‹ Lettres parisiennes (volume 2)Chapitre 5 sur 23 · III · texte numérisé non relu

III

tution? «Quand Bonaparte, ajoutait-il, s'empara du pouvoir absolu après le i 8 brumaire, il appela son despotisme du nom de république. Les libéraux du temps se déclarèrent contents, comme ceux d'aujourd'hui, et la liberté fut perdue.»

M. de Lamartine parlait ainsi au milieu d'un groupe de députés ^semblés au pied de la tribune pendant le fatal scrutin. L'un d'eux, imprudent ou sincère, trahissant la véritable pensée de la loi, pour la défendre, osait dire : « Fortifier Paris, c'est fortifier le pouvoir. » M. de Lamartine reprit vivement : « C'est fortifier la guillotine. » Les poètes sont prophètes. Oh ! messieurs les pairs, ayez donc le courage d'avoir peur.

Mais non, ils se laissent séduire en détail, partiellement, individuellement. On les convie à dîner, ils savent que ces invitations sont un langage, et ils y répondent ; ils s'étonnent bien un peu de ces politesses tentatrices. Qu'on invite les députés pour les entraîner, c'est tout simple ; eux ne peuvent s'en offenser, ils donnent à dîner à leurs électeurs pour obtenir leurs voix, ils comprennent qu'on leur donne aussi à dîner pour avoir leur vote ; mais des hommes indépendants, mais des pairs de France... c'est différent : ils ont le droit de s'effaroucher de pareilles avances. Quelques-uns, les plus délicats, s'en formalisent tout à fait; mais cela ne les empêche point d'aller dîner, et cela ne les empêchera point de voter dans le sens de leur dîner.

Et cette loi terrible, mortelle, antinationale, antilibérale, anticonstitutionnelle , sera adoptée par les deux Chambres, malgré les convictions de ceux-ci, malgré les engagements de ceux-là. Une effroyable fusion aura eu lieu en sa faveur, de part et d'autre les sacrifices les plus laids auront été accomplis avec une honteuse émulation de faiblesse; et lorsqu'un jour l'histoire étonnée cherchera à comprendre une

si monstrueuse coalition, un si ténébreux complot, elle dira : Il y avait une fois une conjuration dont la tète était aux Tuileries et les pieds dans les bureaux du National. Comment voulez-vous qu'on résiste lorsqu'on est à la fois séduit et menacé? Comment voulez -vous qu'on refuse de voter une loi qui a pour elle le ministère et les ennemis du ministère , la royauté et les ennemis de la royauté ? Loin de l'accabler, il faudra plaindre le député malheureux, effrayé ou fasciné, qui aura vainement voulu combattre.

Barrot, le ministère et le chef de l'État.

Que vouliez-Yous qu'il fit contre trois? — Qu'il votât!

Ce qu'il y a de désenchanteur dans ces sortes de batailles, c'est l'affreuse et coupable habileté qu'on y déploie. Dieu! que c'est triste d'être habile! Que M. Guizot a dû souffrir pendant ces débats ! lui qui a commencé sa carrière politique par une marche si franche, lui qui s'était si noblement habitué à une impérieuse loyauté !... comme il a dû souffrir de cette obligation d'être habile ! Que tous ces détours ont dû le fatiguer! Pour un homme sincère, quelle rude tâche que la composition et le maniement d'une majorité ! Quel pénible rôle il a été contraint de jouer dans toute cette affaire ! Combattre avec la moitié de sa majorité contre l'autre moitié; se mettre à la tête de l'opposition pour venir démolir cette majorité; lutter avec ses ennemis contre ses amis, au risque de les affliger, de les humilier et de les perdre, et remporter une frauduleuse victoire en démoralisant son armée... Ce rôle a dû lui sembler horrible ; ce n'est pas celui-là qu'il avait rêvé ; nous lui rendons justice, et nous comprenons tout ce qu'il doit ressentir d'amertume et de découragement. Être forcé à de pareils détours quand on a choisi la ligne droite pour devise; n'avoir

plus que des soldats ignorants et traîtres quand on a eu d'intelligents et de loyaux auxiliaires; n'avoir plus que des complaisants quand on a eu des séides, cela doit être bien douloureux. Voilà donc comme les caractères les plus absolus se décomposent en arrivant au pouvoir; voilà ce que vous autres vous appelez habileté politique, stratégie parlementaire. Nous donnons à de telles manœuvres un autre nom ; nous appelons ce genre d'habileté la rouerie constitutionnelle, et nous disons : Si le pouvoir s'achète au prix de la loyauté du cœur, que le ciel en préserve ceux que l'on peut encore aimer et admirer!

