‹ Lettres parisiennes (volume 4)Chapitre 14 sur 31 · LETTRE XXI · texte numérisé non relu

LETTRE XXI

•21 octobre 1837.

Classification. — Les races. — Les bilieux et les sanguins. — Les meneurs et les menés. — Les gens qui se lavent les mains et les gens qui ne se lavent pas les mains. — Les liommes-chals et les hommeschiens.

Chacun de nous a fait son petit compte-rendu de l'espèce humaine; chacun de nous a bâti un système de division pour chisser selon leurs goûts, leurs vertus et leurs vices, les différentes branches de la grande famille qu'on nomme l'humanité. Les savants ont divisé les hommes par races : la race égyptienne, la race grecque, la race slavonne, etc., etc., etc., et ils ont signalé, dans chacune de ces races, des traits caractéristiques auxquels on reconnaît tout de suite chacun de ses descendants; et cette profonde étude les guide dans leurs rapports avec la société, dans le choix de leurs relations: tin savant qui croit à sa science ne prendra jamais pour cpouse une femme de telle race, ne prendrait Jamais à son service un domestique appartenant à la race grec- (fue, par exemple. Les Grecs, dirait-il, sont intelligents, mais ils sont voleurs et gourmands. Par Grecs, il n'entend pas les habitants du Péloponnèse, mais bien les gens construits de telle ou telle manière, ayant telle forme de tète, tel pied, telle main, telle mâchoire. Voleur et gourmand, un Grec me mangerait tout mon sucre, pense le savant; et il prend un domestique d'une race plus c^liniée, race moins intelligente, mais pi'obe el d'une iidi'iilc infaillible; et ce domestique, qui est un

niais, lui laisse voler son argenterie. Voilà où le conduit la science.

Les médecins ont un autre système fondé sur leur ait, ils divisent l'humanité par catégorie de tempérauients, et ils vous classent à la première vue ; pour eux, on n'est ni monsieur un tel, ni madame une telle, ni un homme, ni une femme, on est un bilieux, sanguin, nerveux ou lymphatique. Nous connaissons un habile docteur qui pousse si loin cette manie de dénomination médicinale, qu'il ne s'exprime jamais que de la sorte : (( Il a de l'esprit ce jeune bilieux que j'ai vu hier chez vous.— C'est M. de X***. — Ah !.. . J'ai beaucoup connu sa mère autrefois, c'était une petite sanguine bien aimable. » Si vous grondez devant lui une femme de chambre paresseuse, il secoue la tête et dit tout bas : Lymphatique! Si un bel enfant vient le caresser, il l'embrasse en s' écriant : « Belle organisation i... nervosanguin !. .. )) Ce qui ne l'empêche pas de traiter tous ses malades de la même manière, bilieux, lymphatiques ou nervo-sanguins, et de les tuer sans distinction avec la plus consciencieuse impartialité.

Les pliilosophes ont inventé les classifications morales, et leur système s'applique plus particulièrement à l'état de société. Un homme fort spirituel nous disait un jour, (|u'à ses yeux, la race humaine était divisée en deux classes : les meneurs et les menés ; ceux qui sont toujours maitres partout, et ceux qui, au contraire, attendent l'impulsion d'un autre pour agir; les objets et les reflets, les bergers et les moutons, les Oreste et les Pylade; et cet homme ajoutait : que l'art de gouverner, c'est-àdire de choisir, consistait tout entier dans l'application exacte de cette découverte. En effet, il est de certains

emplois auxquels les menés seuls conviennent ; il en est d'autres que les meneurs peuvent seuls remplir. Il en est (Vautres enfin que les meneurs doivent occuper pendant un certain temps, mais qui doivent devenir ensuite la propriété des menés; d'abord les menewrs pour créer, pour organiser, pour donner le mouvement aux grandes choses, aux vastes entreprises; puis après eux les menés pour continuer l'œuvre en sous-ordre, pour maintenir avec précision la roue constante dans le chemin tracé. Les premiers ont le génie, le courage et la volonté ; les seconds ont la patience, qui est quelquefois plus que la force. Les uns ont l'énergie, les autres ont la mesure; chacun à sa place peut mettre de grandes qualités en valeur. Le secret est de bien choisir pour eux cette place. Ce qui cause tous nos désordres en France, c'est ((ue les menés sont souvent à la place des meneurs, et que conduits par des meneurs invisibles, ils agissent à leur insu dans l'intérêt de ceux-ci, et non dans l'intérêt de leur propre affaire. Peut-être aussi les menés sont-ils très-rares dans ce pays ; alors on comprendra la difficulté (ju'on y a de conduire toute une population de meneurs. Une femme d'esprit, ou du moins une femme qui se croit une femme d'esprit, a trouvé de son côté une manière nouvelle de diviser la société, et d'expliquer ses bouleversements périodiques , par un classement ingénieux. Il y a dans le monde , dit-elle, deux grandes nations qui se font la guerre sans relâche , qui se haïssent et se méprisent, et qui se haïront et se méprisei'ont éternellement. Vous aurez beau faire des lois, donner des libertés, octroyer des chartes, supprimer les impôts, ces deux nations seront toujours ennemies. Quels sont donc ces deux peuples à jamais rivaux? Les bons et les mé-

