‹ Lettres parisiennes (volume 2)Chapitre 19 sur 23 · IV. 'J · texte numérisé non relu

IV. 'J

objets aimables se posent sur la table à côté des paniers à ouvrage, des boîtes à filet; ils s'accrochent, s'enlacent dans les tricots ébouriffés, ils s'enfoncent dans les pelotes de laine; chacun fait valoir son adresse et vante sa présence d'esprit; on s'essaye à la lutte, on joue, on rit, c'est gai, c'est charmant, ce qui n'empêche pas que cela ne soit triste et révoltant. A quoi donc nous sert-il d'habiter un endroit où l'on nous fait payer le sol, l'espace, l'eau, l'air, le jour!... si ce n'est pas même pour y trouver les avantages qu'on trouve dans une prison ? là, si on n'est pas libre, du moins on est gai'dé.

Le danger d'être tué par des brigands citadins n'est pas le seul qui vous menace ; il y en a un autre plus terrible encore : c'est d'être tué par vos amis. Après huit heures du soir, tout homme qui marche derrière vous est suspect; vous écoutez le bruit de ses pas avec effroi; vous saisissez votre arme, et, bravement, vous vous arrêtez pour le laisser passer; mais à peine est-il passé devant vous que la situation change : c'est vous-même qui lui devenez suspect. Il s'arme comme vous; il imite votre manœuvre; il s'arrête, et vous passez devant lui à votre tour. Ce manège se continue de la sorte jusqu'à ce que vous arriviez à votre demeure; là, nouvelle crainte : l'homme qui vous suit cesse de marcher en même temps que vous; il va tenter un coup désespéré; vous saisissez le bouton de la sonnette, et vous vous retournez brusquement pour faire face à l'ennemi en lui montrant, aux lueurs du réverbère, votre poignard ou votre épée; mais l'ennemi s'écrie : — Ah! c'est lui. Vous répondez : — Eh! c'est toi. — Tu m'as pris pour un voleur? — Oui; mais aussi pourquoi me suivais-tu? — Je ne te suivais pas; j'allais chez loi pour te demander si tu veux venir souper avec nous, cl tu me reçois à coups de poi-

gnard ! — Mais il me semble que toi-même tu avais préparc pour moi un petit stylet fort gentil! —Je ne te reconnaissais pas du tout; tu es affreux avec ce cache-nez écossais. Quel bonheur que nous soyons un peu braves! à notre place, deux polir, ns auraient perdu la tète et se seraient tues tous les deux. Et chacun raconte une aventure de cette e?pèee; une véritable peur ou une fausse peur. Un grand jeune homme traversait l'autre soir, vers minuit, la rue Royale; il s'aperçoit qu'un homme traverse la rue en môme temps que lui, il prend par la place Louis XV et marche le long des fontaines. L'homme, qui était assez mal mis et qui s'enveloppait dans un manteau sombre, en affectant des airs frileux, prend le même chemin et semble marcher sur ses traces et dans son ombre, ou plutôt dans ses ombres, car il y a des moments où sur la place Louis XV et dans les Champs-Elysées on a deux ombres; le jeune homme inquiet presse le pas, il gagne le pont de la Concorde, l'homme au manteau sombre le suit encore; le jeune homme s'en va le long du quai d'Orsay, l'homme au manteau le suit toujours. Le jeune homme traverse la chaussée et se dirige vers la rue de Poitiers; l'homme au manteau traverse de même la chaussée et se dirige de même vers la rue de Poitiers. Enfin le jeune homme impatient se retourne, et levant sa canne, il dit d'une voix ferme :

— Pourquoi me suivez-vous, monsieur?

— Parce que je meurs de peur, répond le malheureux d'une voix tremblante; je me sens très-faible, et j'espère que, si on m'attaquait, vous voudriez bien me défendre, vous, monsieur, qui êtes si fort.

Le jeune homme se miL à rire. — En effet, dit-il, vous êtes tout tremblant. — Ah! monsieur, je viens d'avoir les fièvres, c'est ma première sortie, on appelle ça une conva-

lescence : je me soutiens à peine, je ne sais pas comment je pourrai me traîner jusque chez moi. — De quel côté allezvous? — Par là. — Ce n'est plus mon chemin; mais c'est égal, vous m'avez l'air d'un brave homme, je vais vous reconduire chez vous. Et le jeune homme, en racontant cette histoire, se moquait plaisamment de lui-même. Jamais je ne me pardonnerai, ajoutait-il, d'avoir eu si longtemps peur d'un poltron .

Les jours où l'on va dans le grand monde avec prélention, on a moins d'inquiétude, on est en voiture; les voleurs, dit-on, respectent les voilures et les cochers, du moins jusqu'à présent.

Les seules fêtes dont on ait parlé depuis quelques jours sont les fêles d'ambassades; les étrangers continuent à faire les honneurs de Paris. La beauté à la mode, c'est la belle lady Duff..., la sœur de la célèbre mistress Norton, la petitefille de Sheridan. Chaque hiver voit briller à Paris une étoile nouvelle. Tantôt la clarté vient du Nord, tantôt la douce lueur vient du Midi. Une année la mode proclame reine lady d'Ors...; une autre année, elle donne le sceptre à la séduisante marquise Pallavi..., puis elle couronne la charmanie princesse Gai...; enfin elle vient d'offrir la royauté à la petite-fille de Sheridan. Donc lady Duff... est étrangère à la mode. Ah! qu'elle est jolie! son frère est l'étranger à la mode; ça se trouve bien; ils triomphent en famille.

