LETTRE XL
7 juin 1837.
Arrivée de la princesse Hélène à Paris.
Le Jardin des Tuileries était splendidement beau dimanche dernier; il était beau de par le ciel, de par le Roi, de par le peuple, et de par le printemps. Quel admirable spectacle à la fois riant et majestueux I Pendez-vous, gens de la proviuce, qui n'avez pu voir ce tableau magnifique, la toile est effacée, vous ne le retrouverez plus. Figurez-vous ce qu'on n'avait jamais vu à Paris le même jour I un ciel... bleu ! des arbres... verts ! un peuple... propre... ! une foule... joyeuse et parée, s'enivrant de parfums sous les lilas en Heurs. N'est-ce pas que vous n'avez jamais vu cela ? A Paris, quand le ciel est bleu, les arbres sont gris, la poussière les dévore ; à Paris, quand les arbres sont verts, c'est qu'il a plu, le peuple est sale et couvert de boue; il fallait un hasard, un malheur même, pour amener une si heureuse combinaison; il fallait qu'une saison rebelle nous fit gémir pendant un mois, pour que nous eussions en un seul jour tant de feuilles et tant de fleurs; pour que nous eussions à la même heure l'été et le printemps. Oh ! que la nature était brillante ce jour-là, à la fois gracieuse et puissante, jeune et forte, fraiche et mûre, naissante et parfaite ! elle ressemblait à la passion d'une honnête fille qui aurait attendu l'âge de vingt-cinq ans pour aimer; c'était toute la pureté d'un
premier amour, mais un premier amour éprouvé dans toute la force, dans toute la perfection du cœur.
Que ces hauts marronniers sont superbes! que leurs fleurs royales se détachent merveilleusement sur ce feuillage sombre I
Voyez d'ici que le spectacle est beau ! La grande allée du jardin est devant nous. A droite, trois rangs de gardes nationaux ; à gauche, trois rangs de troupe de ligne. Derrière eux, la foule, la foule élégante et brillante de mille couleurs; devant nous, un bassin et sa gerbe d'eau qui s'élance dans un rayon de soleil ; derrière le jet d'eau, voyez- vous l'Obélisque, et derrière l'Obélisque, l'Arc-de-Triomphe? Puis, pour encadrer le tableau, les deux terrasses couvertes de monde, et puis des grands arbres partout ; baissez les yeux et admirez ces parterres, ces innombrables touffes de lilas, tous ont lieu ri le même jour. Quel parfum ! ([uel beau temps ! Chut ! Voici un coiu-rier, le cortège s'avance. — Passe un postillon couvert de poussière ; peu de temps après passe un chien caniche au grand galop, rires, hilarité prolongée. Peu de temps après passe un carlin dans un trouble extrême, chien éperdu, sinon perdu; l'hilarité redouble. Ce premier cortège inattendu fait prendre patience à la foule. Une femme du peuple, une (mvrièreen bonnet rond, pousse brusquement une vieille élégante : « Laissez-moi voir la princesse, dit-elle, vous la verrez à la cour, vous, mesdames. » La vieille élégante la regarde dédaigneusement, puis elle dit à sa fille : « La brave femme ne sait pas (lu'elle a plus de chance d'aller à cette cour-là que nous. — Sans doute, reprend la jeune héritière, en souriant : qu'elle épouse un épicier, elle sera grande dame. » Ce dialogue nous
apprend (|ue les légitimistes sont venus aussi pour voir passer le cortège. Mais enfin le voilà. Les cuirassiers s'avancent, ils se séparent; regardez, ils tournent le bassin, leurs cuirasses se réfléchissent dans l'eau. C'est charmant. — Ceci est la garde nationale à cheval. Ahl M. L*** a un cheval superbe. Elle est très-belle, la garde nationale à cheval... LeRoi!... M. de Montalivet, les ministres! Ils vont trop vite, je n'ai rien vu. — Voici la reine : — quel air noble ! comme elle est bien mise! cette capote bleue est ravissante! — La princesse Hélène regarde de ce côté ; comme elle a l'air jeune. — Ah! je ne vois plus que son chapeau, il est très-joli ; il est en paille de riz blanche avec un grand saule de marabout. Sa robe est très-élégante; c'est une redingote de mousseline doublée de rose. M. le duc d'Orléans est à cheval auprès de la voiture de la reine. — Quelles sont toutes ces femmes dans les voitures de suite ? Quels vieux chapeaux ! quelles robes fanées ! Pour une entrée triomphale à Paris, ne pourraientelles pas faire un peu de toilette? Quoi de plus commun qu'une robe grise avec un chapeau rose 1 Le cortège a l'air très-pauvre, les voitures sont fort laides et trop chargées; on dirait ces commencements de calèches que les carrossiers essaient, et dans lesquelles ils entassent tous leurs ouvriers et tous leurs amis pour savoir si les ressorts sont bien solides. Vrai, le cortège était plus beau à attendre qu'à voir passer.
