III
inutile; et, honneur pour honneur, ils aiment mieux faire parler d'eux à propos d'une glorieuse expédition en Afrique, que de se rendre à jamais fameux sur le boulevard des Italiens, pour avoir fumé trois douzaines de cigares en un jour, pour être tombé cinq fois dans une mare verdâtre, ou pour avoir compromis une danseuse de l'Opéra.
Les Africains et les Persans sont très-bien venus dans les bals indigènes. Vous comprenez que des danseurs qui font la guerre, et qui voyagent pour leur instruction et pour leur plaisir, soient de très-aimables causeurs. D'ailleurs, là, ils sont presque dans leur famille; ces élégantes jeunes personnes, qu'ils retrouvent si grandies, si embellies depuis un an d'absence, sont toutes un peu leurs parentes ou leurs alliées; ils ont été élevés avec elles; et cette douce intimité de l'enfance, transformée par l'âge et modifiée par la coquetterie, prête un charme de plus à ces relations déjà anciennes, et cependant aussi toutes nouvelles. Dans ces bals exceptionnels, tout le monde se connaît, et, comme tout le monde se connaît depuis longtemps, personne ne cherche à se tromper. Les mères ne cachent point leur âge; elles ne cachent point non plus leurs filles : à quoi cela servirait-il? On sait que leur fille a vingt ans. Là, personne n'étale un luxe d'emprunt, on sait votre fortune à un centime près; là, point d'hypocrisie, point d'insolence, on sait qui vous êtes et tout ce qui vous est arrivé. Et, comme là personne n'est préoccupé de jouer un rôle ou de soutenir un mensonge, il en résulte que chacun y paraît à son avantage, avec tout son esprit, sa bonne grâce et sa bonne humeur. Vivent les bals indigènes! ils ne sont une fatigue pour personne, pas même pour la maîtresse de la maison, :mi n'a d'autre devoir à remplir que celui d'être aimable et bienveillante comme tous les jours. Demandez plutôt à
madame de Choi... ou à madame de Chast... vous étiez chez elles la semaine dernière? — Oui, que ces deux bals étaient charmants : ce sont les deux plus jolies fêtes de l'année!... — Eh bien, c'était là le bal indigène.
Il est une autre espèce de bal, non plus élégant ni plus distingué, parce que cela est impossible, mais plus merveilleux, mais plus exquis, plus quintessencié : c'est un bal de garçon. Quelquefois celui qui le donne est marié et remarié ; mais cela ne change rien à la dénomination; s'il n'y a point de femme pour faire les honneurs du bal, c'est un bal de garçon. Ces fêtes-là sont admirables, elles ont un cachet tout particulier; 'il n'y a que de jolies femmes; l'homme libre a le droit de supprimer les paquets; il fait servir à cela l'indépendance de sa position. Son salon n'est plus un salon : c'est une arène où viennent combattre en champ clos les beautés de tous les pays; c'est une lutte d'élégance, un tournoi à l'éventail, dans lequel y a des triomphes pour toutes les combattantes, puisqu'il y a là des juges et des hérauts décidés à proclamer la victoire pour chacune d'elles. Vous le savez, à Paris, chaque quartier, chaque élégante coterie a sa reine de beauté, sa Célimène par excellence, sa femme à la mode, pour parler vulgairement. Eh bien, dans ce bal sans pareil, toutes ces majestés rivales se trouvent en présence, réunies, pour celte seule fois, dans un glorieux congrès où il s'agit de soutenir dignement les intérêts de sa renommée et l'honneur de sa coterie. Quelle émulation de parure, quel zèle d'amabilité ! Figurez-vous un magnifique bouquet dont toutes les fleurs intelligentes choisiraient pour vous enivrer à l'envi leurs plus belles couleurs, leurs plus doux parfums. Les bals du prince Tuff... sont en ce genre les plus célèbres; le dernier était superbe; que de jolies Anglaises ! que de belles Moscovites! que de
gracieuses Parisiennes ! Comme on devinait tout de suite la pensée fondamentale de cette réunion! comme le sens en était clairement expliqué! comme on voyait bien vite, en regardant ces charmantes jeunes femmes, qu'elles étaient là par droit d'élégance et de beauté !
Parmi les fêtes agréables, nous compterons encore les bals d'occasion, ou bals de voyageurs. Ceux-là n'ont aucune prétention au luxe des tentures, à l'éclat des lambris; c'est une fête improvisée, animée, joyeuse et amusante comme tous les plaisirs qu'on improvise. La maîtresse de la maison semble dire : « Je ne suis pas chez moi, je ne suis responsable de rien ici, j'ai pris ce qu'il y avait de mieux dans votre Paris ; si vous trouvez que cela est mal , c'est votre faute : pourquoi n'avez-vous rien de plus beau? Venez me voir dans mon palais à Naples^à Vienne, à Saint- Pétersbourg ou à Madrid, et alors vous pourrez me juger. Ce n'est pas une fête que je vous donne, c'est une hospitalité que je vous promets; ne retenez de cette soirée qu'une chose : c'est le plaisir que j'aurai partout à vous recevoir. » Ces bals d'occasion, offerts par extraordinaire, ont quelquefois tant de succès, qu'on est forcé d'en donner plusieurs; et vous verrez que madame d'Obres... chez qui l'on a dansé l'autre jour jusqu'à cinq heures du matin, chez qui vous, madame la duchesse, vous êtes restée si tard, ne pourra pas se dispenser de donner après le carême une troisième fête improvisée.