(.'hauts? — Non. — Les ojrands et les petits? Les riches et les pauvres? — Non. — Les forts et les fail)ies? Les dupes et les fiipons? — Non. — Ces deux peuples irréeonciliables , enfin , quels sont-ils?... — Ceux qui se lavent les mains et ceux qui ne se lavent pas les mains ! Toute la question est là.

Depuis cinquante ans, la politique de notre pays n'est autre chose que le combat sans cesse renaissant entre ces deux nations ennemies. Nous le répétons, cette guerre ne saurait fmir : ceux qui ne se lavent pas les mains haïront toujours ceux qui se lavent les mains, et ceux qui se lavent les mains mépriseront toujours ceux qui ne se lavent pas les mains. Jamais vous ne pourrez les réunir, jamais ils ne pourront vivre ensemble, parce que , comme nous avons déjà eu l'honneur de vous le dire dernièrement , parce qu'il est une chose qu'on ne peut vaincre , c'est le dégoût ; parce qu'il est une autre chose qu'on ne peut supporter, c'est l'humiliation, et que dans cette grande querelle, il y a dégoût pour les uns et humiliation pour les autres. Vous ne forcerez jamais un dandy à vivre auprès d'un chiffonnier; vous ne verrez jamais qu'une femme laide et envieuse aime à s'entourer de jolies femmes. Ainsi , vous ne verrez Jamais ceux qui se lavent les mains vivre en bonne intelligence avec ceux qui ne se lavent pas les mains. Ce système, singulière façon de classer les individus, semble au premier abord une mauvaise plaisanterie; mais quand on l'examine, il paraît moins absurde; peut-être même qu'avec de l'esprit, il ne serait pas impossible de le soutenir sérieusement; mais cela ne nous regarde pas.

Voici maintenant une quatrième et dernière classification que le ballet nouveau nous a naturellement rap-

— toi — pelée, et pour la((uelle nous avons cru devoir parler des trois autres.

Il y a bien longtemps que l'on a classé les hommes par rang d'animaux. Chacun de nous, dit-on, tient d'une 6e7e quelconque , plus ou moins féroce, plus ou moins intelligente; nous avons chacun dans le visage un trait caractéristique remarquable qui correspond au trait caractéristique d'un animal quelconque. Vous tenez de l'aigle, monsieur tient du chacal , madame ressemble à une fouine, mademoiselle ressemble à un écureuil. Cette opinion est consacrée et beaucoup de gens ont le droit de la partager; mais un de nos amis, partant de ce principe, a posé la question d'une façon plus absolue; selon lui, l'espèce humaine est composée de deux grandes races bien distinctes, savoir : les chiens et les CHATS. 11 ne prétend pas dire par là que nous vivions ensemble comme chien et chat; au contraire, il admet la sympathie entre les deux races : elles sont différentes, mais elles ne sont pas ennemies; il s'explique de la sorte : L'individu appartenant à la race chien a toutes les qualités de cet animal , la bonté, le courage, le dévouement, la fidélité et la franchise; mais il en a aussi les défauts, la crédulité, l'imprévoyance, la bonhomie, hélas! oui, la bonhomie !.,, caria bonhomie, {piiest une vertu de cœur, est un défaut de caractère. L'hommechien, proprement dit, est plein de qualités solides; mais, en général, il manque d'adresse et de charme. L'homme-chien est rarement séducteur; il est destiné aux emplois sérieux ; sa vocation le porte aux états qui demandent du courage, de la franchise, de la probité; l'homme-chien fait toujours un bon soldat; la race de l'homme-chien fournit les meilleurs maris et les meil-

leurs domestiques , les amis sincères , les bons camarades , les dupes sublimes, les héros, les poètes, les philanthropes, les notaires fidèles, les épiciers modèles, les commissionnaires, les porteurs d'eau , les caissiers, les i>arçons de banque et les facteurs de la poste ; enfm , r homme-chien choisit toujours de préférence les états où il est possible de rester honnête homme.

