‹ Lettres parisiennes (volume 2)Chapitre 7 sur 23 · III · texte numérisé non relu

III

les larmes ont un langage qu'elle comprend, le désespoir a des promesses qu'elle écoute. Oh ! qui de nous ne l'a senti, qu*en nous frappant Dieu s'engage, et qu'il est de certains chagrins, de certains tourments inouïs, insupportables, horribles, qui le compromettent avec nous pour l'éternité! Non, ceux qui auront toujours ignoré ces affreuses peines ne seront pas, au jour du jugement dernier, les égaux de ceux qui les auront connues et dévorées.

LETTRE VIII

17 avril 1841.

Les Nabuchodonosor. — Les sept petites chaises. — Le concert turc.

Nous entendons dire chaque jour : il n'y a plus de préjugés... Maintenant que les préjugés sont abolis... C'était bon dans le temps où il y avait des préjugés, mais aujourd'hui...

Aujourd'hui il y en a plus que jamais; bien mieux, il y en a partout, et sur tout; des préjugés qui se croisent, des préjugés mutuels. Eh! comment voulez-vous que dans un pays de parvenus il n'y ait point de préjugés ? Qu'est-ce donc que la soif de parvenir, si ce n'est le besoin d'atteindre un haut rang qui permette de mépriser tous ceux qu'on a connus dans sa jeunesse? Qu'est-ce que l'ambition, si ce n'est le préjugé des honneurs? Or, quand on a le préjugé des honneurs d'aujourd'hui, on devient, malgré soi, complice des orgueilleux qui ont le préjugé des honneurs d'autrefois. Rechercher ardemment ce qu'ils ont obtenu, c'est reconnaître leur valeur. N'ont-ils pas le droit de dire à celui-ci^ par exemple : « Vous êtes fier d'être président^

eh bien ! moi, je compte trois présidents parmi mes aïeux ! » — A celui-là : « Vous êtes fier d'être ministre de Sa Majesté Louis-Philippe; eh bien ! mon arrière-grand-père était ministre de Sa Majesté Louis XIV.» — A cet autre : «Vous ambitionnez l'honneur de représenter le roi-citoyen auprès du républicain Espartero; eh bien! mon grand-oncle a eu l'honneur de représenter, en 1528, le roi très-chrétien auprès de Sa Majesté Catholique, etc., etc.,. etc. » — Vous voyez donc bien que ce sont les parvenus qui entretiennent les préjugés.

D'ailleurs, comme ces nouveaux orgueilleux prennent toutes les places, ils réduisent les anciens orgueilleux à ne plus vivre que de leurs souvenirs. On les exclut du présent, ils se réfugient dans le passé; ils se consolent d'être, par leur fidélité même, privés de tous les emplois , en se rappelant les emplois glorieux exercés jadis par leurs ancêtres. Ils s'amusent à compter leurs quartiers; que voulez-vous? ils n'ont plus autre chose à faire; ils jouent à cela, en attendant une occupation plus sérieuse. C'est votre faute; c'est vous qui faites leur force, messieurs les parvenus; vous êtes friands de leurs vanités, vous leur donnez du prix; vous les exilez des affaires, ils se rassemblent pour se moquer de vos prétentions ; leur orgueil s'accroît dans l'isolement, et le préjugé qu'ils nourrissent contre vous s'augmente du préjugé que vous affichez contre eux.

Quoi! il ne leur reste plus qu'un avantage, un seul, et vous voulez qu'ils l'abdiquent; ce serait de la folie; ils doivent y tenir d'autant plus que vous ne leur en laissez pas d'autres.

Et rien n'est plaisant comme d'entendre un projet de mariage se discuter aujourd'hui dans le grand monde.

Ce n'est pas dans la société, dans la famille, dans les relations du jeune homme, qu'on va chercher des rensei-

gnements; non, c'est à la bibliothèque : on va sournoisement consulter de vieux parchemins; et si là on découvre que le prétendu porte un nom trop jeune de deux ou trois cents ans, on le congédie sans pitié, malgré son esprit, malgré sa supériorité réelle, malgré son amour; et, sans scrupule, on lui préfère un rival plus heureux, qui est laid, malingre, à moitié crétin, tout à fait sourd, dont la personne est dégoûtante, mais dont le blason est irréprochable.

