‹ Lettres parisiennes (volume 2)Chapitre 3 sur 23 · IU. G · texte numérisé non relu

IU. G

res, et je ne vous ferai pas grâce d'un mot. » Vous êtes prévenu.

Il faut croire néanmoins que les séances de la Chambre ont bien de l'intérêt, puisqu'il y vient tant de monde et surtout tant de femmes. Et pourtant une journée passée à la Chambre est une épreuve bien pénible. Bans les meilleures tribunes, comme on est mal assis, comme on y est pressé! Que ces superbes colonnes ont des angles perfides! que ces banquettes économiques ont des proportions inhospitalières ! Pour rester là immobile pendant sis heures, il faut se parer bien orgueilleusement du talent de ses amis... ou jouir bien délicieusement du ridicule de ses ennemis! C'est l'exaltation qui nous tient au fort des supplices. Ah! pour supporter celui-là sans se plaindre, il faut aimer ou haïr.

On a remarqué que , les jours où M. de Lamartine et M. Berryer doivent parler, il y a dans chaque Iribune trois rangs de femmes. C'était une belle séance celle où l'on a pu entendre ces deux grands orateur?; nous avons bien regretté de n'être pas au nombre des privilégiés. M. Berryer, plaisanterie à part, a été plus admirable et plus entraînant que jamais. M. Berryer est non-seulement un brillant orateur, c'est aussi un grand artiste en éloquence. Comme le véritable artiste, il s'émeut, il s'agite, il devient la proie de son idée; il brûle, il frissonne, il tremble, la fièvre de l'inspiration le dévore. Pour lui la tribune est le trépied.

Après celte belle improvisation de prophète, M. de Lamartine a prononcé un beau discours d'homme d'État, et soudain MM. les journalistes se sont mis à crier : Au poëte! Est-ce que c'est bien spirituel d'appeler toujours un homme politique du nom de sa profession? Si l'on en faisait au-

tant pom' vous autres, messieurs, que diriez-vous? Si, par exemple, au lieu de vous traiter en publicistes, on vous désignait aussi chacun par votre ancien métier; si au lieu de dire : Le Courrier français croit que l'Europe nous a offensés, on disait : M. Léon Faucher, précepteur des enfants de M. Dailly, croit que l'Europe nous a offensés ; si au lieu de dire : Le National accuse l'empereur de Russie de vouloir envahir le monde, on disait : Les marchands de bois du National accusent l'empereur de Russie de vouloir envahir le monde; si au lieu de dire : Le Constitutionnel conseille à M. le prince de Metternich, etc., etc., on disait : Les bonnetiers du Constitutionnel conseillent à M. de Metternich j etc., etc., est-ce que vous trouveriez cela de bon goût ? Non, sans doute. Eh bien, alors, pourquoi reprochez-vous toujours, tous les matins, à M. de Lamartine d'être un poète, et pourquoi ne voulez-vous pas absolument qu'un poëte fasse de la bonne politique, puisque vous en faites bien, vous autres, de la politique, vous qui êtes des marchands de bois retirés, des bonnetiers découragés, des apothicaires désenchantés ! Vous a-t-on jamais contesté le droit de renverser les ministères et de bouleverser l'Europe ? Pourquoi donc alors refusez-vous le droit de discuter les questions d'État à un grand poëte, c'est-à-dire à un homme dont le métier est de sonder les cœurs, d'étudier l'histoire, d'éclairer les peuples, de juger les rois et d'interroger Dieu? Et, d'ailleurs, qu'est-ce donc que la politique que vous faites? C'est de la poésie, et rien que cela; votre patron, M. Thiers, qu'est-il lui-môme en "politique? Un grand poëte, et voilà tout. Que chcrche-t-il dans ses rêves de gouvernement? des effets poétiques, toujours. Il envoie nos vaisseaux par delà les mers redemander au roc de Sainte-Hélène les cendres du grand empereur, afin que le héros des ba-

tailles, ramené en triomphe de la terre d'exil, puisse dormir sous le ciel de la patrie, entouré de ses vieux soldats. Est-ce une pensée politique bien sérieuse, cela? Non. Mais c'est une idée poétique, pleine de grandeur.

Il fait construire un char monumental, qui, promenant par la ville sa funèbre immensité, s'en va porter dans une tombe glorieuse la dépouille vénérée des victimes de Juillet. Le nom des héros est inscrit sur une élégante colonne du haut de laquelle s'élance le génie de la Liberté. Est-ce une pensée politique sérieuse, cela? Non. Mais c'est une idée poétique, mythologique même, qui est très-belle.

