurrence a faits ennemis, et que le perfectionnement fait rivaux; qui se combattent et s'imitent, ou plutôt, qui se combattent en «'imitant; car, maintenant, un instrument qui n'a pas le son d'un autre est un instrument incomplet; aux accords discordants de cent pianos qui se détestent, qui s'attaquent et se répondent par les polkas les plusamères; aux rauques gémissements de l'orgue, aux cliquetis métalliques des pendules taquines qui sonnent l'heure avec des valses interminables qui durent deux heures; au bruit d'un affreux concert sans programme, confusion de tous les sons obtenus, Babel de tous les airs ènnuyeûsemeht célèbres, charivari industriel qui ferait aimer les charivaris politiques... vous pénétrez dans un séjour étrange, à la fois plein de grandeur et de puéiiiité, où chaque objet semble n'avoir d'autre but que d'inquiéter votre esprit et d'effrayer vos regards. Ici, un cheval écorché vous présenté son corps sanglant; plusieurs cadavres sont à côté de lui, des cadavres humains, naïvement ouverts, étalant leurs hideux secrets; puis, des
cadavres d'insectes, un hanneton colossal, un colimaçon écorché... puis, rognant sur toutes ces horreurs, deux charmantes petites dames, en chapeaux à plumes, expliquant ces inventions terribles avec beaucoup de grâce et de gentillesse.
Vous fuyez épouvanté... et vous tombez devant de grands mannequins, d'un rose trop vif, qui vous regardent d'un air sévère, peu en harmonie avec leurs attitudes infiniment trop gracieuses. Une femme en grand deuil préside aux ébats de ces mannequins mal élevés.
L'aspect de ces fantômes vous trouble, vous marchez vite pour vous réveiller, vous vous dites : Je sais bien que ce sont les visions de la fièvre, vous analysez votre mal, mais vous n'en souffrez pas moins ; pour vous remettre, vous regardez quelques jolies étoffes, de magnifiques velours, de riches satins, des broderies de fées, représentant sur un mouchoir le Rhin, ses forteresses, ses rochers, ses bateaux à vapeur, ses éludiants et ses sorcières, tout le moyen âge et l'âge nouveau; les belles mousselines de Tarare, les superbes tapis de M. Sallandrouze, tableaux de coloriste sur lesquels on se ferait scrupule de marcher, ces charmantes étoffes d'or algériennes dont la fabrique est à Nimes, ces soyeuses cravates anglaises dont la fabrique est à Lyon.
Vous errez çà et là et vous retrouvez un peu de calme; mais tout à coup une vision plus singulière que les autres vient vous persuader encore que la lièvre vous tourmente. Ur.e mâchoire mouvai.te est en face de vous; elle s'ouvre et .lie re ferme avec une lenteur et une régularité de mouven ent enrayantes; cette mâchoire est seule, elle n'apparti, nt à aucune face humaine, et pourtant eilea une volonté particulière q'i la fait agir. Lavoi!à qui s'ouvre!... la voilà qui se ferme!... la voilà qui mâche... qui mâche à vide...
c'est effrayant. Oh! la fièvre! la fièvre! comme elle vous envoie de folles idées, comme elle vous présente d'épouvantables images !
Et toujours plus tremblant vous allez vous réfugier auprès d'un monsieur en cire qui fait valoir des perruques! certes, si quelque chose doit rassurer des regards inquiets, c'est la vue d'une demi-douzaine de perruques; une tête exaltée se croit à l'abri des rêves fantastiques sous une perruque. Une perruque est un chaperon qui doit préserver des dangers d'une imagination trop ardente. Vaine erreur! A peine avez-vous examiné une de ces fallacieuses coiffures, que vous la voyez, par un mouvement presque insensible, se lever, se lever doucement, rester un moment béante comme la mâchoire ci-dessus désignée (une perruque béante... quel phénomène!), puis se dresser toute droite et demeurer quelque temps immobile, loin, bien loin du front luisant dont elle faisait l'orgueil! Dans quelle intention ce manège?... Vous avez peine à le comprendre. Qu'une mâchoire s'ouvre et se ferme par un moyen ingénieux, bien; cela s'explique : le destin d'une mâchoire est d'agir; mais le destin d'une perruque est différent; l'activité lui est défendue. Quel avantage peut-on trouver à cet adroit mécanisme? Est-ce pour donner de l'air à la tête? Est-ce une nouvelle manière de saluer qu'on veut mettre à la mode? Est-ce une manière de voter? Autrefois on opinait du bonnet; veut-on aujourd'hui voter à perruque levée? Qu'est-ce donc? C'est tout simplement une manière de vous montrer la perfection du travail, la beauté du tissu; là est le merveilleux de l'invention; le mécanisme ne compte pas, demandez plutôt au monsieur en cire que pare cette bizarre perruque; il n'éprouve aucune inquiétude; sous cette coiffure mouvante, il reste calme, indifférent, impassible; elle
fait semblant de le quitter, mais il la connaît, il sait bien qu'elle va revenir, et il continue à vous sourire niaisement sans s'alarmer un seul instant des caprices bornés de l'infidèle.
A propos de perruqueSj hasardons une pensée qui nous tourmente depuis longtemps. Est-il rien au monde de plus pauvrement laid, de plus follement triste que cette odieuse hypocrisie que nous appellerons la perruque constitutionnelle? La perruque Louis XIV avait un aspect grandiose; cette coiffure était une parure; avec ces cascades de longs cheveux tombant de chaque côté de la face, on ressemblait à un lion, et c'est toujours flatteur de ressembler à un lion. La perruque Louis XV était originale et coquette, elle convenait également aux jeunes gens et aux vieillards, et puis elle était parfumée... ce qui est une corruption sans doute, nous nous hâtons d'en convenir, mais une bien agréable corruption.
Maintenant examinez la perruque constitutionnelle... dites, est-il rien de plus piteux, de plus terne, de plus misérable? Pourquoi cette pauvreté, celte laideur? Pour imiter la nature. Eh! quand la nature est ainsi, elle demande à n'être pas imitée ! Et celte affreuse coiffure se paye un prix exorbitant, se commande avec le plus giand soin; on fait venir un artiste habile; car il faut encore beaucoup de talent pour confectionner ce bonnet chevelu, et l'on combine avec cet artiste les effets les plus pauvres et les plus désolés; on calcule tous ses désastres : — Ceci est trop jeune pour moi, r.e mettez pas tant de cheveux noirs. — Ah! monsieur, dans la perruque du comte*** j'en ai mis bien davantage. — Le comte *** est un vieux fou, je n'ai pas envie de lui ressembler. Et l'on commande une perruque encore plus ravagée; on exige des cheveux jaunes, la neige
des ans étant assez difficile à conserver dans les cheveux travaillés; on y mêle quelques cheveux gais, quelques brins fauves, et quand cette combinaison odieuse a acquis une laideur probable, on l'applique solidement sur sa tète, et l'on s'en va content; on est affreux, mais on se croit sincère; dans les pays constitutionnels, on prend le mensonge laid pour la vérité. Pourquoi les hommes graves n'adopteraient-ils pas, comme au temps de Louis X11I, une coiffure noble et simple qu'ils garderaient toujours? Ah! c'est qu'ils ne pourraient plus mettre dessus leur magnifique chapeau tromblon! Il faudrait supprimer cet ornement si riche, si gracieux et si commode! Ce serait dommage; n'y pensons plus.
Après avoir contemplé la perruque béante, vous traversez d'un pas rêveur la galerie des machines; là, voiis marchez de surprise en surprise. Une petite machine est mise en mouvement, elle ne l'ait pas grand bruit, elle s'agite peu, elle est douce et bonne; que fait-elle? Elle rabote le fer comme on rabote le bois, ou comme un couteau rabote le savon, sans effort, sans tapage, avec une violence sournoise dont vous restez épouvanté!
Pendant que vous êtes absorbé dans la contemplation de cette machine, un objet étrange appelle votre attention : un monsieur fort bien mis , d'une tournure parfaitement distinguée, que l'on reconnaît tout de suite pour un homme de bonne compagnie, est vis-à-tis de vous, occupé à danser très-sérieusement sur des fourneaux; plusieurs personnes le contemplent avec un vif intérêt. Que fait-il donc ce monsieur? et pourquoi, avec cet aspect grave el digne, se comporte-t-il comme un acrobate? — Il démontre la solidité des plaques de ses nouveaux fourneaux vraiment fort ingénieux, et il vous prouve que rien ne peut rompre leurs
ressorts, puisque son poids tout entier ne peut même les faire fléchir. N'importe , ces exercices ne sont pas naturels , et vous croyez toujours rêver; quand on a le délire, on voit souvent aussi danser devant soi des gens tristes qui vous font toutes sortes de grimaces; vous persistez à dire que ces merveilles de l'industrie ressemblent beaucoup aux hallucinations de la fièvre.
Vous désirez savoir l'heure, vous regardez une pendule. Un petit Turc, vêtu d'une veste rouge et coiffé d'un turban banc, vous regarde d'un air moqueur; il fait trois fois la culbute , cela veut dire qu'il est trois heures , et il faut encore que vous trouviez cela tout simple !
A quelques pas de là , un petit homme armé d'un balai semble vous attendre au passage; il baisse la tête d'un air sombre et se cache sous un chapeau monumental , de forme haute et à larges bords. Ce petit homme a la figure verte, son chapeau est vert, son habit est vert, son balai est vert; il a près de lui une vilaine petite compagne qui est verte aussi, qui a des cheveux verts tout ébouriffés. L'horrible ménage! Qui sont ces gens-là? C'esl monsieur et madame Pipelet... en angélique. Eh bien ! nous sommes jaloux, on nous a fait en sucre de pomme, on nous a fait en chocolat, on ne nous a jamais fait en angélique! Célébrité I tu n'es qu'un vain nom 1
Ainsi, pendant plusieurs heures, vous parcourez ces vastes galeries, toujours Ctonné, toujours consterné; et, pendant ces longues promenades, un ennemi acharné, impassible, mais implacable, vous poursuit en silence. 11 est armé d'un entonnoir rempli d'eau , et sans vous regarder, sans paraître vous haïr, il s'a! tache à vos pas, il s'attache à vos pieds surtout, et il les arrose d'une onde perfide en formant des cercles bizarres; parfois il s'anime, et ses circouvolu-
tions venant à s'élever , il arrose les pans de votre habit, monsieur , et les falbalas de votre robe , madame ; parfois il s'arrête aussi , et sur ce sol inégal , des lacs imprévus se forment et répandent autour de vous une agréable fraîcheur. La délicieuse harmonie qui vous accueillit à votre arrivée ne vous a pas abandonné un seul instant; elle vous reconduit avec les mêmes concerts : le piano imitant la harpe, la harpe imitant la guitare, la guitare imitant le tambourin, la tlùte imitant le hautbois, le hautbois imitant la flûte, et tous imitant la musette!... Telles sont à peu près les impressions que nous avons éprouvées lundi dernier au palais de l'Industrie. De plus , ce jour-là il y avait foule : c'était un jour réservé. Défiez-vous des billets de faveur dans ce siècle d'égalité! Chacun en veut, chacun y a droit. Eu effet, qu'est-ce que l'égalité? C'est la faveur universelle. Trente-quatre millions d'êtres privilégiés , ce n'est pas t/op , mais c'est beaucoup. Dorénavant nous irons là les jouis où tout le monde peut y entrer; ces jours-là il n'y a personne ; alors nous admirerons à notre aise ces merveilles nationales dont nous rions un peu aujourd'hui, mais dont nous sentons déjà que nous serons très-fier demain.
Celte semaine , on ne nous accusera point de paresse , depuis huit jours nous courons la ville comme un nouvel arrivé de Senlis ou de Philadelphie. Samedi nous étions au bal; c'était le soir, on dansait à l'ambassade d'Autriche.
Dimanche nous avons dû aller aux courses de Versailles. Quand les fêtes ont lieu un peu loin, nous nous bornons au projet d'y assister : c'est déjà assez fatigant.
Lundi matin, visite au palais de l'Industrie.
Et mardi nous étions de noce ; nous assistions au pompeux mariage de mademoiselle de Ségur avec M. le duc de Lesparre. Oh ! la superbe noce ! que tout ce personnel était
bien choisi ! La mariée était belle, le marié était beau; sa mère était belle , son père était beau; ses sœurs étaient belles, son frère était beau; ses cousines étaient belles, ses oncles étaient beaux! Il est impossible d'avoir des parents plus avantageux. De beaux oncles! voilà qui est rare! Ordinairement les noces pèchent par les oncles; mais à ce mariage-là il y a eu des effets d'oncles merveilleux. Il y a eu aussi un effet de soleil magnifique. Cette splendide église de la Madeleine était éblouissante; le soleil l'inondait de ses rayons d'or qui faisaient pâlir les orgueilleuses dorures des lambris. La nef était remplie des amis des mariés; assemblée brillante où toute l'Europe célèbre était représentée. Et qu'ils étaient heureux ces jeunes époux ! La jeune Lille n'a pas vingt ans, et voilà déjà six ans qu'on l'aime. On a beau dire , rien n'est plus doux qu'un mariage d'inclination; ces unions-là sont les seules qui restent sympathiques. — On ne s'aime pas toujours, s'écrient les sages. — Non ; mais on se plaît toujours. Et si l'accord des passions est quelquefois passager, l'harmonie des goûts et des idées est éternelle.
Enfin ce soir nous nous rendons à une solennité littéraire que nous vous raconterons samedi.
LETTRE XII
15 juin 1844.
Exposition de fleurs et de fruits. — Orangerie du palais du Luxembourg. — Nouvelle espèce de provinciaux. — Leurs dédains pour les merveilles parisiennes. — Une soirée littéraire.
Ah ! ceci n'est pas un cauchemar, c'est un beau rêve réalisé, c'est un échantillon de l'Éden, un aperçu des célestes
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parterres!... 0 niaiserie impardonnable! est-ce qu'il y a des parterres dans le ciel? Disons plutôt : ce sont les serres du paradis... 0 démence non moins impardonnable! est-ce qu'il peut y avoir une culture factice dans les jardins de Dieu? Décidément, on ne peut peindre le monde idéal avec des mots humains. Contentons-nous de déclarer qu'en ce moment l'orangerie du Luxembourg est un séjour de délices où toutes les fleurs viennent lutter d'éclat , où tous les parfums viennent se disputer l'honneur de vous enivrer; et qu'il est mille fois agréable d'être juge dans un concours de fruits , dans un combat de parfums , dans un carrousel de fleurs. C'est déjà bien assez prétentieux comme ça.
D'abord l'ananas triomphe; c'est un parfum impérieux et sonore qui impose silence à tous les autres. Eh bien , voilà encore que nous disons une sottise, un parfum sonore qui impose silence, c'est absurde; autant vaudrait dire un parfum éclatant qui éteint tous les autres... Mais il n'y a donc pas de mots pour définir les parfums? Soit; on se passera des mots. L'orgueilleux ananas triomphe; il <e fait reconnaître le premier ; mais bientôt une senteur divine , d'une douceur toute-puissante , vient pénétrer vos sens, éveiller vos souvenirs; elle s'empare de vos esprits en formant autour de vous une atmosphère embaumée dans laquelle elle vous retient prisonnier ; vous lui appartenez pendant quelques moments; elle vous absorbe , elle empêche tous les parfums rivaux de s'élancer jusqu'à vous; elle vous parle de l'Italie, de Soi rente, de Naples, de Malte; elle vous rappelle la brûlante Ibérie , et tous les rivages bienaimés où règne l'oranger aux fruits d'or. L'oranger, arbre béni entre tous les arbres, cm i le la perfection;
arbre de la science, mais de la science du bien, il reçut en
partage tous les dons: bois précieux, feuillage salutaire , fleur de neige enivrante et pudique, fruit d'or exquis et bienfaisant; verdure constante , floraison précoce , durée éternelle. Est-il un arbre plus parfait ? Quel beau destin que celui d'un oranger! si nous croyions à la métempsycose, nous ferions toutes sortes de démarches pour être métamorphosé en oranger ; nous avons une espèce de culte mêlé d'un peu d'envie pour cet^rbre privilégié; nous le révérons comme un arbre de bénédiction, et nous nous déûons malgré nous des pays où cette tige noble, droite et fière ne veut pas croître, où celte fleur chasle et bienveillante refuse de s'épanouir, où ce fruit superbe et généreux ne peut mûrir jamais. Ces pays-là ont commis quelque faute mystérieusement expiée. Dieu ne les a pas privés d'orangers sans motif.
Et le jaloux parfum vous enivre, et pendant longtemps vous ne comprenez que lui. Tout à coup une odeur sauvage vous ranime , un parfum joyeux et franc vous transporte en idée sur la lisière des bois. Et vous voilà revenu aux beaux jours de votre enfance, alors que vous alliez avec votre nourrice et vos petites sœurs cueillir des fraises pour le déjeuner de votre mère. Les bonnes fraises! comme vous les cherchiez avec ardeur! Vous en trouviez six, vous en mangiez cinq, et vous en mettiez une dans le panier. Alors on vous disait : Celle-ci n'est pas mûre; vous la repreniez bien vite et vous la mangiez encore, et l'on s'écriait : Ne mange pas celle-là ; et l'on vous en donnait une belle pour vous dédommager : c'était tout profit. N'est-ce pas que la fraise esl l'emblème de la rieuse enfance? C'est un fruit vermeil qui semble destiné à sa bouche vermeille; il croît si près de terre que le plus petit enfant est forcé de se courber pour le prendre, et il est si délicat qu'une petite
76 LE VICOiMTE DE LAUNAY
main sans force semble avoir seule le droit de le cueillir. Vous passez rapidement devant ce groupe de fraisiers, et vous éprouvez le supplice de Tantale dans toute son horreur. 11 faut avoir atteint un degré de civilisation extrême pour obtenir de soi une admiration simplement contemplative à l'aspect de ces fraises si belles, et qui semblent vous engager à juger par vous-même de leur amélioration. Passez vite et ne vous arrêtez que devant ce magnifique jasmin des Açores. Quel parfum! 11 vous transporte, hélas! dans un monde que vous ignorez, que vous ne connaissez que par les récits des voyageurs. Ce parfum enivrant ne vous rappelle que des lectures; ce r/est pas assez; un parfum n'est rien s'il ne se complète par un souvenir.