Une mère apprend que le noble époux qu'elle destine à sa fille chérie est doué, par exemple, de celte infirmité cruelle que guérissait le roi de France, et que ne guérit plus le roi des Français... Cela ne change rien à ses projets de mariage; qu'importe que son gendre ne soit pas d'une bonne santé, s'il est d'une bonne maison! Mais elle apprend que le prétendu, qu'elle croyait être de la grande maison des Nabuchodonosor de Normandie (nous choisissons ce nom bizarre exprès pour éviter toute allusion), est au contraire des petits Nabuchodonosor d'Auvergne; qu'il ne descend pas des bons Nabuchodonosor; qu'enfin lui-même est un mauvais Nabuchodonosor... Aussitôt elle retire sa parole : tout est rompu... Et n'allez pas croire que la jeune fille se désespère et qu'elle réclame contre cet arrêt fatal; non, non, elle-même connaît tout le prix des véritables Nabuchodonosor; elle ne voudrait pas s'exposer à une mésalliance; elle ne voudrait pas subir le sort de cette femme dont on nous contait hier l'histoire malheureuse : fille d'un grand nom qui voulait porter un grand nom, et qui, dans son choix, s'était trompée. — Elle est tombée sur un mauvais... mari?... — Bien pis, elle est tombée sur un mauvais... Nabuchodonosor. Trois mois après son mariage, elle découvre que son mari n'est pas de la grande famille dont

il porte le nom!... il n'est pas des bons Nabuchodonosor, il est des mauvais Nabuchodonosor. — Infortunée! je la plains! — Ce qu'il y a de plus affreux, c'est qu'elle est grosse, et que cette découverte gâte pour elle toutes les joies de la maternité. — Sans doute elle ne fera jamais que de mauvais Nabuchodonosor, et, comme madame de la Reyniére, elle s'écriera : « Tant souffrir pour mettre au monde un vilain I »

Quand une jeune fille, noble et riche, veut, par hasard, épouser un jeune homme distingué appartenant à une famille noble, mais moins ancienne que la sienne, on crie à la démence : Une X...I épouser un Y...! c'est indigne!... Dans ce monde-là on ne comprend pas qu'une antique famille, depuis trois cents ans oubliée, s'allie à une famille nouvelle, depuis trois cents ans illustre. La vanité a des détails infinis. On observe cent variétés de l'espèce ; on croit les connaître, pas du tout; on en découvre encore cent autres à étudier ; on s'y perd. Le plus court est de rire de toutes en masse : c'est le seul moyen de simplifier la question.

Ce n'est pas tout. Quand chacun de son côté a bien fait valoir les droits de son rang, la gloire de son nom, il arrive quelqu'un qui vient vous prouver positivement, historiquement, qu'il n'y a plus de grandes familles. Quoi! les M..., branche cadette; les R..., famille éteinte depuis longtemps; les G..., il n'y en a plus? — Or, s'il n'y en a plus, à quoi bon se disputer pour en être?

Cela fait toujours croire à quelqu'un qu'on en est.

Et cela se passe aux mêmes heures, dans le même instant que les utopistes réformateurs modernes suppriment nom, titre, famille, propriété, etc., etc.

Le siècle est complaisant, il admet les idées de tout !e

monde ; mais soyons de bonne foi, avouons-le : si ces idées ne se ressemblent point, elles s'assemblent; l'exagération des unes explique l'excès des autres, la démence de celles-ci devait nécessairement faire naître l'extravagance de celles-là.

Ces réflexions nous sont venues en écoutant les étranges conversations qui ont lieu depuis quinze jours, à propos des vingt mariages de la saison ; car c'est la saison des mariages. En vérité, nous ne savons pas pourquoi on ne porte plus de la poudre ; on ne parlait pas autrement sous une perruque poudrée : alors les pensées n'étaient pas plus sages, mais du moins la tête était parfumée.