Enfin elle est parmi nous, cette princesse dont on nous parle tant depuis deux mois. Son apparition est une surprise agréable; jamais souveraine ne fut moins fiattée; jamais portrait moqueur n'a produit un meilleur effet. Cela prouve que la malveillance sert mieux
que la flatterie, et, qu'en général, les ennemis sont eijcore plus maladroits que les amis.
L'arrivée de la princesse Hélène en France a été pour nous le contraire d'une illusion. De loin, une erreur semble belle; mais à mesure qu'on s'approche, le charme s'évanouit ; cette fois, tout s'est passé différemment. Quand la jeune étrangère était encore en Allemagne, on nous disait : La princesse Hélène, elle est affreuse, elle est maigre, sans grâce ; elle a de vilains cheveux roux, un grand pied allemand, une main décharnée ; ses yeux sont petits, sa bouche est grande ; elle est laide comme madame une telle, comme mademoiselle une telle; et l'on nommait les femmes les plus désagréables de Paris. La princesse s'est mise en route... et déjà, après quelques jours de voyage, on commençait à parler d'elle plus favorablement. Ses cheveux n'étaient plus roux, ils étaient d'un blond fade; elle était laide, mais d'une laideur qui ne manquait pas de distinction. — La princesse arrive à la frontière... Ses cheveux ne sont plus d'un blond fade, ils sont châtain clair; son pied est assez petit, pour un pied allemand ; elle n'est pas laide. — Elle arrive à Metz... Sa physio nomie est déjà plus gracieuse, sa tournure est très-noble... — AMelun... elle est faite à peindre, elle a un pied charmant, une main ravissante. — A Fontainebleau... ma Ibi, c'est une personne très-agréable. — A Paris... c'est une jolie femme!... Deux lieues de plus, et c'était la plus parfaite beauté du monde. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'on nous avait trompés, et qu'il est impossible de revenir d'une erreur avec plus de plaisir. Voici la vérité : la princesse n'est pas une belle femme dans toute la sévérité de ce mot, ninis c'est wuv
jolie Parisienne clans toute la rigueur de cette expression. C'est une beauté gentille comme nous les aimons, jolie ligure de capote, jolie taille de mantelet, joli pied de brodequins, jolie main pour un gant bien fait. Elle est trop maigre, dites-vous? Eh! messieurs, regardez donc chacun les femmes que vous aimez; elles ne sont pas si fraîches qu'elle, et elles sont maigres à faire peur ; prenez garde, ne blâmez pas ce qui vous plait. La réalité parisienne est tonte dans l'aspect. Nous avons des yeux de Diorama, de Panorama, de Néorama; les effets d'optique suffisent à la légèreté de nos regards ; nos femmes ne sont pas jolies, qu'importe? si elles le paraissent, cela suffit. Être n'est rien, paraître est tout. Madame la duchesse d'Orléans est donc une jolie Parisienne, nne femme comme nous les aimons, nous qui faisons consister la beauté du visage dans la grâce de la physionomie, la beauté de la taille dans l'élégance de la tournure. Certes, en la voyant, vous ne regretteriez pasune grosse belle Allemande, aux traits réguliers, sans expression , à la démarche lourde sans noblesse ; madame la duchesse d'Orléans a même ce grand avantage sur nos merveilleuses de Paris, qu'elle al'airprmcesse et qu'elles ont toutes l'air poupées, ce qui pour nous a peu de charme ; le pédantisme des chiffons ne nous séduit pas plus que les autres.