Maintenant, pénétrez dans l'empire des roses; il y en a là de toutes les familles, de toutes les couleurs, de toutes les formes. — Voici une belle fleur de magnolia. — Ce n'est pas une fleur de magnolia, c'est une rose; elle est monstrueusement belle. — Voici une charmante renoncule. — Ce n'est pas une renoncule, c'est une rose. On compte, à cette seule exposition, trois cent quatre-vingt-sept espèces de roses; il y aurait de quoi dégoûter des roses à jamais! Eh bien, pas du tout; plus on en voit, plus on veut en voir encore; et cependant, si on vous présentait trois cent quatre-vingt-sept espèces d'oeillets d'Inde, par exemple, vous vous lâcheriez, vous diriez que c'est une mauvaise plaisanterie. Pourquoi cette injustice? pourquoi la nature a-t-elle des fleurs favorites et des fleurs maudites? Est ce que, par hasard, l'égalité n'est pas dans la nature? Nous commençons à le craindre.
Que celte collection de géraniums est superbe I Quelle variété dans ces couleurs! quelle harmonie dans cette variété !
LETTRES PARISIENNES il
Que cette pyramide d'iris est élc'gante! comme ces frais calices d'or et d'hyacinthe s'élèvent fièrement en laissant tomber aulour d'eux, comme un large manteau de verdure, leur beau feuillage éploré!
Que ces montagnes de palmiers sont imposantes! comme elles protègent avec orgueil ces bataillons d'ananas ranges à leurs pieds, semblables à des bataillons de grenadiers sous les armes!
— Regardez dans ces corbeilles ces grosses poires. — Des poires... encore?
— Voyez près d'elles ce superbe raisin! — Du raisin... déjà?
— Quelle est celte plante? — Thé indigène.
— Connaissez-vous ce thé-là? — 11 me semble en avoir déjà pris malgré moi.
— Chez madame ***? — Silence.
— Quel est ce pot de confitures verdàtres? — Lisez : Confitures d'oseille; c'est une nouvelle invention. — Oh! que cela doit être mauvais, des confitures d'oseille; je n'en goûterai jamais, j'en fais le serment solennel, et l'on doit tenir de pareils serments.
— Ah! ceci est une fougère? — Oui, mais on l'appelle aujourd'hui adiantum tenerum. — Ce nom-là va déranger l'air célèbre; comment pourra-t-on chanter maintenant : Que ne suis- je?...
Mais j'aperçois un œillet de poète : vous m'accorderez au moins que celte Qeur est un œillet de poète. — 11 n'y a plus d'oeillets de poète; on appelle ces fleurs-là maintenant deantus barbalus. Les poètes n'ont plus de fleurs. — Tant mieux, ils en avaient choisi une fort laide, qui ne faisait guère honneur à leur goût; peut-être seront-ils plus heureux dans leur choix nouveau.
— Les beaux papillons! — Eh! ce sont des pensées, les grandes pensées de Ragonnot.
— Oh! le vilain animal! — Où voyez-vous un animal? — Là, un gros hérisson! — C'est une plante grasse; regardez, voire hérisson commence à fleurir. — Mais il est tard... nous sommes devant la porte, respirez encore cet air embaumé, parfum inconnu, mélange de tous les parfums, harmonie odorante, formée de tous les soupirs divins ; et venez voir dans une des salles du Luxembourg les prodiges que les arts peuvent accomplir quand la charité les inspire. Là sont exposés les ouvrages offerts pour la loterie qui doit être tirée au profit de l'œuvre du Mont- Carmel. 11 s'agit de relever cet hospice célèbre dans notre histoire guerrière. Le pieux édifice est déjà reconstruit à moitié, déjà il a pu donner asile à de glorieux pèlerins; mais de nombreux travaux restent encore à exécuter, et la France seule peut venir en aide aux pauvres religieux dans leur courageuse entreprise. Ce n'est pas en vain que les peuples malheureux s'adressent à elle; car, ainsi que ledit M. Adolphe Dumas, dans une notice fort bien faite sur !a réédification de l'hospice du Mont-Carmel : « Toutes les fois » que quelqu'un souffre dans le monde, il se tourne du » côté de la France. Rome avait des empires dans sa clien- » tèle, nous, nous avons les instincts des peuples. Ils disent )> tous : Si la France le savait ! comme on disait autrefois » du roi; » et ils ont raison de se tourner vers nous, ces peuples en détresse. On aura beau nous rendre industriels, matériels et constitutionnels, il y aura toujours parmi nous de grands artistes et de grands poètes, qui sauront conserver dans leur langage sacré aux nobles dévouements leurs véritables noms ; qui se transmettront d'âge en âge, comme des traditions saintes, le respect pour les croyances enthou-
siastesque les philosophes appellent déjà préjugés; la sympathie pour les héroïques sacrifices que les égoïstes ont toujours appelée démence.
11 est arrivé depuis quelques jours une nouvelle espèce de provinciaux: ceux-là sont d'une audace prodigieuse, ils ont un aplomb effrayant; ils n'ont rien vu, et ils connaissent tout. Les récits de leurs devanciers leur ont tout appris. Ils viennent à Paris pour la première fois, ils sont déjà blasés sur les beautés de Paris; à force d'avoir écouté les louanges enthousiastes et même exagérées que leurs amis et leurs parents prodiguent à la capitale, ils l'ont prise en grippe et viennent la visiter en nourrissant contre elle toutes sortes de préventions ridicules nées probablement de quelques exaltations ridicules. Ils nous traitent fort cavalièrement; leur langage est une ironie continuelle; c'est aussi un argot inintelligible. — Ah! dit l'un, voici le boulevard de mon oncle, c'est-à-dire le boulevard où mon oncle venait se promener tous les soirs quand il était à Paris le mois dernier. — J'irai ce soir, dit un autre, voir danser la nymphe du receveur... c'est-à-dire mademoiselle Grisi, que le receveur particulier de leur ville a beaucoup admirée pendant son séjour à Paris, et dont il parle sans cesse depuis son retour. — Moi, j'irai voir ce soir les délices de Bouginot, c'est-à-dire Hyacinthe, du théâtre des Variétés. Bougi'.îot est l'admirateur passionné d'Hyacinthe, il l'imite avec un rare bonheur. — Tiens, voici les amours de Tupinières, un singe empaillé qu'on voit chez un naturaliste du boulevard Poissonnière. Cette façon de connaître Paris par tradition leur donne beaucoup d'avantage; iis parlent tout haut, ils affectent une assurance exagérée; leur but est de narguer les gens qui ne sont pas là : un tel nous a dit qu'en arrivant à Paris il était tout troublé, tout
étourdi; moi, je lui dirai que je n'ai éprouvé aucun trouble, aucun éblouissement... 11 ne faut pas, nous autres Parisiens, nous choquer de leurs étranges manières; cette arrogance n'est pas contre nous; ils agissent à Paris contre des gens qui sont loin de Paris ; ils luttent contre d'anciens récits et leur préparent pour réponse des récits victorieusement contradictoires ; ne nous fâchons donc pas de cette attitude malveillante, elle ne nous regarde pas. Dès sept heures du matin ils battent les pavés en habit noir et en gants blancs; à deux heures ils mangent des cerises, sans se gêner, au coin des rues, en lorgnant les Parisiens, qui semblent s'étonner de ces repas frugalement improvisés; ils taquinent la fruitière, non par légèreté de mœurs, mais par indépendance d'idées, et pour montrer aux Parisiens qu'ils ne sont point intimidés par l'aspect de leur ville si merveilleuse ; ils font et disent volontairement toutes sortes d'inconvenances; ils appellent cela conserver leur présence d'esprit. Soit, nous aimions mieux les autres.
Oh! qu'il est plaisant, cet affreux désastre arrivé dimanche au palais des Champs-Elysées, le toit enlevé, les salles inondées!... 0 vanité des vanités! 0 naïveté des industries! L'homme, inventeur ingénieux, a tout inventé, hors un abri pour ses inventions ingénieuses. 11 expose en même temps ses chefs-d'œuvre aux regards curieux et aux quatre vents, et il se dit le roi des animaux. Les animaux, ses sujets, savent du moins se choisir un asile ; le lion se couche dans un antre où il ne pleut pas; l'ours se trouve une tanière imperméable, le renard se creuse un terrier confortable; il y a enfin des animaux célèbres qui se construisent à eux-mêmes une solide demeure. Ah!... les chapeaux de castor qui sont à l'Exposition ont dû bien rire.
Et la soirée littéraire que nous allions oublier! Voici
comment elle a eu lieu : on a réuni dans un salon une vingtaine de gens d'esprit, on les a fait jouer jusqu'à cinq heures du matin au lansquenet ; on appelle cela une soirée littéraire !
LETTRE XIII
22 juin 1844.
L«s salons de Paris : salons diplomatiques, salons politiques, salons poétiques, fantastiques. — Les clubs, leurs avantages. — Ils absorbent les ennuyeux. — Vivent les clubs! — Esprit de conversation. — Système de madame Campan. — ha duchesse de Saint- Leu son élève.
Enfin, Paris a cessé d'être brillant; c'est heureux! Quelques départs, un deuil généralement porté, lui ont rendu cette douce mélancolie qui lui sied si bien à nos yeux. Quand il fait le superbe, nous l'admirons; mais nous ne l'aimons pas. Ses plaisirs bruyants sont peu dans nos goûts; les belles fêtes, pour nous, sont des devoirs plutôt que des récréations. Ce qui nous plaît, ce sont les réunions intimes; les grands salons ouverts pour tout le monde nous séduisent moins que les petits salons entr'ouverts pour quelques amis. Nous préférons à tout l'éclat des lustres la modeste lueur des lampes; il est bien difficile d'être tout à fait sans prétention dans un salon pompeux, éblouissant de lumières, et cela nous ennuie d'avoir des prétentions; les jours que nous aimons sont ceux où l'on est rassemblé sans projet et où l'on cause sans façon. Si vous saviez comme nos hommes supérieurs sont aimables lorsqu'ils daignent causer ainsi, vous ne proclameriez plus que l'art de la conversation est mort en France. Pour les gens de talent, être en négligé, c'est être en grande parure, le sans-façoii de l'esprit res-
semble à ce que serait le laisser-aller de l'avare qui oublierait de cacher ses trésors; et jamais à aucune époque la société française n'a possédé une collection plus complète et plus agréablement variée de conteurs intéressants et de causeurs spirituels. — Il n'y a plus de salons, dit-on : et alors on cite ce qu'était autrefois le salon de madame de Staël, ce qu'ont été depuis ceux de madame la duchesse de Duras, de madame de Montialm, de madame la duchesse de Broglie, et l'on ajoute avec des airs d'élégie : — Aujourd'hui il n'y en a plus un seul!
— Voulez-vous savoir pourquoi il n'y en a plus un seul? C'est qu'il y en a vingt; l'influence s'est éparpillée, mais elle n'en est pas moins réelle, et c'est parce que l'on cause un peu partout que vous prétendez que l'on ne cause plus nulle part.
— Vous osez dire qu'il y a vingt salons influents à Paris où l'on sache causer? Nommez-les; je vous en défie.
— Les voilà; je cite au hasard : le salon de madame Récamier, celui de madame de Lamartine, de madame Victor Hugo.
— Ah! mais ceux-là sont célèbres...
— Ce n'est pas une raison pour les oublier.
— D'ailleurs, cela n'en fait encore que trois.
— Je continue : le salon de madame de Boigne, de madame de Castellane.
— Ceux-là sont des salons politiques...
— Eh bien, ce n'est pas non plus une raison pour qu'ils soient sans influence... Je poursuis : 6° le salon de madame de Courbonne.
— Celui-là est un salon diplomatique.
— Eh! ce n'est pas non plus une raison pour qu'il soit sans importance; 1° le salon de madame...
LETTKES PARISIENNES 83
— Vous commencez à chercher les noms, qui deviennent rares.
— Au contraire, je n'ai que l'embarras du choix. Voici cinq salons que je voudrais pouvoir yous nommer chacun le premier : le salon de madame la duchesse de Maillé, de madame de Chastenay, de madame la duchesse de Liancourt, de madame la duchesse de Rauzan, de madame la vicomtesse de Noailles, et puis dix autres que les gens d'esprit connaissent bien aussi; le salon de madame d'Aguesseau, celui de sa nièce, madame de la Grange; le salon de madame Phdippe de Ségur, de sa sœur, madame Alex, de Girardin, le salon de madame de Podenas, de madame d'Osmond, de madame de Nansouty, de madame de Rémusat, de madame de Virieux, de madame la comtesse Merlin, et enfin le salon de madame Dosne, qui était déjà le rendez-vous de nos artistes célèbres et des hommes éminents du parti libéral avant d'être l'asile ou l'arsenal peut-être de nos hommes politiques mécontents et désenchantés. Et remarquez bien que je ne cite point le salon des bas bleus accusés de littérature, que je ne parle pas des salons étrangers, et que je ne compte ni celui de madame la princesse de Lieven, ni celui de madame la princesse Belgioso, de madame S vetschine, que j'oublie aussi volontairement les salons étranges, où la conversation, très-accentuée, n'en est pas moins, c'est-àdire n'en est que plus amusante... Certes, quand je dis : 11 y en a vingt, je n'exagère pas.
Et comment la conversation ne serait-elle pas facile et agréable avec tant de sujets divers pour exercer un même esprit, avec tant d'esprits différents pour traiter un même sujet? Mais, s'écrient les causeurs d'autrefois, les clubs ont tué la conversation! Les clubs!... au contraire, ils l'ont sauvée : elle revit depuis leur fondation. Ce qui l'avait tuée,
c'était l'abondance des relations insignifiantes. L'habitude que l'on a prise depuis quelques années de prier trois cents personnes pour la moindre fête a multiplié les relations à tel point que, dans nos salons, les indifférents avaient chassé les amis. Les causeries intimes étaient sans cesse interrompues par des visites d'apparat. La vie parisienne se compose de six mois au plus ; or trois cents personnes qui veulent être polies deux fois en six mois et qui viennent vous remercier successivement d'un bal et d'un concert, cela fait en moyenne deux ennuyeux par soirée. Il y avait là de quoi disperser tous vos habitués amusants; car il suffit de l'apparition d'un visage inconnu pour glacer à l'instant même la conversation la plus animée. Et puis il faut le dire aussi, il y a dans le monde des personnes qui sont douées de cette fatale propriété, d'arrêter subitement la circulation des idées, comme le poison arrête la circulation du sang; les uns possèdent cette propriété de nature, continuellement et sans alternatives; d'autres ne la possèdent que par circonstance; une contrariété mal dissimulée, une préoccupation trop puissante les fait passer à l'état de poison malgré eux; et les voilà par accident jetant la froideur et le trouble dans un salon où la veille ils avaient jeté la vie et la gaieté. Eh bien, tous ces esprits pesants, ces oisifs d'idées, qui encombraient la conversation, les clubs les ont absorbés; ils ont donné asile aux ennuyeux de tout le monde, aux ennuyeux et aux ennuyés! Ce sont des temples hospitaliers ouverts aux infirmes, aux affligés de toutes les sociétés dont ils attristaient la vue : les clubs sont les hospices des importuns, ils accueillent tous ceux qu'on repousse, ils appellent tous ceux qu'on fuit : les maris de mauvaise humeur; Les joueurs de mauvaise compagnie;
Les pères ronfleurs;
Les oncles rumineurs;
Les tuteurs sermonneurs;
Les gens qui n'entendent pas bien ;
Ceux qui parlent mal;
Ceux qui ne comprennent rien;
Les ultra-étrangers dont l'élocution est par trop laborieuse ; on peut causer très-agréablement avec un Allemand qui vous dit : Pan chour; mais avec un entêté qui, après trois ans d'habitude parisienne, persiste à vous dire : Pin chir, il est impossible de jamais s'entendre. Vite un club pour ces étrangers-là...