Notre dernier feuilleton nous a attiré force critiques. Messieurs les républicains se sont révoltés; nous les avions accusés d'être grossiers; pour nous confondre, ils nous répondent... quoi? Des grossièretés. Les maladroits! 11 y a de si jolies choses à dire contre nous !

Puis, d'autres personnes nous ont reproché d'attaclu

trop d'importance à des niaiseries. 0 naïves personnes! vous ne savez donc pas qu'aux veux de l'observateur, il n'y a, dans ce monde, de sérieux que les niaiseries, parce qu'il n'y a de piimiiif, d'involontaire et, par conséquent, de sincère que les niaiseries. Dans les grandes actions de la vie, on se surveille, on se pare, quelquefois même on se masque... Dans les niaiseries de tous les jours, on se trahit. Les grandes actions ne disent à L'observateur que ce qu'on veut être; les niaiseries seules lui révèlent ce qu'on est.

LETTRE PREMIERE

25 janvier 1315.

Pans est rassuré. — Conversation avant le bal. — Un bal de rivales. — On danse entre ennemies. — Les Bédouins aux Tuileries. — Fâcheuse influence des femmes en littérature.

0 l'amusant pays que le nôtre! Avec quelle admirable facilité il passe de la crainte la plus vive à la confiance la plus paisible! La voilà cette séduisante légèreté des Français que nous avons toujours vainement cherché à reconnaître; elle n'est point dans leur esprit, dans leurs goûts, ni dans leurs plaisirs; elle est toute dans leurs sentiments. Haïr aujourd'hui ce qu'on adorait hier, blâmer ce soir ce qu'on admirait ce matin, fuir maintenant ce qu'on poursuivait naguère, rire de ce qui a fait pleurer, et se jouer de ce qui a fait frémir; cela peut bien s'appeler de la légèreté, et c'est de cette manière-là seulement que les Français sont légers. Il y a un mois, nous vous l'avons dit, Paris était dans la stupeur, on ne parlait que d'assassins, on ne voyait que des victimes; telle femme était tombée suffoquée par un affreux masque de poix, tel jeune homme avait été frappé de dix coups de stylet ; à celle-ci on avait pris son argent, à celle-là on avait volé sa chaîne et sa montre, et chacun se récriait, s'épouvantait, s'indignait; on plaignait les infortunés, on maudissait les autorités; on tremblait pour ses amis et pour soi-même, et l'on s'armait de cou-

leaux et de poignards malgré la loi, malgré celle sage loi qu'on peut formuler par ces deux mots: défense de se défendre. Eh bien, aujourd'hui, de toute cette belle peur, il ne reste rien, absolument rien; on nous a repris, lune après l'autre, toutes ces affreuses nouvelles qu'on nous avait donuées. Le masque de poix était une invention ingénieuse, il cachait une intrigue déguisée en victime; l'attaque nocturne contre le jeune dandy n'était qu'un roman, le malfaiteur n'était qu'un rival. Nous avions tort d'avoir peur, nous avions tort d'avoir pitié; il n'y a plus d'assassins, il n'y a jamais eu d'assassins ; qui donc a osé dire qu'il y avait des assassins? Le malheureux qui viendrait raconter aujourd'hui dans un café, dans un club, que des voleurs l'ont attaqué serait accueilli par d'impitoyables éclats de rire; il montrerait ses blessures, on rirait; il étancherait son sang, on rirait; il tomberait évanoui, on rirait encore; il mourrait, on rirait toujours. On est en train de confiance, c'est la veine, il faut l'épuiser. Les brigands auront beau jeu, pendant quelque temps du moins; on ne croit plus en eux. — A-t-on sujet d'être rassuré? — Non; mais on ne veut plus craindre. — Il y a toujours du danger? — Oui; mais on n'y pense plus. — E (pourquoi n'y pense-t-on plus? — Parce qu'on y a pensé et qu'on ne peut pourtant pas s'occuper toujours de la même chose.

Certes, rien ne ressemble moins à une ville en alarmes que Paris en ce moment; excepté quelques ministériels, personne n'a l'air inquiet. On ne songe qu'à s'amuser. Dès huit heures du soir, toutes les femmes sont en guirlandes; et les voila causant toutes ensemble du bal où elles sont allées la veille, du bal où. elles doivent aller le soir nièni", du bal où elles iront le lendemain. — Il faisait bien chaud hier chez madame X... — Il fera bien plus chaud encore

\'Ô2 LE VICOMTE DE LAUiNAY

ce soir chez madame ¥... — Et demain donc, comme il va faire chaud chez madame Z...; on étouffera. — On a dansé la mazourka chez madame X... — On la dansera probablement ce soir chez madame Y... — On la dansera très-certainement demain chez madame Z..., qui la danse à merveille. La femme à la mode, la jolie princesse de ¥**, était hier chez madame X... — Elle doit aller aussi ce soir chez madame Y... — On la verra bien certainement demain chez madame Z..., qui est sa cousine... La conversation se soudent de la sorte jusqu'à l'heure du bal, heure impatiemment attendue, bal brillant où les aimables causeuses vont chercher de nouveaux éléments pour la conversation du lendemain.