L'homme-chien est chéri de tous ceux qui le connaissent, mais il est rarement aimé; l'homme-chien est né pour l'amitié ; il est susceptible de sentir vivement l'amour, mais il n'est pas né pour l'inspirer. L'hommechien épouse presque toujours la jeune fille qui l'a séduit. L'homme-chien prête son argent à de jeunes auteurs de vaudevilles qui lui refusent des billets de spectacle; l'homme-chien a presque toujours une femme coquette qu'il adore et des enfants ingrats qui le ruinent. Socrate , Régulus , le vertueux Calas et Washington appartiennent à la race de l'homme-chien.

V homme-chat , au contraire, n'est jamais victime que d'une ruse qui ne réussit pas. Il ne possède aucune des qualités de l'homme-chien, mais il a tous les profits de ces qualités : il est égoïste, avare, ambitieux, jaloux et perfide ; mais il est prudent , mais il est adroit , mais il est coquet, mais il est gracieux, mais il est persuasif, mais il est doué d'intelligence, d'habileté et de séduction. Il possède y expérience infuse; il devine ce qu'il ignore, il comprend ce qu'on lui cache; il écarte, il absorbe par un instinct merveilleux tout ce qui peut lui nuire; l'hommc-chat ne dédaigne que les vertus inutiles, il sait acquérir toutes celles qui peuvent lui profiter. La race de l'homme-chat fournit les grands diplomates, les intendants, les mais non, il ne faut

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offenser personne. Elle fournit presque tous les séducteurs et généralement tous les hommes que les femmes appellent perfides !\]\ysse et Annibal, Périclès et le maréchal de Richelieu appartiennent à la race de l'hommechat ; nous lui devons la plupart de nos hommes i\ h\ mode et plusieurs de nos hommes d'État , par exemple

M. de mais non , il ne faut llatter personne.

Ce n'est pas tout encore : cet ingénieux système admet toutes les nuances que l'éducation peut produire; ainsi un homme-chien, soigneusement élevé parmi les hommes-chats, peut, à force d'étude et de persévérance, acquérir quelques-uns des utiles défauts de ses maîtres et perdre quelques-unes de ses qualités pernicieuses ; il deviendra défiant et se fera moins généreux : il apprendra à dissimuler, à calculer; il conservera sa bonté naturelle, mais il saura repousser avec adresse ceux ([ui voudraient en abuser; il se formera le cœur et l'esprit, c'est-à-dire qu'il sera dévoué avec mesure, et consciencieux sans sacrifice; enfin il acquerra plusieurs mauvais sentiments qui le perfectionneront. L'hommechien élevé parmi les chats, l'homme-chien élevé... en Normandie, donne une superbe qualité de préfets, de banquiers, de manufacturiers et de grands industriels; ce sont des hommes d'honneur qui connaissent le monde, qui ne sont jamais dupes et jamais fripons; ce sont enfin des hommes honnêtement habiles; ils sont séduisants, car ils ont acquis l'élégance des manières et la coquetterie du langage; ils savent plaire, parce qu'ils savent ce qui déplaît; ils sont à la fois sincères et flatteurs, naïfs et défiants , gracieux et bourrus; ils ont ce qu'on appelle de l'originalité ; ils sont aimables et sont souvent fort aimés.

— i94 — Mais la plus précieuse de toutes les espèces, la nuance par excellence , le plus admirable des résultats, c'est le caractère de l'homme-chat élevé parmi de nobles chiens.

L'homme-chat, élevé, par exemple en Bretagne!