Et le bal d'enfants!... Oh! qu'il est délicieux, celui-là, surtout depuis que la mode des véritables enfants est revenue! Naguère, il n'y avait plus d'enfants! De six mois jusqu'à cinq ans, on daignait encore être enfant; mais passé cinq ans, il n'y avait plus que des pédants et des vieillards; des petits messieurs de six ans et demi, déjà un peu fats et
tout de suite très-sots, dédaignant leur sœur et grondant leur mère quand elle faisait une faute d'anglais ; des petites-maîtresses de cinq ans au plus, portant un mantelet et nouant un chapeau avec une expérience de vieille coquette ; critiquant ceci, dénigrant cela avec un aplomb de vieux journaliste. Vrai, il n'y avait plus d'enfants, il n'y avait plus que des vieillards en miniature. On ne disait plus : « Grave comme un conseiller; » on disait : « Grave comme un écolier. » On ne disait plus : « Imposante comme une reine ; » on disait : « Imposante comme une pensionnaire. » Et, dans le fait, les enfants d'alors étaient si sérieux , qu'on ne leur offrait plus des bonbons qu'en tremblant. Grâce au ciel, l'esprit d'enfance est revenu; et c'était plaisir l'autre soir de voir dans le beau salon de madame Ch... sautiller toutes ces gracieuses petites filles, gambader ces jolis petits garçons. En vain un maître de danse profond et solennel, braquant ses larges besicles sur tous ces petits pieds, essayait de régler leurs pas et d'enfermer leur gaieté vivace dans les chaînes d'une contredanse, il ne pouvait en venir à bout heureusement; et tous ces petits pieds s'agitaient, ces petites mains se mêlaient, c'était une confusion adorable. Et nous regardions folâtrer ces jolis amours, tout en causant avec leurs pères et grands-pères, orateurs de talent, hommes politiques éminents, et nous disions, en leur montrant un bel enfant aux cheveux d'or que tout le monde admirait : « Quand on pense que cet amour blond et rose sera peut-être un jour ministre! cela fait frémir. » C'est bien joli un bal d'enfants, de véritables enfants!
Le bal de cour.... vous savez ce que c'est : une collection de bourgeois.
Le bal, ou plutôt la soirée des célébrités... vous le savez aussi : c'est une admirable collection de supériorités, un
médailler d'intelligences; l'on s'empresse d'y venir. On s'y amuse sans peine; l'invitation seule est déjà une flatterie, et l'on se plait toujours là où l'on est flatté.
Nous avons enfin le bal forcé, le bal de nécessité, qu'on donne par devoir et dans l'intérêt de sa position. Celui-là est admirable d'harmonie. Là, du moins, chacun des inconvénients est compensé par un inconvénient contraire. L'appartement est mal décoré... mais en revanche il est mal éclairé. Ici il fait trop chaud... mais, plus loin, il fait très-froid. On étouffe dans le salon... mais on gèle dans la salle à manger, qui donne sur un escalier glacial. L'orchestre est médiocre... mais on ne l'entend pas ; il est dans la chambre voisine. Les rafraîchissements sont peu abondants, mais ils sont mauvais. Il n'y en a heureusement pas pour tout le monde. Les danseurs sont rares... mais ils sont vieux. Les danseuses ne sont pas jolies... mais elles sont mal mises. On ne s'est inquiété nullement de se procurer ce qui constitue un bal agréable, de beaux danseurs et de belles jeunes filles; car il ne s'agit point de donner une fête élégante, mais de réunir du monde par condescendance et par obligation : des supérieurs dont on dépend, ou des gens influents dont on a besoin ; or les gens dont on a besoin sont toujours laids. Bref, le bal forcé est triste et singulièrement ennuyeux; mais il finit de bonne heure, ce qui est une belle compensation, et si le maître de la maison, en vous congédiant, a l'air de vous dire : « Je ne vous ai pas invité pour mon plaisir, » — vous, à votre tour, en le saluant, vous avez l'air de lui répondre : « Je ne suis pas venu pour m'amuser. »
Voilà une nomenclature de bals assez complète. De tous ces bals, nous n'en avons oublié qu'un seul, c'est celui auquel nous devons aller ce soir. Partons vite, il est déjà bien tard.
LETTRE VI
6 mars 1841.
Dernier degré de l'amabilité. — Réunion de célébrités chez madame de Lamartine. — Variétés de grands hommes. — Coquetterie entre deux maestri. — Un nouveau roman d'Eugène Sue. — Modes.
Si la France n'est point appelée à faire sa partie dans le grand concert européen (jargon parlementaire) , en compensation, les Européens de toutes sortes sont généreusement appelés à faire leur partie dans l'immense et éternel concert parisien. Depuis huit jours, que de mélodies, que de symphonies, que de sons, que de chants, que d'accords, que d'accents 1 Ce sont de véritables torrents d'harmonie; torrents est le mot. Ah! que de musique, et, ce qu'il y a de plus affreux, quelle bonne et excellente musique! On n'en veut pas perdre une note, et voilà le malheur : on se laisse enivrer par elle, et l'on passe ses jours à écouter. Cela ne vaut rien du tout dans certains états. Prendre la mauvaise habitude d'écouter quand on a une profession de bavard, c'est très-dangereux; les avocats savent bien ce qu'ils font : ils n'écoutent jamais personne, et ce n'est point par indifférence, c'est pour ne pas perdre leur spécialité.