Enfin, nous l'avouons, peut-être sommes-nous suspect dans notre jugement, mais nous qui pourtant ne sommes pas de la cour moderne, qui n'allons aux Tuileries que dans le jardin, nous nous sentons une véritable sympathie pour cette jeune femme qui vient se faire fille de France avec tant de courage et si peu d'il lusion. Sovez la bienvenue, madame, dans notre beau
pays, dans notre hospitalière patrie ! Kh ! ne trouvezvous pas que nous sommes de bien courtois chevaliers? Pendant deux mois nous avons parcouru le monde en proclamant à haute voix que vous étiez la femme la plus laide de toute l'Allemagne — c'était un mensonge, pardonnez-nous. Nos galants députés vous ont marchandé, pendant trois séances, un million pour votre ménage; ils vous ont traitée comme leur cuisinière, dont ils rognent le budget et les gages avec tant de plaisir; — ce sont des idées libérales, pardonnez-leur! Nos piquants journalistes vous accablent chaque matin des injures les plus grossières, d'épigrammes sans sel, de calembours épais; — c'est de l'esprit de parti , c'est de l'esprit français, pardonnez-leur! Vous avez vu l'autre soir votre nouvelle famille rayonnante de joie; ce n'était pas sans cause vraiment; le roi, votre beau-père, pour la première fois depuis deux ans, avait traversé tout son peuple sans un seul coup de fusil, c'était merveille; lui-même, il en était confondu. Pas un nuage dans le ciel, pas un assassin sur la terre; ce sont vos beaux jours que ceux-là! Mais, hélas! c'est une triste vie que celle dont les beaux jours sont ceux-là! Oui, madame, vous êtes une femme courageuse, car vous venez chercher en France le désenchantement de toutes \ os idées, le démenti de toute votre éducation; vous, fille d'un princed'Allemagne, vous croyez encoreà la royauté, et chez nous il n'y a plus de l'oyauté; vous, jeune fille romanesque, vous croyez encore à la dignité de la femme, et chez nous la femme n'a plus de prestige; sa faiblesse même n'est plus une religion ; on l'insulte bravement, on l'outrage sans honte comme si elle pouvait se venger. Vous, enfin, élè\e de Cioëthr, vous que l(^
grand poète a bénie, vous à ([ui THomere germain a prédit une si brillante destinée, vous qu'il a nourrie de fictions et d'harmonie, vous croyez encore à la poésie, et nous n'avons plus de poésie! Interrogez les échos de votre palais, ils vous diront que les mots français ne riment plus; demandez à vos augustes parents ce que sont devenus tous nos grands poètes; parlez-leur de Chateaubriand, du sublime auteur des Martyrs^ ils vous diront que c'est un légitimiste, leur plus redoutable ennemi ; parlez-leur de Lamartine, ils vous répondront que c'est un député qui vote quelquefois pour eux. Parlez-leur de Victor Hugo, ils vous diront qu'ils ne le connaissent pas; car il faut rendre justice à notre royauté moderne, elle est en tout bien digne de la poésie du pays; c'est la prose couronnée; le règne des trois couleurs n'admet comme art que la peinture; et Racine, de nos jours, serait obligé de barbouiller quelque emblème dont ses vers seraient la devise, pour faire arriver son nom et sa pensée jusqu'au pied du trône de juillet. Ainsi donc, pauvre jeune femme, dites adieu à vos rêves de grandeur et de poésie; en France, il n'est plus de princesse; en France, il n'est plus de poètes; chez nous, vous ne serez ni flattée ni chantée ; à notre cour vous n'êtes pas plus grande dame que la plus humble femme du pays; mais aussi, comme elle, vous con- Jiaissez un bonheur que les princesses sacrifiées ignorent : vous aimez, vous êtes aimée ; consolez-vous, avec l'amour vous retrouverez la poésie et la royauté.
LETTHb: XII.
a juin t857.
Dt^daiu de convenlion. — Fêtes populaires. — Définition du honlionr — La princesse Hélène, — Victor Hugo.
11 y a des gens qui ne savent faire de l'élégance qu'avec le dédain , qui s'imaginent que dédaigner c'esl régner, et qui croient se montrer homme comme il faut en affectant de s'ennuyer des plaisirs du peuple. A toutes choses ils vous répondent : « Comment ! vous allez là? Quoi! vous vous amusez de cela?» A les entendre, on dirait que la vie a pour eux des plaisirs à part, des joies d'élite, des parfums de faveur, des délices exceptionnelles ; on se sent humilié en les écoutant ; on se surprend à envier leurs plaisirs sur la foi de leur mépris ; on n'ose leur avouer la naïveté, la bourgeoisie, la vulgarité de ses goûts ; on se trouble de> ant eux comme un lourd paysan devant un habitant des villes; on hésite à s'être amusé d'une fête qui les a fait fuir si loin ; on rougit de la folle gaieté qu'on y a trouvée ; on doute de la délicatesse de ses impressions en voyant l'intolérance des leurs ; et puis, lorsque l'on a le courage d'analyser ce grand dédain, lorsqu'on a retrouvé assez de présence d'esprit pour mesurer la hauteur de ces intelligences privilégiées, pour examiner leurs droits à ce superbe cnmii, on découvre que ces gens-là mènent l'existence la plus misérable, (ju'ils s'amusent des plaisirs les plus niais, qu'ils rionl des plnisanlcries 1rs plus Milunirrs,
(lu'ils prennent au sérieux les conversations les plus lourdes, les plus oiseuses, et, ce qui est bien plus pauvre encore, qu'ils admirent les esprits les plus médiocres; alors on recouvre son indépendance, et l'on oseconfesser franchement que l'on n'est pas un être assez en dehors delà création, assez en arrière de la civilisation, pour ne voir, par une faveur spéciale et précieuse, pour ne sentir qu'un affreux supplice dans ce qui fait la joie de tous.
