‹ Lettres parisiennes (volume 2)Chapitre 4 sur 23 · LE POÈTE ET L'EMPEREUR · texte numérisé non relu

LE POÈTE ET L'EMPEREUR

Pleins de gloire, en dépit de cent rivaux perfides, Tous deux, en même temps, ils ont atteint le but; Lorsque Napoléon est aux Invalides, Victor Hugo peut bien entrer à l'Institut.

Nous n'avons pu deviner le nom de l'auteur, ni reconnaître son écriture.

LETTRE II

24 janvier 1841.

Paris fortifié. — Paris bêtifié. — Les vieux et les jeunes rabâcheurs. — Qui est-ce qui voudrait être roi constitutionnel ? — Ce n'est pas vous ? ni moi.

Nous venons de la Chambre des députés, où nous avons entendu M. de Lamartine, et son discours a produit sur nous une impression si profonde, que nous ne pouvons plus penser à autre chose. Jamais le poète ne s'est montré plus orateur; jamais sa voix n'a paru plus sonore, son attitude plus hère, son regard plus noble, son accent plus passionné. Nous étions auprès d'un ancien député, homme fort spirituel, qui, avant le commencement de la séance, nous querellait un peu sur l'enthousiasme de nous et de nos amis pour M. de Lamartine. « Vous l'appelez, disait-il, notre premier orateur... — Eh bien?... — Eh bien, je suis de votre avis, » nous dit-il à la fin de la séance. Et nous sommes revenu de la Chambre tout préoccupé de politique, rêvant malgré nous fortifications, enceinte continue et forts détachés, et nous nous sommes senti pénétré d'un orgueilleux effroi, car le projet de fortifier Paris nous semble une idée bien dangereuse.

Pour nous, cette question n'est pas seulement une question politique, une question de nationalité, c'est une question de spiritualité, et nous voyons avec terreur un projet qui tend à étouffer dans Paris le règne naissant de l'intelligence. Selon nous, qu'on nous permette cette expression, Paris fortifié, c'est Paris bêtifié.

Soyez franc, connaissez-vous au monde une ville de guerre où l'esprit travaille? 11 n'en esf point. Or, la spé-

cialitè, comme disent aujourd'hui les marchands, la spécialité parisienne, c'est l'immense fabrication des idées; le labeur parisien est un labeur tout intellectuel. Les autres villes font le commerce, font de la politique, de l'industrie, Paris est la seule ville qui pense. Paris est un philosophe, n'en faites pas un soldat. Ne lui mettez pas une armure, sa lourde cuirasse le gênerait pour se promener en rêvant sur les destinées du monde. Ne lui mettez pas un casque, ça le gênerait pour passer sa main dans ses cheveux en cherchant une idée nouvelle; d'ailleurs l'idée a peur du fer, elle n'ose point naître sous une pesante coiffure. Bonaparte, qui avait le secret du casque, et qui savait ses effets sur la cervelle, n'a jamais porté qu'un petit chapeau.

Oui, c'est une question d'intelligence, et la preuve, c'est que tous les hommes supérieurs par l'intelligence s'élèvent avec ardeur contre ce projet insensé de la fortification ou plutôt de la bêtifieation de Paris; tous les hommes distingués par l'esprit se révoltent à cette idée, tous, excepté M. Thiers; mais de sa part cela s'explique : c'est un homme d'esprit qui n'aime pas l'esprit; il est Lien aise d'en avoir beaucoup, mais il voudrait en avoir seul, et il n'a jamais cherché à en rencontrer chez personne pour son plaisir.

Si l'on parle de ce projet barbare devant M. de Chateaubriand, il lève les yeux au ciel de pitié.

M. Hugo écoute en silence ceux qui défendent ce beau projet, et il les regarde en souriant.

M. de Lamartine... vous l'avez vu hier, menaçant, terrible, se débattant avec un instinct sublime contre le piège déguisé, déchirant du bec et de l'ongle le réseau invisible encore, lançant l'éclair et la foudre comme un aigle qui défend ses ailes et qui a reconnu l'oiseleur.