Or, vendredi dernier, nous étions bien tranquillement occupé à écrire notre feuilleton, lorsqu'on est venu nous rappeler qu'il y avait un superbe concert chez madame la comtesse Merlin. Certes, nous ne l'avions pas oublié; mais nous étions résigné au devoir, et nous avions courageusement renoncé à tous les plaisirs de la soirée. — Eh bien ! vous ferez votre feuilleton demain, nous dit-on pour nous entraîner; vous ne vous piquez pas d'exactitude. — Si vrai-
ment, j'ai au contraire à l'exactitude les plus grandes prétentions. — Vous les dissimulez avec art. — Ne m'accusez pas. Lorsque j'ai l'air d'être en retard, c'est par respect pour quelque histoire attachante que je crains d'interrompre; c'est aussi par coquetterie. Croyez-vous donc qu'on aime à jeter son nom à la place de celui de M. de Balzac, par exemple, et quand c'est lui qu'on espère, pensez-vous qu'il soit très-agréable de se résigner à venir? Non, vraiment, nous ne croyons point ressembler à M. A..,, cet homme d'un esprit si fin, si charmant, d'une conversation à la fois si piquante et si douce, dont une femme passionnée disait un jour : « 11 est si aimable, si aimable, qu'on l'entend annoncer avec plaisir, même quand on en attend un autre. » Quel éloge! Nous n'avons pas l'ambilion de le mériter.
Le premier concert de madame Merlin a été magnifique.
Le lendemain de ce concert , il y avait chez madame de Lamartine une réunion bien intéressante à laquelle pour rien au monde nous n'aurions voulu manquer, d'abord par curiosité, et puis aussi par orgueil. C'était ce que nous avons appelé une soirée de célébrités; or, plus on est obscur, et plus on tient à faire partie de ces réunions merveilleuses. Jamais collection de supériorités ne fut plus complète. Jugez-en plutôt :
Grand orateur, M. Guizot.
Grand pnëte, M. Victor Hugo.
Grand tragique, M. Duprez.
Grand capitaine, M. le maréchal Soult.
Grand peintre, M. Horace Vernet.
Grande cantatrice, Madame Damoreau.
Grand industriel, M. Cunin-Gridaine.
Grand administrateur, - M. le comte A. de Girardin.
Grand agriculteur, M. de Lamartine.
Grand romancier, M. de Balzac.
Grand sculpteur, M. David.
Grand artiste, M. Artot.
Grand savant, M. Charles Dupin.
Grande victime, M. Andryane.
Il y avait là aussi de grandes dames célèbres par leur esprit, leur instruction profonde, leur conversation brillante et gracieuse. On ne connaît point d'ouvrages littéraires signés de leurs noms; cependant quelques initiés bien informés assurent que ces dames écrivent comme elles parlent. Il y avait là enfin madame de Lamartine ; elle a beau nous défendre aussi de parler d'elle, il nous est impossible de ne pas déclarer qu'elle était chez elle ce jour-là, de ne pas reconnaître, avec tout le monde, que c'est une femme supérieure, et l'une des plus spirituelles de notre temps et de notre pays.
Cette soirée, si intéressante, a été de plus fort animée. Duprez a chanté l'air de la Dame blanche : Ahï quel plaisir d'être soldat! d'une manière admirable et toute nouvelle. 11 en fait une comédie entière. Quelle verve! quelle gaieté! quelle finesse! Pourquoi ne donnerait-on pas à Duprez un rôle bouffe? Il le jouerait à merveille, et cela le reposerait. Être au désespoir tous les deux jours, pendant cinq heures de suite, cela doit être très-fatigant. Le duo de Guillaume Tell, chanté délicieusement par Duprez et madame Damoreau, a excité des transports d'enthousiasme. « Rossini! Rossini! s'écriait-on, quand reviendra-t-il? Allons le chercher; il nous est impossible de vivre une année de plus sans lui. » Alors on a décidé, séance tenante, c'està-dire en plein enchantement, qu'une pétition allait être adressée au célèbre maestro pour le supplier de revenir à
Paris. Cette pétition est déjà couverte de signatures, et quelles signatures !
A propos de musique, nous voulons vous conter une histoire charmante. Voilà un début bien audacieux; mais l'histoire peut supporter ce commencement. La semaine dernière, il y avait chez M. Véron un dîner de célébrités (on ne mangeait pas les célébrités). Parmi les convives se trouvaient MM. Scribe, Auber et Halévy. Le dîner ne fut pas froid et la conversation ne fut pas silencieuse. On dîna bien et l'on causa beaucoup. Dans la soirée on parla de l'opéra que vient d'achever M. Auber, et l'on pria le brillant compositeur de vouloir bien jouer quelques airs de sa nouvelle partition. M. Auber se mit au piano et joua une marche très-belle que tout le monde applaudit, puis on causa d'autre chose.
Au bout de quelque temps, un des convives, s'approchant de M. Halévy, lui demande de jouer à son tour un morceau de son nouvel opéra; M. Halévy y consent de très-bonne grâce, il se met à son tour au piano; mais au lieu déjouer un air de lui, il répète, par un tour de mémoire incroyable, la belle marche que M. Auber venait de jouer une heure auparavant pour la première fois. « C'est merveilleux ! s'écrie tout l'auditoire. — Il a retenu l'air, note pour note, sans y rien changer. — Si, reprend alors M. Auber, il a fait plusieurs changements très -heureux dont je profiterai. — Deux femmes n'auraient pas plus de coquetterie, entre elles surtout !