Tous les hommes qui ont un mécompte à dissimuler;
Ceux qui ont appris le matin une mauvaise nouvelle;
Ceux qui ont fait dans la journée une fâcheuse découverte ;
Ceux qui viennent de rencontrer un créancier;
Ceux qui viennent de manquer une héritière;
Ceux qui commencent à soupçonner un tiers dans leurs amours;
Ceux qui pressentent un invalide dans leurs écuries;
Les gens qui ont trop bien dîné la veille;
Ceux qui ont mal dormi cette nuit;
Les rhumes naissants;
Les névralgies obstinées; enfin tous les ennuis, toutes les souffrances, les humiliations, les inquiétudes, les infirmités qui rendent maussades ceux-là quelquefois, ceux-ci toujours ; ces petites misères de la vie mondaine vont se réfugier dans cet asile indulgent; leurs plaintes étouffées se perdent dans un concert de propos insigniGants. On oublie assez vite ses chagrins auprès de gens qui les ignorent, et qui n'y prendraient aucune part s'ils venaient à les con-
naître. Autrefois cette mauvaise humeur s'exhalait en famille, et Ton doublait ses ennuis en les faisant partager; on les prolongeait aussi, malgré soi; quand on voyait une femme, une sœur, une mère s'inquiéter de vos tourments, on leur trouvait plus d'importance; on n'osait pas s'en distraire tout de suite, de peur de paraître léger; maintenant, quand on est maussade, malade, insupportable, on va au club... Vivent les clubs! Les clubs ne sont pas seulement l'asile des hommes mal disposés, ils servent aussi de repaire aux jeunes gens mal élevés. Les hommes très-faibles ont ce que nous appellerons le préjugé de la grossièreté; c'est un préjugé qu'il faut sinon respecter, du moins subir avec intelligence. Tous les hommes imaginent que la brutalité, c'est la force, et ils regardent comme un devoir de jurer plusieurs fois dans la journée, pour se prouver à euxmêmes leur énergie. Le juron est le rugissement de ces gentils perroquets qui s'intitulent lions. Avouez alors qu'il est bon que ces êtres volontairement féroces aient un antre bien clos et bien chauffé, où ils puissent, à toute heure du jour, aller rugir, rugir comme Vert-Vert, avec confiance et sans contrainte. Ils sortent de là plus calmes ; ils ont fait preuve d'énergie; ils savent qu'ils peuvent être violents et grossiers quand ils veulent : ils pourront donc se permettre d'être doux et polis quand on voudra. Mais, dites-vous, ils ne sortent jamais de leurs maudits clubs. — Tant mieux! Nous avons quelquefois entendu certains coryphées d'un certain club causer entre eux, et nous persistons à déclarer que l'institution des clubs ne saurait faire aucun tort, dans nos salons, à l'art de la conversation.
Les hommes d'esprit savent tirer des clubs de grands avantages; ils y vont passer quelques heures, recueillir, les nouvelles du jour, se mettre au courant; el puis, ce bien-
heureux asile leur sert à !out cacher; il leur tient une réponse toujours prête, un mensonge toujours attelé. — Où allez-vous? — Au club. — D'où venez-vous? — Du club. — Qu'est-ce que vous avez fait hier soir? — Je suis resté au club. — Où dînerez-vous demain? — Je dînerai au club... Ainsi, ces clubs dont on médit tant absorbent les ennuyeux', enchaînent les ennuyés et affranchissent les gens aimables!... Et vous vous plaignez des clubs, mesdames! Allons, vous n'êtes pas de bonne foi. Nous ne nous en plaignons pas, nous autres, ils ont pris au monde ce que le monde leur aurait donné, et rien de plus.
Le destin de la conversation dépend de trois choses : de la qualité des causeurs, de l'harmonie des esprits et de l'arrangement matériel du salon. Par l'arrangement matériel, nous entendons le dérangement complet de tous les meubles. Une conversation amusante ne peut jamais naître dans un salon où les meubles sont rangés symétriquement. Comment donc faisaient nos pères pour avoir de l'esprit autour de cette ennuyeuse table de marbre couverte d'un respectable cabaret de porcelaine qui ornait seul le grand salon de nos mères? — Nos pères, ils n'avaient pas d'esprit chez eux, dans les grands salons de leurs grands hôtels; ils n'en avaient que dans les petits salons de leurs petites maisons, où ils allaient s'amuser, dire mille folies et casser des assiettes en haine de ces maudites porcelaines qu'il leur fallait tant respecter, et qui leur ôtaient tout leur esprit. Il y a encore des salons meublés à l'ancienne mode, et où l'on s'ennuie avec une très-grande dignité. L'ordre symétrique des sièges fait que les femmes y sont assises ensemble; les hommes, n'osant déplacer les chaises collées au mur, restent debout et discutent entre eux; ils ne font point partie de la société, car on discute debout, mais on ne cause qu'as-
sis. On croirait que cette séparation vient de ce que ces hommes et ces femmes ne se connaissent pas; de ce que les uns sont trop sérieux, les autres trop frivoles, ou bien de ce qu'ils n'ont rien à se dire... Pas du tout, cela vient de ce que les fauteuils et les chaises sont mal rangés, ou plutôt de ce qu'ils sont trop bien rangés.
La disposition d'un salon est comme celle d'un jardin anglais, ce désordre apparent n'est pas un effet du hasard, c'est au contraire le suprême de l'art, c'est le résultat des combinaisons les plus heureuses : il y a des massifs de chaises et de canapés, comme il y a des massifs d'arbres et d'arbustes; ne faites point de votre salon un parterre, mais un jardin anglais. Dans les salons symétriquement disposés, les premières heures de la soirée sont mortellement ennuyeuses; tant que les meubles sont en ordre, les conversations sont languissantes et froides; ce n'est que vers la fin de la soirée, lorsque la symétrie se trouve rompue, lorsque le mobilier a malgré lui cédé aux nécessités, aux intérêts de la société, que les causeries s'établissent et que l'on commence à s'amuser. Et au moment où l'on commence à s'amuser, on s'en va. Savez-vous alors ce qu'il faut faire? il faut étudier le désordre de votre salon. Ce désordre intelligent doit être pour vous un enseignement : regardez tous ces sièges encore placés de la minière qui a été la plus commode pour la conversation; il semble même qu'ils soient restés là pour causer entre eux. Prenez garde, ne les déplacez pas, respectez leur disposition ingénieuse, et que le désordre de ce soir devienne votre arrangement de tous les jours. Croyez-nous, et la prochaine fois que vous aurez du monde chez vous, vous verrez qu'on s'y amusera trois heures plus tôt. C'est quelque chose, mais cela nesuffit pas. Les Ions causeurs ont horreur de l'oisiveté. Les
hommes d'esprit ne savent rien dire en tenant leur chapeau à la main d'un air cére'monieux; ils ne savent pas manier ce chapeau en parlant, ce que les gens naïfs savent si Lien faire; ils ne savent pas le tourner et le retourner avec un aimable embarras, comme les paysans, ni le brosser, avec un zèle éperdu, comme les écoliers; il leur faut des objets de prix pour leur servir de contenance, des flacons anglais, des cassolettes turques, des bonbonnières de Saxe, des chaînes d'or, des dés d'or, des ciseaux d'or... Oh! voilà ce qu'ils préfèrent à toute chose, des ciseaux, un canif, un couteau!.... Avec ces armes ils sont bien dangereux, ils ont tout leur esprit. L'homme d'État le plus occupé, le politique le plus affairé passera chez vous de longues heures à causer, à rire, à deviser de la manière la plus charmante, si vous avez eu l'adresse de placer sur une table, auprès de lui, un couteau, un canif ou une paire de ciseaux; rien ne l'inspire autant. Aphorisme sous forme de calembour : plus on sème de niaiseries dans un salon, moins il s'en glisse dans la conversation.
Il y a encore une chose qu'il ne faut pas oublier pour obtenir une conversation intéressante, c'est de ne pas du tout s'en occuper. Qu'ils sont ennuyeux, les gens qui se trouvent à eux-mêmes une conversation brillante, et qui font valoir leur propre conversation; qui se disent tout bas : Je cause!... qui viennent causer, et qui regardent avec fureur ceux qui les interrompent, et semblent leur dire : Fi! vous ne savez pas causer. Toute préméditation empêche la conversation d'être agréable. On va se voir; on parle de la pluie et du beau temps ; chacun dit sans prétention ce qui lui passe par la tête; les uns sont graves, les autres sont extravagants; ceux-là sont vieux, ceux-ci sont jeunes; quelques-uns sont profonds, plusieurs sont
naïfs; madame fait une question maligne, monsieur fait une réponse mordante; un enthousiaste fait un récit chaleureux, un frondeur fait une critique sévère; un commérage interrompt la discussion, une épigramme la réveille, un éloge passionné la renflamme... une folle plaisanterie la termine et met tout le monde d'accord. L'heure passe, on se sépare ; chacun est content, chacun a jeté son mot, un mot heureux qu'il ne se croyait pas destiné à dire. Les idées ont circulé; on a appris une anecdote qu'on ignorait, une particularité intéressante; on rit encore de la bouffonne idée d'un tel, de la naïveté charmante de cette jeune femme, de l'entêtement spirituel de ce "vieux savant, et il se trouve que, sans préméditation et sans projet de causerie, on a causé.
Nous n'aimons pas non plus ces maîtresses de maison doublement officieuses qui font, le matin, le menu de leur conversation comme le menu de leur dîner. Madame Campan avait là-dessus un système qu'elle enseignait à ses élèves et qui nous a toujours paru peu divertissant ; elle prétendait qu'il fallait régler la conversation d'un dîner sur le nombre des convives. Si l'on est douze à table, il faut parler voyages, littérature; si l'on est huit, il faut parler beaux-arts, sciences, inventions nouvelles; si Ton est six, on peut parler politique et philosophie ; si l'on est quatre, on ose parler de choses sentimentales, des rêves du cœur, d'aventures romanesques. — Et si l'on est deux ? — Chacun parle de soi ; le tète-à-tête appartient à l'égoïsme.
Cet étrange système de madame Campan nous a été révélé par madame la duchesse de Saint-Leu, son illustre élève; elle-même nous a fait l'honneur de nous l'expliquer, et bien souvent nous en avons ri ensemble. Lorsqu'il sur-
venait quelques hôtes inattendus au château d'Arenberg: — Tous mes plans sont dérangés, disait-elle, je comptais parler philosophie, voilà maintenant qu'il va falloir parler littérature et voyages... Cela voulait dire : Nous serons dix à table. Hélas ! aujourd'hui cette plaisanterie douce et fine n'est plus qu'un triste souvenir.
Tous ces préparatifs sont heureusement fort inutiles pour les gens qui savent causer ; ils ont une si grande confiance dans leur intelligence, qu'ils n'ont jamais besoin de Yentraîner par des exercices préalables. Voiià pourquoi nous aimons tant les gens supérieurs; c'est que, comme ils ont beaucoup d'esprit, ils ne sont jamais obligés d'en faire.
Mais en vous apprenant comme on cause, nous oublions de vous raconter ce qu'on dit... Eh mais ! on se dit adieu, et l'on se hâte de quitter Paris, que la chaleur rend depuis trois jours inhabitable.
LETTRE XIV
20 septembre 1844.
Paris métamorphosé en petite vil'e d'A'lemague. — Un ménage de sauvages à l'Opéra. — Leurs impressions. — Les salons déserts. — Fêtes et comédies au château de Dangu.
Nous revoyons Paris après quelques mois d'absence, et nous ne le reconnaissons plus. Figurez-vous une belle ville d'Allemagne calme et digne, peuplée de bonnes gens raisonnables et désœuvrés. Point d'agitation, point de bruit; plus de petits hommes affairés, au teint verdàtre, aux mains rouges, marchant vite et parlant tout seuls; plus de grandes femmes maigres à l'air farouche, au regard envieux, qui
semblent reconnaître dans chaque personne qui passe leur ennemie ou leur victime, rien qui sente la vie active et le travail inquiet; mais de bons gros promeneurs au teint vermeil, au sourire naïf, marchant en silence, de ce pas vague et nonchalant qui veut dire : Je sors pour mon plaisir, — personne ne m'attend, et je ne vais nulle part; — de belles femmes très-parées qui ne s'occupent point de leur parure, qui ne tiennent nullement à la faire valoir; elles regardent autour d'elles les maisons, les arbres, les voitures, avec une patiente curiosité. On voit bien vite que ce sont des étrangères. Une Française, quand elle est en grande parure, s'inquiète peu de ce qui se fait autour d'elle; elle regarde si on la regarde... et voilà tout. Puis un mot italien, une exclamation espagnole, un yes ou un ia viennent vous apprendre à quel royaume de l'Europe appartiennent ces beautés inconnues, — ce que vous aviez déjà à peu près deviné, car la tournure et la démarche ont autant d'accent que la parole. Tels sont les nouveaux habitants de Paris; des voyageurs indépendants qui voyagent pour s'amuser, que rien ne presse dans leurs courses, et qui attendent pour visiter une ville célèbre le moment favorable, celui où ses habitants l'ont abandonnée, comme pour visiter un château fameux on attend le jour où ses propriétaires sont absents.
Si par hasard vous rencontrez une élégante Parisienne, elle se traîne pâle et languissante ; elle est malade, elle relève de couche, ou elle est près d'accoucher; si, par un hasard plus extraordinaire encore, ces Parisiennes sont en bonne santé, elles sont en grand deuil et elles sont tristes; chose étrange, qui vous étonne; quand vous avez quitté Paris, il y a trois mois, toutes nos merveilleuses étaient en grand deuil aussi, mais elles étaient d'une gaieté folle; on
les voyait passer dans leur calèche, vêtues de noir et riant aux éclats. Alors vous demandiez quel était ce deuil si joyeusement et si rigoureusement porté... On vous répondait : C'est un deuil de convenance. Maintenant le deuil et la tristesse vous paraissent un mélange bizarre, et vous avez un peu de peine à vous y accoutumer. Quant à nos Parisiens élégants, si l'un d'eux vous apparaît dans la foule de ces paisibles étrangers, vous allez aussitôt vers lui avec inquiétude; il fait de vaines tentatives pour arriver jusqu'à vous, il ne marche plus en sautillant et en fredonnant quelque polka nouvelle, il s'avance en boitant et en gémissant; il est tombé dans un fossé à G..., le jour de l'ouverture des chasses, ou bien il arrive de Naples, où il a été mordu par un scorpion (historique); il se hâte de vous raconter ses aventures pour vous expliquer sa présence à Paris, tant il est honteux de s'y montrer dans cette saison. En effet, il n'y a plus à Paris que des victimes. Comprenezvous cette métamorphose que subit fatalement cette turbulente cité, privée en un seul jour de tous ses tapageurs, de ses députés, de ses avocats, de ses journalistes, de ses bas bleus et de ses coquettes; ce théâtre immense qui perd à la fois son orchestre, ses acteurs et ses actrices; cette patrie des vanités que tous les vaniteux ont délaissée ; vous imaginez-vous enfin Paris, Paris! habité sans prétention, par des gens sans intentions, qui ne pensent ni à vous éblouir, ni à vous étourdir, ni à vous humilier, ni à vous attraper! C'est quelque chose de merveilleux et d'inconcevable qui a tout le charme de la simplicité dans la grandeur, de la bonhomie dans la supériorité. Ses boulevards, ses rues, n'ont plus la lièvre, on y circule librement; on n'y court plus, on y marche; les Parisiens d'automne sont modestes; ce sont de jeunes commis dont les appointements
jaloux défendent les plaisirs champêtres; ce sont de vieux caissiers, éternels captifs de la grande ville, qui ont oublié tuas les aspects de la nature, les ruisseaux, les prés, les vallons, et qui ne connaissent plus par son nom qu'une seule plante, leur tabac; ce sont de vieilles rentières courbées sous le poids des ans et d'une énorme capote gros bleu, juste assez riches encore pour payer et nourrir la vieille servante qui les aide à se traîner vers le banc hospitalier où elles vont chaque jour se chauffer au soleil; ce sont de jeunes veuves, de courageuses orphelines, se taisant un noble moyen d'existence de leur éducation brillante, qui reviennent de dire adieu à leur dernière élève et de lui donner sa dernière leçon, et qui n'osent jouir qu'avec tristesse d'une oisiveté ruineuse. Elles s'arrêtent au marché aux fleurs; elles choisissent un bouquet de violettes, une botle d'héliotrope, un pot de marguerites! C'est beaucoup; mais nous sommes aux jours des vacances, et il faut bien faire une foiie.
Dans les boutiques, les marchandes font salon, et c'est les déranger impoliment que de venir y acheter quelque chose. Elles-mêmes vous regardent avec des yeux étonnés et semblent vous reprocher votre indi-erétion. .Ne vous hasardez pas, mesdames, à demander le moindre ruban, dans cette saison de transition élégante, vuus seriez à jamais déconsidérées... Des rubans de taffetas!... — Nous n'en avons plus. — Des rubans de satin!... — Nous en attendons. Il ne reste dans les cartons des magasins célèbres que des grosses chenilles rouges, vertes ou oranges, pour orner les bonnets contianls des étrangères naïves; que des comètes pékiné'.s et des faveurs satinées pour répondre au basard, par force chicorée» ci force choux, à des fantaisies plus ou moins clairement baragouinées!
L'aspect des théâtres est assez mélancolique; c'est le tfmps des essais timides. Chaque soir, au Théâtre-Français, de jeunes débutants inconnus viennent jouer, devant de vieux acteurs retirés, d'anciennes pièces oubliées. L'Opéra, un peu désert, était l'autre soir égavé par deux sauvages. Un homme et une femme, de nous ne savons quelle tribu, se faisaient remarquer dans une loge des premières. Ces spectateurs au teint de bronze, aux lèvres pendantes, au nez coquettement paré d'anneaux d'or, paraissaient s'amuser extrêmement du jeu des acteurs, dont ils répétaient tous les gestes avec une exactitude effrayante; le parterre entier s'est retourné pour les contempler, et bientôt les acteurs n'ont plus joué que pour eux, et c'était plaisir que de voir les scènes de l'Opéra se refléter dans ce miroir étrange. On savait que Duprez allait risquer un la quand le sauvage ouvrait une bouche immense; on savait que madame Stoltz préparait un désespoir sublime quand la sauvagesse se prosternait avec des contorsions épouvantables; on n'avait plus besoin de regarder le théâtre ; c'était très-commode" et très-amusant.