Mais nous vous entendons d'ici vous écrier : N'en finirezvoûs donc pas avec vos fortifications? Que voulez-vous! nous avons l'esprit très-mal fait et très-peu en harmonie avec la légèreté du vôtre. Parce qu'un malheur est accompli, désespérément accompli... ce n'est pas pour nous une raison suffisante de s'en consoler tout de suite; d'ailleurs, celui-là a un avantage, c'est qu'il est plein d'avenir, ce qui empêche qu'on ne l'oublie.

Le monde parisien, depuis quinze jours, est dans tout son éclat, et ce feuilleton, commencé vendredi, a été interrompu par trois bals, deux concerts et trois lectures, deux comédies et une tragédie, rien que cela, et puis aussi peut-être par l'état de l'atmosphère, comme les dépêches télégraphiques. Vendredi soir, nous avons tout quitté pour aller entendre à l'Abbaye-aux-Bois la plus délicieuse musique qu'il soit permis d'entendre. Lablache a été, comme toujours, admirable et charmant. Cette voix si puissante, et cependant si légère, est un phénomène auquel on a peine à s'accoutumer ; ce condor aux ailes immenses, qui daigne chanter comme un rossignol, ce géant qui fredonne comme un enfant, ce Jupiter qui imite Orphée, et qui jette

ses armes terribles pour s'accompagner sur la lyre; ce tonnerre si bon musicien qui, après avoir grondé dans la montagne, s'amuse à dérouter les échos en changeant tout à coup ses roulements en roulades j ce prodige de la nature et de l'art nous semble chaque année plus merveilleux. Vous êtes accoutumés à ce prodige, et parce que vous entendez cette belle voix très-souvent, elle vous parait une voix plus éiendue qu'une autre, et voilà tout; mais, pour nous, c'est la voix la plus extraordinaire qui ait jamais existé. Par suite de ce même esprit mal fait dont nous vous parlions tout à l'heure, nous disons encore : Parce qu'on entend tous les jours une chose merveilleuse sans la comprendre, ce n'est pas une raison de l'expliquer ou de ne plus s'en étonner.

A minuit, mademoiselle Rachel est arrivée. Pourquoi donc venait-elle si tard? — Parce qu'elle jouait ce soir-là dans Milhridate. — Et pourquoi jouait-elle précisément un jour où elle devait dire des vers chez madame Récamier au profit des inondés? Une bonne action, c'est chose sacrée ; cela ne se remet pas par indisposition comme une autre fête. Avec des gens qui meurent de faim, il faut être exact,

— On l'avait forcée à jouer ce jour-là. — Mais, encore une fois, pourquoi ce jour-là? — Parce que ce jour-là elle devait dire des vers à l'Abbaye-aux-Bois. — On voulait donc la contrarier? — Ah! vous commencez à comprendre! — Mais pourquoi, au Théâtre-Français, veut-on la contrarier?

— Parce qu'on ne l'aime pas. — Et pourquoi ne l'aime-t-on pas? — Parce qu'elle a de grands succès et que le public l'admire. — Vous m'en direz tant... — On ne peut pas avoir pour soi le public et le comité. Vous ne savez pas, vous, ce que c'est qu'un comité : c'est une association de haines dissimulées, un faisceau de vanités coalisées, une

mixture d'amertumes subtilisées; uu comité, c'est un méchant collectif qui n'est jamais responsable de ses méchancetés; c'est un envieux abstrait qui n'a jamais à rougir de son envie; c'est un criminel toujours masqué qui commet son crime et subit sa peine sans jamais dire son nom. En fait de malices et d'ingénieux complots, un comité peut rivaliser avec une commission, un tribunal, un conseil, un syndicat, et voire même une académie.