Ces danses et ces valses continuelles donnent le vertige même à ceux qui ne dansent pas. L'éclat des lustres et des diamants éblouit vos jeux; les sons rivaux de l'orchestre et des voix viennent lutter ensemble jusqu'à vos oreilles étourdies, et vous ne pouvez plus distinguer les notes d'avec les mots. A force de regarder, vous ne voyez plus rien ; à force d'écouter, vous n'entendez plus; votre esprit se trouble, vos idées se perdent; vous allez et venez sans savoir ce que vous faites; vous ne répondez pas aux gens qui vous parlent; vous répondez à ceux qui ne vous parlent pas; vous saluez très-gracieusement des inconnus; vous oubliez de reconnaître vos meilleurs amis ; bref, vous êtes stupide, et c'est fort heureux pour vous, car si vous conserviez toute votre intelligence au milieu de ces enivrants plaisirs, peutêtre ne leur trouveriez-vous pas autant de charmes.

Récapitulons un peu nos souvenirs, et tâchons de découvrir quelques diflérences entre toutes ces fêtes qui se ressemblent si parfaitement. On rencontre à peu près toujours et partout les mêmes personnes; mais ces mêmes personnes

ne sont pas toujours et partout distribuées dans le même ordre, ni placées sous le même jour. Tel rayonne dans un tel salon, reste à l'ombre dans tel autre; tel se pavane en maître audacieux dans telle maison, se glisse en prétendant timide dans la maison voisine et rivale. Le luxe des ornements d'un salon n'est pas non plus sans influence sur l'altitude des invités. Quand on se sent au beau milieu d'un cadre d'or, on pose malgré soi avec prétention ; il faut une bien grande force d'àme pour rester bon enfant dans un séjour merveilleux où tout vous excite à la majesté. Dans ces supeibes demeures, on regarde, on observe, on parle bas, on semble toujours attendre que la fête commence. On agit tout autrement dans les habitations dont le luxe est plus modéré ou plus ancien; là on n'a rien à regarder, on se met à l'œuvre tout de suite, c'est-à-dire à bavarder follement, et tout le monde crie et gesticule à la fois; c'est une agitation délirante; cela ressemble à une récréation de collège, à un marché napolitain, à une émeute parisienne, à une séance parlementaire, à tout ce qu'il y a de plus fiévreux, de plus bruyant, de plus turbulent. On peut donc diviser les salons d'aujourd'hui en deux catégories, ceux où l'on pose solennellement, et ceux où l'on cause violemment. Ces deux espèces différentes se font valoir l'une et l'autre. Quel bonheur, après avoir subi les orageux amusements d'un salon tapageur, de retrouver tout à coup le repos et le silence dans le bienfaisant orgueil d'un salon majestueux! Et quel bonheur aussi, après avoir trop longtemps langui dans ces solennités glaciales, de renaître tout à coup à la vie dans un salon animé, plein de mouvement et de bruit! Vous voyez comment, avec les mêmes personnes et les mêmes plaisirs, il peut encore y avoir des variétés et des contrastes.

Depuis un mois, les fêtes se succèdent sans interruption.

C'est le charmant bal du prince Tuffiakin qui, cette année comme les années précédentes,, a donné le signal à tous les autres. On le sait, ce bal est une revue; c'est là qu'on vient reconnaître les nouveaux combattants sous les armes, les nouvelles beautés sous les diamants; c'est là que se décide tout leur avenir. — Regardez, s'écrie-t-on avec enthousiasme, jamais ce front pur n'a rayonné plus glorieusement! — Hélas! dit-on avec tristesse, voici une brillante étoile qui pâlit! — De cette belle jeune femme tout Paris va parler cet hiver! Mais de celle-ci bientôt on ne dira plus rien. Le premier bal de la saison n'est pas le moins important poulies élégantes célèbres et pour celles qui aspirent à la célébrité. C'est là qu'on apparaît et que l'on reparaît aux regards des juges : les succès de l'hiver dépendent de ce premier jour; le bal du prince Tufflakin est pour les jolies femmes ce que la discussion de l'adresse est pour les ministres : celles qui ont triomphé dans cette séance mémorable triompheront et régneront dans les salons jusqu'à la fin de l'année; ainsi, ceux qui résistent à ce choc, toujours dangereux, se traîneront et vivoteront dans les Chambres jusqu'à la session prochaine. Cette phrase, pompeusement commencée, finit assez modestement; mais c'est un effet de style : l'image doit toujours être en harmonie avec le sujet et la situation.

Et depuis ce premier bal on n'a pas cessé de danser un seul jour. Non-seulement il y a eu cette superbe fête à l'ambassade d'Autriche dont on vous a déjà parlé, les bals si élégants et si joyeux de la légation de Bavière, et d'autres réunions brillantes chez les riches étrangères établies à Paris; mais il y a eu même plusieurs bals très-beaux chez des Parisiennes, ce qui a fort étonné.

LETTRES PARISIENNES |3o

Aux. Tuileries, les salons étaient émaillés de Bédouins. Le khalit'ade Constantine, homme d'un esprit remarquable, assure- t-on, a dit au roi, en admirant eette fête magnifique : « C'est un songe sans réveil. » Le mot a été trouvé charmant.

Le khalifa a offert à madame la maréchale Soult de superbes présents : un habillement de femme complet tout brodé d'or et d'un travail merveilleux. La maréchale a répondu à ces générosités par d'autres présents non moins précieux. La reine a aussi envoyé au khalifa des bracelets et de riches parures pour sa femme, la belle Zhora, la plus belle femme de toute l'Afrique. Chose étrange! on ne voit pas les femmes dans ce pays-là, et l'on sait pourtant qu'elles sont belles ! Elles ne sont donc pas si malheureuses, car ça doit suffire.