Ce préjugé est depuis longtemps établi dans la région élégante , que rien n'est plus ennuyeux qu'une fête populaire. Nous avons longtemps partagé ce préjugé, mais aujourd'hui nous l'attaquons hardiment; oui, nous aimons les fêtes du peuple, parce que nous avons beaucoup vu celles du monde. D'abord celles du peuple ont un grand avantage, elles se passent en plein air et en pleine liberté ; ensuite la foule y est plus polie; quand on s'est trouvé souvent dans nos fashionables cohues, quand on s'est senti plus d'une fois entraîné par un flot choisi vers une salle de souper déjà remplie; lorsqu'on a subi les incertitudes, les involontaires caprices d'une émeute de bonne compagnie, lorsqu'on a reçu de délicieux coups de poing d'une main gantée et parfumée, lorsqu'on a reçu les inappréciables coups de coude d'une grosse comtesse affamée , lorsqu'on a vu jusqu'où peut aller l'empressement gastronomique de ceux qu'il est convenu d'appeler les gens bien élevés, on se trouve fort indulgent pour la foule grossière du peuple, et l'on pardonne à l'ouvrier qui vous coudoie malgré lui en vous disant : Faites excxise, parce que l'on se rappelle que la veille un dandy vous a maiclié sur le pied sans vous dii'C seulement : Pardon.
Nous sommes partisan des fêtes populaires ; l'aspect du plaisir général nous réjouit. Nous aimons les inàtsde cocagne, les feux d'artifice, et les éluminatiuns. Nous aimons mieux voir cent mille personnes qui s'anmsent dans Paris, que de voir quatre cents personnes ([ui bâillent dans un salon; mais nous voudrions que cette joie ne coûtât rien à ceux qu'elle enivre. Nous ne voudrions pas qu'une fête donnée aux ouvriers fût une ruine pour eux; nous ne voudrions pas qu'il y eût deux dimanches par semaine. Pourquoi s'amuser le mercredi? (y est très-cher de s'amuser un mercredi. Pourquoi n'avoir pas remis la fête de ce soir à dimanche prochain ? Ce n'était pas un anniversaire impérieux. Pourcjuoi, dans une ville de travail et de commerce, interrompre le travail et le commerce inutilement ! Une journée perdue, c'est un tort véritable pour l'ouvrier. Ce jourlà, il dépense beaucoup et ne gagne rien. Remettez donc toutes vos fêtes au dimanche, et le peuple se divertii-a sans regret et sans remords. Un gouvernement ne doit jamais jouer le rôle de tentateur ; vous avez supprimé les fêtes du calendrier; ne les remplacez pas par les vôtres ; ne donnez pas à M. le préfet de la Seine, en heures oisives, les jours de recueillement que vous avez reprisa Dieu.
Depuis ce matin tous les petitsenfants se réjouissent, ils sautent gaiement devant les fenêtres, en criant : Il fait beau, maman, il fait beau ; nous irons aux Champs- Elysées voir les boutiques! Et tout un avenir de cro~ ([uettes et de pain d'épice s'ouvre devant eux. En allant savoir des nouvelles de votre cheval favori qui est un peu triste depuis quelque temps, qui ne mange plus, carie noble animal subit comme vous l'influence prin-
tanière, en traversant la cour vous rencontrez l'enfant de votre portière, paré d'uneauréole de papillotes blanches. Cet éclat inaccoutumé vous dévoile des projets extraordinaires. L'enfant, que vous interrogez, vous répond avec une joie concentrée : « J'irai ce soir à la fête avec papa, ma tante et le domestique à madame Girard. » Les papillotes sont expliquées : Tiens, dites-^ous alors, voilà de quoi acheter des gâteaux; et vous donnez vingt ou quarante sous à l'enfant, selon le hasard de votre monnaie, et l'enfant vous remercie en baissant les yeux d'un air sombre et confus ; mais à peine avez-vous le dos tourné qu'il relève la tête avec fierté^ qu'il ouvre de grands yeux brillants de plaisir, qu'il gambade comme un chevreuil, et qu'il s'en va montrer sa inèce blanche à tous les gens de la maison. « C'est le monsieur de l'entresol qui m'a donné ça pour acheter des gâteaux, » ditil ; et vous avez acquis en un instant une superbe réputation dans le quartier, et dorénavant vous ne pourrez plus faire un pas dans la rue sans entendre de petites voix intéressées vous dire poliment : Bonjour, monsieur; et vous qui aurez oublié votre générosité passagère, vous ferez de très-belles réflexions sur la bonne éducation que reçoivent les enfants du peuple; et vous ne devinerez pas la part immense que vous avez dans cette belle civilisation.
