LETTRE XIV
12 juillet 4837.
Le public de l'Opéra — Danseur décoré. — Serrurier glorifié et ruiné. — Franconi. — Promenade. — Le passant.
Paris n'a dans ce moment aucune physionomie ; peu de Parisiens , très peu ; une douzaine d'élégants, une demi-douzaine d'élégantes, un échantillon de la grande ville, et voilà tout. L'aspect de l'Opéra est misérable ; deux ou trois jolies femmes en deuil, quelques merveilleux en fureur, un parterre de claqueurs en délire , tel est l'Opéra. Certes, il est pénible d'entendre des sifflets opiniâtres dans le plus beau , le plus riche, le plus fashioiiable théâtre de Paris; autrefois, disent les vieillards, jamais on n'aurait osé siffler à l'Opéra, sans doute; mais autrefois aussi jamais on n'aurait osé représente)à l'Opéra les ballets absurdes qu'on y donne, grâces aux étranges considérations qu'on y fait valoir. Jamais surtout on n'aurait laissé profaner ce temple du bon goût et de la mode par des admirateurs soudoyés.
I. Opéra de nos jours, sans compter le nouveau public payé, se compose de deux publics : le public flottant, c'est-à-dire le parterre et l'orchestre, dont les spectateurs se renouvellent chaque jour, et le public permanent, c'est-à-dire la presque totalité des loges louées à l'année, dont les spectateurs ne varient jamais. Autrefois cela n'était pas ainsi; la plupart des loges, et les meilleures surtout, appartenaient à des administra-
lions, cl des ministères; il y avait la loge des gentilshommes de la chambre, la loge des officiers de service, la loge du gouverneur de Paris, et vingt autres loges données par la faveur, demandées, retenues avec empressement, ou attendues avec patience par toute une population de grandes dames ou de hauts fonctionnaires, de bourgeoises coquettes. ou de petits employés influents, qui se contentaient d'aller une ou deux fois par an à l'Opéra, gratis, dans une loge d'honneur, les uns par vanité, les autres par économie. Ce public-là était peu difficile sur le choix des spectacles; lorsqu'une pièce l'avait ennuyé, il s'en consolait en songeant qu'il ne la reverrait plus; c'est ce que fait encore aujourd'hui le public flottant; il éprouve le regret d'être venu, mais il s'éloigne sans crainte pour l'avenir; il sait bien qu'on ne l'y reprendra plus; de là vient son indifférence : il est facile d'être indulgent lorsqu'on est désintéressé. Mais pour le public permanent, il n'en est pas de même ; on comprend qu'il soit incapable d'une si haute philosophie; pour lui, un mauvais opéra c'est un hiver perdu; un ballet absurde, c'est une année manquée; pour lui, une soirée ennuyeuse se multiplie par vingt soirées ennuyeuses; et s'il consent de bonne grâce a voir cent cinquante fois un chef-d'œuvre, et c'est beaucoup, il a le droit de se révolter lorsqu'on se prépare a lui offrir, le même nombre de fois, un ouvrage sans intérêt, sans talent, un opéra sans chanteur, ou un ballet sans dxinseuse. Un mauvais spectacle, quand toute une salle est louée d'avance, c'est un vol. De là vient le grand scandale de vendredi dernier; de là vient que l'on entend de nos jours ce que jadis on n'avait jamais entendu, savoir, des sifflets à l'Opéra. Nous aurions bieji
((ueUiues reproches à faire aux loges d'avant-scène, aux élégants qui parlent haut, qui ont une gaieté un peu trop sonore et des poses un peu trop avantageuses; mais ils avaient raison cette fois, et nous réservons nos reproches pour un autre jour. D'ailleurs, il faut leur rendre justice; s'ils se montrent sévères pour les mauvais ouvrages, ils sont pleins d'enthousiasme pour ceux qu'il faut admirer : ils atta([uent les Mohicans en ennemis implacahles, mais ils soutiennent les Huguenots en admirateurs passionnés; ils applaudissent Duprez avec transport, mademoiselle Taglioni avec fureur. Les sifflets bruyants partent de leurs loges , c'est vrai , mais c'est de leurs loges aussi que tombent, aux jours des triomphes mérités, les couronnes et les bouquets.