Dans un autre ordre d'idées, M. Michel Chevalier à son

tour se révolte et se désespère, il voit l'industrie enchaînée, il défend la science étouffée.

Dans l'armée aussi les hommes d'intelligence s'affligent; ils regardent que, par l'exécution de ce projet, la science de la guerre est perdue, l'art de la stratégie est détruit. En effet, à quoi sert de savoir combattre si le succès ou le revers n'est plus qu'une question de munitions ou de vivres, de temps et de nombre, au lieu d'être une question de courage et d'habileté?

Enfin, tous les nobles penseurs de France, les grands orateurs, les savants profonds, les poètes, les romanciers, MM. Berryer, de Balzac, Alphonse Karr, Théophile Gautier, Janin, et MM. Berlin (ce qui est plaisant), et vingt autres que nous pourrions citer, si nous ne craignions de les compromettre; tous ceux que l'intelligence fait vivre se sentent, d'un commun effroi, menacés dans leur existence... Vous voyez donc bien qu'il ne s'agit pas d'une guerre des Français contre l'étranger, mais d'une bataille plus terrible parce qu'elle fait perdre toutes les autres; d'une lutte sournoise et fatale, d'un duel clandestin et inavoué entre la violence et la raison, entre la force brutale et la pensée.

Le projet de la fortification de Paris est un coup d'État contre l'esprit, il fait naturellement frémir tous ceux qui ont quelque chose à perdre.

Mais c'est aussi un coup d'État contre la liberté, et ce qui le prouve bien encore, c'est la chaleur avec laquelle toutes les opinions oppressives ont pris la défense de ce projet; c'est qu'il a le don de séduire ensemble tous les vieux et tous les jeunes rabâcheurs. Comprenez-vous ce phénomène? Les hommes qui se détestent le plus, qui depuis vingt ans se combattent... se réunissent tout à coup sous cette équivoque bannière. Vous le savez, il y a en

France deux partis qui se haïssent, mais qui se ressemblent et qui nous effrayent également :

Le parti des propriétaires égoïstes ;

Le parti des prolétaires envieux;

L'un a pour représentant le Journal des Débats;

L'autre a pour précurseur le National ;

Le premier hait l'avenir et ses promesses;

Le second hait le passé et ses souvenirs;

Celui-ci veut étouffer ce qui doit naître;

Celui-là veut anéantir ce qui est créé.

Ce sont deux insectes rongeurs qui dévorent en sens inverse, mais à l'envi, le chêne national, l'arbre de la liberté :

L'un en faisant tomber ses fruits;

L'autre en déchirant ses racines.

En fait de principes et d'idées, ce sont deux ogres insatiables. Leur goût et leur régime sont différents sans doute, mais leur appétit est le même.

Le plus vieux se nourrit d'enfants au berceau;

Le plus jeune préfère les vieillards consommés ;

Le plus timide a pour arme un éteignoir doré;

Le plus farouche a pour attribut une hache encore rouillée;

Enfin l'un a pour devise : Gardons tout et ne faisons rien;

L'autre a pour refrain : Ne gardons rien , refaisons tout!

Et voilà que soudain, par un miracle épouvantable, ces deux ogres rivaux s'entendent sur un seul et même sujet, et en souriant ils se convient à un seul et même repas ! Voilà que ces deux inimitiés s'associent, voilà que ces deux contradictions se comprennent, voilà que ces deux violences s'adoucissent pour se fondre, voilà que ces deux extré-

mités se rapprochent pour se toucher. Et vous qui les séparez encore, vous qui vous débattez entre elles, vous ne devinez pas le vrai sens de leur union suspecte, vous ne calculez pas le véritable prix de leur marché frauduleux. Oh ! cela est pourtant bien clair : de deux choses l'une, ou le parti des vieux rabâcheurs l'emportera, et alors tout sera dit pour l'avenir de l'intellignce. Maîtres de Paris embastillé, ils en chasseront toutes les idées neuves, tous les sentiments généreux, toutes les illusions fécondes, toutes les chimères régénératrices; le règne des Béotiens sera proclamé; l'ère d'aplatissement intellectuel commencera. Adieu la liberté de la presse, adieu la liberté de la tribune, adieu les glorieuses promesses de l'avenir. .