II envoie auprès du pacha, comme ambassadeur mystérieux, M. le comte Walewski... Est-ce une pensée politique bien sérieuse? Non. Mais M. de Walewski en Egypte... c'est une idée poétique qui séduit.

M. Thiers sollicite pour sa jeune femme le grand cordon de Marie-Louise; à force d'instance il l'obtient. Est-ce une pensée politique bien sérieuse? Non. Mais parer d'un beau ruban amarante et blanc une jolie petite personne, c'est une idée poétique très-gracieuse. Ce n'est point une idée révolutionnaire, du moins.

Ah ! voilà ce que nous ne pouvons entendre de sang-froid, c'est M. Thiers se vantant d'être révolutionnaire ! cela nous paraît d'une incroyable fatuité. Lui révolutionnaire !... Mais , en fait d'administrateur , il n'y a pas au monde un esprit plus routinier, plus rétrograde. M. Thiers gouverne tout à fait à l'ancienne méthode, avec l'état de siège, le cabinet noir, toutes les vieilles traditions de la police, tous les vieux préjugés des bureaux, tout l'antique décorum des ministères ; les forts appointements , les grands dîners, les courbettes devant les ambassadeurs; les plaques de diamants, les cordons en écharpe, toute la vieille friperie de

l'empire, moins la gloire, et de la restauration , moins la dignité. Du reste, pas une réforme, pas une idée neuve; de l'organisation de la démocratie, pas un mot; du perfectionnement électoral, pas un mot; des intérêts de l'agriculture, pas une idée; du bien-être et de la moralisation du peuple, pas un souci. Que voulez-vous ! ces choses-là ne sont pas assez brillantes pour M. Thiers, elles n'ont pas l'attrait des coups de théâtre, et la mise en scène n'en rapporterait que peu d'honneur; un homme politique qui vise à la poésie doit les dédaigner nécessairement, elles lui semblent terre à terre et froides. Peut-être ne peuvent-elles avoir beaucoup d'attraits que pour un poète qui vise à la politique.

LETTRE XXVIII

20 décembre 1840.

Retour de Sainte-Hélène. — Le prince de Joinville.

Mon Dieu ! quel admirable peuple que ce peuple français! comme il aime tout ce qui est grand, noble, poétique, généreux! et qu'il faudra de peine et de paroles pour en faire un peuple égoïste et bourgeois ! et encore n'y parviendra-t-on qu'en le trompant. Car c'est bien là ce qui fait sa gloire, qu'il faille toujours prendre un noble langage pour le corrompre, un droit chemin pour l'égarer, un beau masque pour le trahir. Tous ceux qui, depuis des siècles, ont cherché à l'entraîner au crime, l'ont honoré du moins par leur hypocrisie ; tous les fourbes, les lâches, les envieux, les ambitieux qui ont exploité son héroïsme, ont été

forcés de flatter par de brillants mensonges sa chevaleresque générosité. Nul n'a osé lui dire : Fais cela pour ton intérêt, et prends cela pour le garder. Jamais on n'a obtenu de lui le mal qu'au nom du bien. Ceux qui rêvaient les massacres de la Saint-Bai thélemy lui parlaient de religion, et lui criaient : Défends ton Dieu! Ceux qui élevaient les échafauds de 93 lui parlaient de liberté, et lui criaient: Délivre tes frères! Ceux qui soudoient aujourd'hui les émeutes et les assassinats lui parlent d'outrages, et lui crient : Venge ton honneur!... Un seul homme a eu la bonne foi de lui dire : Combats pour moi , et les Français ont suivi cet homme avec enthousiasme, et ils chérissent sa mémoire, et ils la chériront toujours, parce qu'il ne les a point trompés, parce que lui seul les a compris; il n'a exigé d'eux aucun crime, il ne les a rendus complices d'aucune mauvaise passion, il ne leur a commandé que de mourir avec honneur, et ils ont obéi. Ah! qu'un autre homme vienne qui leur commande à son tour de vivre avec gloire, et ils obéiront de même. C'est un peuple bien docile, et ceux qui 'l'égarent sont bien coupables : ils ne le connaissent pas!