On a beaucoup crié contre le ministère de ce qu'il venait de donner la croix à Simon le danseur; on a eu tort. Si un danseur, dans une circonstance quelconque, mérite cette distinction, il est juste de la lui accorder. Donner la croix à un danseur n'est pas une faute; mais rester danseur quand on est chevalier de la Légiond'Honneur, c'est une inconvenance qui choque étrangement ; les grimaces et les gambades du sauvage, voire même les ronds de jambe et les pirouettes de l'homme civilisé, nuisent à la dignité de l'homme ilécorc ; les honneurs sont un fardeau qui rend les entrechats moins légers ; la gloire vit de prix ations : il faut savoir lui faire des sacrifices. « Noblesse oblige, » a dit M. le duc de Lévis; il est de certains honneurs incompatibles avec de certains états : il faut choisir. Il est des triomphes ruineux, sans doute, mais dont il fatit subir les conséquences, témoin ce serrurier des environs de (Châteauroux , ruiné tout à coup pour avoir eu l'honneur de
(liiier à la table du roi des Français. J.e biave homnu* s'en allait depuis des années de château en château, raccommodant les serrures, posant les sonnettes çà et là; on le gardait trois ou qujitre jours, le temps nécessaire pour faire son ouvrage; on le faisait diner à la cuisine, et puis on le renvoyait content. Mais quand on apprit qu'un haut grade dans la garde nationale l'avait amené jusqu'à Paris pour complimenter le nouveau roi des Français, qu'il avait dîné avec la reine et les princesses, avec les ministres et les ambassadeurs, on n'osa plus le faire diner avec les femmes de chambre et les valets de pied ; on le respecta dans sa gloire : l'on fit venir un serrurier plus modeste, et il perdit toutes ses pratiques. Il avait de l'orgueil, il sut se résigner; il sollicita l'emploi de garde champêtre , et maintenant, le sabre au coté, il se console de ne plus gagner d'argent, de n'avoir plus d'état, en disant avec orgueil qu'il a eu un soir, en sa vie, l'honneur de diner à la table du Roi. La gloire a des rigueurs qu'il faut savoir subir.
Si l'aspect de l'Opéra est triste , celui du Cirque des Champs-Elysées est déplorable; mais aussi quel spectacle! des danseurs de corde dans des paniers; des petits enfants qui restent sur la tête les pieds en l'air pendant un quart d'heure; des chevaux qui ronflent; des sauteurs qui tombent à chaque instant, qui recommencent le même tour d'adresse jusqu'à ce qu'ils l'aient manqué ; un grand nègre vêtu d'un peignoir de bain en percale blanche et coiffé de bandelettes d'or; des polichinelles, des arlequins, toutes les vieilleries imaginables.
Puis, pour distraction , des loueuses de petits bancs ({ui vous poursuivent avec leur maudit petit banc avant même que vous ifayez trouvé une place pour vous as-
— in —
seoir, si bien qu'un <2,r()s iioiuine de i^ioviiK'o , qui eutrait avec nous, s'imaginaut qu'où lui offrait ce petit banc pour un siège, se mit dans une grande colère, (lisant que c'était se moquer de lui que de le forcera s'asseoir là-desçus. Puis des gens qui viennent vous interrompre dans votre conversation pour vous offi-ir des éventails à quatre sous : toutes les tracasseries des plaisirs parisiens, sans les plaisirs. XoWix Franconi.
Tivoli est plus amusant : le tournoi s'est perfectionné , la valse a le plus grand succès; les manœuvres sont jolies, mais elles durent trop longtemps.
Le reste de la soirée, on le passe à Tortoni; on y \a prendre des glaces sans sucre, et respirer un air tout rempli de tabac ; et Ton rentre chez soi, et l'on soupire
en songeant à ses amis qui sont à la campagne et
((ui s'y ennuient; mais au moins ils s'ennuient en bonne santé et en bon air, c'est quelque chose; et puis ils se promènent : ici l'on ne peut plus se promener. Aux Tuileries, les enfants, les cerceaux vous barrent le chemin; sur les boulevards, des Turcs en blouses bleues vous empoisonnent de leurs parfums, sous prétexte de brûler de prétendues pastilles du sérail , et quel sérail, grands dienx ! La promenade est impossible ; il y a peine de mort pour le ilàneur; VOmnihus et la Dame blanche ont envahi la cité; ils la traversent dans tous les sens; on ne marche plus, on court: chaque habitant de la ville insensée semble avoir derrière lui i'Lumeuide vengeresse qui le poursuit.