Nous ne vous parlons pas des salons; ils sont fermés; à peine une ou deux convalescentes réunissent-elles chez elles quelques amis. Et quelle simplicité dans ces visites familières! Une modeste capote, une robe montante, voilà l'uniforme; une coiffure en che\eux fait époque, une robe à manches courtes fait scandale; il faut tout de suite l'expliquer, la justifie* par une circonstance exlraordinaire. — Lti! ma chère, pourquoi cette parure? — J'ai dîné chez l'ambassadrice d'Angleterre. — A la bonne heure, je ne vous aurais point pardonné ces effets-là pour moi. — A dire vrai, ces effi ont pas sans danger à cette époque :
une femme bien mise effarouche les autres femmes qui
viennent vous voir en robe du matin, en voisines, à pied, sans façon, et s'enfuient avec respect à l'apparition d'une toilette prétentieuse. Or, comme les visiteurs sont rares, on tient à les attirer. On se compte; le moindre départ fait un grand vide; mais aussi le moindre retour est un événement. Les nouveaux arrivés sont toujours si aimables, ils rapportent tant d'excellentes histoires, des commérages si frais, de bonnes petites calomnies si friandes! ils jettent cela en passant, en revenant de D... et en allant à P... Ils ne restent à Paris que quelques heures, juste le temps qu'il faut pour semer une jolie anecdote scandaleuse, un joyeux mensonge abominable, une douce méchanceté ingénument mortelle; et ceux qui demeurent à Paris la colportent de quartier en quartier, de foyer en foyer, et ceux qui fuient Paris l'emportent de châteaux en châteaux, de bateaux en bateaux; et quand les héros et les héroïnes de ces poëmes d'été, improvisés par des trouvères anonymes, reviennent avec la froide saison à Paris, ils sont tout étonnés d'apprendre leurs aventures étranges. Madame T... découvre qu'elle a aimé passionnément M. X..., qu'elle n'a jamais vu; mademoiselle de Z... apprend qu'elle a épousé un Anglais à Bagnères, puis un Allemand à Bade, qu'elle est lady là-ba«, qu'elle est baronne ici. M. de R... est non moins surpris lorsqu'on lui révèle qu'il voyage depuis trois mois en bonne fortune avec un affreux bas bleu qu'il déteste. Chacun se récrie, se révolte, s'indigne... C'est bien fait, leur dit-on, cela vous apprendra à faire les élégants, à aller aux eaux, aux bains de mer comme les gens à la mode; il fallait rester à Paris comme nous autres bourgeois, on n'aurait point parlé de vous. Ah! vous croyez que dans ce pays de l'élégance on est élégant impunément!... Erreur, grave erreur! En France, on vous pardonnera plu-
tôt d'avoir du génie que de l'élégance. C'est pourquoi les voyages d'agrément font tant d'envieux; on a vu d'anciens amis se brouiller pour un voyage d'un mois; on parle toujours d'un voyage de plaisir avec une sorte d'amertume : Les Geslins vont en Suisse, dites-vous. — Ils sont donc bien riches? reprend aussitôt une voix aigre. — Madame Fournier va aux bains de Dieppe avec sa fille. — La petite en a bon besoin, dit une voix malveillante, elle jaunit bien. C'est ainsi que nos meilleurs amis accueillent nos plus aimables projets. 11 faut croire que ce n'est pas aussi amusant de s'ennuyer que le prétendent les puritains et les puritaines, qui professent une majestueuse morosité. Si l'ennui avait pour eux tant de charmes, ils seraient moins jaloux des gens qui s'amusent. Leur envie est un aveu ; qu'ils s'en défient, et qu'ils la cachent, pour qu'on puisse au moins écouter sans sourire leur pompeux discours sur la glorification de l'ennui.
Pour nous qui aimons sincèrement le calme de la retraite, nous ne déconsidérons point ses douceurs en enviant les brillants plaisirs des voyages à la mode. Nous cherchons le repos et le silence, mais nous comprenons à merveille que l'on cherche le mouvement et le bruit. Nous ne nous fâchons pas, nous autres, quand on nous raconte de belles fêtes; on nous parlait hier d'un grand opéra représenté au château de Dangu, ayant pour Litre : Catherine de Clèves, opéra composé exprès pour cette solennité par un artiste déjà célèbre, M. Véra, et chaule par des amateurs distingués. On vantait la magnificence de cette représentation; ce beau château tout peuplé de dandys et de jolies femmes; on s'étonnait de ce luxe merveilleux : tous les jours cent personnes à table; on s'inquiétait de ce train royal, on ajoutait que ces splendeurs n'étaient pas en harmonie avec IV. G
notre époque... Raison de plus pour les encourager, disions-nous. Le grand mal que des gens riches soient magnifiques et qu'il y ait encore, dans notre France bourgeoise et marchande, un château où l'élégance et les arts trouvent un dernier asile !
LETTRE XV
12 octobre 1844.
Se promener pour se promener, ce n'est pas faire de l'exercice. — Ce sont les idées qui font vivre. — Retour des Parisiens à Paris; ils sont devenus provinciaux. — Ah ! si Prométhée avait dérobé le feu du ciel pour allumer un cigare!...
Oh !... comme on nous les a gâtés, détériorés, nos pauvres Parisiens ! Quel changement! Regardez-les, écoutez -les, sont-ce bien là les gens qui nous ont quittés il y a trois mois? Que leur est-il donc arrivé? sous quel soleil ont-ils vécu?... quelle atmosphère ont-ils respirée, quel régime ont-ils suivi? Pourquoi sont-ils si ennuyés? et pourquoi sont-ils tous malades? Ah ! c'est que le bon air de la campagne ne vaut rien pour les Parisiens pur sang, c'est que la bonne vie de château est très-mauvaise pour l'habitant des grandes villes. Bien vivre, ce n'est pas vivre; pour le Parisien, faire de l'exercice, ce n'est pas marcher, c'est chercher; c'est poursuivre une idée à travers mille idées, un objet parmi cent objets, c'est comprendre une chose vague, démêler une intrigue obscure, démasquer une vérité costumée, surprendre un secret, découvrir un projet, trouver le côté faible d'un concurrent qu'on redoute, dénicher la nouvelle adresse d'un débiteur qui se cache, partir à propos, arriver à temps, revenir à l'heure, et pour tout cela,
faire vingt démarches, dix courses le matin, dix visites le soir, faire des combinaisons, des suppositions, des conjectures; c'est agir enfin, mais agir par la pensée et toujours avec la pensée. A Paris, toutes les actions ont un but d'affaires, même les plaisirs... mais se promener pour se promener... Aller visiter un château pour avoir visité ce château, traîner dans un parc ou dans un jardin, tout un jour, pour dîner le soir avec les mêmes convives avec qui l'on a déjeuné le matin; n'avoir aucune affaire à décider, aucun ennui à éviter, aucun succès à combiner, ce n'est pas vivre!... car ce n'est point le mouvement, le tapage qui fait la vie, c'est l'agitation. Une idée vivace qui fait circuler le sang avec rapidité est un exercice plus salutaire qu'une longue course sans projet, sans souci et sans espérance. L'homme inquiet qui a fait trente pas dans sa cour pour aller au-devant d'un important message a fait plus d'exercice dans sa journée que l'homme indifférent qui a fait quatre lieues dans la campagne pour prendre l'air et pour gagner de l'appétit. Rien ne remplace la vie intellectuelle de Paris- pour les esprits parisiens ; nous ne parlons point des penseurs, des artistes et des poètes; d'abord, nous ne les comptons point parmi les Parisiens proprement dits ; et puis les rêveurs n'agissent pas par les idées, ils fabriquent les idées qui font agir les autres, et cela leur suffit : nous parlons des Parisiens affairés, des spéculateurs, des ambitieux ; ceux-là ne peuvent bien vivre qu'à Paris. Un long séjour aux champs leur est fatal ; là ils ne vont point, comme les hommes d'imagination, retremper leur âme dans la contemplation de la nature, rafraîchir leurs pensées dans le calme de la rêverie; ils vont se rouiller l'esprit dans l'ennui, s'aloudir le corps dans l'abondance et dans l'oisiveté. Un homme d'affaires parisien peut risquer
un voyage impunément; mais s'il se fait champêtre plus d'un mois, malheur à lui ! il reviendra dans ses foyers maussade et souffrant, et il lui faudra bien des jours avant de retrouver cette activité infatigable, cette élasticité de caractère, cette agilité de jugement, cette présence d'esprit de tous les instants, ce menu courage de toutes les heures qui constituent l'intelligence parisienne.
Et les femmes de la ville qui reviennent des champs, qu'elles sont étranges! Comment les définir? Ce ne sont plus des élégantes et ce ne sont pas encore de bonnes ménagères. Quelle conversation ! les voilà maintenant cent fois plus provinciales que les provinciales les plus consommées. Elles ont toutes les petites idées des petites localités, et elles n'ont pas ce qui en fait l'excuse, l'intérêt. Qu'une femme de province s'inquiète des moindres actions de sa sous-préfète ou de son sous-préfet, c'est tout simple, ces moindres actions peuvent avoir sur sa destinée une trèsgrande influence; mais qu'on s'en aille attentivement étudier le sous-préfet d'un autre, qu'on aille soupçonner, espionner, décrier le président du tribunal d'un autre, le substitut du procureur du roi d'un autre, le percepteur des contributions d'un autre; qu'on épouse les haines, les jalousies, les passions de la localité d'un autre... cela n'est pas dans la nature et cela est impardonnable comme toutes les choses que l'on fait sans motif raisonné et sans droit.
C'est là pourtant ce qu'ont fait nos Parisiennes; il ne s'agit pas ici des châtelaines, elles n'ont point encore quitté leurs châteaux, et la grande propriété ne permet point les intérêts mesquins, il s'agit de la plèbe élégante, de ces charmantes prolétaires de la fashion qui sont allées demander à leurs parents, à leurs amis, à leurs rivales peut-être, un asile plus ou moins frais pendant la belle saison. Elles
sont revenues, les unes pour rester toujours, les autres pour repartir bientôt, et il faut les entendre parler des plaisirs de leur été, si l'on veut savoir jusqu'où peut aller la facilité merveilleuse d'une brillante Parisienne à adopter les défauts, les ridicules, les manies de toutes les provinces qu'elle parcourt. Nous n'avons encore eu l'honneur de rencontrer que deux nouvelles arrivées, et nous connaissons déjà toutes sortes de particularités intéressantes sur deux petites villes que nous ne connaissons pas du tout. Nous savons que la sous-préfète X... cache son âge; elle a trentehuit ans, elle s'en donne trente-deux. Elle est comme cette femme qui disait : « Trente-deux ans, c'est un âge charmant; je les ai déjà depuis deux ans, et je compte bien les avoir encore longtemps. » Bref, la sous-préfète cache son jeu aussi; car elle affecte de servir le candidat futur du gouvernement, et elle intrigue contre lui tant qu'elle peut. — Nous savons que les enfants du receveur particulier sont très-turbulents; c'est la faute de leur mère, qui est pour eux d'une faiblesse misérable. — Nous savons de plus que madame Simonet, que nous n'avons jamais vue, élève horriblement mal sa fille; que mademoiselle Euphrasie est très-insolente; qu'on lui laisse lire les journaux et qu'elle ne met pas un mot d'orthographe. — Nous savons aussi que madame Coutellier veut l'impossible, elle fait teindre ses vieilles robes à Paris, soit!... mais elle envoie à son correspondant une jupe de satin rose, une jupe de taffetas gris et une jupe de barcge bleu, et, de tout cela, elle veut qu'on lui fasse une robe de moire noire. C'est trop fort.
Toutefois leur conversation n'est pas ce qu'il y a de plus plaçant en elles; c'est leur costume qui est admirable à étudier! Dépêchons-nous d'en rire, car demain il sera plein
de goût et d'élégance, et nous n'aurons plus qu'à le vanter. Mais aujourd'hui, quelle confusion! quel amalgame! que ces chiffons dépareillés sont étranges! Ce chapeau exbleu, qui était charmant avec un joli mantelet de gros de Naples blanc qui n'est plus, est affreux avec cette écharpe rouge; cette capote lilas a perdu son voile léger; elle est triste et pâle depuis cette perle. Cette robe de soie a laissé tous ses nœuds dans une périlleuse campagne; ses cicatrices régulières attestent ses blessures. Et puis, quelles inventions! que ces coiffures de fantaisie sont prétentieuses! Pourquoi ces fancltons savoyardes faites avec des mouchoirs turcs, ces turbans blancs improvisés avec des dentelles jaunes; ces jougs de velours vert, ces dahlias de satin violet? Ahl coquettes Parisiennes! c'est là ce que vous avez imaginé en province, c'est ainsi que vous avez utilisé ce qui vous restait au retour des gracieuses parures choisies au départ! Ces inventions sont dignes de vous et nous vous en faisons nos compliments sincères; mais croyez-nous, n'y mettez point d'amour-propre d'auteur, et allez au plus vite chez Mme Baudrand et chez MUe Palmyre, les prier de vous aider dans vos compositions en vous révélant les fantaisies nouvelles. Les chapeaux déformés et les bonnets fanés sont la grande mode en ce moment, c'est vrai; mais encore ne faut-il pas que ces chapeaux et ces bonnets soient méconnaissables. Laissez dire tout bas aux gens qui les revoient après trois mois d'absence : « Je les trouve bien changés; » mais ne les forcez pas à s'écrier indiscrètement : «. Ah! mon Dieu! que leur est-il donc arrivé? »
Avec ces quelques élégantes récemment revenues, on rencontrait ces jours ci force troupeaux d'écoliers; ils étaient tout noirs et tristes; on les promenait par la ville pour les consoler d'être rentrés en pension : c'est l'usage;
le premier jour de rentrée au collège est consacré à la promenade; attention cruelle, délicatesse barbare, selon nous : il n'y a qu'un moyen de se consoler d'être au collège, c'est d'y travailler.
Malgré ces retours assez rares, Paris est encore dans sa chrysalide; rien n'annonce que le papillon veuille déployer ses ailes; que le fleuve d'or ait repris son cours. Les symptômes de liberté et d'abandon se font au contraire toujours remarquer; les jeunes gens sortent hardiment avec des gants déchirés; les femmes rentrent avec des brodequins délacés; les cochers d'omnibus , tout en conduisant leurs voyageurs, épluchent des noix et les mangent assis sur leur siège : ce qui leur sert de prétexte pour accrocher en passant tous les fiacres, soi-disant par distraction. Les cochers de cabriolet ne vont plus que sur les trottoirs, ces messieurs se livrent franchement à leur goût et affichent leur préférence comme des gens qu'émancipe l'oisiveté.
Dans les Champs-Elysées, on voit encore beaucoup de calèches, de voitures légères; mais, à vrai dire, ces promeneurs sont comme les comparses d'un théâtre : ils vont et viennent; ils passent et repassent; là aussi l'activité supplée au nombre. Croiriez-vous que les travaux de démolition des bâtiments de l'Industrie ne sont pas encore achevés! On enlève une douzaine de planches par jour; mais l'inspecteur est venu les visiter hier; on va se mettre à l'ouvrage activement, et tout fait espérer que le palais sera entièrement démoli pour la prochaine exposition de l'industrie.
En nous promenant dans ces mêmes Champs-Elysées, nous avons été témoin d'une petite scène qui nous a paru fort étonnante; et ce qui nous a paru encore plus étonnant,
c'est que chacun s'est étonné de notre étonnement. Cette phrase n'est pas très-claire; voici le fait :
Deux jeunes gens fort bien mis se promenaient dans une allée; ils se donnaient le bras. L'un des deux fumait. Un homme affreux vint à passer, un homme sale, dégoûtant, de la tournure la plus vulgaire, une sorte de Robert Macaire désenchanté, se traînant d'un pas chancelant et fumant un cigare suspect, un misérable qui vous aurait fait reculer de dégoût, si vous l'aviez vu se diriger de votre côté... Eh bien, ce malheureux fut pour les jeunes dandys une apparition des plus agréables; ils allèrent droit à lui, avec empressement ; lui leur répondit par un malin sourire, et celui des deux qui fumait eut le courage d'approcher sa gracieuse figure de cette face hideuse, et d'emprunter à ce cigare impur un peu de feu pour son cigare éteint. Cette petite scène, jouée très-naturellement, nous avait inspiré à nous, spectateur naïf et fumeur rebelle, une profonde horreur. Mais quelle ne fut pas noire surprise, le soir, quand nous avons raconté cette élrange chose, de voir que tout le monde riait de noire indignation ! C'est toujours ainsi, nous dit-on, dans tous les pays où l'on fume; chacun a le droit de demander du feu à qui a du feu; dernièrement un ouvrier a demandé du feu au prince de J... qui lui a donné son cigare; bien mieux, en Espagne on ne pourrait refuser du feu à un passant sans se faire une sérieuse que) elle ; le dernier mendiant a le droit de demander du feu au roi d'Espagne lui-même, et le roi ne pourrait lui en refuser; vous souriez, mais c'est ainsi, vraiment; ce que je vous dis est exact; le roi lui-même... — Oh! je vous crois; je reconnais bien là les rois et leur bienveillance. Réflexion philosophique : ainsi l'on ne pourrait approcher le souverain maître des Espagnes pour lui de-
mander son royal secours pour découvrir un nouveau monde, pour accomplir quelques magnifiques desseins; mais on peut l'aborder sans obstacle pour lui demander de quoi allumer un cigare abrutissant et infect... Moralité : les rois ne nous permettent de leur demander que des faveurs humiliantes qui nous avilissent et nous hébètent; ils nous refuseraient toutes celles qui pourraient nous grandir et nous glorifier. Si Prométhée avait dérobé le feu du ciel pour allumer son cigare, les dieux l'auraient laissé faire.