Aujourd'hui toutes les petites filles sont heureuses, elles ont toutes des robes neuves : il est si facile de faire une robe neuve à une petite fille! Le moindre vieux chiffon suffit pour cela ; les rebuts maternels sont la parure de l'enfance ; et comptez-vous pour rien la joie d'une pauvre petite fille qui se croit une robe neuve! (ilomme elle se regarde dans la glace avec orgueil.
comme elle se tient droite! quelle importance elle ac- ([uiert à ses propres yeux ; comme elle aime ce jour mémorable qui amène pour elle ce triomphe , ce jour dont la solennité a entraîné sa mère à lui faire ce beau présent. Une robe neuve, pour elle c'est de la joie ; ce n'est pas tout, on lui a donné un vieux fichu de soie, c'est du délire, et de vieux gants, c'est de l'orgueil; les gants sont une dignité chez les enfants du peuple ; c'est le luxe par excellence, c'est un symptôme d'oisiveté ! Voilà donc une jeune pensée heureuse pour tout un jour : n'est-ce rien? Faut-il dédaigner de tels plaisirs? Hélas ! le bonheur n'est pas autre chose que cela, une suite de petites joies, de niais contentements, de satisfactions imbéciles : chacun les prend selon ses goûts et son caractère ; mais le bonheur est là, il ne faut pas le chercher ailleurs. Un regard, un mot, un sourire pour ceux qui aiment; un chapeau bien fait pour celle-ci, un bouquet de violettes pour celle-là ; un bon diner pour les uns, une bonne rime pour les autres ; une promenade en bateau; des fraises nouvelles; un Hvre amusant; une jolie romance; du feu en hiver; de la glace en été; du vin passable pour le pauvre ; un cheval anglais pour le riche : tels sont les détails, les ingrédients dont se compose le bonheur. Depuis des siècles on se figure que le bonheur est une grosse belle pierre précieuse qu'il est impossible de trouver, que l'on cherche, mais sans espérance. Point du tout, le bonheur, c'est une mosaïque composée de mille petites pierres qui, séparément et par elles-mêmes, ont peu de valeur, mais qui, réunies avec art, forment un dessin gracieux. Faites monter cette mosaïque avec soin et vous aurez une jolie parure; sachez comprendre avec intelligence les jouis-
sauces passagères ((ue le hasar<l vous jette, que votre caractère vous donne ou que le ciel vous envoie, et vous aurez une existence agréable. Pourquoi toujours regarder à riiorizon, quand il y a de si belles roses dans le jardin que l'on habite? Eh! mon Dieu, ce qui empêche de trouver le bonheur, c'est peut-être de le chercher.
Laissez donc le peuple s'amuser sans trouble, et ne glacez pas ses plaisirs par la froideur de vos dédains. Nous, qui n'admettons aucune prétention, pas même celle de l'ennui, nous nous promettons bien d'aller observer ce soir la joie populaire; et voyez comme nous avons l'esprit mal fait! nous ne braverions jamais la foule de l'Hôtel-de-Ville, nous serions incapable d'aller demain à la grande fête qui y sera donnée, et pourtant aujourd'hui nous irons tranquillement sur la place Louis XV contempler le feu d'artifice. C'est que, dans cette saison, les plaisirs ne sont supportables qu'avec l'air et la liberté. Nous irons aussi écouter le concertmonstre aux Tuileries ; nous regarderons le Palais- Bourbon illuminé, nous verrons l'Arc-de-Triomphe illuminé, et cette grande avenue des Champs-Elysées si belle avec ses guirlandes de feu. Nous savons d'avance que nous aurons la niaiserie de trouver ce coup d'œil superbe, et que nous passerons une heure à regarder toutes ces lumières réfléchies dans les flots de la Seine, qui les agite sans les emporter. Nous nous amuserons comme on s'amuse avec une imagination sincère, d'un beau spectacle, quel que soit l'événement qui vienne l'offrir ; nous nous amuserons comme on s'amuse avec un cœur triste, mais généreux, du plaisir des autres; et nous nous félicitons intimement de n'être ni dandy, ni femme à la mode, ni commis-voyageur, ni grisettc
parvenue ; de n'avoir enfin aucun rang à garder, qui nous impose comme un devoir de notre dignité le dédain de tous les plaisirs du peuple.
Si les louanges portent malheur, les reproches en compensation portent bonheur. A peine a-t-on fait l'éloge d'un de ses amis ou d'un de ses domestiques, que l'on apprend une trahison de l'un ou une maladresse de l'autre. Il en est de même des personnes dont on médit. A peine avons-nous reproché à la cour de juillet son oubli de nos grands talents littéraires, que la voilà soudain qui se fait coquette et prévenante pour eux. Victor Hugo avait d'abord refusé d'aller aux fêtes de Versailles ; une lettre fort aimable de M. le duc d'Orléans, écrite sous l'inspiration de madame la duchesse d'Orléans, a, dit-on, changé ses résolutions. Le moyen de résister à de telles instances; le moyen de n'être pas entraîné par la séduisante admiration d'une jeune femme, d'une flatteuse étrangère qui vient d'un lointain pays vous apporter les preuves de votre renommée ! et Victor Hugo est allé à Versailles, et il a été présenté à madame la duchesse d'Orléans. Tout le monde sait avec quelle bienveillance la princesse a accueilli l'auteur de Notre-Dame de Paris : a Le premier édifice que j'aie visité à Paris, c'est votre église, » lui a-t-elle dil ; ce mot est gracieux. Les princes aujourd'hui flattent les poètes mieux que les poètes ne flattaient les princes autrefois; mais, à dire vrai, ce nouveau genre dt flatterie est le plus facile.