Ou le parti des jeunes rabâcheurs l'emportera, et alors tout sera dit pour l'humanité et pour la civilisation. Alors le règne de la lâcheté cruelle commencera, l'ère de sang sera proclamée. Adieu la liberté d'écrire, de rêver, de rire, de parler, de vivre. Adieu tous les beaux souvenirs. Adieu les grands destins ! Adieu l'honneur, adieu la gloire, adieu la France !

Lequel de ces deux partis triomphera, peu importe ; le succès de l'un ou de l'autre sera également triste pour nous; l'instrument de tyrannie entre leurs mains sera également funeste. Le fossé que vous creusez autour de Paris est un abîme où ceux-ci feront tomber la pensée, où ceux-là feront tomber la tête et la pensée. Toute la différence est là...

Ce n'est pas tout : ce projet baroque non-seulement nous parait être un crime de lèse-humanité, de lèse-liberté, de lèse-nationalité, mais il nous paraît être aussi un crime de iè.se-comtitutionnalité.

Pensez-vous donc qu'un roi soit constitutionnel pour son

plaisir, et croyez-vous bonnement qu'un roi puisse rester constitutionnel dans une capitale fortifiée!... Avec la meilleure foi du monde, il ne le pourrait pas. Mettez-vous à sa place... et c'est peut-être ce que vous désirez... et vous conviendrez que vous-même à sa place vous ne le pourriez pas. En fait de volonté, la possibilité est une tentation à laquelle un ange, un saint, un philanthrope couronné n'échapperait point. Les effets de la toute-puissance sont incalculables. On résiste au pouvoir d'un autre, mais on cède au pouvoir qu'on a. Tout roi, tout homme et toute femme est, si l'on ose s'exprimer ainsi, dans la dépendance de sa propre puissance, et n'en peut prévoir les entraînements. Un roi qui peut raisonnablement se permettre des rêveries d'obéissance n'est déjà plus libre de ne pas commander; et, malgré lui, le roi le plus constitutionnel se déconstUutionnaliserait insensiblement, involontairement, dans cette atmosphère de salpêtre dont vous l'auriez enivré, devant cet appareil de tyrannie qui lui parlerait sans cesse de vengeance et d'impunité. Et, nous le disons naïvement, nous ne croyons pas que jamais un roi puisse être sincèrement constitutionnel. Le roi Louis-Philippe met tout son esprit à l'être, à le paraître; Charles X n'a jamais pu y parvenir, et il y a noblement renoncé. Louis XV1I1 est celui de tous qui a joué ce rôle avec le plus de résignation, et cela s'explique : il était infirme. Quand on ne peut marcher qu'avec une brouette, on est préparé d'avance à ne gouverner qu'avec une charte.

Mais vous ne savez donc pas ce que c'est que d'être roi constitutionnel, vous ne sentez donc pas ce qu'il faut de patience, de courage, d'abnégation, de patriotisme pour se résigner à un pareil métier? Pour un grand prince, dans le gouvernement parlementaire, tout est supplice, effort,

ennui; toujours feindre, toujours craindre, toujours spéculer, tout calculer... voilà sa vie! C'est l'hypocrisie organise^ par la légalité. Un monarque absolu a pour lui du moins la franchise, il veut, et il ose dire : Je veux! Mais dans le gouvernement parlementaire, ce ne sont que ruses, détours, mensonges; on veut et l'on ne dit pas : Je veux... On dit : Je propose... et l'on emploie toute l'énergie de son caractère à faire vouloir à d'autres sa volonté. Et ce n'est qu'à force d'humiliations dévorées, de complaisances avilissantes, de compromis honteux, de considérations indignes, que rois ou ministres parviennent à conserver ce lambeau de pourpre déchiré, reprisé, rapiécé, piqué par l'humidité, passé au soleil, mangé aux rats, mangé aux vers, sans couleur et sans valeur, que l'on appelle encore le pouvoir!