Le khalifa n'est pas allé au bal de l'Opéra avec les autres chefs arabes. Mais n'est-ce pas une imprudence que de les avoir conduits là? que d'avoir permis à ces fiers habitants du désert de surprendre, dans ses joyeux ébats, ce grand peuple qui est venu les dominer au nom de la civilisation ? Elle est un peu exagérée la civilisation, au bal de l'Opéra; elle n'y parait pas à son avantage. Qu'onl-ils pensé de nos plaisirs, tous ces barbares?... Encore si on les avait menés à l'Académie!

A propos de l'Académie, il y a des femmes qui sont furieuses contre M. Victor Hugo. Le lendemain de la fameuse séance, nous étions au bal chez madame Salomon de Rothschild; comme nous traversions cette poétique galerie tout en fleurs qui joint la salle de bal aux splendides salons, une femme aimable et spirituelle passe auprès de nous et nous jette ce cri de douleur : 11 a dit : Presque; et nous répondons à la hâte : C'est malgré lui ; et la charmante indignée disparait derrière un bosquet de camélias. Lu cnù-

riez-vous, messieurs les académiciens se sont effrayés des généreux éloges que M. Victor Hugo avait accordés au mérite des femmes; ils ont exigé le sacrifice des passages les plus flatteurs, ils ont exigé le presque, ce presque à jamais fatal, qui lui sera toujours reproché comme un crime et dont il est presque innocent. Nous avons demandé les noms de ces ombrageux académiciens qui ont eu la faiblesse d'exiger ce puéril sacrifice, on nous a défendu de les révéler; mais rassurez-vous, femmes outragées! ces noms vous consoleraient, cette malveillance est naturelle : « Les hommes du second rang n'aiment pas non plus les femmes du premier. »

Quant à nous, nous avons complètement admiré le beau discours de notre illustre ami, voire même le passage incriminé ; nos idées sur l'influence des femmes sont fort singulières : nous vous les avons confiées, il y a un an, et depuis cette époque rien n'a été changé dans nos croyances. Toutes les fois qu'il faudra agir avec la divination et avec l'instinct, les femmes seront supérieures aux hommes; toutes les fois qu'il faudra agir avec le raisonnement, avec la science, les hommes auront sur elles une formidable supériorité. Les femmes ne veulent pas assez comprendre que toute leur force est dans leur faiblesse, dans l'exquise délicatesse de leurs sens, dans la maladive irritabilité de leurs nerfs. Une femme bien organisée, qu'une instruction malfaisante n'a pas encore dénaturée, possède tous les dons merveilleux des dormeurs lucides, tous les phénomènes intelligents des animaux privilégiés. Comme le somnambule, malgré la volonté, elle sait lire dans la pensée; comme 1 "aigle, à travers la nue, elle sait pressentir sa proie dans l'espace; comme le cheval au milieu des ténèbres, elle sait marcher à travers les précipices : elle aspire et reconnaît

comme lui le souffle des abîmes; elle sait tout, quand vous ne lui apprenez rien. Toute femme en naissant contient une pythonisse, et c'est un grand tort qu'elle a d'étouffer en elle la voix vibrante du Dieu qui lui dicte la vérité, pour écouter la voix nasillarde des pédants qui lui serinent les vains mots de leur inutile et fausse science.

Aussi l'influence des femmes n'est-elle grande et salutaire que précisément dans les choses auxquelles elles n'entendent rien du tout. En politique et en affaires, par exemple, les femmes sont quelquefois très-heureusement inspirées. Là, comme leur instinct n'est point faussé par un demi-savoir, il les guide merveilleusement ; elles ont alors des hallucinations fiévreuses qui les avertissent avant tout le monde des événements qui sont dans l'air... Elles ont des frissons prophétiques qui leur annoncent bien avant l'heure le danger qui est menaçant... Elles ont des répugnances mystérieuses et invincibles qui leur font pressentir les trahisons avant que les traîtres eux-mêmes aient arrêté leur plan de perfidie. Eu politique et en affaires, le jugement des femmes n'est pas à dédaigner. Mais dans les choses qu'elles croient de leur compétence, et cependant qui exigent des connaissances étendues, des études approfondies, comme les arts et la littérature, l'influence des femmes est toujours mauvaise. Leur demi-instruction les égare, elles prennent leurs opinions toutes faites dans les livres, et elles perdent ainsi ce qui donnerait de la valeur à leur jugement : la fraîcheur et la sincérité de leurs impressions.

Molière avec raison consultait sa servante.

Sa servante, oui ; mais il ne consultait pas sa femme. Les femmes Lien élevées ont, en général, le goût faux en littérature. 0 poètes ! aimez-les, chantez-les, mais ne les con-