A propos de cigares, M. de Beaupré vient de publier un livre fort intéressant qui a pour titre : Notions générales et élémentaires de droit français à l'usage des femmes. Cet ouvrage, tout à fait de circonstance, est destiné au plus grand succès. En France, l'avenir des affaires appartient aux femmes. Les hommes, endormis, étourdis, abrutis par l'uage immodéré du tabac, ne seront bientôt plus en étal de s'occuper sérieusement. Dans cinquante ans d'ici, les femmes seront à la tête de toutes les entreprises, des administrations, des maisons de banque, etc., etc.; elles dirigent déjà toutes les affaires politiques sournoisement; dans cinquante ans, elles conduiront toutes les affaires industrielles et administratives ouvertement ; ce sont elles qui prépareront les rapports aux Chambre*, les mémoires aux minières, pendant que leurs maris dormiront ou fumeront près délies au coin de leur feu. Tel est le destin que leur prépare cette plante sacrée que ses compatriotes appellent petun, que les botanistes nomment nicotiane, et que nous appelons tabac. Ah! les Françaises l'ont déjà Lien pressenti, ce destin superbe; voye^ comme les ambitieuses rusées accueillent adroitement ce précieux complice qui doit les aider à reconquérir leur pouvoir ! Loin de se révolter contre cet
usage malsain, elles l'encouragent de toutes leurs bonnes grâces, elles en font l'objet des plus touchantes attentions, elles donnent à leurs amis de charmants porte-cigares des Indes tresse's merveilleusement, d'élégants pose-cigares en porcelaine de Sèvres, bigarrés d'oiseaux et de fleurs; elles font venir de la Havane, à force d'intrigues et de coquetteries, des provisions de cigares prohibés, et elles vous offrent tous ces dons perfides, ô Français crédules! pour votre fête , pour vos étrennes , pour célébrer le jour de votre naissance... Ah! défiez-vous de ces présents dangereux; ainsi le perfide assassin, par un breuvage préparé, endort sa victime imprudente ; ainsi l'anthropophage gourmet nourrit de plantes aromatiques le prisonnier qu'il veut dévorer; ainsi l'adroite Circé versait le vin des pensées abjectes dans la coupe des voyageurs qu'ellevoulaitrttenir... Ainsi la femme intelligente excite au tabac béotiateur l'orgueilleux qu'elle veut dominer. Trop crédules Français, défiez-vous donc toujours de celles de vos manies que vos femmes encouragent; les Françaises sont comme les rois, elles n'accordent à leurs suppliants que faveurs malintentionnées, celles qui doivent leur faire perdre infailliblement leur dignité et leur empire.
On pourrait faire un livre entier avec ce titre : De l'é* mancipation des femmes par le cigare. Ce livre ferait comprendre l'utilité de l'ouvrage dont nous vous parlions tout à l'heure; il compléterait la pensée de M. de Beaupré; nous ne tenons pas beaucoup à ce que les femmes dirigent les affaires; mais, puisqu'elles sont malheureusement appelées à les diriger, il n'est pas mauvais qu'elles les apprennent.
LETTRE XVI
27 octobre 1844.
Les trop bonnes mères. — La vache enragée. — Les messieurs et les hommes. — La lutte, c'est la vie. — Le triomphe, c'est la mort. — Nos véritables amis sont nos ennemis. — L'aristocrate et le démocrate.
Nous le disions l'autre jour avec un sincère effroi, l'ère d'hébétement a commencé pour le peuple le plus spirituel de l'univers; nous accusions le tabac de cette triste décadence, mais il faut être juste avant tout, le cigare n'est pas seul coupable : l'intelligence a un autre ennemi en France qu'il faut encore signaler, un ennemi d'autant plus dangereux qu'il ressemble à un ami, d'autant plus puissant qu'il est de bonne foi, et qui fait le mal avec d'autant plus d'ardeur qu'il s'imagine faire le bien; il veut être charitable, et il est funeste; il veut vous secourir, et il vous lue; c'est une vipère qui se croit une sangsue et vous donne la mort avec toute la loyauté, l'audacieux courage, l'orgueilleux aplomb d'un libérateur qui viendrait vous sauver la vie,
Cet ennemi bienveillant, ce bourreau sans le savoir, qui détruit avec des soins si touchants l'intelligence dans le pays même de l'intelligence, c'est l'éducation.
N'allez pas supposer qu'en disant cela, nous voulions chercher querelle à messieurs de l'Université; nous n'y pensons nullement; l'esprit n'a rien de commun avec l'Université : ceci n'est pas une épigranime. A l'âge où l'enfant entre au collège, il est déjà trop tard pour faire de lui un homme d'esprit ; nous n'accusons donc point les professeurs, nous accusons les mères de famille, les bonnes mères surtout, car ce sont les bonnes mères qui font les mauvaises éducations; criez, criez bien fort, mais c'est la vérité.
Les bonnes mères ne font que de petits messieurs, Hélas!
les mauvaises mères font quelquefois les grands hommes. Les véritables mères font les hommes.
L'amour maternel est le plus beau de tous les amours; mais dans ce pays des abus, où les [dus saintes choses deviennent bientôt des modes qu'on exagère, l'amour maternel lui-même a subi de fâcheuses améliorations ; lui aussi il a connu les trisles avantages de l'éducation perfectionnée. Depuis qu'on a enseigné aux femmes à être mères, l'amour maternel a perdu ce qui faisait sa force et son excellence, il a perdu l'instinct. Les conseils des moralistes ont remplacé l'inspiration divine, plus connue sous le nom de voix de la nature ; et les lemmes que leur amour intelligent aurait le plus heureusement guidées, le plus lumineusement éclairées, se sont fait violence pour suivre la mode de leur temps, et elles ont élevé leurs fils et leurs filles selon le système généralement adopté. Et Pierre l'indolent a reçu la même éducation que Paul le turbulent, et Sophie la timide a écouté les mêmes sermons que Joséphine l'orgueilleuse ; et comme le sytème tout formulé était très-facile à appliquer, on l'a appliqué tout de suite dès l'âge le plus tendre; les méthodes sont si parfaites aujourd'hui, les moyens d'enseignement sont tellement simplifiés, mon Dieu ! les enfants n'ont plus besoin de se donner de peine pour apprendre; ils étudient en jouant. H y a une manière d'enseigner à lire en quinze jours; un enfant peut apprendre à écrire en deux mois, à compter en trois semaines, à déchiffrer de la musique en quelques heures, et tout cela sans ennui, sans travail, sans dégoût, en s'amusant, vous dis-je! On a supprimé tout ce qui fatiguait ces pauvres petits cerveaux; les mélhodes nouvelles sont merveilleuses; on a trouvé le secret de rendre le travail si facile, que les enfants savent tout sans se donner la peine' de rien apprendre.
C'est pourtant la vérité, on a trouvé ce secret-là... mais ce secret-là est fatal.
Ils ont supprimé la peine... et ils crient au miracle... et ils n'ont pas encore découvert que c'est précisément de la peine que naît la vigueur de l'esprit. Car ce qui fait l'intelligence fertile, ce n'est pas le savoir, c'est le travail; ce qui fait la terre féconde, ce n'est pas la semence, c'est la culture.
Celui qui ne sait qu'une chose et qui s'est donné beaucoup de peine pour l'étudier sait plus que celui qui a appris beaucoup de choses sans peine et sans volonté.
On oublie vite ce qu'on a appris.
On n'oublie jamais ce qu'on a trouvé.
Et le travail pénible fait de toute chose laborieusement cherchée une trouvaille pour l'esprit.
Mais, dit-on, il ne faut point fatiguer ces pauvres petits cerveaux; alors pourquoi donc fatiguez-vous ces pauvres petits bras et ces pauvres petites jambes par des exercices gymnastiques? Pour rendre le corps plus vigoureux et plus agile. Eh bien, l'esprit, de même, a besoin d'être beaucoup fatigué pour devenir vigoureux et agile.
0 tendres mères! déliez-vous des méthodes faciles; les méthodes faciles font les cerveaux paresseux, les cerveaux paresseux font les sots; aimez vos enfants, accablez-les de caresses, gâtez-les, donnez-leur mille douces jouissances, mais ne supprimez point pour eux les difficultés de la vie; surveillez-les beaucoup, ne les aidez pas trop, empêchez-les de se casser le cou, mais laissez-les se casser la tête contre tous les obstacles de l'élude; laissez-les se tourmenter, se décourager, se tromper, s'interroger, se juger, se tromper encore, s'exercer enfin ; épargnez-leur tous les chagrins du cœur, si vous le voulez, si vous le pouvez, mais ne leur
iv. 7
épargnez jamais les angoisses de l'intelligence; bourrez-les de friandise?, de gâteaux, de dragées, de confitures, mais ne supprimez jamais de leur ordinaire ce mets généreux qui donne la force et le courage, ce plat merveilleux qui change les ingénus en Ulysses et les poltrons en Achilies, cette ambroisie amère qui fait les demi-dieux, cet aliment suprême dont se nourrissent dès l'enfance les grands industriels, les grands guerriers et les grands génies : la vache enragée.
Si vous interrogiez l'histoire gastronomique des hommes célèbres de notre époque, depuis M. de Chateaubriand jusqu'à M. Janin, depuis M. Mole jusqu'à M. Thiers, depuis Napoléon jusqu'à Louis-Philippe, vous seriez étonnées de la consommation effrayante que ces illustres personnages ont faite de ce bétail privilégié. Un vieux professeur disait qu'un homme qui n'avait point mangé de la vache enragée n'était jamais qu'une poule mouillée. L'image est un peu tourmentée : un homme qui ne sera jamais qu'une poule parce qu'il n'a pas mangé une vache, c'est assez mauvais comme style, mais comme pensée, c'est bien profond.
Servez souvent ce méchant plat sur la table de la famille ; ou, si quelqu'un vient l'y poser malgré vous, ayez du moins le courage de ne pas le faire emporter.
Au collège, au collège, vont nous répondre les écoliers, on nous en offre abondamment. Sans doute, mais, nous l'avons déjà dit : il est trop tard.
On les a si bien accoutumés à travailler en jouant, ces pauvres écoliers, qu'ils ne peuvent plus, sans dégoût, travailler sérieusement. On leur a appris tant de choses avec tant de facilité, une foule de pensées toutes faites sont venues si familièrement se loger dans leur esprit, que leur propre pensée à eux n'y trouve plus d'air pour vivre, n'a plus d'e.s-
pace pour se mouvoir; leur instruction pre'coce et factice opprime leur imagination naissante; au moment, où l'idée palpitante commence à se révéler, la science indiscrète et brutale se hâte de l'étouffer; jalouse des bienfaits qui ne viennent pas d'elle, elle repousse ceux de la nature et, par ses dons impérieux, elle empêche la fantaisie de se développer, l'individualité de se former, l'originalité de se produire.
Voilà ce qui fait que votre fille est muette.
On s'occupe trop des enfants, on ne les livre pas assez à eux-mêmes; sous prétexte de diriger leur jugement, on éteint leur esprit; dans la crainte qu'ils n'aient des idées fausses, on s'arrange de manière qu'ils n'en aient pas du tout. Comme si une idée folle qu'un enfant trouve de luimême ne valait pas cent fois mieux que toutes les idées raisonnables que vous lui avez imp sées! Un enfant de cinq ans disait l'autre jour à sa mère : « Qu'est-ce qu'ils vont donc faire dans le ciel, les oiseaux? » — Sa mère, préoccupée, répondit assez brusquement : « Je n'en sais rien. » — Il adressa la même question à sa nourrice. — « Us vont voir le bon Dieu, » dit ceile-ci. L'enfant sourit d'un air incrédule, il réfléchit longtemps en suivant des yeux une hirondelle, puis tout à coup il dit : « Ah! je sais... ils vont boire dans les nuages... » Eh! n'aimez-vous pas mieux un enfant qui a des idées étranges comme celle-là, qu'un petit prodige de science qui vient, à cinq ans, vous parler de l'air raréfié que cherchent les diptères de la fannlle des athéricères dont les fissirostres font leur nourriture, et qui marmotte déjà tons les ennuyeux grands mots de la physique, de l'entomologie, de l'ornithologie?
Jadis les parents ne se piquaient point de tendresse; ils
n'embrassaient leurs enfants que le dimanche; on amenait à madame la marquise ses deux fils dans son cabinet de toilette pendant qu'elle se faisait accommoder ; elle tendait la main droite à l'aîné, la main gauche au plus jeune; ils baisaient chacun cette main respectueusement, sans prononcer une parole, et puis l'abbé les emmenait, et tout était dit pour l'amour maternel jusqu'au dimanche suivant. Les enfants, à cette époque, ne voyaient jamais leur mère qu'à travers un nuage de poudre et que dans une gloire parfumée; aussi tremblaient-ils devant elle jusqu'à leur dernier jour, jusque dans leur propre vieillesse. Si la tendresse maternelle n'avait plus rien de sa douceur, l'autorité maternelle conservait du moins toute sa force et tout son prestige, et les enfants ainsi élevés étaient de braves gentilshommes pleins d'intelligence et de cœur.
Aujourd'hui les mères sont des amies, des divinités familières, des providences domestiques, que l'on peut implorer à tout instant, qui vous secourent au moindre danger, qui ■vous assistent au moindre doute, qui écartent avec empressement de votre destin les obstacles et les ennuis, c'est-àdire qui vous ôtent tout caractère, toute initiative, toute énergie; et les enfants élevés ainsi seront sans doute de petits messieurs très-heureux, mais certes ils ne seront jamais de braves gentilshommes pleins d'intelligence et de cœur.
Écarter les obstacles et les ennuis I 0 démence! il faudrait les créer s'ils ne se présentaient pas. La lutte, la lutte, c'est la vie; le jour où l'on a cessé de lutter, on a cessé d'exister. Le travail lui-même n'est qu'un combat, ne l'appelez pas un plaisir. L'art?... c'est un duel avec la nature; chaque œuvre enfantée est une bataille gagnée. Ne supprimez pas la difficulté, elle fait la force; l'obstacle est toujours gêné-
reux. Ne supprimez pas la rime pour ail'ranchir le génie, car c'est la rime mesquine et taquine qui fait le poëte inspiré et admiré; la rime est la fée bienfaisante à qui il doit tous ses dons; elle enflamme son esprit en l'irritant : semblable au banderillero, elle excite son courage jusqu'au délire en variant sans cesse la difficulté; elle ne lui laisse point de repos, elle le condamne à labourer dans tous les sens le champ rocailleux de la pensée; elle l'oblige à ciseler la phrase de tous côtés, à étudier, à commenter la signification de tous les mots; c'est la rime enfin qui donne la fièvre, c'est la fièvre qui donne l'inspiration, c'est l'inspiration qui donne la gloire.
Et les grands prosateurs! Est-ce la rime aussi qui fait les grands prosateurs? — Oui, c'est elle... Les grands prosateurs sont encore plus préoccupés de la rime que les poètes. C'est parce qu'ils n'ont jamais pu la soumettre par leur volonté, qu'ils cherchent à la vaincre par leur toute-puissance. Ils ne peuvent lui pardonner, à cette sotte capricieuse, de leur avoir résisté toujours, à eux qui avaient tant de belles choses à lui oftrir pour ses parures, tandis qu'elle s'en va servir complaisamment tant de niais qui ne savent rien faire d'elle... Et ils luttent contre elle, phrase à phrase, mot à mot; et ils inventent chaque jour de nouveaux effets d'harmonie pour remplacer cette cadence rebelle, et ils choisissent les mots les plus sonores, les sons les plus retentissants, afin que leui s poèmes non rimes soient plus lyriques et plus mélodieux que tous les poèmes rimes de tous les rimeurs célèbres.
Sans combat il n'est rien de grand, rien de beau; c'est la lutte toujours renaissante qui fait l'énergie toujours croissante; c'est l'obstacle obstiné qui fait l'effort prodigieux ; c'est le danger permanent qui fait l'imagination in-
tarissable. La lutte continuelle, vous entendez bien, avec des succès passagers et jamais de triomphes définitifs; qui ose parler triomphe?... Malheur à lui; le triomphe absolu, c'est la mort.
En toute chose la lutte, c'est la vie; en religion, en politique, en littérature, en amour. Une nation qu'une seule idée gouverne est une nation qui va périr, et cette idée elle-même, qui règne seule, est au moment de s'éteindre.
Ces jésuites, contre lesquels on a tant crié, contre lesquels on se remet à tant crier encore, ils- avaient du moins, ou, si l'on veut, ils ont du moins cet avantage, d'exciter partout la lutte, de donner à tous la vie. Ils apportent dans l'état social trois éiémenls précieux de régénération morale; ils apportent toujours avec eu*... et c'est un riche bagage, la volonté, la patience et l'ardeur... et remarquez bien qu'ils ne les apportent pas pour eux seuls, ces provisions merveilleuses; ils sont généreux, ils les partagent bravement avec leurs ennemis dans la lutte : ce sont, de hardis champions qui donnent du courage à leurs adversaires les plus timides, qui réveillent de leur froid sommeil tous leurs indolents rivaux. Dès qu'ils paraissent, la société engourdie se ranime. Jadis ils ont combattu la religion par la religion, et ce fut un combat glorieux; ensuite ils ont combattu par la religion la philosophie, et ce fut encore un glorieux combat; la religion et la philosophie revivaient puissanles pendant ces luttes; mais les philosophes triomphèrent; les jésuites tombèrent vaincus; et de cette chute et de ce triomphe, il résulta ceci, qu'il n'y eut bienlôt plus en France ni religion ni philosophie. N'avons-nôus pas raison de dire que les triomphes définitifs sont mortels et qu'il faut lutter pour vivre?
En littérature, on a vu naguère le même phénomène se
renouveler. La lutte existait, implacable et terrible, entre les classiques et les romantiques; cette lutte intéressait tous les esprits. La France était divisée en deux partis rivaux, également vaillants, également acharnés; et la littérature grandissait pendant cette lutte. Par malheur, les romantiques triomphèrent... les classiques furent vaincus; et de ce triomphe et de cette chute, il résulta encore ceci, qu'il n'y eut bientôt plus de littérature.
