‹ Lettres parisiennes (volume 4)Chapitre 12 sur 31 · sopitiiiltrc JS · texte numérisé non relu

sopitiiiltrc JS

I ne ;ibsciice. — Paris vu de loin. — I es l'arisieimes à la e.itiipagiie. — Le biliime. — Nouvelles lilléraires — Nouvelles étrangères.

Ce voyage désire nous l'avons t'ait., et nous Noila (le retour. — Déjà? dira-t-on. — Oui, déjà. Oh! nous ne sommes pas allé bien loin; d'ailleurs, nous ne xoyagions pas pour notre plaisir. Nous étions aile, a ((uelque distance de Paris, faire des études; nous voulions nous juger nous-mème au point de vue de la province ; c'est un grand désavantage que de ne pas connaître ceux pour qui et à qui on écrit. 11 faut sou- \ent regarder le tableau qu'on fait de la place ou il doit être vu , et nous avons naïvement imité ce peintre d'enseignes qui , dessinant un bonnet de coton sur la l)outi((ut d'un bonnetier, descendait à chaque instant de son échelle, et s'en allait de l'autre côté de la rue contempler l'effet de son ouvrage. Il fermait les yeux a demi, comme font les grands artistes; il s'admirait; il étudiait tous les points de la perspective, puis il remontait sur l'échelle, peignait la mèche du bonnet de coton, la faisait valoir par une ombre, et redescendait encore pour aller la juger de loin; il avait même un miroir qu'il plaçait en face de son tableau, a(in de s'assurer s'il ne perdait rien par la réflexion, et si les traits étaient bien d'ensemble; enfin, il apportait, dans la reproduction de ce candide emblème de la vie bourgeoise, tous les soins, tous les scrupules (juc met un grand

peintre (|uaii(i il veut représenter une belle action, une bataille célèbre, Bonaparte, l'Océan, ou la femme qu'il aime.

Et maintenant, nous savons l'effet que produit de loin notre bonnet de coton, nous connaissons tous nos défauts, c'est-à-dire tous ceux des aimables lecteurs pour qui nous écrivons : de loin, ce qui intéresse, et nous le savons maintenant par nous-même, c'est Paris, c'est la vie parisienne, ce sont les plus petits intérêts, les plus grandes niaiseries de Paris. Les commérages, les mensonges, les calomnies même, en province on veut tout savoir; les fausses nouvellesont, à vingt lieues de Paris, valeur de vérité, non pas qu'on y croie ou qu'on y veuille croire, mais on tient à savoir qu'elles ont eu cours; l'habitant de la province aime à pouvoir dire, de la chose même la plus absurde : « 11 paraît qu'il a été question de cela à Paris. » Il réclame Jusqu'aux erreurs de la grande ville; il veut la suivre dans tous ses faux pas; si Paris a une terreur panique, il ne veut pas qu'on la lui épargne; si Paris porte sur un honnête homme un jugement indigne, il veut devenir son complice et prendre sa part des remords; Paris a joui pendant un mois de telle ou telle calomnie, l'habitant de la province veut en jouir aussi; il n'entend pas qu'on lui fasse tort d'un méchant bruit; et si, dans votre justice, dans votre loyauté, dans votre respect pour lui-même, vous lui en faites grâce, il dit avec aigreur : « Eh bien ! mon journal n'a point parlé de cela!... » Désormais donc, votre journal vous en parlera, mais à sa manière ; nous ne mentirons ])as davantage pour cela ; nous vous dirons , puisque vous voulez tout savoir : (( Yoilà le mensonue d'hiei*. »

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INous revenons aussi avec cette découverte, ([ue I on ne connaît pas les femmes de Paris lorsqu'on ne les a pas vues à la campagne. Oh! quelle différence ! quelle métamorphose! et comme, en général, les Parisiennes gagnent à ce changement! Telle femme, prétentieuse, pédante ou minaudière, à Paris vous semble insupportable..., dans son château, vous apparaît tout à coup comme la maîtresse de maison la plus gracieuse, la plus simple , la plus aimable. C'est qu'à Paris toutes les femmes jouent un rôle; c'est que le besoin de produire de l'effet leur compose une seconde nature, qui détruit toute la noblesse de la première ; c'est que la vanité a Paris est stérile, tandis que la vanité, à la campagne, est féconde. A Paris, une femme ne songe qu'à briller, son orgueil n'est qu'égoïsme ; elle, toujours elle sur le premier plan; sa pensée est d'être la plus belle, la plus entourée, la plus spirituelle, la plus riche, la première enfin, toujours la première; et vous tous, \oûs ses enfants, vous son mari, vous sa sœur, vous sa mère, vous êtes sacrifiés à ce besoin d'effet, qui est le mobile de toutes les actions de sa vie. A la campagne, au contraire, sa vanité se repose, ou plutôt elle vous appartient ; ses prétentions, bien loin de vous être hostiles, vous deviennent favorables, car maintenant son orgueil, c'est vous, c'est votre bien-être, ce sont vos plaisirs; elle s'occupe de vous du matin au soir; elle vous est rendue tout entière ; plus de préoccupation mondaine, elle n'a plus qu'un rôle à jouer, celui de bonne maîtresse de maison, et ce rôle lui sied à merveille. Sa vanité est votre joie; cette vanité qui vous séparait d'elle à Paris, là vous réunit à toutes les heures; vous lui devez vos plus doux moments; et vous découvre/