N'oubliez pas que c'est lundi prochain que doit avoir lieu, dans la salle de Herz, le concert de la Société des Amis de l'enfance. Le monde élégant s'y est donné rendez-vous, car il faut rendre justice à ce monde frivole, toutes ces belles institutions de charité et de morale sont fondées par lui.
On a tort de médire du bonheur et de la gaieté ; cela rend si bon de s'amuser, et les cœurs tristes sont si cruels !
Un peu de littérature maintenant.
Le roman du jour, c'est le Commandeur de Malte, par M. Eugène Sue. Voilà un roman amusant; il y a dans ce drame étrange de l'intérêt, de l'effroi, du comique, du merveilleux à tous moments. Il y a un pigeon qui porte une lettre, et un aigle apprivoisé qui dévore la correspondance et le messager ; puis un greffier que l'on mystifie de la manière la plus plaisante ; puis une jeune fille nommée Stéphanette, dont la naïveté maligne est charmante : c'est la coquetterie de l'âge d'or; puis un jeune homme, né bon et généreux, dont, par une horrible vengeance, on a fait un méchant malgré lui, et qui veut mourir pour expier ses crimes involontaires. Ce portrait est fort beau et mériterait à lui seul d'être le sujet d'un livre. Ce roman, qui n'a d'autre défaut que d'être trop romanesque, obtient un grand succès de lecture, peut-être à cause de son défaut. — Et Mathilde, nous dire«-vous? Le manuscrit est là tout prêt à être publié; et depuis un an M. Sue aura publié dix volumes, sans compter l'Abrégé de l'Histoire de la marine de tous les peuples, ouvrage fort remarquable qui vient de paraître; sans compter le drame de Latréaumont et la comédie de la Prétendante. Dix actes et dix volumes, oui, quatre volumes de Jean Cavalier, deux du Colonel Surville et d'Hercule Hardi; deux du Commandeur de Malte et deux des Mémoires d'une jeune femme, et cependant ce n'est point dans la retraite et le silence qu'il travaille. S'il y a une grande partie de chasse, l'auteur de Létorière y est invité, et il y va; s'il y a un grand diner d'ambassadeur, l'auteur à' Arthur y est prié, et il y vient ; si l'on donne le ballet nouveau à l'Opéra, et que les marins de la
Belle-Poule y assistent, l'auteur de la Salamandre s'y montre à son tour ; on le voit partout, et cependant il travaille plus que personne. Comment fait-il pour trouver tant d'heures de solitude au milieu de cette vie mondaine? — Peut-être qu'il néglige ses amis. — Non vraiment, dès qu'il leur arrive un malheur, il accourt un des premiers. — Mais alors, quel est son secret? — Il supprime les ennuyeux. 0 lecteurs! et vous, madame, récapitulez vos souvenirs, et voyez combien de moments vous avez donnés aujourd'hui à des gens qui vous déplaisent et vous fatiguent, — la moitié de votre journée; c'est le temps d'écrire trois chapitres de roman.
Parlons un peu modes; il y a longtemps que nous n'avons traité ce sujet. Les merveilleuses se livrent depuis quelques semaines à des excès d'imagination effrayants. Ce sont des chaperons d'un folâtre inimaginable; des espèces de casquettes de loutre en gaze rose, garnies de fausses perles; des plaques de velours vert brodées en or, posées sur la tète d'une oreille à l'autre, qui ressemblent horriblement à des pantoufles trop étroites utilisées en coiffures; et puis des robes de deux ou trois couleurs : bleues avec revers jaunes; vertes avec des revers amarante et des agréments orange; grises avec des parements violets. Tout cela nous semble d'un goût fort douteux. Heureusement la province va vite s'emparer de cette nouveauté essentiellement économique : avec un vieux jupon de taffetas noir et une vieille jupe de satin rose, vous vous composez un costume andalous plein de caractère. C'est très-avantageux, c'est même trop avantageux.
On garnit les gants blancs avec de l'heimine, autre pensée économique et par conséquent très-coupable. Le tulle et les rubans sont si jolis! On ne porte jamais assez de ru-
bans. En fait d'élégance, ce qui dure le moins est ce qu'il y a de plus riche et de plus gracieux. Nous l'avons déjà dit bien des fois, les gants d'une femme trahissent tout son caractère. Un jour, on nous a offert de nous présenter à une femme dont les gants étaient garnis de roses pompons ; nous avons répondu : — C'est inutile, jamais nous ne pourrions nous entendre. — Pourquoi? — Regardez ses gants.
Les bijoux à la mode ne sont pas jolis, mais ils sont trèsamusants. Ce sont des animaux de toutes sortes : des singes, des renards, des chiens et des chats, des hiboux, des tortues, des lézards, des colimaçons et des chenilles.
Quant aux mouchoirs, ils sont tout à fait pittoresques : ce sont des tableaux brodés, des paysages de coton, des Claudes Lorrains faits à l'aiguille, avec des personnages animés. Chaque coin du mouchoir offre un sujet divers. Là c'est une jeune paysanne conduisant une génisse; là, une grosse fermière jetant de l'orge à des poules. Ce coin représente un âne et un garçon meunier gravissant le sentier du moulin. Cet autre coin nous montre un chasseur traversant une rivière, une rivière de points à jour merveilleux. La broderie ne s'arrête devant aucune difficulté : elle construit des églises, des chemins de fer, des châteaux et même des forts détachés, ce qui est la dernière mode.