Eh bien, ce phénomène se reproduit de nos jours en politique, et personne ne veut voir le danger. Autrefois deux principes se disputaient le pouvoir en France : le principe aristocratique et le principe démocratique; chacun triomphait tour à tour; ils changeaient de nom, de camp, de bannière, mais ils luttaient constamment. Tantôt l'idée démocratique se réfugiait sur le trône; le roi se faisait peuple, et la guerre était déclarée entre la monarchie et les grams vassaux ; tantôt elle se fortifiait dans le temple, et la guerre était proclamée entre les catholiques et les huguenots. Puis vinrent les républicains et les royalistes; puis vinrent les ultras et les libéraux, les conservateurs et les radicaux, et la lutte continuait toujours. Tant qu'elle a duré, ces deux principes se sent maintenu^ Vivaces et puissants. Aujourd'hui, malheureusement, l'un des deux succombe, et l'autre ne produira plus rien de grand; et le pays, que leur querelle faisait vivre, s'endormira dans l'ennui, et il n'entendra point le pas précipité des barbares qui accourront des pôles pour l'envahir.
Chose étrange! ces deux ennemis se perfectionnaient pur la rivalité, ils s'amélioraient par la haine.
Dans la lutte, l'aristocrate se fortiQait; il acquérait cei'.e activité, cette énergie qu'une éducation trop recherchée lui avait l'ait perdre, et qu'il enviait tant à son ennemi.
Le démocrate, de son coté, se civilisait. A sa vigueur native, il ajoutait cette délicatesse, cette élégance de manières qu'il délestait chez son ennemi, mais qu'il empruntait malgré lui dans son imitation jalouse.
Et chacun prenait ainsi les qualités de l'autre. Une bonne alliance n'aurait pas valu ces hostilités salutaires. Pourquoi donc les faire cesser? Le triomphe de l'un ou de l'autre doit être également fatal. Si le principe aristocratique l'emporte, la nation s'affaiblit, s'éùole, s'alanguit. Alors commence pour le pays l'ère d'hébétement.
Si, au contraire, le principe démocratique triomphe, la nation devient grossière, lourde et vulgaire. Alors commence pour le pays l'ère d'abrutissement.
Vous voyez bien qu'il faut les laisser combattre toujours. Pourquoi donc voulez-vous donner à l'un des deux la victoire?
Bientôt le principe démocratique régnera seul. Il est dans les lois, il est dans les mœurs, il est dans les habits. Encore quelques années, et tout sera Gni pour l'idée aristocratique. Ses défenseurs naturels sont morts, dégénérés ou transfuges. Ceux-là même qui lui doivent tout l'ont abandonnée, et chaque jour ils achèvent delà déconsidérer dans les esprits par leur inintelligence et leur puérilité.
Au lieu de maintenir dans toute leur pureté les nobles traditions du passé, au lieu de choisir dans les vérités du présent celle qui devait donner à leur cause plus de libéralité et de force, ils ont trouvé moyen de marier dans une seule et même sottise les misères de tous les temps.
Ils ont conservé les petites vanités d'autrefois, ils ont adopté les grandes vénalités d'aujourd'hui.
Ils ont pris aux idées démocrates, non pas ce qu'elles ont de généreux, mais ce qu'elles ont d'économique.
Ils n'ont pas admis l'égalité dans les sentiments.
Ils l'ont admise dans les vêtements.
Ils ont laissé au parti démocrate ses beaux rêves humanitaires, ses chères utopies de travaux abondants, de secours mutuels, de sympathie et d'amour... pour l'aider à les réaliser, ils ne lui ont offert ni leurs terres, ni leurs châteaux... mais ils ont pris ses guêtres et son paletot.
Ils ont conservé leur morgue, ils n'ont supprimé que leur grandeur; ils sont aussi mal mis que leur portier qui les appelle M. le duc; c'est ainsi qu'ils comprennent l'égalité; ils vont chez Mabille danser en face de leurs valets de pied, qu'ils surpassent en grossièreté et en impudence, c'est ainsi qu'ils soutiennent leur rang.
Ah! si tous faisaient ce que quelques-uns d'entre eux savent faire, si à la magnificence des idées d'autrefois ils savaient unir la libéralité des idées d'aujourd'hui, leur cause serait encore belle, et ils pourraient encore donner des leçons de générosité et d'héroïsme aux orgueilleux protecteurs du peuple émancipé.
Mais l'éducation qu'ils reçoivent est si tendre, mais le caractère qu'on leur fait est si doux, qu'ils ne seront jamais assez forts pour lutter contre un ennemi aguerri dès l'enfance dans les plus rudes travaux.
Aussi nous autres, qui nous préoccupons plus de l'avenir que du présent, ce sont les classes supérieures que nous appelons les classes indigentes, parce que la vie se retire d'elles, parce qu'elles perdent chaque jour de leur énergie et de leur valeur. La véritable indigence n'est pas de manquer d'argent : l'argent s'acquiert par le travail; c'est de manquer de courage, c'est de manquer d'intelligence. Avec cette espèce de misère-là on a bien vite toutes les autres. Vous dites : Voilà les heureux du jour; nous disons : Voilà
les victimes du siècle; vous criez avec colère : Les oisifs! nous crions avec pilié : Les mourants ! 0 philosophe ! l'agonie est une oisiveté cruelle !
Et vous vous armez contre eux, vous passez dans les rangs démocrates! et vous allez au secours du peuple vainqueur! parce qu'il souffre et qu'il gémit encore, vous ne vous apercevez pas qu'il règne et qu'il commande déjà; parce que sur ses pieds, sur ses bras déchirés, saignent encore les blessures du martyre, vous ne vous apercevez pas que son front se couronne déjà des rayons de. l'aurore éternelle; parce que l'arbre de liberté n'a pas encore vu s'épanouir toutes ses fleurs, vous ne vous apercevez pas que déjà ses racines traçantes ont envahi le sol, ont absorbé les sucs vivifiants de la terre, et que tous les arbres rivaux sèchent, meurent, tombent autour de lui. Un sentiment généreux vous séduit; nous pensons, nous, qu'il vous égare, et que vous n'êtes déjà plus généreux; vous croyez ouvrir une voie nouvelle et devancer votre époque, nous croyons, au contraire, que vous marchez dans le chemin battu, derrière l'idée triomphante; vous vous imaginez vous sacrifier pour la défense de l'opprimé, erreur! vous suivez le conquérant dans ses conquêtes, et vous partagez avec lui les dépouilles; vous dites, à ce jeu terrible, tout risquer, tout perdre... vous vous flattez... vous gagnerez.
Oh! c'est un grand malheur, selon nous, que les puissants génies d'un siècle soient du parti le plus fort; les esprits supérieurs, les talents généreux, doivent toujours se défier de l'idée dominante, c'est toujours l'idée dangereuse; le maître du jour sera le tyran du lendemain; tout droit proclamé est un abus naissant.
Le devoir des gens de génie en ce monde, c'est de maintenir la balance; c'est de défendre le vaincu contre le vain-
queur dans l'intérêt de tous deux; c'est d'empêcher les triomphes décisifs; c'est enfin d'entretenir toujours la lutte, parce que la lutte c'est l'équilibre.
0 prince de la pensée ! ô roi de la parole ! ne portez pas tous vos trésors, toutes vos aimes dans le même camp; ne faites pas les chances inégales; soutenez toujours la lutte au cœur du pays, pour que le pays soit toujours glorieux dans l'histoire ! Et vous, tendres mères, préparez à la lutte vos fils dès l'enfance pour que vos fils soient un jour glorieux dans le pays !
Refrain : la lutte, c'est la vie; sitôt que l'on a cessé de lutter, on a cessé d'exister.
Tradition libre de ce feuilleton sentencieux : Rien de nouveau à Paris.
LETTRE XVII
9 novembre 1844.
Le premier devoir d'une femme, c'est d'être jolie. — Manières différentes d'être jolie. — Des souliers qui ont l'air bête. — Des bouquets qui sentent le marécage. — Des vins de fantaisie. — Préservez-vous des philanthropes.
Nous avons déclaré l'autre jour que le premier devoir d'une mère est d'être impitoyable, et, à notre grand étonnement, on a paru goûter ce paradoxe : voyons comment on trouvera celui-ci.
Aujourd'hui nous déclarons que le premier devoir d'une femme est d'être jolie.
Or, par ces mots, nous ne voulons pas dire que ce soit un devoir pour toutes les femmes d'avoir le profil athénien de mademoiselle Julia Grisi ou de madame la comtesse de
Beau..., le regard sibyllin de madame Sand, ou le regard séraphique de madame la comtesse d'Hauss...; la démarche impériale de madame la duchesse d'Ist..., la fraîcheur printanièrede madame la princesse Gai... Non; être belle ainsi, c'est un bonheur, c'est un malheur peut-être, mais cela ne saurait devenir une obligation; nous n'exigeons pas des perfections si grandes, nous sommes juste, nous sommes prudent aussi.
Mais on n'a pas besoin d'être jolie pour le paraître, et là seulement est le devoir; car il y a deux espèces de beauté : la beauté involontaire et la beauté volontaire; la beauté naturelle et la beauté sociale; celle que Dieu a créée, celle que le monde a composée; celle qu'on reçoit et celle qu'on prend.
Vous conviendrez donc qu'une femme est impardonnable quand elle ne sait point se parer d'une beauté qui lui est offerte, et s'approprier un trésor qu'elle peut toujours acquérir.
Cette beauté factice a un très-grand avantage sur la beauté native : c'est qu'elle est variée. La beauté sincère a généralement le malheur d'être monotone; en fait d'esprit, on remarque le contraire; c'est l'esprit factice qui est monotone, l'esprit naturel est varié... mais il ne s'agit pas d'esprit; tout le monde a reconnu celle vérité, que la beauté trop parfaite est monotone. De deux choses l'une, ou les traits sont réguliers, et alors ils sont impérieux, la physionomie leur est soumise, ils la tiennent captive dans leur majesté, et ils ne lui permettent qu'une expression tempérée, qu'une mobilité circonspecte; le type est un tyran jaloux qui ne tolère aucune légèreté, aucune infidélité; il fait d'un noble visage un portrait vivant d'une beauté incontestable, mais fatigante; c'est ennuyeux une femme qui a toujours l'air d'un portrait qui attend un cadre...
Ou les traits sont d'une beauté étrange, d'une originalité saisissante... et alors leur despotisme est bien plus grand ; ils emprisonnent la physionomie dans sa propre originalité, ils la condamnent à une bizarrerie permanente plus fatigante encore que la majesté continuelle. Le type plus frappant est encore plus impérieux, il fait d'un admirable visage quelque chose de plus ennuyeux qu'un portrait vivant, il en fait une tête d'expression humanisée, et c'est trèsennuyeux une femme qui, à table, au bal, au whist, au spectacle, en commandant son dîner, en écoutant Bouffe aux Variétés, en regardant Arnad au Vaudeville, Auriol à Franconi, a toujours l'air de Corinne improvisant au Capitule, de Velléda sacrifiant au dieu Erminsul, ou de Daïda fuyant au désert avec Cédar... Et cela toujours, toujours, parce que rien n'est plus monotone qu'une originalité excessive. ,
Les femmes qui ne sont ni belles ni laides ont du moins cette supériorité : elles sont maîtresses de leurs aspects. Excepté admirables, elles sont tout alternativement; et pour plaire beaucoup et longtemps, il vaut mieux n'être jamais que charmante, mais de mille façons, que d'être toujours superbe de la même manière.
Les belles femmes ont encore une autre infériorité : elles sont en général très-honnêtes, nous ne disons pas vertueuses; il n'est pas question ici de moralité; nous ne parlons point de l'honnêteté de la conduite, mais de l'honnêteté du caractère; les belles femmes ont presque toujours de la droiture dans le cœur et de la naïveté dans l'esprit; les autres femmes, sans être tout à fait perfides, sont plus compliquées; elles ont le cœur incessamment troublé de craintes vagues, l'esprit agité d'ambitions inavouées, elles luttent enfin, elles luttent contre les femmes belles, leur
vie est une élude continuelle cLs secrets de la séduction, des avantages à acquérir, à imiter, à balancer, à déconcerter, et cette préoccupation transparente, mais dont on ignore toujours la cause, cette inquiétude mystérieuse à laquelle on s'intéresse malgré soi, leur donne une sorte de fièvre qu'on pourrait appeler fièvre de co juetterie, une sorle d'inspiration, de rayonnement, qui ressemble aux choses du monde les plus séduisantes : à la beauté, à l'esprit, à l'émotion, et quelquefois même à la passion.
La pensée a son influence, n'est-ce pas, sur le charme de la physionomie? •
Une belle femme est assise dans son salon, près de sa table à ouvrage ; elle pense ceci : Je n'ai plus de soie verte ; j'irai en chercher demain ; j'assortirai aussi de la laine rouge, et puis j'irai savoir des nouvelles de ma tante qui est enrhumée.
Une femme beaucoup moins admirée est assise en face d'elle ; elle regarde et pense : Cette femme n'a pas du tout l'intelligence de sa beauté. Ah ! si j'avais ces yeux-là, que de jolies choses je leur ferais dire !
Eh bien, cette aspiration vers la beauté est déjà une séduction; la physionomie de cette femme qui pense à être belle est certainement beaucoup plus agréable que celle de cette autre femme qui est belle sans y penser.
Croyez-nous, le désir ou plutôt le besoin de plaire arrivé à Télat de monomanie est, de toutes les forces attractives, la plus puissante; et cette grâce-là n'est point monotone, il s'en faut, puisque sa condition principale est de se renouveler tous les jours, est de s'initier à toutes les actions de la vie, depuis les plus hautes combinaisons des rêves ambitieux jusqu'aux plus simples détails des habitudes domestiques. 11 est bien difficile de ne pas trouver un peu jolie
LETTRES PARISIENNES ! i'S
une femme dont lotîtes les paroles, toutes 1 heis,
toute l'existence, signifient : Je veux vous plaire. D'abord, elle vous attire par cette aimable volonté, puis elle vous attacbc par ce zèle ingénieux et constant ; enfin, elle vous attendrit par cette héroïque persévérance, et vous vous intéressez à elle et au succès de votre propre séduction comme on s'intéresse au succès de toute entreprise habilement conçue et courageusement menée...
Eh! un scrupule nous arrête... Que de femmes laides, après avoir lu ceci, vont devenir tourmentantes!... Ah bien ! tant pis... et même tant mieux!... — Fol orgueil... elles ne nous ont pas attendu pour ça.
Les gens du grand monde parisien l'avouent avec franchise, la beauté charme moins leurs yeux que l'élégance; plusieurs nous ont déclaré naïvement qu'ils préféraient cent fois une femme, non pas tout à fait laide, mais injolie, entourée de luxe et couverte de diamants, dans un appartement superbe, à une femme admirablement belle, couverte de haillons, dans un taudis. Il y a bien encore quelques jeunes originaux qui aiment ce qu'on appelle les belles femmes; mais ils sont en petit nombre, et le mauvais goût de ces esprits faux ne fera jamais autorité.
Pour tous les vrais connaisseurs, la beauté sociale est la plus séduisante ; aussi voit-on, à Paris, beaucoup de femmes très- admirées, tiès-aimées, et réellement très -aimables, dont la beauté se compose :
D'un joli bonnet lail par madame Delanneau ; ruban rose, reflet favorable ;
D'une charmante robe de soie, nuance amie, forme in-' tellignte ;
D'un soulier virginal;
D'un petit bracelet sans valeur, mais d'un style pur ;
D'une bague précieuse, religieusement portée ;
D'un beau mouchoir brodé, élégamment déplié;
D'un gros bouquet de violettes, sentant la violette;
De douze camélias dans des jardinières de Chine ;
De deux rosiers tout en fleur dans un vase de craquelé;
D'une coupe de vieux sèvres remplie de bonbons ;
D'une argenterie très-bien tenue;
D'un thé chaque soir bien servi ;
D'un café musulman, pur moka ;
D'un vin de Xérès véritable ;
De beaux chevaux parfaitement attelés ;
D'un excellent maître d'hôtel ;
D'un valet de chambre respectueusement empressé ;
D'un ami célèbre ;
D'un bel enfant bùsn élevé ;
D'un mari de bonne compagnie.
Ces femmes ne sont point jolies , la nature n'a rien fait pour elles ; mais elles savent prendre à la société tous ses charmes, à l'élégance tous ses prestiges. Et ce n'est pas par leur fortune qu'elles arrivent à ce résultat glorieux, c'est par le simple désir de plaire, de plaire à un seul... non pas, de plaire à chacun, à leur vieille tante, à leur jeune cousine, à ce petit auditeur, à ce gros député, à tous ceux qui viennent ou qu'elle rencontre ; c'est cette volonté habituelle de choisir toujours ce qu'il y a de mieux en toute chose, pour vous donner une impression flatteuse et vous laisser un agréable souvenir. Il y a des femmes bien plus riches que celles-là qui ne savent tirer de leur position brillante aucun de ces avantages.