N'oublions pas de vous conter une charmante niaiserie. 11 y a huit jours, un de nos amis (ce n'est pas à lui que ce mot s'adresse), un de nos amis arrive chez nous en riant comme un fou. « Qu'avez- vous donc? — Je viens de rencontrer madame de *¥*. — Que vous a-t-elle dit de si plaisant? — Elle m'a demandé si j'allais ce matin aux sept petites chaises... — Qu'est-ce que ça veut dire? — Au steeple-chase. »

Ceci me rappelle une naïveté du même genre. Une femme disait dernièrement, en parlant de je ne sais quel concert : « J'étais enchantée, j'étais transportée au quinzième siècle l — Eh bien? — Elle voulait dire au septième ciel : le nombre sept est décidément malheureux. — Oui, mais j'aime mieux mes sept petites chaises, c'est plus gracieux, c'est plus anglais. Prononcez bien vite cela : sept petites cliaises ; on dirait que vous avez passé votre vie en Angleterre. L'autre soir, chez madame Merlin, Lablache a chanté une chanson italienne adorable. C'est un buveur ivre qui bâille en chantant, et fait en bâillant de merveilleuses roulades. Ce bâillement était si parfaitement bien imité, que

tout le monde, malgré soi, bâillait, mais bâillait en s'amusant, ce qui était une nouveauté fort piquante. A la dernière roulade bâillante, quelqu'un nous dit : «. Voyez donc quelle sympathie! nous bâillons tous. — Oui, reprit M. de N... en bâillant, mais nous ne faisons pas la roulade.

La semaine passée, chez un célèbre orientaliste, il y a eu un concert turc. « Qu'entendez-vous par un concert turc ? — C'est un concert qui se compose d'un Turc jouant à lui seul tous les instruments de son pays. D'abord, ce Turc a joué de la guzla, petite guitare à trois cordes dont le manche a deux mètres de long : c'est une sorte de pelle harmonieuse. On ne pince pas de cet instrument, on l'égratigne avec une baleine ; les ritournelles durent une heure et demie, l'air ne dure que quatre ou cinq minutes. On croit avoir affaire à un exécutant ; point, c'est un chanteur, mais un chanteur très en retard. Quand il commence à chanter, cela veut dire que le morceau est fini. L'air est proportionné à l'instrument; la ritournelle est proportionnée au manche. Après avoir grignoté de la guzla, le Turc a pris un gros violon en bois blanc, si lourd, qu'il était obligé de le poser sur ses genoux , et puis il a encore entrepris une éternelle ritournelle. Il obtenait de cet énorme alto de petits sons turcs fort bizarres; ce n'était point jouer du violon, mais jouer avec un violon. Tout le monde riait; plusieurs femmes se sont évanouies de rire. Ce Turc chantait très-doucement ; les Turcs ne comprennent point que l'on crie en chantant, les barbares!

LETTRE IX

26 avril 1841.

Fureur des Nabuchodonosor. — Complaisance des grands seigneurs. — Les bas bleus libres. — La chasse au lion. — Bal Th... — La dame aux sept petites chaises.

Il paraît que depuis huit jours les Nabuchodonosor sont furieux contre nous, les mauvais, comme vous le pensez bien. De nos plaisanteries, les bons Nabuchodonosor n'ont fait que rire ; mais les autres se sont fâches, et vraiment il y avait de quoi; les accuser d'être follement orgueilleux en leur prouvant qu'ils n'ont même pas le droit de l'être! c'était beaucoup pour une fois. Leur colère est naturelle, mais elle est maladroite aussi, et le monde s'amuse fort de leur dépit, qui est un aveu.

— Pourquoi donc M. de *** se fâche-t-il? Cette critique ne le regarde pas. — Si, vraiment. — N'est-il pas de l'ancienne famille de ***? — Il n'en est point. Son nom est un nom de terre : il s'appelle tout bonnement M. S.... — Vous m'en direz tant.

Et M. de X... ? — Ah! lui, c'est autre chose, il n'a pas même le droit de se fâcher. — Pourquoi cela? — Parce qu'il n'est pas même un mauvais Nabuchodonosor. — Je croyais... — Je vous dis qu'il n'est rien du tout, ni bon, ni mauvais, ni Nabu, ni chodo, ni nosor, et que sa colère est une prétention très-ridicule.