Oui, c'était un beau spectacle que de voir l'autre jour ce peuple généreux saluant avec amour le cercueil triomphal! Quel empressement! quelle émotion! Quatre heures d'attente sous la neige n'avaient découragé personne. On tremblait, on était ivre de froid, on souffrait horriblement; mais ou restait là, moralement soutenu par la curiosité, mentalement réchauffé par l'enthousiasme. Ceux-ci risquaient leur talent, un rhume éternel pouvait leur faire perdre la voix ; ceux-là risquaient leur pain, un bras perclus c'était la misère pour eux ; quelques-uns risquaient leur vie, et tous risquaient leur santé. N'importe! on attendait avec patience, avec courage. On s'agitait bien un

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peu pour se réchauffer; on n'avait point, disent les journaux, l'attitude du recueillement... Eh mais! on avait bien raison, le recueillement sous la neige, c'est la mort!

11 y avait là six cent mille personnes, et parmi ces six cent mille spectateurs paisibles, il y avait deux cents tapageurs qui cherchaient à troubler la solennité par, leurs cris. Quoi! sur six cent mille personnes qui rêvent l'ordre, deux cents seulement tentent le bruit! Est-ce là la proportion? Courage donc, gens raisonnables, unissez- vous, entendez-vous, et ne permettez pas que ceux qui sont les moins nombreux soient les plus forts.

De tous les cris séditieux inventés pour cette mémorable journée, voici sans contredit le plus étrange : L'abolition de la peine de mort! et tous les traîtres à la guillotine! Qu'est-ce donc que ces nouveaux légistes entendent par l'abolition de la peine de mort? Le droit de tuer sans être tué peut-être? Cela demande explication.

Paris est encore aujourd'hui tout occupé de la grande cérémonie. Chacun s'aborde en se demandant : Eh bien, comment l'avez-vous supportée? Et la preuve qu'il y avait une sorte de mérite à. montrer tant d'empressement, c'est que réellement tout le monde est malade depuis quatre jours. Les conversations commencent d'abord par des plaintes ; chacun raconte les douleurs qu'il doit à cette solennité. Ensuite on se fait part de ses impressions : — Moi, ce qui m'a fait battre le coeur, dit une jeune femme, c'est le moment où on a apporté à l'église le corps de l'empereur. On a tiré le canon, et quand j'ai pensé que c'était le canon des Invalides, et qu'il ne l'entendait pas, je n'ai pu m'empêcher de pleurer.

— Moi, dit un jeune peintre, ce qui m'a le plus frappé, c'est ce beau rayon de soleil qui tout à coup a illuminé le

pont de la Concorde, à l'instant même où le char venait de s'y arrêter. 11 y avait là un effet de lumière impossible à rendre. Les baïonnettes, les lances, les casques, les housses de drap d'or qui couvraient les chevaux, étincelaient; le char était éblouissant de clarté : c'était une véritable apothéose.

— Moi, dit une femme de l'empire, ce qui m'a touchée, c'est de voir les brillants écuyers et les aides de camp de l'empereur, qui suivaient à pied son cercueil. Je les ai vus tant de fois à cheval derrière lui ! Quel beau temps c'était que le nôtre !

— Oui, dit une jeune fille, ils étaient tous là, jusqu'à ce pauvre duc de Reggio. Un paralytique qui marche ! On ne pouvait le voir sans être émue.

— Et ces braves soldats de la vieille garde, s'écrie un écolier, ils étaient bien contents, allez, de ravoir leur empereur! ils pleuraient joliment!

— Moi, ce qui m'a ému, dit en souriant un Anglais, c'est d'entendre crier : « A bas les Anglais ! » J'ai trouvé cela assez ridicule, mais je ne l'ai pas dit à cause de mon accent, qui aurait pu me nuire, et puis aussi parce que j'étais seul. Il faut être plusieurs pour exprimer de ces pensées-là.

— Moi, dit un sévère critique, rien de tout cela ne m'a ému; je n'aime pas que les pompes de l'Opéra viennent profaner la majesté de la mort. Mais ce qui m'a fait une vive impression , c'est l'arrivée de la Dorade. Voilà qui était noble et touchant! Grâce au bon goût du prince de Joinville, tous ces oripeaux de théâtre avaient été jetés au loin. Le jeune capitaine avait compris que les ornements, les dorures, qui peuvent flatter les oisifs vaniteux d'une grande ville, ne peuvent convenir à des marins de l'Océan, et que le pont d'un vaisseau est assez dignement paré quand

il porte le cercueil d'un empereur et la croix d'un Dieu I

— Le prince de Joinville, dans tout ce voyage, a été admirable, plein de courage, de résolution, reprend la femme d'un officier de marine; je sais cela par mon cousin, qui était de l'expédition et qui m'a tout raconté. J'étais là aussi quand le prince est arrivé et qu'il a reconnu la reine, qui était venue au bord de la Seine pour le voir passer. En apercevant de loin sa mère, qui lui tendait les bras, il a aussi tendu les bras vers elle, puis il a repris son attitude grave et solennelle ; tout le monde était attendri.