Qu'est-il devenu , cet être aimé des dieux , chéri du poêle, béni du pauvre, cet inconnu que chacun ^eul séduire, cet indifférent qui vous apporte l'espérance malgré lui, cet être indefmi ((ue l'on appelle le pas-
SAM? Hoinnu; toujours {ùn)al)lt' qui, sans conipromettre jamais sa dignité, lait l'amusement de tout le monde. Les gens de la maison assis devant la porte le regardent longtemps marcher, il fournit plus d'un mot plaisant à leurs discours oisifs; la je\ine fille, du haut de son haleon , le suit des yeux en souriant; le vieux goutteux , de sa fenêtre, le regarde cheminer et l'envie; l'enfant qui pleure sèche ses larmes pour le contempler: il porte sur lui une idée pour chacun de ceux qui l'aperçoivent; il leur envoie à chacun un sentiment qu'il ignore, c'est la distraction personnifiée; or, une distraction est presque toujours un hienfait ; c'est un bienfait quand la pensée est triste , c'est encore un hienfait quand elle est heureuse ; car il est doux de quitter un moment une douce pensée, on y revient avec plus de })laisir. Le passaist! espoir du marchand, avenir du pauvre, le passant n'existe plus à Paris. Peut-être traverse-t-il encore quelques rues solitaires; mais dans nos brillants quartiers, il ne se hasarde plus : dans nos rues le passant, proprement dit, ne saurait vivre. Chez nous la course est une lutte, le chemin lui-même est un champ de bataille; marcher, c'est combattre. Mille obstacles vous environnent, mille pièges vous sont tendus ; les gens qui viennent là sont vos ennemis: chaque pas que vous faites est une victoire remportée : les rues ne sont plus de libres passages, des voies publiques qui conduisent là où vos intérêts vous appellent: les rues aujourd'hui sont des bazars ou chacun étale ses marchandises , des ateliers où chacun vient exerceiau grand jour son état; les trottoirs déjà si étroits sont envahis par uiic exposition permanente. Vous partez de chez vous rêveur; une affaire importante, une in-
quiétude de cœur, ou bien un travail d'imagination vous préoccupe; confiant dans M. le préfet de police, vous marchez les yeux baisses, nous ne redoutez comme (langer, comme obstacle, que les chevaux , les voitures ou les ânesses mal élevées ; c'est déjà bien assez , mais votre instinct vous fait éviter ces périls à votre insu , et vous n'y pensez pas : vous voilà donc en chemin , aveugle comme un homme vivement préoccupé, au coin de votre rue, premier obstacle Devant lu boutique d'un marchand de vin, une douzaine de tonneaux sont rangés avec symétrie; vous vous heurtez au premier assez durement; vous exprimez votre mauvaise humeur d'une façon plus ou moins éneigique , selon votre langage, puis vous quittez le trottoir et vous continuez votre route. La pensée ((ui vous domine s'empare de vous de nouveau ; vous oubliez et vous marchez sans crainte. Ah, mon Dieu l qu'est-ce que c'est que cela?... On vient de vous jeter un seau d'eau sur les jambes; ce n'est rien, c'est une attention, c'est le luxe des portières : cela s'appelle faire île la fraîcheur devant la maison. Le trottoir est inondé, il sera propre et sec tout à l'heure; mais à présent il vous faut encore le (juitter. Patience! et vous continuez votre route. Tout a coup vous sentez une grande chaleur, et vous vous trouvez suffoqué par une épaisse fumée; vous regardez avec effroi : ce n'est rien, c'est un emballeur qui ferme ses caisses, qui les entoure de toile, qui se livre a tous les malétices de son art; il est établi sur le trottoir que ces deux grandes caisses envahissent tout entier. \ ous (juittez une troisième fois le trottoir, et vous continuez votre route. Knnuyé de ces petits relards, ^ous l>resscz le pas. Pan! nous vous heurtez contre uiir
chaise! une chaise au coin de hi l'ue, sur le tiolloii-. — (^oîiiment prévoij" cela? à ([ui appartient cette chaise? (juelle est cette femme qui a elahli son domicile au coin (le la rue, sur une chaise de paille? C'est une marchande de cure-dents; elle est en grand deuil, et cela depuis cinq ans. Son désespoir est toujours le même ; il a lassé la pitié du quartiei*. Nous lui conseillons de déménager et de porter sa chaise dans une rue où sa douleur sera plus nouvelle. Cependant vous respectez cette infortune, vous quittez une quatrième fois le trottoir et vous continuez votre route. Un peu plus loin , vous l'emontez sur le trottoir. V'ous voyez venir à vous un vitriei-. i.