Mademoiselle Rachcl a parfaitement dit le songe d'Athalie et toute la scène avec Joas. Son succès a été complet. M. de Chateaubriand, M. le duc de Noailles, M. Ballanche, toutes les illustrations de l'endroit, l'ont applaudie avec enthousiasme. On l'a trouvée très-belle comme tragédienne et très-jolie comme femme. Elle était mise à merveille; son costume, d'un goût exquis, tenait à la fois du salon et du théâtre : c'était une robe blanche garnie de chefs d'or et nouée autour du cou par un chef d'or, avec de longues manches flottantes, puis dans ses beaux cheveux noirs des bandelettes d'or. Ce n'était pas une Athalie, sans doute : Athalie n'était pas si jeune et ne devait pas être si agréable, mais c'était une Cléopâtre, gracieuse jusque dans sa violence, séduisante jusque dans sa haine, délicate jusque dans sa cruauté. Et puis, quand elle eut quitté l'estrade si ingénieusement élevée pour elle dans un des angles du salon, ce n'était plus qu'une jeune fille aux nobles manières, au modeste mainlien, recevant avec joie, mais sans embarras, les compliments flatteurs de toutes les grandes dames et de tous les grands talents qui s'empressaient autour d'elle.

Nous serions bien charmé de pouvoir vous répéter tout ce qu'on a dit ce soir- là de l'aimable maîtresse de la maison, de sa beauté toujours présente, de sa bonté toujours nouvelle; de cette femme, la plus femme de toutes les fera-

mes, et la plus constamment aimée de toutes celles qui ont mérité d'être aimées; mais elle nous a détendu de parler d'elle, et nous n'en dirons pas un mot. Que les inondés nous pardonnent!

Lady Byron avait envoyé cent francs pour un billet; on pensait qu'elle devait venir à ce concert. — Sans doute elle est ici, dit quelqu'un. — Elle est ici, répond un autre affirmativement. — La voici! comprend un troisième. Et quand nous arrivons demandant si lady Byron est dans le salon, on nous répond : Oui, elle est en face de vous... et l'on nous montre une grande femme coiffée d'un turban de gaze brodé d'argent. Nous regardons vite la célèbre veuve de Lara. Mais, ô surprise! cette prétendue lady Byron, que nous n'avons point du tout l'honneur de connaître, nous fait signe de la main, et nous sourit gracieusement... C'était mademoiselle d'Angeville, la célèbre voyageuse... Et nous avons rencontré des gens qui assuraient, le lendemain, avoir vu lady Byron à l'Abbaye-aux-Bois. Voilà comme on écrit l'histoire !

Nous allons maintenant vous raconter comment et dans quel but ont été faites les invitations d'un bal superbe donné ce soir par un riche Américain. Une grande dame s'est aussi chargée de faire la liste, et elle a prié ses amis; c'est une manière charmante d'amuser sa société aux dépens du nouveau monde; les malins appellent ce genre de bal le bal à l'américaine. Celui d'aujourd'hui... Mais gardons cette description pour un autre jour ; une main amie nous envoie à l'instant l'album de madame la princesse G..., en nous autorisant à publier ces vers ravissants que M. de Lamartine vient d'y écrire. L'autre soir, la princesse, voyant M. de Lamartine souffrant et triste, lui offrait de prier pour lui ; il a improvisé cette réponse :

Quand on se rencontre et qu'on s'aime, Que peut-on échanger de mieux Que la prière, don suprême, Or pur qu'on reçoit même aux cieux?

Vous me l'offrez; je la réclame, Pensez à moi dans le saint lieu; Que cette obole de votre âme M'enrichisse au trésor de Dieu!

L'Orient sous son ciel de fête, Prenant les astres pour autel, Sur les minarets du Prophète Fait prier la voix du mortel.

Le chrétien, dans ses basiiiques, P.éveillant l'écho souterrain, Fait gémir ses graves cantiques Par la cloche aux fibres d'airain.

Moi, j'emprunte une voix de femme Pour porter au ciel mes accents; Mon hymne, en passant par son «âme, Prend plus de pleurs et plus d'encens.

Ces vers valent mieux que le récit du bal de M. B..., n'est-ce pas? mais nous vous le donnerons samedi, car désormais nous ne manquerons plus volontairement un seul feuilleton. Nous n'aurons pas déjà si longtemps à en publier, et nous avons encore bien des choses à dire avant que Paris soit fortifié, pétrifié, mortifié et bêtifié.

LETTRE V

21 février 1841.

Les bals. — Le bal grandiose. — Le [bal de vanité. — Le bal indigène. Le bal de garçon. — Le bal de cour. — Le bal forcé.

Nous avons promis le récit du bal américain donné la semaine dernière; ce récit sera moins brillant qu'on ne devait l'espérer. C'est ce qu'on appelle un bal manqué, parce qu'il n'y avait point d'harmonie, et que c'est l'harmonie qui fait la grâce et la beauté de toute chose. Pour être complète, il faut qu'une fête ait un caractère qui la dessine, un cachet que l'on reconnaisse, une signification qui soit comprise facilement. Il y a des fêtes, même dans le grand monde, de genres très-différents, et chacun a son mérite et son charme particulier; c'est pourquoi il n'est pas permis de donner un bal qui n'ait aucune physionomie et qui n'appartienne à aucun de ces genres distincts que nous tâcherons de définir.