Quelqu'un parlait l'autre jour de l'amour sincère de la princesse Hélène pour la Fi'ance, de sa vive sympathie pour nous, de la connaissance parfaite qu'elle avait déjà de notre pays. Ce n'est pas étonnant, s'écria
un légitimiste fort célèbre, elle a passé un mois à Carlsbad avec madame la Daupliine! Qu'elle est généreuse cette femme ({uî n'a trouvé chez nous que des cbaj^rins, (jne trois fois nous avons exilée, et près de laquelle on apprend si vite à nous aimer !
LETTRE XIll.
2\ jllilt |s."i7.
Iiivocalion ;> la liberté. — Versailles sauvé dos rats el des députes- — Tournoi de Tivoli. — Modes.
Ah 1 quel bonheur d'être libre , libre de la plus belle de toutes les libertés , celle de la pensée ; de ne porter la chaîne d'aucun parti , d'être indépendant du pouvoir, et de n'avoir fait aucune alliance avec ses ennemis; de n'avoir à défendre ni la sottise des uns, ni la mauvaise foi des autres; de n'être responsable des actions de personne, de pouvoir agir en son nom, et pour soi ; de ne rendre compte qu'à Dieu seul de sa vie; de n'attendre d'avis que de sa conscience ; de se lier sans crainte à ce pur instinct de la vérité que le ciel a mis en nos cœurs, et que nous avons nommé la foi ; d'admirer sans se croire flatteurs, d'être juste sans se croire généreux; de chercher le bon côté de toutes les choses, comme l'abeille cherche le miel de toutes les fleurs ; de regarder avec un œil pur, d'écouter avec une oreille indépendante; de voyager sans ordre, et de s'arrêter, selon sa fantaisie, là où le site est plus beau, là où le soleil est plus brillant; de n'avoir pas besoin de demander à qui appartient un pays, pour savoir si l'on doit s'y plaire : de n'avoir pas besoin de demander le nom d'un acteur, pour savoir s'il faut l'applaudir; de retenir indifféremment tous les airs , s'ils sont harmonieux ; de s'enivreiimpartialement de tous les parfums ; de s'amuser de
tous les esprits, de jouir de tous les talents, quelles que soient les couleurs dont ils se parent; d'honorer tous les courages, quelle que soit la bannière ({u'ils défendent. Oh ! quel bonheur de n'être ni philippiste, ni légitimiste, ni doctrinaire, ni révolutionnaire; de n'avoir pas de nom parmi les aml)itieux vainqueurs ou mécontents ; de n'avoir point de parrains politiques; de n'avoir point de devoirs de convention ; de n'être forcé à aucune haine ; de n'être engagé dans aucun mensonge ; d'être libre enfin ! Car , messieurs , ceci est la seule, la véritable liberté; non cette liberté qu'a chantée M. Auguste Barbier, cette grosse fille aux bras nerveux; cette patronne des forçats, qui s'abreuve aux ruisseaux des rues; cette envieuse révoltée, qui depuis quarante ans s'en va planter dans tous les faubourgs son viel arbre vert, sans racines et son vieux bonnet de coton rouge sans mèche ;... non, cette liberté querelleuse qu'on nomme liberté de la presse, cette bavarde menteuse qui n'écoute personne , et qui crie toujours pour qu'on n'entende qu'elle ; non , non : la nôtre n'est pas fille du peuple, elle est fille du ciel, et nous vient de Dieu ; son front divin n'a pas le moindre bonnet de coton; il porte une auréole, car la lumière est sa parure ; ses cheveux flottants ne sont retenus par aucun nœud, ils voltigent autour de sa tête comme un voile capricieux ; ses vêtements légers l'enveloppent sans être fixés par aucun lien ; elle est indépendante non par la vigueur de son bras, mais par la vertu de ses ailes; elle n'a point d'attributs déterminés, elle n'a point d'arbre obligé qu'il lui faille plantera toute force ; elle cueille chaque matin le rameau qui luiplait, la fleur qu'elle désire; quelquefois elle garde plusieurs
jours de suite les inènies , car elle est aussi libre de uc pas changer. Son ànie est généreuse, pleine de franchise et décourage ; elle ne peut cacher ni son admiration ni son mépris; son intelligence est infinie, elle parle toutes les langues ; elle comprend toutes les sciences, elle excelle dans tous les arts , elle sait lire dans toutes les pensées... et pourtant c'est une jeune fille, simple, ignorante et chaste , car il n'est point d'indépendance sans pureté ; mais elle trouve sa force dans cette innocence même; elle plane sur la montagne, sans se mêler au bruit de la ^ allée, elle traverse un monde corrompu, sans ternir l'éclat virginal de son immortelle beauté; elle se conserve brillante au sein des ténèbres comme rétoile au sein des nuages, comme la perle au fond des mers, comme la poésie au fond du cœur... O liberté charmante ! viens régner parmi nous , viens détrôner tes vieilles rivales qui nous ont