i38 LE VICOMTE DE LAUNAY

sultez pas. Demandez-leur des inspirations toujours, ne leur demandez jamais de conseils ; ce sont souvent des muses bienfaisantes, ce sont rarement des juges éclairés. Écrivez pour elles, mais malgré elles. Chaque fois que l'on remarque une mode monstrueuse, un excès de ridicule dans une époque littéraire, on doit tout de suite en accuser les femmes de ce temps-là; elles seules en sont coupables. N'en déplaise à M. E. Mennechet, qui célébrait l'autre jour avec tant d'esprit et d'enthousiasme l'influence des femmes sur la littérature, — l'autorité de l'hôtel de Rambouillet a été funeste à la langue française, elle l'a privée de ses mots les plus sonores, de ses plus poétiques images. L'influence des femmes en littérature n'est guère plus salutaire aujourd'hui. C'est à cette douce influence que nous devons les horreurs à la mode. Ces adorables créatures aiment les crimes, les descriptions détaillées des lieux infâmes; on les sert selon leur goût. Vous criez contre les auteurs et contre les journalistes; est-ce leur faute s'ils sont forcés de vous offrir de telles peintures? Ils avaient tous commencé par de riants tableaux, on ne les a point regardés : alors il leur a bien fallu chercher d'autres sujets pour attirer les yeux. M. Frédéric Soulié, que vous attaquez si violemment, faisait jadis de jolis vers, de nobles vers; il racontait des histoires touchantes qu'on ne pouvait écouter sans pleurer; on n'a pas lu ses beaux vers, on a parcouru à peine ses touchantes histoires, on n'a commencé à s'intéresser à lui que lorsqu'il a publié ses Deux Cadavres; oui, c'est à ses Deux Cadavres qu'il a dû la bienveillance des femmes.

M. Eugène Sue avait aussi jadis imaginé, créé, pour séduire les femmes, un héros jeune, spirituel et charmant; il était brave, il était fier, il aimait d'un amour poétique et mystérieux, il portait le doux nom du Marquis de. Lclo-

rières. Oh ! que nous l'aimions, ce jeune marquis, ce modèle d'élégance et de bon goûtl Eh bien! les femmes de notre temps l'ont dédaigné, pas une d'elles n'a eu l'idée de se passionner pour lui ; alors, pauvre héros ! il lui a bien fallu pour leur plaire :-e métamorphoser : il a changé de nom et de patrie, il s'est appelé Rodolphe, et il s'est déclaré habitant d'une Allemagne de fantaisie. 11 a quitté son bel habit de soie tout brodé pour une blouse de charretier ; il a jeté sa noble épée qui lui venait de son père, et qu'il maniait si vaillamment, et il a appris le chausson et la savate, toujours pour attirer l'attention des femmes ; enfin ses efforts ont été couronnés... les femmes ont apprécié ses coups de poing! Ah! il faut leur rendre justice; si elles l'ont méprisé, ce jeune et bridant héros, tant qu'elles l'ont vu engagé dans de nobles et chevaleresques aventures, elles l'ont bien vite apprécié, adoré, idolâtré même, dès qu'elles l'ont vu barboter triomphalement dans la boue sous prétexte de charité. Il avait heureusement trouvé cet ingénieux moyen de leur plaire, et vous voulez qu'il y renonce! C'est trop exiger de lui. Ne blâmez pas son zèle, ne lui reprochez pas sa manière d'être intéressant : il ne l'a pas choisie et il n'est pas responsable de ses succès. Oh! vous avez bien le droit, moralistes sévères, de critiquer ces histoires horribles, ces descriptions odieuses tant à la mode aujourd'hui ; mais vous n'avez pas le droit d'accuser de ces turpitudes les auteurs qui sont forcés pour plaire de les imaginer, ni les journaux qui sont forcés, pour vivre, de les publier. Accusez-en les femmes, les jolies petites femmes: ce sont elles qui donnent le ton, et voilà comment elles comprennent les effets en littérature; voilà leur agréable influence. A l'hôtel de Rambouillet, elles rêvaient la délicatesse et le sentiment; elles ont amené la préciosilé et la fadeur; aujour-

d'Iiui elles rêvent l'énergie et le naturel, et... vous voyez ce qu'elles inspirent.

— Ah! vous revenez de la Chambre? — Oui, le ministère a la majorité. — Hélas!... tant mieux... Ces deux cris, parlis du cœur, peignent toute la situation : que c'est Irisle de conserver par politique des ministres qu'on aimerait tant à renverser par patriotisme! Mais le patriotisme, c'est de la poésie, et le temps de la poésie est passé.

LETTRE II

•2i février 1845.

Le commérage est un des besoins de l'époqne. — Les grands homme* aiment les commérages. — L'Académie. — TJnJjillet de M. Villemain, — M. Sainte-Beuve favori des grandes dames.

Nous étions bien décidé cette année-ci à éviter l'agréable corvée; il s'agissait de faire notre huitième récit de carnaval. Or, chez les peuples inconstants, les plaisirs sont toujours les mêmes, et l'historien qui se piquerait de raconter trop fidèlement ces folies périodiques et monotones risquerait fort de rabâcher. Tous les ans, pendant les jours gras, on s'obstine à aller voir le matin des masques qui ne doivent paraître que le soir; tous les ans on donne les mêmes fêles dans le même but. On a donc tout dit en proclamant que le carnaval celte année a été aussi brillant que celui des années précédentes. A la cour il y a eu spectacle, grands et petits bals; à la ville, fêtes élégantes et magnifiques ; à l'Opéra, travestissements et divertissements; à la Chambre, jolie petite parade imitée de Molière; toules les puissances ont lutté de zèle pour rendre ces jours joyeux tout à fait

LETTRES PARISIENNES i 61

semblables à ces autres jours joyeux du pissé, dont nous avons déj'i eu sept fois l'honneur de vous raconter les délirants et méthodiques plaisirs.