— Le peuple a beaucoup crié : Vive le prince de Joinville! dit un habitué du château.

— Oui, son voyage à Sainte-Hélène l'a rendu très-populaire, reprend un vieux général. C'est un brave jeune homme, loyal et franc du collier. L'empereur l'aurait beaucoup aimé.

— C'est possible! mais l'empereur à sa place ne se serait pas ramené.

— Vous dites toujours des folies.

— J'appelle cela des vérités.

Nous écoutons ces conversations, et nous pensons en nous-mème que le temps est un bien grand philosophe, et l'histoire une bien excellente mère de famille : l'un arrange tout, explique tout, pardonne tout; l'autre finit toujours par réconcilier ses enfants avec tout le monde. Voyez cet infâme usurpateur, ce Corse perfide, ce tyran odieux, cet ogre insatiable, ce crocodile ; on l'a maudit, on l'a haï, on l'a trahi, bien plus, on l'a oublié!... Et maintenant ceux qui l'ont maudit l'admirent, ceux qui l'ont haï lVlorent, ceux qui l'ont trahi le pleurent, et ceux qui l'ont jugé le chantent!... Et pour opérer un changement si extraordinaire, il n'a fallu que vingt années!... Quoi! la haine la

plus farouche ne peut durer que vingt ans! Quoi! la haine aussi est frivole!... Voilà une découverte qui fait bien valoir l'amour.

LETTRE XXIX

31 décembre 1840.

Réception de M. Mole à l'Académie française. — Le maréchal Oudinot et ses cinquante-sept blessures. — Concert. — Comédie. — Cochinchinois.

Nous arrivons à l'instant de l'Académie française, et nous ne voulons pas attendre à samedi pour vous raconter nos impressions. Nous avons pour principe qu'il faut profiter de son enthousiasme.

La séance d'aujourd'hui est mémorable par l'esprit et le courage qui, de part et d'autre, y ont été déployés, par les vérités saintes et hardies qu'on a eu la bravoure d'y proclamer. On a osé dire, le croiriez-vous?... on a osé dire que les ministres de la religion devaient exercer une influence morale sur les choses de leur temps; on a osé dire cela aujourd'hui, où la fiction du parti prêtre subsiste encore dans toute sa prestigieuse niaiserie! On a osé dire que la gloire des pères devait rejaillir sur les enfants! on a dit cela aujourd'hui, où le préjugé contre la noblesse existe dans toute son envieuse rigidité, où les sociétés secrètes," dans leur code nouveau, suppriment le nom de famille pour tout le monde, afin d'être bien certaines que le mérite du père ne pourra jamais compter pour le fils; loi ingénieuse qui donne à chacun , non plus un nom collectif, mais un numéro individuel; loi superbe, empruntée à un régime

que nous ne voulons pas désigner; loi excellente, mais qui pourrait bien ne pas suffire entièrement, malgré sa prudence. Il y a encore des gens capables d'illustrer leur numéro; oui, de se faire un bon numéro dans le monde, et de détruire ainsi tous les bienfaits de cette prévoyante législation. Enfin, aujourd'hui on a osé reconnaître que de certains courages, de certains exploits, de certaines vertus sublimes, inouïes, inappréciables, ne pouvaient trouver leur récompense que dans l'avenir, disons mieux, que dans autrui. Oh! n'est-ce pas noblement comprendre la pensée de ces hommes qui s'immortalisent par de grands dévouements que de leur dire : C'est pour d'autres que vous avez travaillé 1 que de leur permettre d'être deux fois généreux; de donner leur gloire comme ils ont donné leur vie. Croyezvous, par exemple, qu'un soldat qui, comme M. le maréchal Oudinot, a eu l'honneur de recevoir pour son pays cinquante-sept blessures, puisse garder pour lui tout seul ce trésor-là? Convenez-en, il a bien le droit de le distribuer dans sa famille et de mettre encore quelque chose de côté pour ses arrière-petits-enfants.

Eh bien, ce droit de succession, en fait d'orgueil, a été proclamé ce matin, en pleine Académie, par M. Dupin luimême, avec beaucoup d'esprit et de courage, nous ne dirons pas avec beaucoup de désintéressement, car M. Dupin n'est déjà plus désintéressé dans la question. S'être fait comme lui par ses talents un nom célèbre et honorable, cela aide vite à comprendre les préjugés d'illustration.