( ]] porte sur son dos des ailes de lumière, » c'est-à-dire ([ue les rayons du soleil se jouent dans les grandes vitres qu'il porte sur ses crochets. Comme ses ailes ont une envergure effrayante, vous vous rangez un peu vers la droite pour le laisser passer sans les heurter; mais, en approchant de la muraille, vous sentez deux pattes froides qui vous repoussent: c'est un grand bœuf tout saignant suspendu devant l'étal d'un boucher. Vous vous éloignez avec dégoût et vous marchez plus vite ; vous faites quelques pas assez heureux. Mais le vent s'est élevé : tout à coup la rue entière disparait devant vous. C'est que le magasin de nouveautés vient de déployer toutes ses voiles. Les mousselines à 29 sous l'aune s'entlent de tous côtés comme des ballons légeis, les fichus à 22 sous flottent dans les airs comme des pavillons vainqueurs, les calicots se soulèvent, les toiles imprimées s'agitent, les foulards frémissent, les taffetas frissonnent, les gazes transparentes vous caressent, les écharpes d'azur vous enveloppent; vous vous croyez entraîné dans une ronde de sylphides, dans un ballet
— loi — (le bayadèies; le vent redouble, les banderoles vous enlacent; vous êtes prisonnier; enfin un des commis du magasin a pitié de vous et vous délivre, et vous repartez en riant. Encore ému de ce dernier obstacle, vous ne prévoyez pas qu'il puisse en survenir tout de suite un nouveau, et vous marchez avec hardiesse, et vous allez franchement donner de la tète contre un objet étrange dont vous êtes longtemps avant de vous expliquer l'existence ; un être immobile qui remue ; un être vivant qui a l'air d'être en carton , qui tousse , qui renifle, qui souffle, qui sort d'un mur et qui y l'este; une enseigne animée, une apparition fantastique s'il en fut jamais : — eh ! qu'est-ce donc? — c'est un commencement de cheval, dont la lin est avec un cabriolet sous une factice remise; c'est une demi-tête de cheval ((ui vous invite à employer tout le i-este. Voyez plutôt sui' la porte : Cabriolet à volonté. Ijn cocher desœuvré vous fait comprendre par un agaçant coup de fouet qu'il esl à votre disposition ; alors, fatigué des dangers de votic course, ennuyé de ne pouvoir rêver en liberté, vous vous élancez dans le cabriolet bienveillant qui semble n'attendre que vous; vous rendez le mouvement au coursier inconvenant qui eut l'audace de se trouver face à face, nez à nez, ou plutôt nez à naseau avec vous, et vous pardonnez à ce dernier obstacle, parce qui! vous a délivré de tous les autres. Voilà ce que c'est ((u'une promenade dans Paris ; voilà pourquoi le passant n'existe plus, ce passant ([u'aimaient tant les poètes: car jadis ils disaient : « Le passant verra sur ma tombe, etc.; » on disait aussi : « C'est à faire fuir les passants: ea ferait rire les passants. » Maintenant on ne parle |)|us ainsi , parce (|uH n'\ a pins de passants ,
il y a (les coi/ageur.'i. On appelle vovagems les gens qui montent dans les omnibus pour aller de la Madeleine à la porte Saint-Denis, comme on appelle auteurs les gens qui font un quart de vaudeville : cela tient à ee qu'il n'y a plus de distance.
Le fait est qu'aujourd'hui le trottoir appartient a tout le monde, excepté à celui qui en est le possesseur naturel, c'est-à-dire le piéton ; les marchands de fruits l'encombrent de leurs paniers, les marchands de porcelaine l'envahissent à demi par la plus ingénieuse des spéculations : vous ne pouvez passer près d'eux sans casser quelques flacons, quehjues tasses ou ((uelques verres, et vous êtes forcé de payer ce que vous avez cassé; c'est une manière de vendre qui en vaut bien une autre. Le chaland malgré lui est une des belles inventions de notre époque. Les connnissionnaires ont aussi une manière assez adroite d'attirer votre attention. Ils dorment sur le trottoir, les bras étendus, de soric {[u'on ne peut passer sans les heurter et sans tomber dans le ruisseau ; on est si couvert de boue qu'on n'ose plus se montrer : alors ils vont vous chei'cher un fiacre. Les obstacles terrestres ne sont pas les seuls qui poursuivent le piéton ; il y a encore la pluie des tapis : de neuf heures à midi, la poussière des maisons tombe sur vous de chaciue fenêtre. Heureux encore lorsque la poussière tombe seule ! une de nos amies a reçu l'autre jour une paire de ciseaux sur son chapeau. C'étaient de fort jolis petits ciseaux anglais, que Ion cherche probablement dans tous les coins de la demeure, sans se douter que. détaches par une secousse des franges du tapis, iN sont venus se planter dans un inauniliciue chapeau (W paille d' Italie.