La seule nouveauté qui caractérise l'année était un déguisement de circonstance qu'on pourrait appeler travestissement politique. Un habitué célèbre des bals de l'Opéra avait su mériter le surnom de Pritchard, et cet étrange missionnaire dansait avec une telle éloquence, que chaque soir les sergents de ville se voyaient forcés de l'emmener. Alors il s'indignait, et pendant qu'on le traînait en prison, il s'écriait d'une voix non moins enrouée qu'inspirée : Je demande une indemnité I... Ce mot était accueilli avec des transports et des bravos furieux, et chaque soir la plaisanterie, recommencée, obtenait le même succès.

Il y avait encore les masques à trois nez. Tantôt les nez étaient posés perpendiculairement, un nez sur le front, un autre sur le nez, le troisième sur le menton, ce qui faisait un profil accidenté d'un effet assez pittoresque ; tantôt les nez étaient placés horizontalement : un au milieu de la figure, deux sur les joues, ce qui était aussi fort laid. Voilà toutes les idées nouvelles, les originalités de l'année, et vous conviendrez que ce n'était pas la peine de risquer de raconter tant de vieilleries quand on n'avait que ces agréables images pour rajeunir ses récits. N'importe, on nous cherche querelle : Vous n'avez point parlé de cette fête, vous avez oublié ce bal-là, vous auriez dû dire telle chose. — Eh! nous l'avons dite trois fois. — Il fallait la répéter encore ; nous comptons sur vous pour savoir ce qui se fait dans le monde des frivolités ; vous êtes trop dédaigneux, vous êtes trop paresseux, etc., etc. Et ce sont des plaintes à n'en plus finir... C'est qu'aujourd'hui on éprouve à Paris et partout une curiosité étrange, un besoin immodéré de

connaître tout ce que font les gens qu'on ne connaît pas du tout; c'est qu'aujourd'hui, dans la société, on ne s'intéresse plus qu'aux indifférents; c'est qu'aujourd'hui, en France, on peut se passer de bien des choses : on peut se passer de poésie tout à fait; on peut se passer de gloire à la rigueur; on peut se passer de liberté, mieux qu'on ne le croit; on peut se passer de dignité, on est dressé à cela; on peut même se passer d'esprit, à merveille... mais on ne peut plus se passer de commérage... Le commérage est un des besoins, une des nécessités de l'époque. Eh! hâtons- nous de justifier les femmes que l'on pourrait accuser de propager cette mode nouvelle, les femmes ne sont pour rien dans ces excès. Le commérage n'est plus ce qui les amuse; elles le trouvent fade ; il leur faut des récits plus énergiques. Nous vous l'avons dit, elles aiment les crimes, les descriptions grossières de séjours affreux; ce n'est pas pour leur plaire qu'on se livre à ces bavardages insipides ; non, c'est pour plaire aux hommes instruits, sérieux; ils aiment passionnément ce genre de conversation, et ils y excellent; c'est une juslice que nous devons leur rendre : leur commérage est gracieux, léger, badin; celui des femmes, au contraire, est amer, lourd, triste, fatal; il conduit les hommes sur le pré; il conduirait les femmes en cour d'assises, si les procureurs généraux les entendaient; on voit bien qu'elles n'en font plus par goût et pour ellesmêmes, et que, si elles daignent encore s'y abandonner quelquefois, c'est par complaisance, par dévouement.

Nous ne plaisantons pas, ceci est le fruit de profondes observations : plus les hommes sont sérieux , plus ils s'amusent de billevesées. Pour divertir ces esprits-là, il faut de tout petits commérages, des historiettes à noms propres, de longs détails sur des niaiseries, des personnalités sur des

inconnus, des particularités sur des imbéciles, de menues calomnies, un propos insignifiant répété et minutieusement commenté, une balourdise échappée à celui-ci, un quasi bon mot attribué à celui-là, des calembours contre un tel, des quolibets contre un autre, des sobriquets contre tous. .

Voyez les journaux d'hommes, ceux que s'arrachent les habitués des clubs et des cafés... le Charivari, le Satan, etc., etc. Ils sont tous entièrement remplis de commérages, et ils doivent leur vogue à cette abondance, à cette générosité, à celte prodigalité de commérages. Les rédacteurs de ces malins journaux se croient obligés de mêler à ces commérages beaucoup d'esprit ; folle erreur ! Us se font grand tort par ce mélange. Les lecteurs ne tiennent pas du tout à l'esprit; c'est un ingrédient d'un goût trop relevé, qui ôte au commérage sa saveur naturelle : l'esprit les trouble; quand ils voient qu'il y a quelque chose de fin à comprendre, ça les déroute, ça les fatigue; un joli mot à saisir, c'est un travail, c'est un souci, c'est quelquefois un piège, et les hommes sérieux n'aiment pas les plaisirs pénibles. Plus ils sont graves dans leurs études et dans leurs affaires, plus ils veulent être naïfs et indolents dans leurs récréations; cela explique pourquoi, tandis que les femmes frivoles cherchent des distractions violentes dans les romans ensanglantés, les hommes profonds cherchent des distractions amusantes dans des commérages puérils. D'abord on s'étonne de cette différence, puis on finit par la trouver toute naturelle; il n'est pas nécessaire qu'il y ait harmonie entre les aptitudes et les délassements; on n'est pas forcé d'assortir ses plaisirs à ses travaux; au contraire, l'enfantillage du caractère est? souvent même un symptôme de gravité dans l'esprit, comme la cruauté, la violence des idées