LETTRE VII
25 mars 1841.
A bas l'égalité ! — Les hommes sont touys égaux !... Non. — Injustices de la nature réparées par la société. — Valeurs fictives créées pour rétablir l'équité. — Petit bossu grand d'Espagne. — Les bras et les bracelets. — Les cheveux et les diamants. — La parure plus belle, hélas! qua la beauté.
Quoi ! lui aussi! il a prononcé ce mot trompeur : égalité ! lui aussi a daigné jeter à son siècle cette flatterie. 11 a dit : « La gloire est la noblesse de l'égalité ; » comme si la noblesse n'était autre chose que la consécration de la gloire; comme si la gloire pouvait admettre l'égalité ; comme si l'égalité, avare,, égoïste et jalouse, pouvait comprendre la gloire! Et c'est lui! lui, M. de Lamartine, qui vient à son tour bercer le monde de ce rêve étrange !
Ce rêve d'envieux qu'on nomme égalité.
Et il a pour complices, dans la propagation de celte riante chimère, tous les grands esprits de nos jours :
M. de Chateaubriand, qui fraternise avec les républicains, et que les républicains portent en triomphe au nom de l'égalité;
M. de Lamennais, qui prêche au peuple le droit du plus fort, afin que le peuple, découvrant qu'il est le plus fort, se révolte au nom de l'égalité ;
George Sand, qui prouve que les menuisiers sont beaucoup plus beaux et plus spirituels que les jeunes seigneurs, et qui marie ses menuisiers à des marquises, toujours au nom de l'égalité.
Et ce sont -précisément les êtres les plus injustement doués de la nature qui viennent parler d'égalité. Ce sont
ceux-là même qui ont reçu la plus forte, la plus noble part, qui viennent sans pitié contester le peu de valeur de ce qui reste aux autres. Ce sont enfin ces soi-disant précurseurs du règne de l'égalité qui vont, sans prévoyance, à jamais détruire la seule égalité raisonnable, imparfaite sans doute, mais réelle, que la société, après tant de siècles, était parvenue à fonder.
Car, il faut bien vous le dire, au risque de vous faire crier au paradoxe, c'est la société qui a inventé l'égalité.
Oui, c'est elle!... Ce n'est pas la nature, vous en conviendrez.
La nature, injuste, cruelle, marâtre, aux uns avait donné tout, — aux autres rien.
Elle n'avait que des favoris ou des victimes.
Ceux-ci étalaient pompeusement leur trésor, ceux-là cachaient honteusement leur misère.
Elle prodiguait ses dons au hasard ; son caprice était sa seule loi.
Quelquefois ses dons les plus précieux, c'est-à-dire la force, l'intelligence et la beauté, devenaient le patrimoine d'un seul mortel, et cet homme, à l'instant même reconnu pour maître par les autres hommes, s'emparait du pouvoir absolu, et de l'empire du monde, et de l'empire des cœurs. Aucun être vivant ne pouvait lutter contre lui. Comment n'aurait-il pas triomphé"? Sa toute-puissance était une conséquence de sa supériorité naturelle ; il était le plus redouté parce qu'il était le plus fort; il était le plus écouté parce qu'il était le plus intelligent ; il était le plus aimé parce qu'il était le plus beau.
Souvent aussi, par une malice désespérante, la nature refusait ces trois dons à la fois à un malheureux paria qui se voyait condamné, par cette injustice, à une détresse, à
un abaissement éternels. Il devenait à l'heure même l'esclave de tous les autres hommes, la victime de tous les mauvais vouloirs. On le maltraitait parce qu'il était le plus faible, on le méprisait parce qu'il était le plus abject, on le repoussait parce qu'il était le plus laid. Pour lui, point de succès; pour lui, point de tendresse. Comment, hélas! le consoler? Que donner en compensation à celui que la nature implacable a privé de ses dons sublimes, la force, l'intelligence et la beauté?
Quels bienfaits, dites, quels bienfaits peuvent valoir jamais de tels trésors, promesses de gloire et de bonheur : car la force, c'est le courage; car l'intelligence, c'est la foi; caria beauté, c'est l'amour !
Ah ! vous le pensez comme nous, ces dons-là sont inappréciables, rien ne saurait les remplacer, rien ne saurait consoler le misérable à qui la nature les a refusés.
Rien, n'est-ce pas? rien.
Et cependant la société, juste, compatissante, généreuse, a su trouver ce merveilleux secret ! Dans son ingénieuse équité, elle a su imaginer des consolations pour une telle douleur, des dédommagements pour une telle misère, des réparations pour une telle injustice.
Elle a opposé des avantages fictifs à ces avantages réels si arbitrairement distribués; et elle est parvenue à dédommager par des dons imaginaires ceux à qui les dons naturels avaient manqué. C'est alors qu'elle a créé des valeurs artificielles, des vanités de prix , des bonheurs de convention, pour tenir lieu des qualités véritables trop rares, comme en affaires de banque on émet du papier-monnaie pour suppléer le numéraire insuffisant.
Ainsi, pour contre-balancer la force naturelle, elle a créé une force sociale : l\ richesse.
Ainsi, pour contve-balancer l'intelligence naturelle, elle a créé une intelligence sociale : l'éducation, qui souvent détrône l'instinct.
Ainsi, pour contre-balancer la noblesse naturelle, la beauté, elle a créé une noblesse sociale : la naissance.