dans cette lemme nouvelle mille qualités dout nous n'aviez aucune idée; vous lui trouvez de l'esprit, et jusqu'alors vous aviez cru sincèrement qu'elle en manquait; vous découvrez qu'elle est très-bonne musicienne, qu'elle chante bien : talents gracieux qu'une rivalité de famille lui fait modestement cacher. « Ma cousine a une si belle voix, dit-elle, que je n'ose jamais chanter quand elle est là. » Vous lui découvrez enfin deux petits enfants adorables que vous n'aviez jamais vus et qu'elle élève parfaitement. Cette femme si moqueuse, si médisante à Paris, dans son château est bienveillante pour tout le monde. Si l'on vient à parler d'une de ses amies absentes, elle en fera l'éloge, elle rendra justice à sa beauté ; à Paris, elle en est envieuse, elle ne peut lui pardonner ses beaux chevaux, ses admirateurs et ses diamants; à la campagne, elle l'aime, elle convient qu'elle est jolie, elle oublie ses succès qu'elle ne voit pas et ses diamants qui sont dans leur écrin ; elle lui écrit mille choses affectueuses, et elle est sincère. 0 prodige I Qu'est-ce que cela piouve? que l'air de Paris ne convient pas aux Parisiennes. La vanité et l'envie composent l'atmosphèi'e ici, et cela suffit pour corrompre les plus nobles natures. Les hommes subissent moins que les femmes cette fatale influence. — Les hommes se croient tous charmants; cela les préserve d'être envieux, ou du moins cela fait qu'ils sont envieux d'uneautre manière; il leur l'autun sujet d'envie : ils se brouillent avec leur ami, quand il obtient un grand succès, sans doute, mais encore faut-il (ju'il obtienne un succès ; ils ne le haïssent pas sans raison : tant qu'un événement n'est pas venu leur révéler leur propre infériorité, ils se croient parfaits, au-dessus de

loiit, et ils vivent tranquilles. — Les femmes sont plus modestes; elles ont pins le temps de s'observer; elles s'aveuglent moins sur elles-mêmes; et dès leur entrée dans le monde, elles éprouvent une jalousie vague, une inquiétude humble qui les rend envieuses d'avance. Cette appréhension, cet instinct d'une rivale à venir, les fait s'armer sans guerre, se parer sans fête; et leur inspire cette malveillance factice qui les fait paraître méchantes, et qui n'est que de la crainte, cette coquetterie laborieuse, cette gentillesse volontaire qui les fait paraître coupables, et qui n'est que de la modestie. Voilà les défauts que leur prête le monde et qu'elles perdent loin de lui. Bref, ne vous étonnez ])as si vous découvrez que la femme qui vous a tant déplu cet hiver, par ses airs moqueurs, par ses propos de mauvais goût, est justement à cent cinquante lieues de Paris la femme que vous rêvez. Eh ! comment ne Tavez-vous pas plus tôt reconnue? Ah! c'est que les jours où vous alliez chez elle, une petite vanité l'occupait : elle attendait la femme d'un grand personnage , une jeune lady à la mode, ou le héros du jour; si elle habite la Chaussée-d'Antin , elle attendait M. le duc d'Or., ou \I. le duc de N... ; si elle habite le faubourg Saint-Germain , elle attendait le prince de M... ; et cela sans nnibition, sans amour, mais par élégance. Cela suffisait pour vous séparer tous deux ; cette grande préoccupation était entre vous. Madame de Staël avait raison de dire : « Une prétention est un tiers. » Oh ! que c'est vrai! il n'y a point de tête-à-têle dans un salon où règne la vanité.