iSf |)ourrait-oii i)as faire secouer bes tapis dans la eour? Poiinpioi faut-il que le piéton soit victime de tous les soins du ménage? pourquoi donc semez-vous sa route des débris de votre festin? pourquoi lui jetez-vous ainsi vos restes? pourquoi lui faut-il marcher sur les côtes de vos melons, sur les écailles de vos huitres, sur votre salade méprisée ? Que lui importe ce récit, ce menu vivant de votre repas? laissez-lui l'espace, c'est toul ce qu'il vous demande ; la rue est son empire, il y doit vivre en liberté. La rue est un chemin, ce n'est pas un asile; la rue appartient à ceux qui y passent, et non pas à ceux qui l'habitent.
LKTTHK XV.
• 9 jiiilicl 1S!?i7.
Légèreté française. — Conslaiice de la mode
Quel est le flatteur qui le premier a osé dire que les Français étaient un peuple léger? Nous, légers! mais il n'existe pas de peuple plus gra\e, plus routinier que nous, plus maniaque ; or, rien n'est moins léger qu'une manie; car on peut vaincre quelquefois une passion, maison ne triomphe jamais d'une manie. No\is, légers ! et pourquoi nous dit-on légers? parce que nous nous occupons de choses frivoles ; mais si nous nous en occupons sérieusement, ce n'est plus de la légèreté. Un caractère léger est celui qui n'attache d'importance à rien ; nous, au contraire, nous attachons de l'importance à... rien. Qu'on nous permette de jouer ainsi sur les mots, qu'on nous permette aussi cette image, pour dépeindre la légèreté française; nous ne dirons point : C'est un papillon sur une fleur, une mouche sur une plume, un enfant sur une balançoire, une hirondelle sur une girouette, c'est-à-dire un poids insensible sur un corps léger; nous dirons : La légèreté française, c'est un gros homme en tilbury, c'est-à-dire un poids énoi-me sur un corps fragile, qui ne mérite pas de le porter ; un prix exorbitant sur une chose sans valeur; une sérieuse application à des niaiseries, de la gravité dans les choses futiles, un grand zèle pour des inutilités. L'esprit français est léger, cela est vrai, mais l'esprit est léger par-
— lôô —
lout ; (iiiaïul un Français a de l'esprit, il s'exprime avec liiiesse, îivec grâce, il est ingénieux et grave, profond et malin, sage et fou, c'est-à-di)"e que sa pensée a toutes les conditions de l'esprit; mais un étranger spirituel est aimable de la même manière. Michel Cervantes, qui n'était pas Français, avait dans l'esprit toutes ces qualités-là; d'ailleurs la légèreté de l'esprit n'a rien de commun avec la légèreté de caractère, et c'est celle-là que nous n'avons pas et que nous n'avons jamais eue. On dit: Le Français léger meurt en riant; eh! mais nous n'appelons pas cela de la légèreté ; c'est du courage, c'est de la foi, c'est de l'espérance, c'est une sublime philosophie; c'est le beau côté du caractère français. L'oubli de soi-même ne passera jamais pour de la légèreté. Ce qui constituerait un caractère léger, ce serait le changement ; et chez nous rien ne change ; nous sommes toujours les mêmes ; nous varions un peu nos rois, mais voilà tout; nos plaisirs ne varient point, nos goûts sont éternels, nos modes sont d'une solidité désolante, on pourrait, pour exprimer une chose stable, dire : File durera aussi longtemps qu'une mode. Voilà trente ans que les hommes se croient charmants avec leurs habits diffoiines ; les femmes ont porté quinze ans les manches à (jigot, et voilà quarante ans que l'on porte des cravates de mousseline empesée : nous serons heureux le jour où un règne durera le temps d'une mode; atteindre l'âge d'une mode, c'est vieillir.