C'est là l'être irrésistible, l'homme supérieur, l'esprit modèle, le véritable type de la perfection ; il conserve toutes ses qualités naturelles qui sont indestructibles ; il conserve son adresse, sa profonde intelligence, son instinct infaillible, sa grâce, sa souplesse, sa douceur, sa finesse, et il acquiert toutes les vertus de ses niaitres, car les vertus peuvent s'acquérir par la volonté. Nos qualités nous viennent de la nature, mais nos vertus sont le fruit de notre éducation; un enfant avare , si on lui fait honte de son avarice, peut devenir généreux; un poltron peut devenir brave; un égoïste même peut devenir bienfaiteur par orgueil ; mais un homme gauche est toujours maladroit, mais un paresseux est toujours inutile. L'homme-chat, parmi les chiens, acquiert donc la noblesse qui lui manque, la générosité, la francliise; il exagère même toutes ces conquêtes, parce qu'il est difficile de garder une juste mesure dans les vertus contre nature; l'homme-chat converti est bien plus généreux que les hommes-chiens; il va plus loin que tout le monde, il comble de bienfaits ses ennemis; il a si grand' peur d'être égoïste, qu'il s'oublie volontairement dans tous ses calculs; il choisit toujours pour sa part la plus mauvaise. 11 se défie de sa nature qui est perfide, et il la combat par des efforts sublimes de dévouement et de loyauté; il lutte sans cesse avec elle, et de ce combat viennent toute sa valeur, tout son charme. Les deux plus grandes puissances de séduction sont le dangei* et le mystère, n'est-ce pas? Eh bien ! ces deux forces d'at-

traction lui appartiennent. Pourquoi les personnes fausses ont-elles tant de charme? C'est que l'on est attiré vers elles par le danger et le mystère : tout le secret de leur empire est là ; on a vaguement peur d'elles , c'est le danger ; elles vous trompent, c'est le mystère ; mais une fois qu'on les a devinées , la misère de leur cœur apparaît et l'on se désenchante d'elles; tandis que de l'homme-chat, on ne se désenchante jamais : sa nature est perfide, voilà le danger; il vous cache ses mauvaises pensées, voilà le mystère; mais il en triomphe toujours, et vous restez toujours son ami. Il vous domine enfin par les deux plus vives émotions : l'admiration et la crainte. Bonaparte était un homme-chat élevé par des hommes-chiens ; c'était un Corse qui, au lieu de rêver la vengeance, avait rêvé la gloire.

Tout ceci est une manière un peu longue de vous dire que le rôle de la Chalte métamorphosée en Femme ne convient pas du tout à mademoiselle Klssler.

Ah! voici les chasseurs qui reviennent de Versailles. La chasse de l'Union a été helle ce matin; une superbe biche blanche a été lancée. Elle a fui noblement en véritable hôte des bois; elle n'a point fait comme ce mauvais renard de convention qu'on avait emmené l'autre jour et qui a troublé toute la fête. On disait que plusieurs chasseurs étaient tombés de cheval, c'est une erreur; cest le même chasseur qui est tombé cinq fois ; du reste, il n'est arrivé aucun fâcheux accident , si ce n'est la mort de la biche, que sa légèreté et la philanthropie des chasseurs n'ont pu sauver de la fureur des chiens. On annonce une grande chasse au cerf pour mardi, et nous venons d'entendre plusieurs de nos élégantes se donner jcndez-vous à la croix de Bernv.

LETTHh: XXII.

27 ociobre 1837.

Imprudence. — Prise de Conslanline. — Jacqueline.

Nous avons commis l'autre jour une grande imprudence dont nous sentons maintenant tout le danger : diviser le monde en hommes-chiens et en hommeschats, c'était une plaisanterie comme une autre; elle a été assez bien prise ; et c'était plaisir de voir l'empressement des hommes-chats à se reconnaître humblement hommes-chiens, tandis qu'un bon gros homme-chien disait tout bas avec finesse : « J'ai bien peur d'être dans les chats. » Cette division, nous osons le dire, a obtenu (juelque succès; celle des menés et des meneurs, qui était une idée sérieuse, et qui ne nous appartenait pas, a été fort bien comprise aussi, parce qu'elle n'offensait personne, et que d'ailleurs chacun pouvait se dire dans les meneurs. La faiblesse de l'esprit est pleine de ruse; elle se donne toute sorte de faux noms qui la déguisent; elle ressemble toujours à une espèce de force : l'entêtement, par exemple, qui est une faiblesse de première qualité , l'entêtement se nomme, pour ceux ([ui en sont doués, fermeté d'opinion ; l'indécision se nomme prudence ; la bêtise se nomme constance dans les idées, et la paresse force d'inertie; la faiblesse de l'esprit peut se faire illusion sur elle-même, voyez plutôt les esprits forts; aussi les gens faibles ne nous en ont pas