164 LE VICOMTE DE LAl'NÀY

et des gnûts est souvent une conséquence de la douceur et de la charité des habitudes : les vrais méchants s'amusent peu des cruautés imaginaires; les niais ne s'amusent pas non plus des niaiseries; ils les prennent au sérieux, ils en font des affaires d'État; les sots ne savent pas rire. La manie des commérages est, en général, la manie des grands hommes, des hommes supérieurs; c'était celle de Bonaparte, c'est encore celle de i'empereur Nicolas, du prince de Metternicb, un peu, dit-on, de M. de Chateaubriand... Aussi, lorsque nous constatons le progrès que cette manie fait chaque jour, ne prétendons-nous pas faire une critique amère de l'esprit du temps; nous voulons seulement répondre à quelques gémissements des gens du monde qui regrettent l'incognito, et qui déclament contre l'indiscrétion des journaux. Nous voulons leur dire ce que nous disions dernièrement à propos des romans- feuilletons : Les journaux ne sont point coupables; ils ne donnent pas la mode, ils la subissent : ils sont dans la dépendance du public; ce bon public veut tout savoir... ils lui disent tout : c'est sa curiosité qui fait leur indiscrétion. — Vos ridicules le divertissent, monsieur; il faut bien lui parler de vos ridicules... Vos prétentions et vos caprices l'intéressent, madame, il faut bien lui parler de vos prétentions et de vos caprices... Eh, mon Dieu ! le jour où les commérages ne lui plairont plus, les journalistes, qui pourraient faire autre chose, n'en feront plus: ce n'est pas déjà si amusant que de s'occuper de vous! c'est bon pour les hommes graves; mais pour les poètes, c'est un plaisir médiocre; et, vous le savez, les feuilletonistes sont presque tous des poètes découragés, qui font du commérage malgré eux, comme les femmes, sinon par complaisance et par dévouement, du moins par raison, c'est-à-dire par désespoir.

Résumé de nos observations :

Littérature des femmes : crimes et jurons.

Littérature des hommes : calembours et commérages.

Ne demandez plus maintenant pourquoi les grands poètes font de la politique, pourquoi les petits écrivent des feuilletons.

Cela dit, tâchons de plaire aux hommes sérieux par les niaiseries les plus variées.

Commérages politiques: Le monde parlementaire a été fort agité cette semaine. La moindre visite d'un homme d'État chez un autre homme d'État, la moindre conversation entre deux personnages importants , donnaient lieu à une foule de conjectures. On a beaucoup parlé du dîner séditieux de M. le comte de Saint-Priest. Cette victime du 29 octobre avait réuni chez elle le président du conseil du 15 avril et le président du conseil du 1er mars...

Ce genre de nouvelle est fort goûté par les hommes sérieux ; les uns s'en vont répétant partout : « Eh bien ! M. de Saint-Priest se venge; il invite chez lui M. Mole et M. Thiers. — Oui, répondent les autres; il leur a donné un dîner de coalition... » Et tous ensemble font vingt commenlaires sur ce fait , en se cachant mutuellement qu'ils l'ont lu dans un journal; car c'est encore une des manies du temps d'avoir toujours l'air d'être très-bien informé.

11 y a des députés qui ont voté en faveur du ministère et qui crient contre lui beaucoup plus fort que ceux qui ont vo'.é franchement contre lui. Quand on leur demande l'explication de cette inconséquence : « Nous ne voulons pas, disent-ils, renverser le ministère avant la fin de la session, à cause des chemins de fer... » Voilà une explication adroite bien capable d'apaiser l'électeur en courroux !

Commérages mondains: Jeudi, chez madame l'ambassadrice de Belgique, il y avait grande réunion ; M. le ministre de l'instruction publique y est venu, à une heure du matin. C'était un peu tard , mais cela voulait dire : Moi aussi je reçois le jeudi , et j'ai eu ce soir tant de monde... Le jeudi je ne suis libre que le vendredi.

Cette espèce de petite nouvelle n'est pas non plus sans charme pour les hommes sérieux ; ils aiment singulièrement à savoir quels jours reçoivent les ambassadeurs et les ministres. 11 y a des gens qui ne vont nulle part, qui ne peuvent quitter le coin de leur feu, qui sont malades, goutteux, paralytiques, et qui veulent absolument connaître tous les jours de réception. Ils sont étendus sur leur chaise longue, ils gémissent ; mais si par moments ils cessent de gémir, ils disent: « Ah! c'est aujourd'hui dimanche... On va ce soir à l'ambassade de Sardaigne. — Qui? — Votre sœur, votre femme? » — Non, ils ne connaissent personne qui doive y aller; mais ils sont bien aises de savoir que toutes sortes de gens qu'ils n'ont jamais vus y seront. Abnégation touchante! — Qui ose parler d'égoïsme après de tels exemples?

Il y a encore une autre espèce de détails qui intéresse vivement les lecteurs badauds, c'est la description fidèle des habitations: mais nous ne pouvons qu'approuver cette curiosité pleine de sagesse ; nous-même nous préparons en ce moment un travail profond sur cet important sujet ; le premier chapitre est intitulé : De l'influence des appartements sur les caractères, les ambitions et les destinées.

On nous fait un crime affreux de n'avoir point parlé d'une mémorable lecture faite chez madame la princesse de Canino; une tragédie de Lucien Bonaparte : les Enfants de Clotalre... remplie de vers à effet, lue parfaitement par M. Ed. Mennechet, sous un magnifique tableau de Raphaël,

estimé cent mille francs ! C'était là un grand événement !... Et personne ne nous pardonne de l'avoir oublié, pas même les gens qui ne savent pas trop ce que c'est que Raphaël, et qui n'ont jamais su ce que c'était que Clolaire.