Voulez-vous et pouvez-vous donner ce que nous appelons le bal grandiose? Alors, faites les choses grandement; ayez, comme à l'ambassade d'Angleterre, des salons superbes, des galeries magnifiques, des corridors de fleurs, des laquais innombrables, un buffet perpétuel; et puis invitez deux mille personnes, des Anglais, des Russes, des Français, des Espagnols, des Allemands, pour remplir, peupler, animer et consommer tout cela. Ce sera un splendide tableau féerique, tout rempli d'éblouissantes illusions, un panorama vivant où seront glorieusement représentées toutes les nations de l'Europe. On aura d'illustres personnages à regarder, d'intéressants souvenirs à rapporter; on dansera, on causera, on se promènera, on s'amusera ; on se fatiguera

bien un peu; on souffrira du bruit de l'orchestre, du mouvement de la foule, de l'éclat des lumières; on sera étourdi, mais on sera enchanté, et l'on s'écriera avec enthousiasme : C'est admirable I jamais je n'ai vu une plus belle fête! Le bal grandiose est en effet de tous les genres de réunions le plus estimé; mais il n'est pas donné à tous d'y prétendre. Il exige des proportions gigantesques, il n'admet aucune arrière-pensée; point de lésinerie, point de faux marché. Il faut lui consacrer toute votre demeure, lui sacrifier tous vos trésors, les fleurs de votre serre, les tableaux de votre salon intime; il faut que cette foule brillante puisse circuler dans tous les sens; il faut qu'on puisse la fuir elle-même, en se réfugiant dans votre élégante retraite. A l'heure du souper, il faut que ce peuple de convives soit d'un regard, sinon rassasié, du moins rassuré par le luxe du banquet et de la facilité du service. On n'est affamé que parce qu'on craint de n'avoir rien à manger ; on ne s'aperçoit qu'il y a beaucoup de inonde dans un bal que parce qu'on y manque de tout, d'air, de place, de sièges, de tables. Mais si au contraire on obtient aisément toutes ces choses, on ne se plaint pas d'être tant de gens à les chercher. Qu'importe la multitude là où se trouvent l'abondance et l'espace! Aphorisme : dans une fêle, pour qu'il n'y ait point Gonfusion, il faut qu'il y ait profusion.

Seconde espèce de bal, dit bal de vanité. Le bal de vanité est en général très-somptueux et d'une élégance irréprochable, mais sérieux comme la vanité et froid comme la prétention. Dans un bal de vanité , chacun arrive avec un regret et après avoir accompli un sacrifice. Celle-ci a fait des bassesses pour être priée; celle-là s'est donné un habit de bal ou quelques petits diamants en dehors de son budget, et les petits diamants sont ceux qui coûtent le plus

cher. Le maître de la maison ne connaît presque pas les grands seigneurs qu'il a invités, et qu'il a me'rité de recevoir par ses dorures et ses tentures; il les salue d'un air contraint; ce n'est qu'à force d'importance qu'il parvient à cacher son embarras. Il ne se rassure qu'en les voyant contempler avec une dédaigneuse envie les magnificences de sa maison. C'est si flatteur d'être envié par des gens qui ne font aucun cas de vous! Les bals de vanité sont rarement animés; ils sont peu nombreux. On ne s'y amuse point, mais on s'y complaît. Là, on se sent choisi , là on se croit d'une essence bien supérieure à l'essence vulgaire; on peut même s'y croire d'une nature plus délicate, car on y gèle et l'on s'y enrhume facilement ; mais on se console de ce désagrément, et l'on en tire parti en disant pendant huit jours à toutes celles d'entre ses amies qui n'étaient pas priées à ce bal d'élite : Je suis bien souffrante, ma chère; je me suis affreusement enrhumée l'autre jour au bal chez madame ***. — Ah! vous y étiez? — Oui, c'était charmant.