Elles ont un bonnet de dentelles superbes, mais d'une l'orme carrée, une coiffure d'aïeule ;
Elles ont aussi une belle robe de soie, mais d'une couleur fausse et chargée d'ornements lourds et prétentieux ;
Elles ont des souliers mal faits qui ont l'air bête;
Elles ont des bracelets tapageurs comme des grelots de carlin ;
Elles ont des bagues de charlatan ;
Elles ont de grands mouchoirs affreusement empesés qui semblent se révolter ; leur mouchoir est armé de cornes menaçantes ;
Elles ont des bouquets de violettes qui sentent le marécage;
Elles ont dans leur jardinière des fleurs artificielles que leur valet de chambre cultive avec un plumeau ;
Elles ont dans une coupe d'agate des bonbons à liqueurs ;
Elles ont une argenterie magnifiquement ciselée qui vous dit le menu de la veille ;
Elles ont un mobilier incommode et malveillant, de grands fauteuils en bois sculpté comme des stalles d'église, dont le dossier perpendiculaire est orné de rosaces en cuivre doré ; ils vous cognent la tête et vous repoussent quand vous voulez vous appuyer, ils vous tirent les cheveux et vous retiennent quand vous voulez vous lever ;
Elles ont un thé de comédie qu'elles ne servent pas;
Du café de voyage ;
Des vins de fantaisie;
Un maître d'hôtel familier qui vous tient des discours, qui vous donne des conseils, qui vous dit, par exemple, ce qu'un domestique qui passait des plateaux dans un bal a dit un soir à un invité qui refusait des petits gâteaux : a Vous avez tort, ils sont excellents. »
Elles ont un valet de chambre bègue qui écorche tous les
noms, qui vous confond avec des gens affreux que vous détestez, qui vous prépare toujours dans un salon une entrée ridicule ;
Elles ont des amis obscurs, envieux, ennuyeux, assommants ;
Elles ont des enfants insupportables, habillés en chiens savants !
Elles ont un mari mal peigné, qui les appelle devant tout le monde Bichetle, Minette ou Mignonne !
Ceci est grave, c'est un trait de caractère : une femme est responsable des petits noms qu'elle se laisse donner. Une femme ne peut pas empêcher son mari d'être joueur, querelleur, dissipé, violent; mais elle peut toujours l'empêcher de l'appeler Bichette, Minette ou Mignonne. Une femme qui tolère de pareils abus est une femme jugée; il n'y a pas besoin de la connaître pour savoir qu'elle est sans goût, sans poésie, sans caractère, sans délicatesse, sans dignité.
Eh bien, cette femme-là est peut-être fort belle; qu'importe?... Sa rivale, qui supprime de son entourage tout ce qui pourrait vous choquer, après avoir imaginé tout ce qui peut \ous séduire, n'est-elle pas en réalité plus jolie? S'il vous fallait choisir entre elles deux, hésileiiez-vous? — Pas un moment. La femme volontairement belle l'emportera toujours sur la beauté paresseuse qui négligera, qui dédaignera imprudemment les accessoires de la séduction. Une ex coquette disait un jour à sa fille, femme belle et charmante qui se complaisait dans son excessive pâleur : Prends garde, ma chère enfant, les jeunes femmes qui ne mettent pas de rouge sont toujours quittées pour de vieilles femmes qui en mettent trop. Et la prédiction s'accomplit. La femme vertueuse, mais pâle, fut trahie par son mari, quelques
mois après, indignement trahie pour une femme horriblement fanée, mais toujours très-parée, très-endimanchée, et surtout très -panachée. Cet apologue signifie qu'une supériorité' sottement négligée ne vaut pas une médiocrité adroitement cultivée. Dans un monde où l'apparenee est tout, le fond est moins important que la forme; dans un bal,* les diamants bruts feraient moins d'effet que des diamants faux bien taillés et montés à la dernière mode.
Mais ici le diamant n'est pas faux, et c'est du fond même que nait la grâce de la forme : c'est de la valeur réelle que provient l'apparente beauté, cette beauté de toutes les actions que peuvent également posséder toutes les femmes. C'est pourquoi nous persistons à déclarer que le premier devoir d'une femme e>t d'être jolie, jolie par égard pour ses parents et ses amis, jolie par respect pour elle-même. Ce devoir rigoureux consiste à chercher à plaire à tout le monde : c'est une sorte de charité, une charité de salon qui a bien aus.i son mérite. Préparer à ceux qui dépendent de nous d'agréables heures, leur épargner d'insupportables ennuis, arracher de leur chemin les broussailles, écarter de leurs pas les cailloux, leur offiir au logis un asile toujours élégamment hospitalier, leur tendre une affectueuse main toujours doucement parfumée, les recevoir avec un sourire toujours gracieux, une parure toujours fraîche, soin puéril qui cependant signifie : Je vous attends toujours; rendre du courage à un vieux père qu'effraye la vieillesse; -donner de la patience à un jeune mari que révolte une injustice; rendre l'inspiraiion à un poëte ennuyé; amuser un enfant malade; envoyer des fleurs odorantes à un aveugle, de belles gravures à un sourd, d'excellents cigares à un paresseux, des romans nouveaux à un goutteux; consoler l'infirmité de celui-ci, flatter la manie de
Iu28 LE VICOMTE DE LAUNAY
celui-là, vivre pour plaire enfin, agir pour paraître charmante, et, de celle ardeur séductrice, faire un bien-être pour chacun, c'est aussi remplir une belle mission. Cela vaut mieux peut-être que de se maintenir toujours maussade par fausse vertu, que d'être toujours malpropre et mal mise par détachement des vanités humaines, que de faire mourir d'ennui son vieux père dans un salon déserté, mourir de faim son mari dans un repas malsain, mourir de froid ses enfants dans des brodequins trop courts et humilies, toute préoccupée que l'on est d'aller secourir jusque dans leurs greniers des infortunés dont on cause soi-même l'infortune par une austérité mal comprise; car ce qui fait la misère excessive des pauvres, c'est l'inélégance sordide des riches.
• Eh, mon Dieu ! si chacun de nous se donnait pour tâche de rendre la vie un peu douce aux cinq ou six personnes qui dépendent de lui, le grand problème du bien-être universel serait résolu ; mais on aime mieux faire le malheur des siens pour se consacrer au bonheur du monde!... C'est plus glorieux, c'est plus facile aussi; il n'y a pas de juge. On serait effrayé si l'on savait le nombre des petites méchantes actions que peut commettre un philanthrope dans sa journée, des affreux chagrins qu'il aime à semer dans sa famille. Aussi, dans nos prières au Destin, nous nous sommes toujours écrié avec ferveur : 0 sort! donne-moi pour amis des ingrats, des égoïstes, des tyrans, des hommes de génie, si tu veux, ceux-là passent pour les plus cruels... mais préserve-moi d'un philanthrope !
Être agréable aux siens, c'est le principal intérêt de toute femme vraiment charitable ; et, remarquez un peu cette différence dans nos idées : nous voulons qu'une mère attise les difficultés dans l'existence de son enfant; nous voulons,
au contraire, qu'une femme les éteigne dans la vie de son père, de son frère, de son mari. L'obstacle pour l'enfant joueur est un exercice profitable, l'obstacle pour l'homme travailleur est un contre-temps désastreux. Tout homme qui travaille sérieusement, depuis l'ouvrier jusqu'au ministre, est une espèce de malade, de fou, d'épileptique, qu'il faut soigner tendrement. O labeur continuel rend ses nerfs éperdument irritables, eî c'est un ange gardien pour lui qu'une femme dont l'affectueuse sollicitude le surveille dans cette agitation fébrile, dont la pensée bienfaisante écarte de lui tous les souvenirs inopportuns et agaçants; qui lui cache la fâcheuse nouvelle qui le troublerait inutilement le jour d'une affaire importante, qui charme sa mauvaise humeur par un doux accueil, qui l'entoure des objets qui lui plaisent, qui se pare des couleurs qu'il aime, qui lui sert les mets qu'il préfère, qui l'écoute dans ses récits, dans ses projets avec un visage ému, des yeux captivés, un sourire intelligent et sympathique... Et cet ange gardien-là lui paraît une femme bien jolie ! et c'est tout justement comme ça que nous voulons que toutes les femmes soient jolies!...
LETTRE XVIII
7 décembre 1844.
L'homme le plus malheureux qui soit au monde.
Il est un homme malheureux entre tous les hommes, pour lequel notre pitié augmente chaque jour. Être parfait et misérable, à la fois privilégié et maudit. Cet homme est
130 i,i: vicmmtk d ' I
.■.m ; remord ■... et i"'u la ,! ■< vir e I un long châtlra cel homme «■ I i neml... > i pourtant >i subit m i il .: lm tntc, minutieuse, ai h irnéc, que la lu
i '< m -Mil. même pa est gioi d'ùtr
par des ennemii , p Ll est humill ni et ;
rmetité par de» Indifférent ; el c'< : i là le ion de cette pauvre victime du siècle dont no u célébron ai j d'hiii les Infortunes Toul dam notre monde nouveau le fait soufii lr ; là chacun semble iglr contre lui. On ne dit p un mot qui ne l'ofTcm e, on ne fait pas une démarche qui nu le révolte. A chaque Instanl ses croyance les plus
onl brutalement attaquée
i profanés : ans pu leur. On le heurte dans louti s :<i ■'■<■::, on le blei se dans u m ses i i limenl ; et U lui faut supporter oâi i uppllcei afl'reu i ■ i il
lm faut é< outei < '• i< lie lei outrag» antes qui l'indigm ntf qui l'exaspèrent, qui lui agacenl les nerfs, qui lui fonl grincer i, .ii-ui i, touji irse nue attention bii nveillante , ■ une patieni e gra< ieuse I... Ce t encore une des mi ère 1 de si 1 ondltton. ()1> 1 cet homme là <■ it un être bien proie ment mal heure u 1
Par une étrange fatalité, il se trouve que la victime est aimable; celte amabilité funeste multiplié à l'Infini tourments; on le recherche, cet homme malheureux, on l'attire, t e 1 à qui lui ofl'i Ira li g : u iplii ei i-' - plu vai 1 : 1 .,11,1.1c ci g upplices 1 gêné eusement offerte] sont par fol ; m upporlable 1 1 le rendent li 1 ite malgré lut : l 'r.mur ou ne peut s'i npliqui r ees In rougeurs , ses p&<
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\3'2 LE VICOMTE DE LAINaY
là n'aime pas les duchesses qui évoquent les commissaires de police. L'original !
In soir, il alla chez le roi. Pendant qu'il était là, il vit venir la jeune femme d'un ancien ministre, ou d'un futur ministre, comme vous voudrez; celte jeune femme s'approcha sans façon de la reine, prit un fauteuil et s'étendit dedans tout de son long, la tète appuyée sur le dossier, les bras croisés sur la poitrine, les pieds en avant, comme on s'étale chez soi dans son fauteuil, quand on est seule, quand on s'ennuie et qu'on espère dormir. L'homme malheureux vit cette attitude, et son indignation fut telle, qu'elle devint une souffrance intolérable ; il partit : voilà encore une de ses étranges idées : cet homme-là veut qu'on respecte la reine. L'original !
Dernièrement, à la sortie d'un concert, il entendit un jeune merveilleux crier avec impatience à sa mère : « La voiture est avancée; viens donc; tu n'en finis pas... » A ces mots, il se rappela sa noble et digne mère, qu'il avait perdue, et qu'il vénérait si tendrement... Il pâlit... Cet homme-là croit aussi à la majesté d'une mère. L'original !
Le lendemain, il entendit deux autres jeunes élégants, orateurs de théâtres, érudits de foyers, troubadours de coulisses, raconter devant leur sœur, sans se gêner et dans les plus grands détails, certaine vilaine histoire d'un gros boyard bafoué par une sauteuse de vaudeville; devant leur sœur, jeune fille qui n'a pas encore seize ans !... Cette fois l'homme malheureux ne pâlit point, il rougit; il avait honte d'assister à cette profanation sacrilège... Cet homme-là croit encore à la divinité de l'innocence!... L'original! l'original!...
Naguère, il se trouvait dans une église, au mariage d'un de ses amis. La cérémonie était, comme toutes celles de ce
genre, retardée par un enterrement. Et les gens de la noce arrivaient en foule, et ils s'avançaient bravement vers Tautel; ce cercueil gênant ne les arrêtait pas; non, vraiment; ils se rangeaient tout près de lui, et ils frôlaient des pans de leurs habits le drap funèbre, et ils se donnaient des poignées de main par-dessus ce mort glacé dont la terrible présence ne les intimidait pas. Et de chaque côté de la nef les femmes s'envoyaient de charmants sourires, de gracieux saluts de la main, de ces petits bonjours de théâtre que les Parisiennes savent distribuer si coquettement; et toutes ces gentillesses passaient à travers les deux rangs de cierges !... Ces politesses mondaines dans une église, cette indifférence impie près d'un cercueil, étaient un spectacle horrible à voir; c'était infâme, révoltant; il y avait là de quoi faire sangloter une orpheline, une veuve, une sœur en deuil; il y avait là de quoi faire mourir un poète!... Et pourtant personne ne s'étonnait!... L'homme malheureux seul était indigné. L'insensé ! il croit encore à l'étiquette des temples, aux susceptibilités de la mort, aux droits de Dieu !
Second supplice à peu près du même gem*e. L'homme malheureux passait rue de la Chaussée-d'Antin , devant le séduisant magasin de Toy. A quelques pas de là, il aperçut une pauvre vieille femme étendue sur le trottoir. Soit qu'un étourdissement eût causé sa chute, soit qu'elle se fût blessée en tombant, elle gisait là évanouie, sans mouvement. Il se dirigeait vers elle pour la secourir, lorsqu'un jeune homme sortit tout à coup d'une maison voisine. L'aimable étourdi ne fut pas un moment déconcerté par cet obstacle inattendu; il n'eut pas même l'idée de s'arrêter, ni même de se détourner; il sauta légèrement par-dessus le corps de la pauvre femme et continua son chemin en sifflant un air de polka. On devine à quel point l'homme malheureux dut iv. 8
souffrir de cette cruauté badine. Il croit encore à la sainteté de la vieillesse, à la dignité de la misère. L'original !
Mais retournons dans le monde élégant, et racontons des peines moins graves, il dînait un jour chez de riches banquiers ; après le diner, on lui servit une tasse de café. Pendant qu'il savourait ce poison inspirateur (vieux style), une jeune femme qu'il n'avait pas du tout l'honneur de connaître vint à lui, tenant un gros morceau de sucre entre ses jolis doigts : « Monsieur, dit-elle avec un sourire très-gracieux, voulez-vous me permettre de faire un canard dans votre tasse?... » 11 resta muet, stupéfait, suffoqué... Cependant il dissimula son étonnement; il s'inclina devant la jeune femme, lui présenta sa lasse avec respect et laissa le canard s'accomplir en silence. Il n'aurait pu trouver une parole, tant cette familiarité étrange le déconcertait. Quelle faiblesse! sans doute; mais que voulez-vous! cette hommelà n'aime pas à faire la dinette dans les salons.
11 n'aime pas non plus à donner de leçons ; sa condition même, nous l'avons déjà dit, le force à supporter gracieusement les choses qui le choquent le plus. Ce n'est pas lui qui ferait ce que fil jadis une altière comtesse allemande. Elle était occupée à servir du thé comme une jeune miss. Un baron qui se trouvait là (il y a toujours là un baron en Allemagne) voulut prendre du sucre, et, par distraction, par maladresse peut-être, au lieu de prendre du sucre avec les pinces, il en prit avec ses doigts. Ce baron doit être parent de la dame au canard. La comtesse, indignée de cette inconvenance, se leva aussitôt avec majesté, marcha d'un pas digne vvcrs la fenêtre, l'ouvrit et jeta le sucrier dans la rue. Le baron ne se troubla point : il continua à boire son thé tranquillement; puis, quand il eut fini, il se leva de même avec majesté, marcha vers la fenêtre d'un pas non
moins digne, l'ouvrit et jeta sa tasse dans la rue. Devinez ce qui résulta de ce duo d'insolence... Au bout d'un an, l'impertinente comtesse épousa l'impudent baron : ce doit être un bien agréable ménage. Ils eurent un grand nombre d'enfants : ce doit être une bien aimable famille.
A propos de dîner, l'homme malheureux eut encore une autre fois à subir un cruel dîner d'élégants. C'était chez une femme très-distinguée et de fort bonne compagnie, mais ignorante des mille recherches de la gastronomie parisienne. On était au mois de juin; l'eau dans les carafes n'était pas glacée. « Ah ! de l'eau chaude ! s'écria un des convives. François, va me chercher de h gl.ice. Vous permettez"? l'eau tiède me fait mal, je ne pourrais pas dîner. » La maîlresse de la maison était confuse. L'homme malheureux était furieux. Un moment après, un autre convive s'écria : a Ouf I quel poisson ! si l'eau n'est pas fraîche, le poisson n'est pas frais non plus : c'est de l'harmonie. — Oh ! mais c'est la carpe de Bilboquet que vous nous servez là, reprit à son tour un autre plaisant. J'ai vu, en passant au marché, une superbe carpe ; dans quinze jours je la marchanderai. » (Voir les Saltimbanques.)
Cette piquante citation fut accueillie par d'impitoyables éclats de rire ; la maîtresse de la maison respirait à peine, l'homme malheureux étouffait. On servit du vin de Champagne. « Ah çà! dit un vieux viveur au maître de la maison, est-ce que c'est toi qui fais ton vin de Champagne toimême, mon cher? 11 n'est pas mauvais; il ne lui manque qu'une seule chose pour être excellent : il n'y a pas tout à fait assez d'estragon. »
Les éclats de rire redoublèrent; la maîtresse de la maison était rouge de honte, son mari était pourpre de colère; mais ils faisaient bonne contenance. On a supprimé la tor-
ture, la question, le brodequin, la roue, le chevalet; ces supplices-là n'étaient rien en comparaison de ceux qu'enduraient ces amphitryons martyrisés; et ce fut ainsi tout le temps du dîner, des bons mots contre chaque vin, des épigrammes contre chaque plat. Enfin on se leva de table, et la dernière parole prononcée termina dignement cette triste fête. « Ahl que j'ai faim! que j'ai faim! cria l'un des convives en sortant de la salle à manger; messieurs, je vous invite tous à souper ce soir au café Anglais ! » L'homme malheureux n'accepta point l'invitation, il sentait sa patience à bout. Cet homme-là n'aime pas les bourreaux, même sous la forme de joyeux convives.