rs'ous, légers! mais regardez-nous donc dans nos Jours de fête, car c'est au jour du plaisir que le caractère d'un peuple se révèle, la \ érité est dans le riiT. f.es danses d'un pays sont le cad^^t de son originalité; veuillez un peu comparer notredanse à celle des au-
tiTs pays. Vovez la danse espagnole : (pic d'orgueil, ([ue de noblesse î comme elle fait valoir l'élégance de la taille! c'est une parure pour la beauté. Voyez la danse italienne : allègre et passionnée, c'est le délire d'une imagination toujours active, qui s'exprime avec des pas si vifs, si vifs, qu'il parait impossible de les arrêter; c'est un plaisir qui ressemble à un exercice de fou. Voyez la valse allemande : ((uel entraînement, quelle langueur, quelle volupté ! Voyez même la danse anglaise , si agitée, si follement taquine... et puis voyez la danse française : quel pédantisme, quelle prétention ! danse d'acteurs qui veulent qu'on les regarde, plaisir de vanité, tout préoccupé d'autrui. Et ne croyez pas que ce soit seulement dans les bals du monde que la contredanse soit si sérieuse, les contredanses de village ne sont guère plus animées, et si les bals Musard sont célèbres l)ar leur gaieté, ce n'est pas que la danse y soit brillante, c'est que la joie y est plus grossière. Enlin voyez à notre grand théâtre ce qu'est la danse comme art : elle n'y est pas plus originale qu'elle ne l'est ailleurs comme plaisir. Depuis soixante ans, ce sont les mêmes pirouettes; les bergers bleu de ciel sont remplacés par les paysans blancs et rouges, mais leurs pas sont les mêmes, et leur admiration pour leur bergère n'a point changé; voilà soixante ans qu'ils l'admirent avec les mêmes gestes, qu'ils joignent les mains de la même manière dans leur enthousiasme, et qu'ils se caressent le menton doucement, avec la même naïveté, pour se dire à eux-mêmes : Qu'elle est jolie! Les pas nouveaux qui nous ont charmés venaient de loin; il n'étaient pas nés en France. Mademoiselle Taglioni, mademoiselle Elssler, sont venues, l'une d'Ttalie, l'autre d'Allemagne. On les
a ai)plmKlies, appréciées; mais elles n'ont même pas fait révolution : la danse est restée la même; la danse classique règne toujours à l'Opéra ; et c'est là que l'on peut juger notre caractère, le caractère le plus sérieux qu'un maître d'école puisse rêver pour un écolier. Un danseur arrive : il se pose, ii est content de hii, mais il dissimule; il se renvere le corps en arrière, il étend les bras, il prend son élan, et puis il tourne... il tourne assez longtemps; enfin, il s'arrête sur les deux pieds avec lierté, et semble dire : Me voilà! Cette fois, il est trèscontent de lui, et il ne dissimule plus; il lève une jambe très-lentement, il la maintient en l'air un certain temps, et puis il retourne sur une seule jambe, et l'autre reste en l'air, comme celle d'un polichinelle qu'une ficelle retient. Quand il a bien tourné, il rend la liberté à cette jambe, et d'elle-même elle revient rejoindre l'autre, et alors il frappe des deux pieds par terre d'un air vainqueur, après quoi il se livre à toutes sortes de contorsions qu'il prend au sérieux, jusqu'à ce que pour se reposer il se remette à admirer sa danseuse; et cela recommence à chaque pas; et tous les soirs vous verrez un danseur s'y prendre de la même manière pour vous amuser. Un audacieux avait essayé une façon nouvelle: Paul arrivait autrefois sur le théâtre en volant: c'était joli, c'était un zéphyr qui voltigeait pour luimême, parce que c'était sa condition de zéphyr, et non pas un pauvre artiste qui dansait et se fatiguait poui* nous. Il n'y avait pas de préméditation ni de métier dans ce pas-là. Aussi obtenait-il un grand succès qui devait servir de leçon, l'oint du tout : on a regardé Paul danser, on l'a écouté ap])laudir, et dès qu'il a été parti, on 11 rej)ris les vieux pas d'usage, les vieilles entrées,
les vieilles sorties. On avait accueilli sa manière, mais on ne l'avait pas adoptée ; à l'Opéra, le nouveau est admis, mais à la condition qu'il ne changera rien. Il en est de même de la musique : on a accueilli Duprez parce que Duprez est un grand talent et qu'il fait de l'argent, çiais on ne l'imite pas ; on rend justice à sa méthode, mais on la respecte comme une originalité étrangère, et il ne vient à l'idée d'aucun des acteurs qui jouent avec lui de s'approprier ce genre nouveau, qui obtient tant de succès. Ahl vous dites que nous sommes légers? mais regardez nos modes, nos plaisirs et nos arts, et vous reconnaîtrez que loin d'être un peuple changeant, nous sommes le peuple le plus constant du monde. Les Turcs ont quitté le turban, mais les Français ne quitteront jamais leur chapeau rond; en Espagne, les combats de taureau ont pu cesser quelque temps : en France, les pirouettes ne cesseront jamais. Or, ce n'est pas un peuple léger que celui dont les danses sont lugubres, dont les fantaisies sont invariables, dont les modes sont éternelles!