Ah! nous rendons justice à nos ennemis; parmi eux tous, il n'en est pas un seul, pas un, qui voulût, de son propre gré, accepter cette triste profession de roi constitutionnel. Quant à nous, nous comprenons que l'on se résigne aux plus arides travaux, que l'on choisisse avec orgueil la profession la plus pénible, qu'on se fasse laboureur ! qu'on bêche, qu'on pioche la terre, qu'on lutte avec la grêle, l'inondation et l'incendie, que l'on fasse dépendre son existence entière, le pain de son année, des caprices du ciel, de la colère des vents; mais nous ne comprenons pas qu'on lutte sans dégoût avec toutes les passions mauvaises, avec toutes les médiocrités jalouses, que l'on fasse dépendre la gloire de son nom et l'œuvre de son règne de l'intempérie des consciences et de la fureur des sots.

Nous comprenons que l'on aille dans les déserts du nouveau monde prêcher une religion civilisatrice à des sauvages rouges ou verts, jaunes ou bleus. Dans cette entre-

prise périlleuse, on est soutenu par la foi ; si Ton réussit, on est porté en triomphe; si l'on n'est pas compris dans son éloquence, on est rôti et mangé par son auditoire; mais on n'est pas, du moins, calomnié, et l'on n'a pas à subir, enfin, ce supplice horrible, sans exaltation, sans palme, sans gloire, d'un pauvre roi constitutionnel, toujours victime et jamais martyr.

Encore une fois, nous ne comprenons pas que l'on accepte de gaieté de cœur un pareil destin, et nous sentons qu'on doit chercher à s'en affranchir sitôt qu'il est possible d'en changer. Tout homme qui a du sang dans les veines est absolu; tout homme qui a de la dignité est absolu; tout homme qui a de l'esprit est absolu; l'état normal pour un roi quelconque, c'est l'absolutisme. La constitulionnalité est une invention admirable, une invention protectrice, pleine de prévoyance et de garantie, mais c'est une invention contre nature, une combinaison superbe qu'il faut maintenir, perfectionner, consacrer, mais qu'il faut surveiller aussi parce qu'elle est factice ; car c'est une force comprimée qui tend toujours à repousser l'obstacle, à faire explosion comme le gaz, à renverser l'écluse comme l'onde; et ce serait une. grande imprudence que de donner au gaz ou à l'onde une occasion trop favorable de s'échapper et de s'épandre.

Aujourd'hui, c'est la royauté qui est embastillée; demain, si votre projet réussit, ce sera la liberté.

Mais, pour finir par des paroles moins graves, nous ajouterons que donner à un roi des fortifications et lui dire : Tu resteras constitutionnel, c'est donner à un enfant un tambour en lui disant : Ne fais pas de bruit ; c'est ouvrir la cage d'un oiseau en lui criant: Ne t'envoie pas!... tu es prisonnier sur parole !

LETTRE III

i" février 1841.

Le bal d hier et le bal de demain. — Un mot de l'empereur.

Oh! la belle fête, la poétique et charmante fête! jusqu'alors on n'avait rien vu de si complet. Figurez-vous, heureux habitants de la province, vous qui n'avez peutêtre jamais dansé que dans la salle du conseil de révision de votre bonne ville ; figurez-vous, malheureux partisans d'une politique timide, vous qui n'avez pas osé vous permettre ce plaisir si agréablement séditieux; figurez-vous une admirable salle de spectacle du meilleur goût, toute fraîche; toute blanche, toute dorée, magiquement éclairée à giorno et plus qu'à giorno, car il y avait à la fois l'astre du jour et tous les astres de la nuit, un lustre colossal qui brillait comme le soleil, et puis cent petits lustres étincelants suspendus au ciel comme des étoiles; les étoiles Pilaient un peu, mais c'était une illusion de plus; flgurezvous enfin toutes les loges de ce magnifique théâtre remplies de femmes élégantes couronnées de fleurs et de diamants. Les regards étaient éblouis. Nous ne craignons pas d'exagérer en disant que toutes les femmes avaient des diamants, excepté deux ou trois, peut-être, qui semblaient n'en avoir pas mis pour se faire remarquer. Vrai, n'avoir pas de diamants ce jour-là, cela paraissait une affectation. En effet, pourquoi ne pas être comme tout le monde?