Nous avons retrouvé la grande cité fort animée ; les plaisirs s'apprêtent avec zèle pour cette brillante saison

qu'on appelle Thiver. Quelle activité sur les boulevards et dans les rues! Il y a plusieurs années, alors que la manie des constructions dominait tous les esprits, on disait que Paris ressemblait à une ville prise d'assaut par les maçons; aujourd'hui l'on pourrait dire que c'est une ville fantastique envahie par les sorciers. A tous moments, vous êtes étouffé par une odeur infecte, paiune épaisse et noire fumée; à tous les coins des boulevards, vous voyez d'énormes chaudières sur de grands feux qu'attisent de petits hommes à figures étranges. Nous avons compté jusqu'à douze chaudières sur le boulevard ; aussi il fallait entendre tousser les passants suffoqués par la fumée : c'était un rhume universel ; toutes les voix s'unissaient dans une seule et même quinte, qui commençait rue de Gramont et qui finissait rue Royale. Gela nous rappelle cette bonne pièce des Variétés : la Neige, et dans laquelle Odry disait d'une manière si comique : « Ils toussent tous! » J.e boulevard Montmartre a Tair du chaos; il n'en est pas encore aux douze chaudières, il est simplement dépavé; et çà et là, une ficelle vous avertit qu'on ne doit point passer; et chacun passe sous la ficelle; chacun voit l'obstacle et chacun veut le braver: c'est bien spirituel! Le parisien s'imagine toujours qu'un ouvrier n'a qu'une pensée, c'est de contrarier sa marche; il ne comprend pas que c'est pour lui-même , pour la sûreté même de sa course, qu'on lui indique les passages dangereux ; et dans une mesure de prudence, il ne voit jamais qu'une taquinerie de l'autorité. Si des couvreurs attachent deux lattes en croix au bout d'une corde, pour vous avertir de prendre le large et d'éviter les tuiles qui peuvent vous tomber sur la tète, le pari-

sien n'en tient nul compte, il marche bravement sous le (langer; seulement il joue avec les lattes, qu'il envoie, par un coup léger, clans les yeux de la personne qui vient derrière lui ; les barrières pour lui n'ont point de langage, il saute par-dessus sans se déconcerter, et ce n'est que lorsqu'il a reçu un sac de plâtre sur les épaules, un coup de pioche sur la cheville, ou une cheminée sur la tète , qu'il commence à deviner que ce mot : « On ne passe pas ! » qu'il regardait comme une vexation révoltante, était un conseil d'ami.

Les illustres ouvriers littéraires s'occupent aussi avec zèle de nos plaisirs et de notre gloire. M. de Chateaubriand travaille dans la solitude; l'histoire, c'est une belle retraite pour un homme d'Etat. Alfred de Vigny vient de compléter un recueil de poésies; l'auteur de Chatterton se souvient encore à'Èloa. Le comte Jules de Rességuier nous promet dans peu de jours les Prismes poétiques : c'est le monde vu par le poète; le frisme , c'est un cœur plein d'illusions. Henri Berthoud vient d'achever un roman qui a pour titre V Honnête homme: ce titre fait frémir aujourd'hui que le partage à l'envers est à la mode ; Y Honnête homme, c'est sans doute un brigand atroce; c'est le prix de vertu cVAtar-Gidl. M. Valéry termine son Voyage en Sardaigne. Il nous révèle l'existence de cette superbe forêt dont les gigantesques orangers ne comptent pas moins de sept cents ans. Quel bel âge pour un oranger ! que d'arbres généalogiques pourraient envier ces arbres-là! La noblesse de cette foret vaut bien celle du faubourg Saint- Germain.

Les ouvrières en mode se démènent; les capotes de satin ont déjà vu le jour, non sui- les tètes, mais sur les

champignons ; les /leurs nouvelles sont les grappes de raisin. Oui, déjà beaucoup de raisin; il sera fané sur les chapeaux avant d'être mùr sur les treilles.

Pour les coiffures en cheveux, les rouleaux ont remplacé les nattes. Sergent, qui a inventé cette coiffure, entremêle ses rouleaux de rubans de velours , ce qui est fort joli. Pour les femmes brunes, toujours les classiques bandeaux ; pour les blondes, les longs iire-houchons à l'anglaise ; sous les chapeaux on met tout ce qu'on trouve : des dentelles, des pompons, des fleurs , (les cordes de satin, des marabouts, du raisin noir, des fraises, des cerises et des groseilles, toutes sortes de fruits; nous n'avons pas vu de légumes cependant, mais le monde élégant n'est pas encore revenu.

On nous écrit de Londres : « Les Anglais sont fous de leur jeune reine, qui est Anglaise dans l'àme; elle partage tous les préjugés de son pays contre le nôtre. Llle trouve, par exemple, que les Français ont l'air de singes. » Hé ! elle a peut-être raison ; auprès d'un gros Anglais au teint rose, immobile et silencieux, un petit Français bien maigre, au teint vert-pomme, riant, faisant toutes sortes de gestes et de grimaces en parlant, pourrait bien avoir l'air d'un singe 1... Oui ; mais aussi quel joli singe!

Enfin , l'on nous écrit de Bade ; « Il n'y a ici de Français que Meyerbeer. Hier, au bal, qui a fini à onze heures, il y avait soixante personnes au plus, quelques Russes et des Anglais causant en français avec des Allemands, ce qui produit une conversation dont rien ne peut donner l'idée; à tous moments je les entendais ])arler du Grand Turc, et connue je trouvais qu'on s'occupait de lui à Hiulo plus qii'il ne convient de le faire

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