LiniKi: XVI.
•25 aoOl 1857.
Iiiaugiiralion du clicmiii de lor de Paris à Saint-Germain. — Boulevards illuminés. — Trop de musique et trop de singes.
Aujourd'hui a eu lieu l'inauguration du premier chemin de fer parisien ; demain l'ouverture , aujourd'hui l'inauguration ; ne confondez pas : demain le public, aujourd'hui les élus. Pendant que nous écrivons ces lignes , nous avons auprès de nous un de ces élus qui arrive à l'instant de Saint-Germain ; il nous conte son voyage en déjeunant; il mange, oh! mais il mange de manière à ruiner à jamais toute entreprise de chemin de fer, car si c'est une économie de voyager si vite et pour si peu , ce n'en est pas une de rapporter de ses voyages une faim dévorante, que rien ne peut assouvir. Cet infortuné jeune homme, qui est un de nos plus proches parents, est sorti de chez lui ce matin à sept heures, après avoir solidement déjeuné ; il est arrivé rue de Londres , joyeux et dispos ; il est monté dans une excellente berline; il s'y est assis fort à l'aise sur de très-bons coussins, il a entendu un roulement, et puis bst il est arrivé à Saint-Germain. Il prétend avoir aperçu quelques arbres dans la campagne pendant la route, mais il n'oserait l'affirmer; il sait cependant qu'il a passé sous une voûte, et qu'il est resté une grande demi-minute privé complètement de lumière. En arrivant à Saint-Germain, son âme s'est attristée en
— IGO —
s()n«;(iant qu'il lui iwait laliu si peu (rinstnnts pour être si loin (le toute sa lainille et de tous ses aiuis ; alors il a ^oulu repartir, mais il doutait de la promptitude du retour. Cela est naturel , nous ne savons pourquoi ; mais en général on part plus vite que l'on ne revient ; il est repartit, et bsf le voilà arrivé à Paris; 26 minutes pour aller, 26 minutes pour revenir; quel charmant voyage ! une voiture très-douce, point de cahots; point de postillons ivres , point de chevaux blancs attelés avec des cordes ; point d'embarras , aucun ennui ; les compagnons de voyage sont tous chai-mants , on n'a pas le temps de les voir; on apprend le lendemain qu'on a fait la route avec son frère, mais il regardait a gauche et vous à droite : vous ne vous êtes pas reconnus. Quel plaisir de se promener sur l'impériale de la voiture I s'il pleut, on n'a pas le temps d'ouvrir son parapluie. Ah ! la délicieuse manière de voyager ! mais hélas! chaque belle invention a son mauvais coté : à peine arrivé, une faim horrible vous dévore ; vous venez de faire dix lieues , et la faim ne vous fait point de grâce, vous avez l'appétit qu'on a quand on vient de faire dix lieues. L'estomac se fait à l'image de la route, un chemin de fer produit un estomac de fer. O gastronomes î quelle découverte pour vous !
Les chevaux sont, dit-on, indignés, humiliés, furieux ; on prétend qu'ils se révoltent contre cette nouvelle invention ; il y en a de présomptueux qui veulent lutter de vitesse avec les wagons. On raconte qu'hier, plusieurs chevaux , sur la route, en voulant dépasser les voitures, se sont emportes, car hier déjà la reine et les princesses sont allées à Saint-Germain. La reine est la première femme qui soit montée dans la voiture
— IGI —
aérieiiiu'; aujourd'hui le giaiid-cluuicelier de Fiance cl trois ministres ont fait le voyage : le ministre de T Instruction publique, le ministre des Finances et le ministre de la Justice ; et les mauvais plaisants de s'abandonner aussitôt à leur légèreté naturelle, u Jamais l'instruction n'avait été plus lapide, disait l'un ; la justice est prompte aujourd'hui, disait un autre. I>e ministre des Finances serait bien content, disaient les plus malins, si son budget pouvait passer aussi vite. » Toutes sortes d'aimables bêtises, qui n'en sont pas* moins l'esprit français.
Après le chemin de fer, ce qui enchante le plus les Parisiens , c'est le nouvel éclairage des boulevards. Le soir, cette promenade est admirable. Depuis l'église de la Madeleine jusqu'à la l'ue Montmartre, ces deux allées de candélabres, d'où jaillit une clarté blanche et pure, font un effet merveilleux. Et que de monde, que de monde ! en vérité, on ne devinerait jamais qu'il n'y a plus personne à Paris.