Et elle a si bien fait, que les hommes ont tout de suite pris au sérieux ces. puissances conventionnelles, et qu'ils ont fini par les regarder même comme très-supérieures à celles que la nature seule pouvait donner.
Et la lutte s'est établie entre toutes ces puissances rivales : force, richesse, intelligence, éducation, beauté, noblesse, se sont disputé les joies de ce monde, et la société s'est applaudie de son ouvrage. En imaginant cet heureux système, elle avait du moins remédié à bien des maux; certes, ce n'était point fonder une égalité absolue, mais c'était multiplier les chances de compensations dans le partage. Ce n'était pas établir un niveau universel, mais c'était maintenir un équilibre relatif; c'était constituer l'échange, organiser la mutualité, et la mutualité est le grand secret de toutes les combinaisons sociales. Si l'égalité,absolue est une chimère, la mutualité seule est une réalité, parce que les philosophes ont beau le proclamer, les hommes ne sont pas tous égaux; ils sont tous frères, ce qui est très-différent.
Mais revenons à cet admirable système des consolations ingénieuses. Dans sa prévoyante sollicitude, la société ne négligea aucun détail. A chaque bienfait, elle sut répondre par un bienfait équivalent; à chaque faveur, elle sut obvier par une contre- faveur. Elle alla même un peu trop loin. Elle donna tant à ceux qui n'avaient rien, que ceux qui avaient tout commencèrent à se plaindre. Les consolés étaient devenus les heureux.
Il y avait des hommes alertes et bien portants qui mar-
chaient d'un pas vif et si loger, que les autres hommes ne pouvaient les suivre et qu'ils arrivaient toujours les premiers, en prenant partout la meilleure place.
La société, pour contre-balancer cet avantage, imagina des véhicules très-compliqués qui servaient à transporter d'un lieu à un autre les asthmatiques et les boiteux, de sorte que tous ceux qui ne pouvaient marcher, s'habituant à voyager dans de bons carrosses, se consolèrent peu à peu d'être privés du plaisir de voyager à pied, et bientôt ils cessèrent de regretter cet avantage.
Il y avait des hommes d'une taille noble et fière, qui tout d'abord attiraient l'attention des femmes. Les autres hommes, qui étaient petits et chétifs, par elles n'étaient même pas regardés, et ils se sentaient, par cette indifférence, humiliés et contristés.
La société, toujours spirituellement charitable, eut pitié de ces pauvres gens si maltraités, elle voulut venir à leur secours; elle inventa pour eux les habits magnifiques, les coiffures chevaleresques, les uniformes guerriers, voire même les gants blancs et les souliers vernis, et elle chargea une jeune folle, appelée la Mode, de donner une signification à toutes ces parures dont elle affubla les malheureux qu'elle voulait consoler. Et il arriva que ces laiderons, ainsi fagottés, .parurent charmants aux yeux des , femmes, et qu'elles les préférèrent souvent à des hommes d'une beauté remarquable, dont la tournure était noble et fière, mais dont le chapeau était passé de mode et dont les habits étaient fanés.
Il y avait de même des femmes d'une merveilleuse beauté qui accaparaient tous les hommages et qui voyaient, pour elles, toutes les autres femmes abandonnées. C'étaient des brunes éclatantes dont les yeux brillaient comme des étoiles;
c'étaient des blondes gracieuses dont les cheveux ondoyaient comme des vagues d'or; c'étaient de folâtres jeunes filles qui riaient par coquetterie pour laisser voir leurs fraîches dents d'une blancheur éblouissante; et puis, auprès d'elles, c'étaient des femmes louches, chauves, édentées. Que faire pour consoler ces malheureuses créatures? Qu'imaginer pour contraindre les hommes à les admirer? Comment les rendre jamais belles, ces femmes à qui manquaient toutes les séductions de femme ? Quel éclat leur donner, quel langage leur apprendre qui puisse remplacer jamais le regard et le sourire ?
Oh! c'était une grande difficulté à vaincre, c'était un aride problème à résoudre. La société a dû chercher longtemps le moyen d'y parvenir; mais elle l'a trouvé enfin, et elle est sortie victorieuse de l'épreuve.
Elle est descendue au sein de la terre, et elle a arraché aux entrailles du monde un caillou qu'elle a choisi parce qu'il était le plus rare, le plus dur, le plus pénible à travailler, et après avoir poli ce caillou de sa main toute-puissante, elle l'a proclamé diamant.
Elle a plongé au fond de la mer, et du sein de l'Océan elle a rapporté une larme qu'elle a déclarée perle fine, et dont elle a consacré la valeur; et puis elle a composé de ces diamants des couronnes, de ces perles des bandeaux, et elle a dit : Les diadèmes sont plus beaux que les plus beaux cheveux ; les diamants ont plus d'éclat que les plus beaux yeux; les perles valent mieux que les plus belles dents; et elle a crié aux femmes qui avaient le cou et les bras maigres : Voici des colliers et des bracelets; et elle a dit à celles qui avaient les épaules noires : Voici de blanches dentelles et des châles d'un très-grand prix ; cachez-vous, parez-vous ! avec cela vous pourrez séduire bien des cœurs,
avec cela vous pourrez l'emporter sur les femmes les plus parfaitement belles, avec cela vous serez plus que jolies, vous serez élégantes et fashionables. Courage donc, marchez la tête haute, ayez confiance, et vous verrez qu'on aime plus les femmes pour leur parure que pour leur beauté.