Son indignation, ce jour-là, fut si violente, qu'elle l'entraîna à raconter celte glorieuse histoire, en manière de vengeance polie et détournée. C'était en Angleterre, à l'époque de la révolution française. Le duc de Bedford avait offert au duc de G..., émigré, un splendide repas, une de ces fêtes quasi royales que les grands seigneurs anglais mettent leur orgueil à donner à des souverains, leur bon goût à offrir à des exilés. Au dessert, on apporta une certaine bouteille d'un vin de Constance merveilleux, sans pareil, sans âge, sans prix. C'était de l'or liquide, dans un cristal sacré; un trésor fondu qu'on vous admettait à déguster; un rayon de soleil qu'on faisait descendre dans votre verre : c'était le nectar suprême , le dernier mot de Bacchus. Le duc de Bedford voulut verser lui-même à son hôte cette liqueur des dieux. Le duc de G... prit le verre, goûta le prétendu vin et le déclara excellent. Le duc de Bedford, pour lui faire raison, voulut en boire à son tour; mais à peine a-t-il porté le verre à ses lèvres, qu'il s'écrie, avec un horrible dégoût : « Ah ! qu'est-ce que c'est que ça? » On accourt vers lui, on examine la bouteille, on interroge
le parfum : c'était de l'huile de castor!... Le duc de G... avait avalé cette détestable drogue sans sourciller. Ce trait sublime fit grand honneur à la noblesse de France ; on conçut une haute idée d'un pays où la politesse allait jusqu'à l'héroïsme.
Après ce récit, l'homme malheureux ajouta : « 11 y a bien loin de la politesse de ce temps-là à la politesse du nôtre! » Et il soupira tristement.
Voilà les tourments qu'il lui faut subir dans les élégants dîners parisiens. Qu'est-ce donc quand il voyage, quand il est forcé de diner dans une auberge à table d'hôte, avec des voyageurs sans gène, qui ne quittent jamais leur casquette, qui parlent toujours et qui mangent tout? Une incivilité qui a pour inconvénient la famine, c'est grave. Cela nous rappelle l'amusant désespoir d'un charmant enfant que nous avons rencontré il y a quelques années dans une mauvaise auberge de province : il pleurait dans un coin de la salle enfumée et ne voulait pas se mettre à table. « Tu es malade? lui disait sa mère. — Non. — Tu n'as donc pas faim? — Si. — Eh bien, pourquoi ne viens -tu pas? — Je ne veux pas diner avec des républicains. » Oh ! cette intolérance politique chez un enfant de six ans nous parut un peu prématurée. Nous étions curieux de connaître ce qu'il entendait par ce mot. « Mon enfant, lui avons-nous dit, qu'est-ce que c'est que des républicains? — C'est, reprit-il toujours en pleurant, c'est ces grands messieurs là-bas qui gardent leur casquette à dîner, qui se servent tout seuls et qui prennent toute la crème. » Alors sa mère se mit à rire, et nous raconta que la veille il avait demandé pourquoi ces mêmes jeunes gens gardaient à table leur casquette sur leur tète , et qu'un vieux voyageur lui avait répondu : « Parce qu'ils sont républicains. » L'enfant avait pris à la lettre
cette réponse ironique. Mais que la définition est admirable! N'est-ce pas cela? Dos hommes qui gardent leur chapeau sur leur tête là où il y a des femmes, et qui happent toutes les friandises là où il y a- des enfants. Tout un parti est dépeint par ce mot naïf; car cette variété de. républicains, que nous avons signalée déjà, mérite d'être classée. Ceux d'aujourd'hui ne ressemblent en rien aux fiers Brutus d'autrefois; ils ne se piquent nullement de sévérité ni d'abnégation ; ils veulent tout tuer, mais c'est pour bien vivre ; ils aiment le sang , mais ils aiment aussi la crème; ils sont grossiers dans leurs manières, mais ils sont rafiinés dans leur goût; ils sont farouches, mais ils ne sont pas austères; et s'ils veulent renverser Tarquin, ce n'est pas pour venger Lucrèce, c'est pour la lui souffler.
L'homme malheureux ne peut voir sans douleur ces gens-là. Il prétend qu'il.-- réunissent les défauts de toutes les classes sans leurs qualités; ils ont la brutalité des m es, la puérilité des autres; ils sont, dit-il, violents sans être ardents, rudes sans être aguerris, mignons sans être délicats. Ce sont des butors douillets : c'est la pire espèce de toutes.
Oh! il a bien le droit de parler d'eux durement. Ces hommes-là l'ont tourmenté tant de fois, qu'il lui est bien permis de les punir en paroles. Un seul jour pourtant ils l'ont amusé. Deux d'entre eux passaient dans les Champs- Elysées, l'un venant de la place Louis XV, l'autre de la barrière de l'Étoile. Ils se rencontrent face à face dans un endroit resserré, où se trouvait un tourniquet. On i'a ôté depuis : c'est dommage! Les deux égoïstes, gras et bien nourris, sans se regarder, sans s'arrêter avec politesse, comme il convenait en pareil cas, fondent tous deux ensemble et précipitamment dans le tourniquet. Les voilà
pris .. L'homme malheureux, qui les guettait, ne put s'empêcher de sourire. Le tourniquet, pensa-t-il, est un piège tendu à l'égoïsme du siècle ; on sera obligé de le supprimer. La prédiction s'est accomplie.
N'importe! c'est une vie amère que celle qui ne compte qu'un moment heureux, celui où l'on a eu le plaisir de voir deux républicains pris au tourniquet.
A ces grands supplices que nous venons d'énumérer si longuement, viennent se joindre une foule d'affreux petits supplices qui se renouvellent à toute heure pour cet homme persécuté :
C'est une jeune élégante qui vient lui dire, après une partie de whist : « Eh bien! vous avez perdu! Vous êtes enfoncé 1 »
C'est une autre jeune femme qui lui répond : « Je vous remercie, ma mère est guérie ; elle est encore un peu faible, mais, en masse, elle se porte bien; »
C'est une autre merveilleuse qui ne parle qu'en style de fabricant; elle est sortie le matin dans son coupé (sl\le de sellier), elle vient d'essayer son amazone (style de tailleur) devant sa psyché (style d'ébéniste); elle passera la soirée sur sa méridienne (style de tapissier), enveloppée dans sa kamaïouska (style de couturière), semrdable à ce brave méridional qui nous disait naïvement qu'il n'avait pas de plus grand plaisir que de s'endormir tous les soirs sur son Voltaire.
— Voilà la première fois que l'on accuse Voltaire d'être ennuyeux.
— Vous ne comprenez pas; je veux dire mon fauteuil à la Voltaire. Comment! vous ne connaissez pas ces fauteuils-là?
C'est une autre merveilleuse un peu mûre, qui a l'air de
réciter le calendrier; elle e'tait inquiète d'Isidore, mais Casimir l'a rassurée; il a vu ce matin Stanislas, qui venait de chez Rosalie, où il avait rencontré Léon, qui lui avait dit qu'Isidore était beaucoup mieux, et qu'il viendrait la voir le soir même avec Zéphirine. Vous croyez qu'il s'agit de petits enfants, de jeunes filles, dans cet âge heureux où l'on ne compte dans le monde que par son nom de baptême et pour ses parents? Point du tout; elle s'écrie : «Ah! les voilà!...» et vous voyez entrer Isidore et Zéphirine. Zéphirine est une grosse femme de quarante-cinq ans, tout essoufflée; Isidore est un petit vieux expirant. Ohl pensez- vous, elle avait raison d'être inquiète d'Isidore; Casimir, Léon, Rosalie et Stanislas ont eu grand tort de la rassurer;
C'est un adorable mauvais sujet qui dit : Doche a un regard délicieux ; Bressant a un pied charmant. Vous ne comprenez rien à cette admiration pour le doux regard d'un chef d'orchestre, pour le joli pied d'un acteur... L'aimable scélérat vous parle de madame Doche du Vaudeville, de madame Bressant des Variétés;
C'est un sot familier qui dit : Mon cher à tout le monde, même aux femmes; il n'oserait leur dire ma chère, mais il leur jette mon cher sans scrupule et très-agréablement;
C'est un maniaque qui bat le rappel sur son chapeau;
C'est un autre maniaque qui touche à tout sur la table , qui ouvre toutes les boîtes, qui dérange tous vos flacons, qui déplace le signet de tous vos livres ;
C'est un curieux tatillon qui décroche vos petits tableaux et vous les apporte en vous demandant ce qu'ils représentent;
C'est un insupportable taquin qui choisit toujours la chaise la plus difficile à prendre , refusant obstinément celle qu'on lui offre et qui est à côté de lui;
C'est un importun maudit qui, de porte en porte, de fenêtre en fenêtre, de salon en salon, suit, comme un chien, deux pauvres causeurs qui le fuient comme la peste;
C'est une nouvelle mariée se promenant sur le boulevard le lendemain de son mariage ;
C'est un monsieur plein de confiance qui vous raconte sa maladie comme si vous étiez son médecin ;
C'est un petit fat qui joue avec l'éventail, avec le bouquet d'une femme à qui il vient d'être présenté;
C'est un bavard inconnu qui raconte une séance de la conférence d'Orsay à M. Guizot, le soir d'un de ses triomphe à la Chambre;
C'est un tremblant audacieux qui, pour cacher son embarras, fait le tapageur et l'insolent, et à qui on est tenté de dire ce que madame de R... disait à un faux brave de ce genre : « Ne vous contraignez pas, osez être timide, et vous serez très-convenable; »
C'est un ennuyeux conteur qui vous fait prisonnier par le bouton de votre habit, et qui vous tient debout au soleil une grande heure;
C'est un Alcibiade du faubourg Saint-Germain qui promène une Aspasie trop célèbre ;
C'est un fumeur étourdi qui jette son cigare sur la robe d'une femme assise sur le boulevard, en face de lui;
C'est un autre fumeur qui vous envoie des bouffées de tabac et vous fait fumer malgré vous;
C'est un priseur maladroit qui donne des chiquenaudes à sa cravate et vous lance son tabac dans l'œil;
C'est un convive disirait qui à table joue avec votre pain;
C'est un danseur économe qui cherche ses gants tout le temps de la contredanse ;
C'est un impertinent qui affecte de ne vous parler jamais que de votre profession ;
C'est un sot cruel qui dans un bal vient vous questionner sur les récents chagrins de votre vie, et qui change en un poignant remords ce premier plaisir que vous vous reprochiez déjà;
Ou bien c'est un barbare étourdi qui, en sautillant, vient vous demander des nouvelles des parents que vous pleurez.
C'est vous... c'est nous, c'est tout le monde, et ce n'est rien encore. L'homme malheureux connaît un plus amer déplaisir. Les autres hommes peuvent aimer, 1 .i ne trouve jamais que désenchantementet tristesse en ses amours. Peur rencontrer la femme de ses lèves, il lui faudrait remonter le cours des âges. Avec ses idées, il ne peut guère aimer qu'une femme de soixante-dix à quatre-vingts ans, et ce n'est pas le moindre de ses malheurs. Les femmes d'aujourd'hui, dans leurs sentiments, ont supprimé tout obstacle de convenance, sous piétexte de passion et surtout d'émancipation. L'amour n'est plus pour elles un entraînement, c'est un droit; elles vous aiment, mais elles pourraient tout aussi bien aimer un autre. Leur faute n'est pas un effet de votre séduction, c'est une conséquence de leur système. Vous n'êtes point pour elles l'être inespéré, l'idéal trouvé, le maître prédestiné, le vainqueur irrésistible, l'exception fatale... Vous êtes un choix momentané qu'il leur est permis de déclarer et même de rectifier. L'homme malheureux ne comprend rien à ces pompeuses faiblesses; il n'aime pas les aveux à haute voix, les soupirs à grand orchestre, les enlèvements à quatre chevaux; il admet qu'on le trahisse , mais qu'on s'affiche... jamais. 11 pardonne tous les nobles égarements, il s'intéresse à la pauvre femme entraînée par sa passion qui va cacher dans l'exil son bon-
heur coupable ; mais il ne saurait s'intéresser à ces pécheresses systématiques qui se font un élat dans le monde de leurs turpitudes célèbres. 11 soutient que les tourterelles doivent roucouler dans les bois. Que voulez-vous ! Cet homme-là croit encore à la poésie de la pudeur, à la volupté du mystère, à la chasteté de l'amour. L'original!
MaisenQn quel est donc cet homme si malheureux? Est-ce le Juif errant véritable ou l'Alceste de Molière vivant? Est-ce un roi détrôné, un ange déchu?
Non, c'est tout bonnement cet homme que, dans le pâle jargon du grand monde, on appelle homme bien élevé , c'est-à-dire un homme aux principes solides et aux manières souples, délicat comme une petite-maîtresse, et cependant aguerri comme un vieux troupier, nourri dès l'enfance dans la religion de toutes les saintes choses, dans la haine de l'égoïsme brutal. Cet homme-là peut naître dans tous les rangs, à la cour et chez le peuple ; et il agit partout de la même façon; il marche dans tous les chemins du même pas, ayant toujours le bon plaisir des autres pour guide, le respect de lui-même pour frein. Tel est celui que nous faisons souffrir à toute heure par nos usages grossiers, où se trahit si franchement une personnalité rapace. Dites, maintenant que vous le connaissez, dites si nous n'avons pas raison de proclamer que l'homme bien élevé est la victime de ce siècle.
Ce feuilleton est notre dernier feuilleton sentencieux. Paris se réveille. L'Opéra a voulu ouvrir glorieusement la nouvelle session des plaisirs. Nous étions hier à la première représentât* n de Marie Smart; la salle était superbe ; il y avait beaucoup de jolies 'femmes en grande parure, un vrai public d'hiver. Les calorifères n'avaient pas été allumés, mais toutes les portes avaient été enlevées, c'était
Hi LE VICOMTE DE LAUNAY
l'excuse ; à quoi bon faire du feu quand le vent souffle de tous côtés par rafales? On n'avait pas non plus balayé les corridors ; c'était une attention délicate : la poussière absorbe la neige. Le débutant a une voix charmante : quel dommage à l'Opéra! Madame Dorus, dans le rôle d'Elisabeth, s'est permis force roulades peu historiques. L'apparition de madame Stolz dans le quatrième acte de Marie Sluart a. été un magnifique triomphe... pour mademoiselle Rachfl! Mais aussi quel orgueil ridicule i Oser jouer Marie Sluart après mademoiselle Rachel! C'est comme si on osait jouer la Favorite après madame Stolz ! Nous pourrons vous parler bientôt des modes nouvelles, des brillantes fêtes projetées. Nos élégants et nos élégantes reviennent; peut-être allons-nous les retrouver sans défauts; peut-être ne les avons -nous jugés si sévèrement que par dépit de leur absence.
LETTRE XIX
21 décembre 1844.
Attaques nocturnes. — Paris repaire de brigands. — Il n'y a d'important que les niaiseries.
Nous voilà revenus aux jours heureux du moyen âge , alors que les rues étaient désertes et sombres, et qu'on n'osait sortir après le couvre -feu que bien armé de sa bonne dague de Tolède, que bien escorté par ses fidèles estaûers. On n'entend parler depuis un mois que d'attaques nocturnes, de guet-apcns, de vols audacieux. La civilisation semble n'avoir eu d'autre résultat que de rendre les malfaiteurs plus habiles, les crimes plus ingénieux; c'est là qu'est le
véritable progrès, le perfectionnement incontestable. Quelqu'un disait un jour : « Pourquoi n'y aurait-il pas des bandes d'honnêtes gens comme il y a des bandes de voleurs? Qu'est-ce qui empêche donc les honnêtes gens de se mettre d'accord? — C'est la conscience, répondit un philosophe; rien ne serait plus varié que cette collection de consciences; le bien est moins absolu que le mal ; il y aurait des discussions interminables. »
Ce qu'il y a d'effrayant dans ces attaques modernes, c'est la noble impartialité des assaillants : ils frappent également le riche et le pauvre ; ils fouillent indifféremment les beaux habils et les vieux habits; que vous ayez quelque chose ou que vous n'ayez rien, ce n'est qu'une chance plus ou moins heureuse; ils vous tuent d'abord, quitte à se tromper, et ils s'inquiètent peu de leur erreur. Cette égalité devant le meurtre est un bienfait de la civilisation qui dépasse tous les rêves humanitaires. Mais quoi de plus affreux ! Vivre dans l'indigence et mourir comme un Mondor; être tout le jour poursuivi par ses créanciers, et ne trouver de crédit que le soir, chez ses assassins, [c'est cruel. Autrefois, la misère avait au moins un privilège, la sécurité ; elle ne le possède plus. N'avoir rien, ce n'est plus une garantie contre la cupidité des hommes.
Paris est assez troublé par ces aventures sinistres, les réunions de famille surtout se ressentent désagréablement de ces préoccupations défensives. Chaque soirée intime finit, comme le quatrième acte des Huguenots commence, par la bénédiction des poignards. On ne laisse sortir de chez soi ses parents, ses amis qu'après avoir visité leurs armes, et c'est alors une exhibition effrayante de poignards, de cannes à épées, de couteaux, de stylets: l'élégant salon se métamorphose aussitôt en une boutique d'armurier. Ces