fait perdre tant de sang et tant d'années; viens, la France, pour être heureuse , n'attend que toi ! Pauvres gens que nous sommes, ou plutôt que vous êtes, vous avez réclamé à grands cris la liberté des individus, la liberté des cultes, la liberté de la presse, la liberté du commerce, et vous avez oublié la plus i)récieuse de toutes : la liberté de la pensée! Sans celle-là les autres ne sont rien. Vous avez vendu d'avance toutes vos impressions , toutes vos idées; votre admiration a un propriétaire, et vos injustices ont des abonnés. Si l'un de vous s'écrie : (( Ceci est beau ! » on lui répond : » Tu es payé pour le dire ; » si l'autre dit : « Ceci est mal, » on lui répond : (( Tu n'en sais rien; un ennemi n'est pas un juge. » Vous ne pouvez louer un acte du pouvoir sans être traité de valet; vous ne pouvez évoqiier un souve-
liir de l'exil sans être traité de rebelle; votre voix.... vous l'avez promise; votre nom, vous l'avez donné. Chose étrange, vous ne pouvez plus dire la vérité sans parjure ; vous ne pouvez plus être sincère sans devenir déloyal ! Vous ne pouvez pas, comme nous, signer dans la même page ces deux éloges opposés :
(( La statue de Jeanne d'Arc, sculptée par la princesse Marie, est un chef-d'œuvre de grâce et d'inspiration. Ah ! si l'auteur de cette belle composition s'appelait mademoiselle Leblanc ou mademoiselle Lenoir, ou mademoiselle Lefebvre, quelle superbe réputation d'artiste on lui ferait ! N'importe, il y a bien de la poésie dans cette image : une fille de France consacrant ses jours oisifs au souvenir de la fdle des champs qui sauva la France ! Nous rêvons maintenant un gracieux tableau : 1 a princesse Marie travaillant à la statue de Jeanne d'Arc. »
On nous écrit de Vienne : « J'ai vu Mademoiselle ; « vous ne sauriez imaginer une plus charmante perce sonne, belle et spirituelle, de la manière la plus agréa- (( ble. Vous pouvez me croire quand je dis cela, car (c je suis très-difficile en esprit ; vous savez pourquoi. »
Voilà deux éloges qne nous osons faire, nous, parce que nous sommes libre. Ah ! nous vous plaignons d'avoir tant de graves considérations qui vous empêchent d'être justes , qui vous privent du plaisir de vanter ce qu'il y a de plus doux à vanter au monde, l'esprit et le talent, la candeur et la beauté.
Tl y a quelques jours aussi , nous nous sommes sincèrement réjoui de pouvoir admire»*, sans nous être suspect cl nous-même , ce beau monument que nous appellerons Versailles sauvé: car c'est en cela que hi pensée est deux fois iiénéieusc^ i'\ belle ; vv n'est ))()s
seulement un Versailles nouveau qu'on vous donne , c'est le Versailles de Louis XIV que l'on vous rend ; c'est le palais du grand Roi que les rats et les députés allaient détruire , et que Louis-Philippe a sauvé. Sans doute, il est fâcheux de voir des murs en bois de chêne, dans ce temple de l'orgueil , où le marbre seul était admis ; sans doute ce réfectoire de maréchaux n'a pas la splendeur des salons dorés du premier étage; mais à qui la faute? ce n'est pas celle du roi, c'est celle du siècle ; nous ne laissons pas à nos rois le temps de bâtir en marbre , nous ne leur laissons plus prendre à l'Etat ce qu'il leur faudrait d'or pour en couvrir les murs de leur palais. Versailles aujourd'hui n'est plus l'œuvre de la munificence d'un monarque, c'est le fruit de ses économies ; toute la grandeur de la royauté moderne est dans ce mot. En surveillant les travaux de Versailles, Louis-Philippe disait chaque jour : « Pourvu qu'ils me laissent le temps de finir cela. » Ils, c'étaient les assassins ; toute la stabilité du trône moderne n'estelle pas aussi dans ce mot ; et croyez-vous qu'il soit possible de bâtir des palais en marbre et de sculpter des lambris d'or avec un budget de roi-citoyen, entre la machine infernale de la veille et les coups de pistolet du lendemain ? Le premier devoir d'un souverain , c'est de comprendre son époque ; le premier devoir d'un monument, c'est de la représenter. Il nous semble qu'en cela Louis-Philippe et le nouveau Versailles ont bien rempli leur devoir. Ce n'est pas leur faute si l'époque n'est pas plus belle , si de nos jours les pâtes ont remplacé les moulures, si le carton-pierre remplace le bronze , si les députés chau\es remplacent les lUnbassadciirs ;\ lon<iues prnwqiu's , si l(>s fracs de dinp