Quand la société eut ainsi forgé toutes ses armes, quand elle eut remédié à tous les inconvénients, vaincu toutes les difficultés, elle attendit de pied ferme ces créatures d'élite, ces êtres privilégiés de la nature, auxquels sa prudence avait suscité tant de rivaux, contre lesquels son génie avait élevé tant d'obstacles. Alors elle pouvait du moins lutter avec ces orgueilleux favoris, et s'opposer de toute sa force à leurs prétentions envahissantes. A celui qui avait reçu en partage force, intelligence et beauté, elle pouvait dire : Sois fier, tu possèdes des trésors réels; mais sois humble aussi, car il te manque tous les biens que je puis donner. La nature a trop fait pour toi, je ne te dois rien; elle t'a créé pour dominer et pour séduire, mais moi je te condamne à obéir, à travailler; elle t'a fait puissant et superbe, moi je te fais pauvre et obscur; elle te destinait à être partout au premier rang, moi je te destine au dernier. C'est à toi de reconquérir ta place par ton courage , si tu le veux ; par ton génie, si tu le peux. Ah! tu n'avais point d'égaux : eh bien, je t'en ai donné, moi.
Et par contre , appelant à elle l'homme qui n'avait rien reçu de la nature, qui était né chétif, abject, hideux, le malheureux qui n'avait devant lui qu'un avenir de désespoir et de honte, la société pouvait lui dire : Sois humble, car la nature t'a maudit, mais sois fier aussi, car je t'ai comblé de tous les biens que ma puissance a su créer. La nature pour toi s'est montrée injuste, avare, cruelle; moi, je suis compatissante et prodigue; elle t'avait condamné à végéter
dans la misère et dans l'isolement, moi je t'ai fait renaître pour vivre dans l'abondance et dans la joie. Les femmes t'auraient fui comme un objet d'horreur et de dégoût; grâce à moi, les*femmes vont rechercher ton amour comme une gloire, et leurs agaçantes coquetteries vont t'enivrer. Vois déjà cette tendre mère qui t'accueille d'un air si prévenant; mendiant hideux, elle t'aurait fait chasser de sa basse-cour, dans la crainte que ton aspect épouvantable ne fit accoucher de peur sa fille aînée. Eh bien, grâce à moi, elle te regarde avec bienveillance, et en te regardant, toi si laid, elle n'est agitée que d'une pensée, c'est d'obtenir ta préférence pour sa fille cadette, qu'elle veut te donner pour épouse; c'est de jeter dans tes bras difformes cet ange de beauté qu'elle instruit depuis longtemps à te plaire et à qui elle fait déjà comprendre que l'on pouvait t'aimer. C'est que moi je suis savante dans l'art des métamorphoses; la nature avait fait de toi un crétin monstrueux, — moi je t'ai fait un grand d'Espagne de première classe, je t'ai donné le rang et la fortune, et par ces seuls dons je t'ai restitué ta part d'orgueil, de bonheur et d'amour. Des égaux, tu n'en avais point; je t'ai donné des valets, des complaisants, des flatteurs; bien plus encore, des envieux!
Mais, direz-vous, tous les grands d'Espagne ne sont pas des crétins hideux, il y en a de fort beaux et de fort aimables; les hommes beaux et intelligents ne sont pas tous pauvres et obscurs, il y en a de très-opulents et de trèscélèbres; les femmes riches ne sont pas toutes laides, il y en a de fort jolies qui réunissent tous les avantages, qui ont les longs cheveux et les brillants diadèmes, les beaux yeux et les diamants, les belles dents et les perles fines, les beaux bras et les bracelets, les blanches épaules et les dentelles. Il y a des gens merveilleusement dotés qui ont ac-
caparé tous lès bienfaits de la nature et tous les dons de la société. Eh! sans doute, c'est un malheur; mais la société n'est pas coupable de ce malheur. Il y avait aussi jadis des gens qui mettaient cinq numéro à la loterie, et dont les cinq numéro? sortaient. C'était aussi une grande injustice que ce quine si heureusement gagné; mais jamais il n'est venu à l'idée de personne d'accuser la loterie de cette injustice.
Soit, c'est un malheur. — Non pas pour nous, vraiment; nous appelons cela un bonheur, nous autre, parce que nous sommes poète, et que nous aimons l'harmonie, et que, loin de nous attrister, rien ne nous plaît autant que cet accord parfait d'un haut rang et d'une noble nature, que cette brûlante union de l'opulence et de la beauté ; parce que nous avons reçu du ciel la plus humble mais aussi la plus douce des facultés, la plus fertile en jouissance, la faculté de l'admiration. Ah! cet heureux don aide à supporter bien des privations et des injustices! Cela rend indulgent pour les richesses d' autrui. Cela fait qu'on regarde avec calme ces superbes objets dont l'orgueil se pare, car on se console de ne pas les posséder en les admirant. — Mais pour ceux qui sont philosophes, pour les républicains, pour les libéraux, nous en convenons, c'est un grand malheur qu'il y ait au monde des gens si parfaitement heureux. Toutefois, ce qui doit faire supporter ce malheur, c'est qu'il est bien rare, c'est que le nombre de ces gens si heureux est bien petit. Aux plus favorisés il manque toujours quelque avantage. Celui-ci a la fortune et la beauté, sans la naissance. Celui-là, qui a l'esprit et la naissance, est fort laid; ce duc charmant n'a pas le sou, ce millionnaire n'a point d'esprit; c'est que sur trente millions d'habitants il n'y a peut-être pas dans tout le pays cent personnes favorisées si
complètement. C'est aussi que tels bonheurs, quand ils sont extrêmes, s'achètent par de tristes infirmités, par de terribles catastrophes. C'est enfin qu'ils ne peuvent durer.