Mais ce qu'il y avait de plus extraordinaire, et ce qu'on doit remarquer dans de semblables fêtes, c'est une réunion de danseurs élégants, de jeunes gens comme il faut, ayant une noble tournure et de bonnes manières. Là, il n'y avait pas la moindre cravate de satin blanc, pas le moindre

gilet brodé en chenille; là, nous n'avons pas vu un seul merveilleux coiffé en page de Louis XII, les cheveux séparés sur le front et retenus de chaque côté par des petits peignes. Là, point de costume de faux troubadour, comme il s'en trouve quelquefois dans les bals les plus paisibles ; point de figures étranges, masques involontaires qui font rire tout le monde; point de nez de carnaval, point de gnomes, et pas trop de valseurs microscopiques. 11 faut rendre justice aux hommes, ils sont aujourd'hui beaucoup moins laids qu'il y a dix ans. Encore dix années, et nous finirons par avoir des représentants présentables.

Parmi les femmes, il y avait bien çà et là quelques parures d'un goût bizarre. Plusieurs chapeaux rouges mirobolants et deux Iphigénies couronnées de roses et enveloppées de longs voiles blancs; mais comme déguisement, c'était assez joli. Il y avait bien aussi une certaine robe de velours orange garnie d'une courte-pointe en dentelle qui faisait un peu trop d'effet; mais cette robe était très-bien portée, et l'on se disait en admirant la femme qui en était parée : C'est sans doute quelque étrangère de distinction; une élégante Française ne s'exposerait jamais à paraître si belle dans un bal public.

Mais ce bal public se composait aussi d'une centaine de fêtes particulières, toutes brillantes et animées. Chaque loge était un salon qui avait sa maîtresse de maison, ses habitués et ses visiteurs. On allait tour à tour chez madame de ***, chez la duchesse de ***, comme on y va tous les soirs; seulement on n'avait pas les ponts à traverser, et l'ennui de remettre et d'ôter son manteau entre chaque visite; et puis, si l'on voulait être seul, on se mêlait à la foule. On quittait sa loge, et on allait admirer sur le théâtre le coup d'œil de la salle, qui était magnifique. Quelqu'un

disait à propos de cela : Les acteurs sont bien heureux; ce qu'on voit de leur place est bien plus beau que ce que nous voyons de la nôtre. Le fait est que rien n'est plus merveilleux que l'aspect d'une salle de spectacle vue de l'extrémité du théâtre : il y a là un effet de perspective dont rien ne peut donner l'idée. Nous recommandons aux personnes qui demain iront à l'Opéra pour le bal des Inondés, d'avoir le courage de traverser une contredanse, au risque de l'embrouiller; nous leur conseillons même d'avoir l'audace de traverser une valse, au risque d'être emporté par elle, et d'aller se placer au pied de l'orchestre, au risque d'être assourdi par lui; et là, de rester un moment à contempler dans le lointain, sous ce déluge de lumière, cette assemblée superbe admirablement bien composée et immense, ce qui la rend imposante, mais divisée par petits compartiments, ce qui lui donne un air fantastique et presque puéril : on dirait un joujou colossal, un gigantesque musée de tableaux, mais de tableaux vivants, dont tous les personnages se connaissent, se parlent, se sourient et se saluent entre eux. Ce n'est plus une réalité, c'est une vision étrange, un enchantement, et l'on se surprend à chercher l'enchanteur; les indiscrets vont même jusqu'à demander son nom. L'autre soir, à cette question que nous avons faite, on a répondu en nous citant une douzaine de noms illustres, que nous nous garderons de trahir parce quïls doivent leur illustration à de plus nobles choses, si toutefois il y a au monde une plus noble chose que la charité!