Oh! depuis huit jours, nous avons appris à ce sujet bien des choses qui seraient très-plaisantes à raconter, car cela nous arrive souvent de ne comprendre que le lendemain ce que nous avons dit la veille. Nous avons tellement peur des allusions, que, pour les éviter, nous prenons des dé-

tours extrêmes qui nous mènent précisément à d'autres allusions plus dangereuses. Ce que nous craignons de dire, nous ne le disons pas; mais nous disons autre chose, et nous faisons de l'esprit sans le savoir. Nous déguisons si bien l'aventure de celui-ci, qu'elle se trouve être l'aven- , ture de celui-là. Les critiques et les romanciers ont du malheur; ils ne peuvent peindre un ridicule sans faire un portrait, imaginer un roman sans révéler une histoire. Aussi pourquoi se piquent-ils de faire de la vérité? Les bouquets de Dorât et les bergers de Florian ne fâchaient personne. Faudra-t-il donc en revenir là? Non, il faut faire son métier en conscience, l'accepter franchement avec ses ennuis et avec ses périls. Notre rôle est de peindre les ridicules du jour, les vôtres aussi bien que les nôtres, dont nous rions souvent de très-bon cœur. Peignons-ies donc sans nous préoccuper du danger de les trop bien peindre. Raconter les mœurs du temps, tel est notre devoir. Si nous parlons de vous, monsieur, et de vous, madame, c'est votre faute; pourquoi èles-vous un trait de mœurs?

Eh, mon Dieu! nous n'y mettons point de malice, nous n'en voulons à personne; nous regardons et nous rions, voilà tout. Quand nous voyons, par exemple, des gens que l'orgueil seul fait vivre manquer d'orgueil, et s'en aller, pour quelques tristes fêtes , flatter le premier Américain venu; quand nous voyons de grandes dames et de grands seigneurs, c'est-à-dire des personnages qui font profession de dignité, supporter des impertinences que le plus humble solliciteur ne voudrait pas supporter, nous trouvons cela étrange, et nous le disons, nous en avons le droit. Trait de mœurs.

Quand nous voyons les ennemis de la royauté s'associer à la royauté pour étouffer la liberté; quand nous voyons les

lois de mort votées complaisamment par bonne grâce, nous trouvons que cela est étrange, et nous le disons, nous en avons le droit. Trait de mœurs.

Quand nous voyons des législateurs sévères se préoccuper si vivement du regret que pourraient éprouver quelques bas bleus de génie dans le cas où des maris récalcitrants voudraient les empêcher d'écrire et de mettre au grand jour leurs œuvres, au lieu de s'inquiéter du sort, de tant de pauvres mères de famille qui, grâce à nos lois tyranniques, ne peuvent pas même sauver leur dot, le fruit de leur travail, le pain de leurs enfants, des mains d'un mari fripon, joueur ou frauduleusement infidèle, nous nous permettons de dire : Cela est une risible inconséquence. Et, certes, nous en avons bien le droit. Trait de mœurs.

Quand nous voyons des hommes d'esprit poursuivre d'une haine mesquine un grand talent et le combattre par des manœuvres indignes de gentilshommes de lettres, nous disons que cela est misérable, et nous en avons le droit. Trait de mœurs.

Quand nous voyons des anciens maîtres d'école, des épiciers retirés, s'arroger à eux seuls le droit de diriger les destinées du monde, nous trouvons cela fort plaisant, et nous le disons. Trait de mœurs.

Quand nous voyons des poètes rêveurs comme l'auteur du Chemin de traverse, comme l'auteur de Sous les TiU leuls, comme l'auteur de Fprtunio, et même comme l'auteur de Madeleine, condamnés à se faire journalistes critiques par la bourgeoiseté des goûts et par Y impoésie des temps, et forcés de s'occuper toute la journée de choses et de gens qui leur sont si parfaitement indifférents, nous trouvons que cela est triste, et que c'est un bien affreux... trait de mœurs.

Quand nous voyons les femmes les plus collets montés de Paris, celles qui. par dévotion, ne vont jamais au spectacle, se réunir dans un petit salon pour voir cette bouffonne parade qui a pour titre : Passé minuit, — parade déjà fort risquée, jouée à distance et .par Arnal, sur un petit théâtre, mais qui doit sembler bien autrement intime représentée dans une chambre, et jouée par un M. de B..., de C... ou de L..., qu'il faut complimenter après le spectacle, — nous trouvons cela fort étrange, et vous le trouvez aussi; peut-être en doutez-vous? Rien n'est plus vrai, pourtant. Passé minuit a été joué, l'autre soir, dans le petit salon de M. W..., devant le parterre le plus scrupuleux, qui s'en est beaucoup amusé. Demandez plutôt à M. de Castellane ; il sait bien cela, lui qui a eu le bon goût de refuser deux fois qu'on jouât cette pièce-là publiquement sur son théâtre. Trait de mœurs.