Hélas ! n'avez-vous pas remarqué naguère encore ce triste phénomène de la perfection puni fatalement? L'idéalité réalisée porte malheur! 0 philosophes et libéraux, rassurez-vous, il existe, pour vous aider dans votre oeuvre de nivellement, une vieille envieuse plus implacable que la vieille opposition , plus radicale que la jeune république ; une vieille jalouse, la mort, qui fait promptement justice de ce qui est trop parfait, trop , pur, trop beau et trop aimé.
Rappelez- vous le sort de cette jeune princesse si belle, fille de France et femme de génie... morte à vingt ans!
Rappelez-vous le sort de ce jeune prince dont on nous vantait l'esprit et la beauté. C'était le petit-fils des Césars et l'enfant de Napoléon... mort à vingt ans!
0 philosophes , philosophes ! ayez pitié des beaux destins!
Et vous, poètes sublimes, étoiles des peuples, phares du siècle, restez sur la montagne du haut de laquelle vous éclairez le monde, et ne descendez pas dans la plaine pour suivre la fausse voie que les sophistes ont tracée; apôtres de vérité, chantres divins, parlez toujours la langue sacrée, et n'empruntez pas ce mot menteur au vocabulaire de l'envie : l'égalité!... Ce mot-là est presque un blasphème dans votre bouche. L'égalité!... mais, dans un temps où, chacun travaille pour acquérir et mériter, l'égalité, c'est l'injustice.
L'égalité, c'est l'utopie des indignes.
, Et d'ailleurs, si cette égalité que vous promettez était établie, si les pi u rang et de la fortune étaient
supprimés, il ne resterait plus que ceux du génie, et votre part serait trop belle. Allons, soyez généreux, laissez vivoter ces vanités suprêmes, elles maintiennent l'équilibre ; comme cela, du moins, il y a encore quelques personnages qui peuvent lutter avec vous. Il y a encore quelques millionnaires et quelques rois qui peuvent se croire vos égaux.
Et vous, madame, vous que la nature a comblée de ses dons les plus précieux, vous qu'elle a bercée avec tant d'amour, vous qu'elle a parée avec tant d'orgueil, vous sa création favorite, vous son chef-d'œuvre, vous sa plus charmante injustice, ne soyez pas ingrate envers votre sort. Ne disputez pas à ces pauvres riches, à ces humbles nobles, les minces trésors de la fortune, les fades couleurs du blason. Ne soyez point si cruelle pour cette petite marquise, et laissez-lui ses parures. A chacune ses diamants. Ceux que vous avez dans la tête ont plus de prix que ceux qui brillent sur son front. Laissez-la se promener tranquillement dans sa calèche; et ne semez point de tant d'erreurs, de tant de ronces et de tant de menuisiers, l'obscur chemin de sa vie. Quoi! vous avez reçu en partage le génie et la beauté, ces présents superbes dont Satan luimême fut enivré, et vous vous préoccupez de ce qu'il y a sur la terre des femmes d'un rang plus ou moins élevé!... Mais, madame, vous ne comprenez donc pas votre gloire, vous ne sentez donc pas votre bonheur, vous ne savez donc pas que le jour où vous êtes née la société a été forcée de créer au moins vingt duchesses, cinquante marquises, cent comtesses et trois cents baronnes, pour dédommager un peu toutes ces pauvres femmes dont vous avez pris la part.
Ah ! nous, nous n'avons reçu qu'une bien pâle étincelle
dans l'injuste partage de l'immortelle clarté; mais nous ne donnerions pas cette lueur, cette flamme tremblante, pour toutes les splendeurs de la plus brillante fortune et du plus haut rang. Nous n'avons obtenu au banquet de la renommée qu'une place bien modeste; mais nous ne trouvons pas que ce soit l'avoir payée trop cher que de l'avoir achetée par l'ironie des sots, par les ennuis de la pauvreté et par la rigueur du travail.
Et nous avons le courage ou plutôt l'orgueil de dire que nous ne rêvons point l'égalité.
Mais l'égalité devant la loi ! criera-t-on. — Nous ne l'admettons pas plus qu'une autre. Eh ! c'est vraiment devant la loi qu'il ne saurait y avoir d'égalité! Il n'y a devant la loi que des innocents et des coupables, que des possesseurs et des usurpateurs, que des honnêtes gens et des fripons, que des oppresseurs et des opprimés, que des assassins et des victimes, et nous ne pensons pas que ces gens-là puissent jamais se regarder entre eux comme des égaux.
Non, non, les hommes ne sont égaux ni dans la vie ni dans la mort. Ne parlez plus de ce prétendu niveau de la tombe, de ces six pieds de terre qui suffisent au mendiant comme au roi. Mensonge, toujours mensonge. La mort n'égalise rien : à sa dernière heure, l'homme qui a lâchement vécu n'est pas l'égal de celui qui a vécu noblement. A son dernier soupir, l'homme dont l'existence a été douce et belle n'est pas non plus l'égal de celui qui a souffert toujours. Les vertus sont des titres, les souffrances sont des droits. On ne s'améliore pas en vain, on ne souffre pas inutilement. Dieu est un maître équitable, qui récompense chacun selon bes œuvres, et surtout selon ses peines. Heureuse l'âme qui a l'intelligence de ses douleurs; pour elle