On nous reproche aussi beaucoup d'avoir négligé la dame aux sept petites cliaises (steeple-chase). Eh ! vraiment, nous n'osions plus parler d'elle; on est allé dire à trois ou quatre femmes très-aimables, qui ne méritent nullement cet outrage, que c'étaient elles que nous voulions peindre dans cette trop naïve personne... Comprenez-vous cela? qu'on aille dire effrontément à une femme : Cette sotte, c'est vous; je vous ai tout de suite reconnue. Voilà pourtant ce qu'on a fait. Nous étions résolu à ne plus penser à elle; mais puisqu'on la regrette tant , nous vous dirons encore une naïveté qui lui est échappée. M. de M... racontait qu'il avait assisté, le 12 du mois dernier, à une solennité charmante chez la comtesse R.... Là, de très-belles femmes, des hommes d'esprit, des talents célèbres , avaient été réunis dans un splendide souper, pour célébrer le premier jour de l'année russe; on avait servi, au commencement de la soirée, du thé, des glaces, comme partout; mais à minuit on avait apporté sur des plateaux, au lieu de friandises, des verres de vin de Champagne, et. chacun s'en était allé en caravane, le verre en main, trinquer avec la maîtresse de la maison en lui souhaitant la bonne année. — Mais c'était le 13 janvier! s'écria la dame aux sept petites chaises. — Oui. — Ah ! que je n'aimerais pas habiter un pays où le premier jour de l'année tombe un 13 !... — Ingénieuse superstition!

Paris est divisé depuis trois semaines en deux sociétés, celle qui danse et celle qui chante. La Chaussée-d'Antin, peu scrupuleuse , malgré le carême , danse; le faubourg Saint-Germain et le faubourg Saint-Ilonoré, plus couve'

nables, se contentent de chanter e'perdument. Ne croyez pas ceux qui vous disent que l'on donne des bals dans le grand monde; cela n'est pas! Les gens bien élevés savent s'abstenir... en apparence... de toute chose condamnée; s'ils ont de la religion, ils respectent la religion; s'ils n'en ont pas, ils respectent ceux qui en ont, et ils se gardent bien de les offenser en leur offrant des fêtes inopportunes. Nous n'aimons pas que l'on se fasse un jeu de narguer les croyances des autres ; il est vrai que nous n'aimons pas non plus que l'on se pare des siennes; nous sommes difficile à contenter. Nous blâmons les gens peu dévots qui donnent des bals pendant le carême, et nous blâmons aussi les gens trop dévots qui nous envoient des billets d'enterrement tout remplis de fatuité religieuse, comme celui-ci que nous avons reçu ce malin :

« Madame une telle, mademoiselle une telle, M. un tel, etc., etc., ont l'honneur de vous faire part de la perte douloureuse qu'ils viennent de faire en la personne de madame la marquise une telle, leur tante, cousine, etc., etc., décédée à l'âge de..., en son hôtel, à Paris.

» Administrée des sacrements de notre sainte mère l'Église. »

Cette confidence imprimée nous semble assez inconvenante. Nous comprenons que des parents sentent leurs regrets adoucis en pensant que la personne qu'ils pleurent est morte en paix avec le ciel; mais nous ne comprenons pas qu'ils fassent part à tout le monde de cette sainte consolation, et qu'ils chargent une compagnie ou un office de publicité de répandre cette bonne nouvelle dans la société parisienne. Cette fausse dévotion, toute de vanité, nous déplaît autant que l'ironie voltairienne. N'avons-nous donc

à choisir qu'entre les hypocrites et les impies? Eh bien, nous aimons encore mieux ceux-ti; on peut du moins les convertir; et puis ils ne font de tort qu'à l'impiété, ce qui est indifférent ; les autres font du tort à la religion ellemême , c'est plus dangereux. Ils sont comme les républicains qui compromettent la république et qui empêchent depuis cinquante ans que le grand règne de la liberté n'advienne. La religion ! la religion ! quelles nobles et belles choses! et quel dommage que les intrigants, les envieux et les ambitieux soient toujours les premiers à comprendre la beauté et la noblesse des choses !

Essayons un commérage sur les bêtes féroces. A la dernière représentation de Carter, vers la- fin du premier acte, au moment où l'Égyptien lutte avec le lion du désert, la toile , trop hâtive , est tombée sur la crinière du lion. Sa terrible tête et ses deux pattes de devant restèrent sur la scène ; il avait l'air d'un chenet vivant et menaçant. Le roi du désert attendait avec patience qu'on vînt le délivrer, et le chef d'orchestre , pour le distraire des ennuis de cette demi-captivité, jouait avec lui, lui donnant de petits coups d'archet sur le nez, et l'animal intelligent répondait à ces coquettes agaceries par un gracieux sourire qui ne laissait pas que d'être formidable. Cette scène improvisée eut un immense succès dans la salle , et pourtant , quoi de plus triste? 0 décadence! Les lions qui entendent la plaisanterie l Où allons-nous ?

M. Villemain est tout à fait guéri et plus spirituel que jamais, si spirituel même que tout le monde ne veut pas encore convenir qu'il soit complètement guéri : il y a des gens qui ont intérêt à faire croire que les choses piquantes qu'il dit sont un reste d'égarement. Qu'avait-il donc? —

Page 1