11 n'y avait, dira-t-on, pas grand mérite à parler ainsi devant une assemblée si merveilleusement bien choisie pour apprécier de tels principes, devant un parterre presque entièrement composé de Montmorency, de Vintimille, de Crillon, de Craon, de Caumont, de Gramont, d'Osmond, de la

Guiche, de Talleyrand, de Noailles, etc., etc. Non, sans doute; mais ce discours n'a pas été fait seulement pour être lu, il a été écrit aussi pour être publié; ce qui devait être bien accueilli dans l'enceinte académique risque d'être fort mal pris au dehors; ce qui était une flatterie ce matin est une grande témérité ce soir. Nous avons donc écouté avec un réel plaisir le discours de M. Dupin; d'abord parce qu'il était fort spirituel et très-intéressant, ensuite parce qu'il nous a fait l'effet d'un heureux symptôme : en voyant l'ancien président de la Chambre des députés secouer si franchement les idées envieuses du jour et se résigner si noblement à déplaire , nous avons pressenti qu'une réaction favorable s'apprête dans les grands esprits; que les cajoleries démocratiques commencent à passer de mode; qu'enfin la popularité est un peu dépopularisée.

Une autre chose encore nous a frappé dans ce discours, c'est l'apologie faite par M. Dupin des hommes qui sont restés fidèles à tous les gouvernements qui, depuis quarante ans, se sont succédé en France; des hommes qui, après avoir servi la république, ont servi l'empereur; qui, après avoir servi l'empereur, ont servi les Bourbons, et qui, après avoir servi les Bourbons, ont servi le gouvernement de Juillet, et qui, après avoir servi le gouvernement de Juillet, serv... Eh mais! il faut s'arrêter... « Que deviendrait le pays, s'écrie l'honorable académicien, si tous les fonctionnaires publics se retiraient subitement, à l'instant où le chef de l'État vient à changer? quel danger n'y aurait-il pas dans leur retraite? il faut donc bien qu'ils restent... vous le voyez. » Cette maxime est assez étrange, mais elle a du bon. Nous souhaitons vivement qu'elle se propage; un tel principe bien généralement répandu aurait des résultats plus importants et plus efficaces qu'on ne le pense. Pour-

quoi fait-on les révolutions? Pourquoi change-t-on les gouvernements? Pour avoir des places, pour s'approprier les emplois de ceux que l'on combat avec violence. N'est-ce pas? On ne se révolte pas pour autre chose.

Eh bien, quand on saura une bonne fois pour toutes que, quoi qu'il arrive, les gens en place garderont leurs places; que, malgré leurs convictions blessées, ils resteront ; que, malgré leurs opinions vaincues, ils resteront; que, malgré leurs affections trahies, ils resteront ; que, malgré leur drapeau déchiré, ils resteront; que, malgré tout, ils resteront, et se feront un ingénieux point d'honneur de rester... alors tout naturellement on cessera de tenter des bouleversements inutiles et de rêver des changements qui ne changeront rien du tout.

Plus nous y réfléchissons, plus nous trouvons ce nouveau système raisonnable; comme religion politique, il n'est peut-être pas d'une orthodoxie bien rigoureuse, mais comme hygiène sociale, il nous parait être le meilleur remède pour guérir à jamais dans notre pays la fièvre des révolutions.

M. Mole a obtenu ce matin deux beaux succès : succès littéraire dans son discours, succès politique dans la réponse de M. Dupin. Chaque éloge adressé au récipiendaire était vivement confirmé, répété, contre-signe par les assistants. Trois salves d'applaudissements venaient attester la vérité de ces éloges. S'il s'agissait de loyauté, de dignité, de délicatesse, une quatrième salve quelquefois aussi semblait dire : Ces qualités sont bien rares, on ne saurait trop les honorer; d'abord on admirait celui qui les possédait, et puis on rendait hommage à ces qualités elles-mêmes, comme, après avoir admiré l'artiste, on adore l'art.

Une telle journée fait oublier bien des jours de combats; de tels hommages font pardonner bien des haines. Oh ! que

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nous sommes déjà loin des cris furieux de la coalition ! Nous •vous le disions l'autre jour, vrai, ce n'est pas grand'chose que la haine; ce n'est ni une passion profonde ni une hyène terrible; c'est un caprice malveillant, un papillon venimeux, et voilà tout. Nous lui donnions vingt ans de durée, et nous trouvions que c'était peu; eh bien, elle ne vit pas même si tard ; nous espérons bien vous le prouver.