Le grand succès qu'a obtenu ce bal de la liste civile est d'un heureux augure pour celui qui aura lieu demain à l'Opéra. Déjà de toutes parts on s'y donne rendez-vous. — Nous nous verrons mardi aux inondés, cela se dit ainsi; tâchez d'arriver de bonne heure et d'avoir une loge, — Moi,

je ne pourrai venir que très-tard; vous vous ferez très-belle, répond une patronesse; mesdames, nous l'exigeons, c'est d'étiquette, — c'est aussi de très-bon goût. — Bien mieux, c'est un très-bon calcul : être jolie, dans un petit bal, peur des gens qui vous ont vue la veille et qui vous reverront le lendemain, peu importe; mais paraître belle à des regards qui ne vous ont jamais aperçue et qui ne vous apercevront peut-être que cette fois; séduire en une heure et pour la vie quelque voyageur étranger, quelque provincial un peu sauvage qui emportera votre souvenir dans son désert ou dans ses montagnes, c'est très-flatteur et très -grave; il ne faut point du tout négliger ces triomphes-là. Pouvoir semer des souvenirs et des illusions plein une fête, c'est une coquetterie vaniteuse dont on ne saurait trop profiter. — Rassurez-vous, on en profitera; nous mettions nos robes les plus fraîches; nous serons très-belles. — Soit, mais ne soyez pas trop à la mode. En fait de parure, la fantaisie n'est permise que dans l'intimité du grand monde. Pour hasarder dans un bal certaine coiffure* certains costumes, il faut y être en force, avoir là tous ses amis, tous ses ennemis, tous ses parents et toutes ses envieuses fidèles.

On vient de nous dire un mot de l'empereur Napoléon, que nous allons tout de suite vous répéter. C'estau sujet de l'épée de François 1", dont il a été si vivement question il y a quelque temps. Ce mot peint à merveille le caractère de l'empereur, à la fois enthousiaste et critique. En 1808, aussitôt après son entrée à Madrid, le grand-duc de Berg, Murât, ayant repris l'épée de François 1er, la contia au général Monthion pour la porter à l'empereur, qui était à Bordeaux. Cette mission était flatteuse, elle doit laisser d'heureux souvenirs. 11 es beau d'avoir été choisi pour annoncer à l'empereur des Français que son année triomphante

venait de venger le roi de France; il est glorieux d'avoir remis soi-même, aux mains du soldat couronné, l'épée du chevalier vaincu, cette noble prisonnière, délivrée entin après trois siècles de captivité. Mêler son nom dans une affaire à celui de Murât, de François Ier et de Napoléon, ce n'est pas du tout se compromettre. L'empereur reçut le glaive héroïque avec une joie visible. «Je suis bien aise, dit-il, de rendre à la France l'épée de François Ier. » Puis, examinant la lame d'un air pensif : « Cette épée, ajouta-t-il, est celle d'un brave soldat, mais d'un mauvais général I » Heureusement François 1er n'a pu l'entendre ; il était susceptible, et l'affaire aurait mal tourné.

LETTRE IV

10 février 184t.

Les regards politiques qui voient avant , pendant et après. — Dieu I que c'est triste d'ètro habile ! — Concert à l'Abbaye-aus-Bois donné au profit des inondés de Lyon. — Vers de M. de Lamartine.