Toutefois les bals de vanité ont une physionomie particulière qui leur donne une valeur : un luxe bien entendu, une splendeur qui semble habituelle, une extrême recherche dans les détails, sont le caractère distinctif de ces sortes de fêtes ; mais cette extrême recherche n'est pas ellemême sans tristesse; ce luxe imposant n'est pas non plus sans un cruel retour. On sent que toutes ces belles choses ont le tort d'être indispensables : ce sont les conditions du traité. Effacez ces dorures, arrachez ces tentures, et toutes ces brillantes personnes si fières d'avoir été admises, et pourtant si complaisantes d'être venues... disparaîtront. Quand on pense à cela, ces belles choses, que l'on regardait d'abord avec admiration, finissent par vous sembler laides,

Ui LE VICOMTE DE LAUNAY

oui, laides comme... laides comme une condition. Est-il une chose au monde qui soit plus laide qu'une condition? Troisième espèce de bal, que nous appellerons le bal indigène, parce que nous ne trouvons pas d'autre mot. Nous entendons par cette expression un bal naturel que l'on donne sans effort, sans trouble, sans prétention, dans son pays, dans son quartier, dans son hôtel, pour sa société et pour sa famille, selon sa fortune et sa position. Pour ces fêtes-là, on fait ses invitations soi-même, et l'on connaît tous les gens qu'on a chez soi. On ne les reconnaît pas tous, il est vrai. Souvent la maîtresse de la maison, étonnée, salue un beau danseur paré d'une barbe superbe et de moustaches orgueilleuses, et, tout en le saluant, elle se demande : « Qui est-il? » Mais lui s'approche d'elle en souriant, et dit : « Vous ne me reconnaissez pas, madame? — Ah! Charles, c'est vous! que j'ai de plaisir à vous revoir! — Depuis mon retour, je suis déjà. venu bien des fois, mais... — Oui, votre mère me l'a dit; je dois dîner demain chez elle, vous me raconterez vos voyages. » Car, dans ce monde-là, les jeunes gens ne se croient pas obliges de rester oisifs pour paraître élégants. Ils ne se permettent de s'amuser des plaisirs frivoles qu'après avoir supporté de dures privations, de sérieux dangers. Les uns entreprennent chaque année de nouveaux voyages, comme M. le duc M... qui s'en va passer l'été tantôt en Russie, tantôt en Morée. On cesse de le voir pendant quelque temps, puis on le rencontre à l'Opéra. — D'où vient-il? — de Constantinople. Il disparaît encore pendant plusieurs jours, il manque deux ou trois bals charmants; puis on le retrouve dans une fête. — Vous n'étiez pas, lui dit-on, à la dernière représentation de M. de Castellane. Pourquoi n'y êles-vous pas venu? — J'étais à Moscuw. — Voilà une excellente excuse.

D'autres jeunes voyageurs s'aventurent dans des pays plus inconnus et plus arides. Ils vont jusqu'en Perse explorer les ruines de l'ancien monde et ressusciter de problématiques souvenirs. Et, après une longue et douloureuse absence, après avoir traversé des déserts non-seulement horribles, mais horriblement ennuyeux; après avoir bravé les périls les plus variés, les ardeurs mortelles d'un climat par trop asiatique, les rencontres par trop romanesques de brigands par trop pittoresques; après avoir subi la tempête dans tel parage et pressenti la peste dans telle contrée; après avoir souffert les inquiétudes de l'éloignement sans écho, les langueurs de l'exil sans bornes, ils reviennent gaiement danser, valser dans les bals indigènes comme de simples Parisiens. Et pourtant on ne les traite plus de Parisiens. On les a nommés du nom de leur voyage, on les appelle les Persans. Or les Persans sont fort à la mode cet hiver. Chaque quartier a ses lions persans : le faubourg Saint-Germain réclame MM. Roger de la B... et Philibert de la G... Le faubourg Saint-Honoré se pare de MM. de Sercey, Cyrus Gérard et Daru ; la Chaussée-d'Antin fait valoir M. de Lavalette. Mais les Persans ne sont pas les seuls élégants que la mode favorise. Elle protège aussi beaucoup les africains; on appelle ainsi les jeunes gens d'une grande naissance, d'une grande fortune, qui, semblables à MM. François de la Roch..., Armand de M... et Louis de la Brif..., vont, soit comme officiers, soit comme soldats, faire la guerre en Afrique pour se désennuyer, et tuer les Arabes pour tuer le temps. Quoi! des gens riches qui se font soldats et qui courent dans ce maudit pays, quand ils pourraient vivre ici bien tranquilles! Que voulez-vous? ils trouvent que, parce qu'on porte un beau nom et que l'on a une belle position, ce n'est pas une raison d'être inconnu et

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