Le discours de M. Mole a été fort applaudi ; vous trouverez comme nous qu'il est rempli d'aperçus nouveaux, de sentiments courageux, d'idées grandes et généreuses, élégamment, heureusement exprimées. M. Mole l'a lu à merveille, d'une voix sonore et d'un ton vraiment académique dans la signification idéale du mot. A côté du récipiendaire était M. de Chateaubriand, dont l'apparition a excité une vive émotion dans l'assemblée.

Dès qu'il est entré, tout le monde s'est levé : les femmes étaient dans une agitation incroyable ; elles voulaient voir à tout prix l'illustre auteur à'Atala; elles s'avançaient, elles se penchaient de son côté, sans égard pour leurs voisines, qui elles-mêmes étaient sans pitié pour leurs voisins.

Dans cet empressement passionné, plus d'un chapeau neuf a souffert; une charmante capote bleue entre autres a dû sa fin précoce à cette flatteuse curiosité.

Il y avait là beaucoup de jolies personnes, femmes et filles de nos hommes d'esprit les plus distingués; il y avait là des femmes politiques célèbres par leur esprit; il y avait des orateurs d'esprit, des ambassadeurs d'esprit, des grands seigneurs d'esprit, des voyageurs d'esprit, il y avait même des académiciens de beaucoup d'esprit. C'était la fête de l'esprit.

Paris n'est pas à son avantage depuis trois jours, le dégel lui sied mal; les rues ne sont pas des rues, ce sont des

lagunes; les boulevards représentent assez bien le grand canal de la cité des doges; mais ce n'est pas Venise la belle, c'est Venise l'horrible. Le dégel vient mal à propos dans ce moment où la circulation est un bienfait, dans ces jours de générosité où les magasins se parent de toute leur magnificence pour séduire les passants; s'il n'y a point de passants, c'est une perte pour eux. Cependant, à travers ces flots d'ex-neige, on trouve encore le moyen de naviguer, et l'on tâche de choisir dans nos riches boutiques quelque objet très-utile qui soit assez joli ou quelque objet très-joli qui soit parfaitement inutile; car un présent modeste acquiert du prix par le soin, l'attention qu'il révèle, tandis qu'un présent superbe, au contraire, ne trouve d'excuse que dans sa respectueuse inutilité.

Les Cochinchinois sont les lions du jour; ils sont trèscivilisés et très-gracieux. Dans le monde, ils paraissent se plaire beaucoup; mais leur joie est effrayante; ils s'amusent affreusement; chaque l'ois qu'ils daignent rire, ils montrent de longues dents noircies, et cette gaieté sombre attriste tous nos salons : c'est très-laid, un sourire noir! En nous donnant de simples dents blanches, Dieu savait bien ce qu'il faisait.

MM. les Cochinchinois ont été présentés l'autre soir chez M. le ministre du commerce; ils étaient superbes, en grand costume, c'est-à-dire en robe de chambre. Ils viennent à Paris de la part de leur roi pour étudier nos mœurs. Chaque fois qu'un de nos usages les frappe, ils tirent de leur ceinture une tablette recouverte en papier de Chine, de l'encre et un pinceau, et ils écrivent tranquillement leurs observations, même au milieu de la rue; rien ne les trouble. Ce sont, dit-on, des hommes instruits et fort distingués dans leur pays. La preuve, c'est qu'ils ont le droit de se peindre

les dents en noir, privile'ge qui n'est accordé qu'aux grands personnages de Cochinchine.

Les plaisirs commencent d'une manière brillante, mais assez grave. On doit chanter, ce soir, dans un des plus somptueux salons de Paris , le beau Requiem de Mozart. C'est enterrer l'année dignement. Mais cette messe des morts, chantée dans un salon, écoutée par des femmes orgueilleusement parées, les épaules nues, les bras nus, le front étincelant de pierreries, les regards brillants de coquetterie, n'est-ce pas une sorte de profanation? Nous sommes curieux de savoir à quel moment du concert on passera des glaces. Sera-ce avant ou après le De profundis?... 0 gens heureux! vous n'avez donc jamais vu mourir?...