La semaine, ou plutôt le mois, a commencé par un événement bien triste et bien grave, dont personne presque ne s'est effrayé, et les malheurs incompris sont les plus terribles. Paris lui-même a voté sa perte, et il s'amuse, il rit, il chante , il danse comme s'il était libre encore. 11 regarde tranquillement forger ses chaînes sans comprendre qu'il les lui faudra porter. L'avenir n'est rien pour cette cité frivole. Un homme d'esprit a dit : « En politique, il y a trois manières de voir : avant, pendant et après.» Les gens de haute intelligence voient avant, ils pressentent les événements par les causes, ils présagent les malheurs par les

fautes, ils jugent de la moisson par la semence; ce sont des prophètes : on les admire, mais on se borne à les admirer. Les hommes d'un esprit droit et juste, mais que n'éclaire nul rayon d'en haut, voient pendant, et c'est déjà beaucoup. Ils comprennent le danger quand le danger est venu, et s'ils n'ont pas eu l'instinct de le prévoir, ils ont du moins l'intelligence de le repousser; ils donnent aux faits qui s'accomplissent leur véritable nom : ils disent d'un malheur : C'est un malheur, et d'une lâcheté : C'est un crime; ce ne sont pas des prophètes, mais ce sont des juges, et quelquefois d'habiles médecins.

Les esprits bornés, les cerveaux étroits, les gros yeux éteints, les petits yeux fermés, les sots à idées fausses, les bavards incrédules qui doutent de tout parce qu'ils ne doutent de rien , les niais galvanisés par les passions des autres, toute cette plèbe ignorante, qui est censée flotter entre le bien et le mal, mais qui en réalité n'hésite jamais à mal faire, tous ces gens-là voient après; quand les événements sont bien irrévocablement accomplis, alors qu'il n'y a plus de remède , ils ouvrent enfin les yeux et regardent avec effroi les lourdes sottises qu'ils ont faites, les irréparables malheurs qu'ils ont causés.

Cette manière de classer les hommes politiques nous a paru très-ingénieuse, et pour notre part, nous l'avons depuis longtemps adoptée. Souvent nous nous demandons, en 'songeant à tel ou tel personnage politique, à laquelle de ces trois catégories il appartient, et ce qui vous semblera singulier, c'est que nous avons remarqué que très-peu d'entre nos députés, par exemple, appartiennent à la seconde. On la croirait la plus nombreuse : eh bien, au contraire, c'est la plus pauvre. Voir les événements pendant qu'ils s'accomplissent, c'est bien facile, dira-t-on; c'est pourtant

ce qu'on fait le moins. On les voit peut-être mieux d'avance : il suffit pour cela d'avoir de nobles instincts ou de mauvaises intentions ; car nous ne devons pas oublier de ranger, dans la catégorie de ceux qui voient avant, les perturbateurs, les révolutionnaires, les faux guides, ceux-là ne sont point du tout ignorants dans la science du regard. Ils voient parfaitement bien que la route où ils vous poussent est fatale ; ils aperçoivent d'un coup d'oeil la portée d'une loi mortelle, ils lisent couramment dans le livre de l'avenir, dont ils déchirent en se jouant les plus belles pages. Le mauvais génie, c'est encore du génie.

Mais les gens du monde... oh ! ceux-là voient après, longtemps après; ils comprennent les malheurs, quand les malheurs interrompent les fêtes ; aujourd'hui ils s'amusent comme hier, et si on leur parle de ce vote désespérant, déshonorant, ils s'écrient impatientés : Quoi! encore les fortifications, toujours les fortifications! Quand donc cesserezvous de nous parler de ces ennuyeuses fortifications? — Quand elles seront bâties... Soyez tranquilles, alors on ne vous parlera plus de cela ni d'autre chose. Les feuilletons auront bien de la peine à être piquants à cette époque-là; quel que soit le gouvernement appelé à jouir des bastilles, le silence sera par lui décrété; quel maître serait assez naïf pour laisser vivre la critique avec de pareils moyens de persuasion, et après avoir établi une pareille censure? Faites donc de l'ironie contre des citadelles, et lancez donc des épigrammes à des interlocuteurs qui vous envoient de la mitraille ! Ah! M. de Lamartine, l'autre jour, avait bien raison de dire qu'il ne se fie point aux réserves que fait la gauche pour la liberté. Qu'est-ce qu'un article de loi devant vingt forts et une enceinte pouvant tourner sur un signe du télégraphe trois mille bouches à feu sur la consti-

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