remplacent les habits de velours, si les cravates noires remplacent les jabots de dentelles , si les i)etits nez camards remplacent les grands nez aquilins. Ce qu'il va de beau à Versailles , c'est précisément le mélange de toutes ces choses. C'est tout le passé et tout le présent, (rest ce ravissant portrait de Marie-Antoinette , dont la République avait déchiré la toile ; ce sont ces grandes batailles de l'Empire, que la Restauration avait cachées; c'est enfin cette pensée qui vient aux esprits indifférents en parcourant ces galeries : « Deux réactions d'un jour !... et pas un de ces tableaux n'y resterait ! » A propos de batailles, nous avons vu hier soir, à Tivoli, un superbe tournoi; voilà une fête amusante, à la bonne heure ! De beaux chevaliers avec de belles armures , des écuyers, des hérauts d'armes, des pages, des varlets; et puis des chevaux, de vrais chevaux qui ont une volonté, des caprices, qui se cabrent sincèrement, qui marchent debout, comme le cheval d'Abd-el- Kader , et auxquels on fait faire toutes sortes de manœuvres ; de jeunes cavaliers qui ont de magnifiques costumes de théâtres et qui n'ont point l'air d'acteurs ; et puis des femmes véritablement jeunes et tout à fait jolies et réellement vêtues de ce long habit de cheval ((ui est si gracieux , et non de ces folâtres tuniques de danseuses si outrageusement légères ; et puis des difficultés gracieuses, des tours de force toujours heureux ; point de cercle en papier, pas la moindre aune de toile, pas un entrechat , pas une grimace aimable et pas un seul baiser! Ceci est inappréciable. Mademoiselle Caroline mérite tous les applaudissements qu'elle reçoit; la contredanse des huit chevaux est ravissante , la valse est délirante. Rravo ! Tivoli, bia\o! Tout Taris vou-
dra voir le grand carrousel, et plus d'un étudiant imitera ce brave jeune homme qui entra un soir à Tivoli sans billet, en disant avec assurance : « Je suis Tivoli lils, » comme on disait Franconi père. On le laissa passer.
C'est là qu'il faut aller pour étudier les modes nouvelles ; c'est là que les plus belles femmes se donnent rendez-vous. Quelle éléj2;ance , quelle fraîcheur dans toutes ces parures ! comment se fait-il qu'il y ait tant de différence entre un chapeau rose et un chapeau lose, entre un mantelet noir et un mantelet noir, entre une jolie femme et une jolie femme? L'autre jour au Théâtre-Français, par exemple, les femmes étaient mises comme Tétaient hier soir les femmes à Tivoli, mêmes capotes, mêmes mantelets, mômes robes de mousselines blanches, et pourtant il y avait entre l'élégance de celles-ci et la tournure de celles-là la distance qu'il y a entre la rue du Faubourg-Saint-Honoré et la rue du Faubourg-Saint-Denis; et il nous serait impossible d'expliquer ce qui faisait cette énorme différence , à moins de recourir au fameux je ne sais quoi de Fénelon, à ce cri de désespoir de l'éloquence découragée, pour faire sentir une séduction que l'œil et la pensée peuvent comprendre, mais que la parole ne peut définir.
Au bal de rHùtel-de-Ville, on a remarqué plusieurs robes noires brodées en rouge, le dessin imitait des racines de corail et des flammes; nous sommes peu partisan de ce genre de parure. Principe : en fait d'élégance, éviter tout ce qui rappelle les enfers.
Étes-vous allé le soir à I\otre-])ame-de-Lorette? avezvous entendu celte nuisique religieuse écoutée avec si peu de recueilleiuent? On ne se croirait pas là dans le
saint lieu, et nous comprenons cette jeune personne qui, racontant cette pieuse soirée à son père, s'écriait : « Comme on causait, comme on se promenait! quel bruit dans cette église ! enfin , cela me faisait de la peine d'y voir des prêtres. »
Tl n'est point de noms absolus : telle action est une faute aujourd'hui, qui peut paraître un devoir demain; une grande colère se nomme un jour une fureur insensée, une autre fois elle se pare du beau nom de sainte indignation ; tuer un homme est un crime , et l'homme qui commet ce crime s'appelle un assassin; tuer plusieurs hommes à heure fixe , c'est un métier : l'homme qui exerce ce métier se nomme le bourreau ; tuer une grande quantité d'hommes rangés d'une certaine manière, c'est une gloire, et l'homme qui acquiert cette gloire s'appelle un héros. Il en est de même des choses les plus simples de la vie : ne pas répondre à une lettre , c'est une impolitesse impardonnable ; ne pas répondre à cinquante lettres , c'est un droit , et c'est le nôtre : on nous fait l'honneur de nous demander par jour à peu près quinze ou vingt moments d'entretien : nous espérons que l'on voudra bien nous pardonner de manquer à ces innombrables rendez-vous. Recevoir tous les matins vingt personnes aimables et spirituelles , ce serait une existence bien agréable sans doute; mais il nous faut y renoncer, hélas! nous n'avons pas le temps d'être si heureux.