On a joué, il y a quelques jours, la comédie chez madame l'ambassadrice d'Angleterre. C'était charmant et joué à merveille par de gracieuses jeunes filles, jolies comme des Anglaises jolies, c'est tout dire. On représentait un mélodrame anglais à grand spectacle , à coups de fusil, à coups de tonnerre; un mélodrame intitulé la Tempête sur terre. Rien de plus compliqué, de plus difficile à mettre en scène. On s'est très-bien tiré de ces difficultés. Seulement, comme sur un théâtre de société les changements à vue sont impossibles, on était obligé de baisser la toile chaque fois que la scène changeait. Les auteurs anglais font peu de cas des règles d'Aristote, et la scène changeant à tous moments, l'on baissait la toile à tous moments. Un spectateur ignorant et naïf, ne comprenant pas l'anglais d'abord, et puis le secret de cette manœuvre, a pris toutes ces interruptions pour des entr'actes; il les comptait sérieusement et il se disait: 11 n'y a que les Anglais pour faire des pièces en vingt actes. Ayant une visite à faire , il a quitté le salon de l'ambas-

sade. Quand il a paru chez madame de R... : « Eh bien, lui a-t-on dit, vous venez de voir la comédie anglaise; comment l'avez-vous trouvée?... — Mais je ne peux guère en juger, a-t-il répondu, je n'ai vu que les quinze premiers actes. »

Le célèbre philosophe américain qui se console d'être citoyen d'une république en amusant nos grands seigneurs prépare, dit-on, une fête splendide; il a déjà fait la liste des personnes qu'il n'invitera pas.

L'année 1840 est terminée, et le monde n'est pas fini. Malgré ce démenti donné à leurs prédictions, les prophètes ne se découragent point. C'est maintenant pour 1842 qu'ils annoncent la fin du monde; 40 ou 42, c'est la même chose pour eux: l'astrologie ne se pique pas d'être une science exacte. Quel affreux calembour! Nous tâcherons d'avoir plus d'esprit l'année prochaine.

LETTRE PREMIERE

9 janvier 1841.

L'Académie française. — Election de Victor Hugo. — L'esprit de parti et le parti de l'esprit.

Enfin!... Victor Hugo est de l' Académie française! C'est heureux pour elle et pour lui : c'est heureux pour elle, car il est bon que toutes les gloires du pays lui appartiennent et que les grands travailleurs viennent ranimer son esprit enclin au sommeil; c'est heureux pour lui, car le titre seul d'académicien suffit pour faire tomber le ridicule préjugé qui voile encore son nom.

Chose étrange ! Victor Hugo a pour admirateurs le peuple, les femmes et les hautes célébrités littéraires de France; c'est-à-dire la partie rêveuse et passionnée de la nation. 11 a pour détracteurs le roi, les journalistes voltairiens et la classe bourgeoise; c'est-à-dire la partie affairée de la nation, les gens occupés qui n'ont pas le temps de s'exalter par de poétiques lectures et qui ne connaissent les ouvrages de nos auteurs modernes que par des fragments dénaturés. Bref, Victor Hugo a pour détracteurs tous les gens qui ne l'ont pas lu. Nous ne parlons pas de ses ennemis et de ses rivaux; ceux-là plus que personne l'admirent; la preuve, c'est qu'ils le haïssent : on ne hait pas pour rien.

Mais ce qu'il y a de charmant, et ce qui pour notre part nous amuse fort, c'est que ceux qui ne l'ont pas lu ont la

rage de le citer à tout propos, non-seulement en vers, mais en prose. Quelqu'un nous disait l'autre jour : « Si j'étais de l'Académie, moi, jamais je ne donnerais ma voix à un homme qui a dit : Enfoncé Racine. »

— Alors, vous pourriez nommer Victor Hugo, car il n'a jamais dit cela.

— Il l'a vraiment bien dit.

— C'est impossible, pour deux raisons : d'abord parce que c'est une sottise, ensuite parce que M. Victor Hugo est un homme de trop bonne compagnie pour se servir d'un mot si commun. Si c'est pour ce mot que vous lui en voulez, tâchez de trouver une autre raison.

— Ah ! je sais que vous l'aimez, et que vous êtes empressé

de le défendre; mais soyez de bonne foi, vous qui avez tant

de goût (on nous flatte pour nous arracher une critique),

est-ce que vous pouvez admirer, par exemple, des vers

comme ceux-là :

Sur le clocher jauni La lune apparaissait comme un point sur un i?

— Mais certainement, je les admire; je trouve que c'est une moquerie très-spirituelle, et qu'Alfred de Musset...

— Qui vous parle d'Alfred de Musset?

— Vous, qui me citez des vers de lui.

— Ah! le point sur Yi est de M. de Musset?