Des femmes élégantes sont assises sur des chaises, et auprès d'elles sont de beaux jeunes gens qm fument : c'est charnuint; des marchandes de tleurs vous poursuivent avec des bouquets et ne vous laissent pas un moment de repos; des vieilles femmes nous offrent des pa([uets d'aiguilles , des enfants vous proposent des petits lacets ou des boutons de nacre ; c'est assez champêtre, mais il nous semble que l'heure est mal choisie: «|ui est-ce (jui pense à acheter des petits lacets et des boutons de nacre à dix heures du soir? Enlin , divers pauvres, inlirmesou musiciens vous abordent au milieu d'une conversation animée en vous demandant l'aumône franchement: c;u ceci esl un problème (|ue nous
ne pouvons résoudre ; chaque matin les journaux nous parlent de femmes, d'enfants , de vieillards condamnés pour cause de mendicité, et chaque jour nous sommes assaillis par des femmes, des enfants et des vieillards qui demandent l'aumône et qu'on n'arrête point. Certes, nous n'avons nulle envie de dénoncer ceux qui s'adressent à nous, mais nous voulons savoir pourquoi on arrête et l'on condamne les autres. Y a-t-il donc des pauvres privilégiés? la mendicité a-i-élle donc aussi son monopole? INous avons fait encore une remar- ([ue qui nous inquiète : la population parisienne augmente d'une manière peu flatteuse pour la nation. 11 y a aujourd'hui dans les rues plus de singes que de passants. Ces messieurs sont hien mis, il faut en convenir : les uns sont en uniforme, l'épée au côté, les autres en robe rouge ; ceux-ci en veste de chasse , ceux-là en redingote à la propriétaire. La tenue est convenable sans doute; ils vous saluent poliment, il y en a même qui vous présentent leur passe-port; il y en a un surtout qui a très-bonne façon à cheval sur un chien caniche : on n'a rien à leur reprocher. Cependant , il vous est désagréable, lorsque vous ouvrez votre fenêtre, de trouver un singe que vous ne connaissez pas du tout, assis sur votre balcon ; ou bien , quand vous marchez tranquillement sur le trottoir , de sentir tout à coup un singe qui vient s'établir sur votre épaule. Cet abus ne saurait se tolérer : les hommes ressemblent souvent à des singes , c'est vrai ; mais jamais les singes ne ressemblent à des hommes, et l'autorité ne doit pas les confondre.
Une troisième obseivation nous inquiète encore pour le repos à venir de la capitale : les progrès que la mu-
sique fait en France sont effrayants. A Paris, maintenant, la journée est un concert perpétuel, une suite (le sérénades non interrompues; les oreilles parisiennes n'ont pas un instant de repos. Dès le matin , les orgues de Barbarie se partagent les différents quartiers de la ville; une harmonie implacable se répand dans toute la cité. A midi , — les harpes commencent; les harpes jouant la nuit se lèvent tard ; mais ([uels accords ! c'est Saûl en fureur qui fait gémir la harpe de David ; à trois heures, — huit chasseurs habillés en vert et coiffés d'un chapeau gris s'en vont de porte en porte donner du cor ; par malheur, ils ont des prétentions à ï ensemble : c'est un chœur de cors. C'est quelque chose d'inimaginable et d'affreux ; rien n'en peut donner l'idée. Un cor seul a déjà souvent des sons très-faux ; jugez alors ce que peuvent produire huit cors qui hurlent en même temps! c'est épouvantable, c'est la fin du monde, ce sont les trompettes du jugement dernier. A quatre heures, — arrivent les sauteurs avec des tambours de basque, des castagnettes et des triangles. A sept heures, — plusieurs aveugles jouent du hautbois. A huit heures, — plusieurs enfants jouent de la vielle. Enfin , le soir, grande sérénade ! Violons, galoubets, flûtes, guitares et chanteurs italiens ! C'est une fête à en mourir, et il n'y a pas de refuge ; tout cela se passe sous votre fenêtre , c'est un concert à domicile ([u'il ne vous est plus possible d'éviter. Toutes les actions de votre vie se font avec accompagnement de violon oblige ; vous causez politique, vous faites un tendre aveu, el rorchestre qui nous assiège soutient toujours \olre voix. Un seul moyen, un seul, vous est offert pour repousser ee fléau (rhnrmonie : on peut <|uel(iuelbis le