Quand nous voyons, dans nos fêtes les plus élégantes, cette tactique nouvelle, qu'on pourrait appeler la chasse au lion; quand nous voyons nos jeunes femmes traquer l'homme à la mode dans un bal comme un daim dans une forêt, le relancer de salons en salons, guetter son passage dans l'embrasure des portes, l'attirer du regard, le provoquer de la voix en répétant son nom, et, s'il passe sans les voir, entreprendre, en compagnie d'une amie, d'une confidente victime, un voyage plus que sentimental à sa poursuite, au lieu d'attendre patiemment et dignement qu'il daigne venir jusqu'à elles, nous trouvons cela très-peu modeste, mais très-humble, et nous le disons. Trait de mœurs.

Quand nous voyons enfin...

Quand aura-t-il tout vu?

Ah! pourquoi celui-là m'a-t-il interrompu? Je ne dirai plus rien...

A propos d'allusions et de portraits, on s'obstine à reconnaître tous les personnages du dernier roman publié par la Presse : Mathilde. Toutes les bossues méchantes sont des comtesses de Maran; tous les parvenus fourbes et insolents sont des Lugarto; toutes les duchesses sensibles sont des duchesses de Richeville; toutes les jeunes filles romanesques et cupides sont des Ursule. Chacun de ces tristes portraits a une douzaine d'originaux; mais, chose singulière! dans le caractère de Mathilde, qui est charmant, et dans celui de Rochegune, qui est parfait, on n'a encore reconnu personne. Cependant, si tous les personnages de ce livre sont des portraits, comme le prétendent les éditeurs et les méchants, c'est-à-dire les intéressés, ces deux personnages-là sont des portraits aussi; leur ressemblance existe certainement ; d'où vient donc qu'on ne l'a pas encore trouvée? Cela vient de ce qu'on ne l'a pas cherchée.

Les bals de printemps sont en grand nombre, mais peu nombreux; les femmes y affectent une simplicité pastorale. Uniforme : robe d'organdi blanche, guirlande de fleurs naturelles, poses moins naturelles, regards plus que francs, discours plus que naïfs. Les bals du colonel Thorn sont toujours d'une, grande élégance et d'une grande fraîcheur; le chiffre des invités ne s'élève pas au-dessus de cent trois. La dernière fête a été encore troublée par les appréhensions du maître de la maison, dont la monomanie, vous le savez, est de se croire toujours poursuivi par des journalistes. Chaque fois qu'il entend annoncer M. d'Escars, malgré lui ses angoisses recommencent; il croit voir apparaître M. Karr. L'autre jour on a annoncé M. le prince d'Hénin, il a entendu M. Jules Janin; il a pâli. Un moment après, on a annoncé M. le comte Charles de Mornay; il a cru en-

tendre : M. le vicomte Charles de Launay; il s'est évanoui. A peine était-il revenu à lui, qu'on a annoncé M. de la Villegontier; cette fois il a entendu : M. Théophile Gaulier; c'en était trop, il a eu une attaque de nerfs, il a fallu l'emporter. On espère que cette affection n'aura pas de suites dangereuses : c'est une maladie bien connue sous le nom d'entérite folliculaire.

Le mot de la dame aux sept petites chaises a tant de succès, que, de tous côtés, on nous apporte quelques naïvetés de sa façon. L'autre jour elle parlait politique, comme elle parle anglais. « Votre M. Thiers, disait-elle, je ne trouve pas du tout que ce soit un nègre en politique. » Elle racontait aussi, dernièrement, que sa voiture s'était cassée; elle ajoutait : «J'ai été obligée, pour rentrer chez moi, de prendre une citadelle » (comprenez citadine.) Elle disait encore à un de ses amis, qui allait et venait dans son salon, en cherchant son chapeau , sans doute : « Qu'est-ce que vous avez donc ce soir? vous avez l'air d'un âne en plaine! » Elle doit partir la semaine prochaine. Quel dommage! mais elle écrira!

LETTRE X

8 mai 1841.

Les plaisirs. — La haine des* gens 'qui s'ennuient contre les gens qui s'amusent. — Le baptême du comte de Paris. — Un député indépendant.^

Jamais à aucune époque de l'année, et du monde peutêtre, Paris ne s'est amusé avec plus d'ardeur qu'il ne le fait en ce moment. On folâtre toute la journée au bois de Boulogne et aux Champs-Elysées; on minaude toute la soi-

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