— Sans doute. Si vous n'avez encore que cela à reprocher à Victor Hugo, tâchez de trouver autre chose.

— Je ne suis pas embarrassé, et rien que ces vers sur la liberté qui boit du vin bleu, suffiraient pour mé donner des armes contre vous.

— Ne vous fiez pas non plus à ces armes-là. Ces vers :

La liberté n'est pas une comtesse

Du noble faubourg Saint-Germain, etc., etc.

Ces vers sont fort beaux, et ils ont fait ia réputation d'Auguste Barbier.

— Quoi I ils ne sont pas de Victor Hugo ! mais alors qu'est-ce qu'il a donc fait de si admirable?

— 11 a fait : les Orientales, les Feuilles d'automne, les Chants du crépuscule, les Voix intérieures, les Rayons et les Ombres, le Dernier jour d'un condamné, Notre- Dame de Paris...

— Qu'est-ce que c'est que tout ça ?

— Ce sont des chefs-d'œuvre de composition et de style, de beaux livres que vous critiquez, mais que vous n'avez pas lus.

— Est-ce qu'on a le temps de s'amuser dans notre état? Quand on fait des chiffres toute la journée, vous comprenez bien qu'on n'a pas le loisir de lire des vers.

— Je comprends cela très-bien ; mais vous comprendrez à votre tour qu'on n'a pas le droit de juger des vers quand on n'a jamais fait que des chiffres, et qu'il n'est pas prudent de critiquer un auteur quand on n'a pas lu ses ouvrages et qu'on ne trouve à lui reprocher que des vers qu'il n'a point faits. Il serait moins dangereux de l'admirer.

Jamais jusqu'à ce jour séance académique n'avait été plus remplie d'émotions, n'avait offert plus d'intérêt. Ce qui était digne de remarque, c'était cette union sincère qui, pour une heure seulement, confondait toutes nos illustrations politiques si malheureusement ennemies dans un seul et même parti, le parti de l'intelligence; cela faisit dire à quelqu'un : « L'esprit de parti est remplacé par le parti de l'esprit. »

M. de Chateaubriand s'entendait avec M. Viennet! M. Mole s'entendait avec M. Thiers et avec M. Guizot ! M. Cousin s'entendait avec M. de Salvandy et avec M. Yillemain! Le

io avril, le 12 mai, le 1er mars et le 2!) octobre conspiraient ensemble! Les vieux et les jeunes historiens luttaient de zèle. M. Mignet envoyait prévenir M. Guizot qui était en retard. M. de Lacretelle avait dans la cour de l'Institut un cabriolet et un fils attelés piétinant dans la neige, impatients d'aller porter Place-Royale l'heureuse nouvelle.

M. Thiers, que les projets les plus hardis n'effrayent jamais, avait conçu l'audacieuse pensée d'entraîner dans le camp Hugo M. Tissot; mais M. Tissot avait deux gardiens farouches, M. Jay, M. de Jouy, et toute l'éloquence de M. Thiers, cette fois, a été inutile. Il est revenu près de ses alliés en leur disant en riant : « Je reviens plein de confusion, et je dirai presque de contusions, car ils sont très-animés là-bas. »

Rien de plus aimable que l'empressement de M. Thiers, de M. Lebrun, de M. de Ségur et de M. Viennet entre autres. M. Viennet a eu à subir les attaques et les séductions les plus dangereuses; des lettres de femmes... Oui, M. Viennet a résisté à des lettres de femmes; mais les billets parfumés ne l'ont pas enivré : épigrammes, flatteries, menaces, prières, rien ne l'a ébranlé; il avait donné sa parole. Si nous ne vous parlons pas du zèle affectueux de MM. de Chateaubriand, Lamartine, Soumet et Nodier, c'est qu'il est tout naturel que dans cette occasion ils se soient conduits en frères.

On attribue à M. Dupin un mot dont nous ne garantissons pas l'exactitude, bien qu'il lui ressemble assez. Le jour où M. Hugo serait allé lui rendre visite, M. Dupin aurait dit : « Il y a deux académies, une petite et une grande. Vous avez pour vous toute la grande. Quant à moi, je ne dis jamais mon vote. — Prenez garde, vous venez de me le dire, » aurait répondu M. Hugo.

Cetle nomination a été un événement pour toute la société de Paris; chacun s'abordait en se demandant : « Eh bien I Hugo est-il nommé ? » Car il est vrai de dire que M. Hugo n'avait d'opposants que dans l'Académie. Voici la véritable liste des votants :

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