voulu de déclarer ((u'il y avait dans ce monde des hoiu mes faibles qui se laissaient mener par d'autres hommes, parce que, dans cette catégorie, ils ne se sont point reconnus; mais le moyen de tromper ceux qui ne se lavent pas les mains ! comment auraient-ils pu se faire illusion? On peut se croire bon quand on est méchant, on peut se croire spirituel quand on est idiot, on peut se croire charmant quand on est laid, mais on ne peut pas se figurer qu'on se lave les mains, quand on ne se lave pas les mains; l'eau est là pour vous démentir : l'erreur est impossible, un llatteur même ne vous persuaderait pas; des milliers de courtisans auraient beau vanter chaque matin un prince sur la manière gracieuse dont il se lave les mains, qu'ils ne parviendraient pas à le flatter, si le prince ne se lavait pas les mains. Et voilà l'imprudence impardonnable que nous avons commise de lancer un trait si terrible, et qui allait si droit au but; et voilà maintenant que nous avons pour ennemis tous les êtres qui ne se lavent pas les mains ! (y est effrayant.

Mais nous oublions que le lecteur n'aime pas nos réllexions; les commentaires le fatiguent; il lui faut de petites phrases légères, des périodes écourtées, un commérage rapide, un style sautillant, des niaiseries vivaces, des mensonges courants; nos idées particulières l'intéressent peu, et il à raison; ce qu'il veut savoir, c'est ce qui se passe et même ce qui ne se passe |)oint à Paris.

Nous lui dirons alors que la grande nouvelle de cette semaine a produit ici peu d'effet; elle était bonne, cela se comprend : une mauvaise nouNelle aurait fait ravage ; mais une heureuse nouvelle trouve les échos moins so-

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nores. C'est à qui en éteindra le son. Il est à remarquer que ces grands patriotes, qui s'embrassent avec effusion, qui font sauter en l'air leurs vieux chapeaux en signe d'enthousiasme lorsqu'une loi est rejetée à la Chambre, restent froids et muets lorsc^u'une victoire de nos armes est proclamée. L'un d'eux disait l'autre jour, en apprenant la prise de Constantine : « C'est bien heureux pour le ministère ! » Pour le ministère ! . . . n'est-ce pas pitié? et le paj s , messieurs , le comptez-vous pour rien ? Ne voir dans un grand triomphe national qu'une petite question de cabinet! Ces pauvres patriotes ont du malheur; nos victoires ne sont jamais pour eux que des contrariétés politiques; le destin fait qu'ils ne peuvent jamais se réjouir des succès de leurs compatriotes, et de la gloire de leur patrie.

Pardon, lecteur ; ce paragraphe est bien long ; désormais, nous serons plus bref.

Les petits journaux font déjà toutes sortes de généreuses épigrammes contre le duc de Nemours, parce qu'il s'est fort bien conduit au siège de Constantine. C'est toujours de l'esprit français.

Dans ce moment, le plusvifintérét delà capitale, c'est le chimpansé, ou plutôt la chimpansée qui est au Jardindes-Plantes. Rien de plus charmant que cette intéressante créature. On l'a nommée Jacqueline, en souvenir de Jack : quelle attention pleine de délicatesse! Ombre de Jack, ombre empaillée, réjouis-toi ! tu es remplacé, Jack, mais tu ne peux être oublié jamais !... Jacqueline, que le capitaine Bullmer avait nommée la vieille, peutêtre aussi en souvenir de quelque amie, Jacqueline est une petite brune fort piquante, âgée de quinze mois environ : ses cheveux sont noirs comme la figure des habi-

taiits de son pays; sa patrie est l'AlVique, vaste patrie! .laclc était Indien, et ses cheveux étaient rouges comme le visage des habitants de son pays. Là-dessus graves réflexions de la part des savants : tel pays produit des hommes noirs et des singes noirs; tel autre produit des hommes rouges et des singes rouges : donc les singes sont des hommes, et les hommes sont des singes. Savants, vous pourriez bien avoir raison.

Jacqueline parle : elle a dans la voix quatre sons bien distincts pour exprimer la joie, la douleur, la tendresse et la haine. Les savants ont découvert cela ; il nous semble que tous les animaux ont ce langage.

Jacqueline a pour compagnons les enfants de son gardien et une chienne nommée (Corinne. Nous avons demandé d'où venait ce grand nom de Corinne donné a un quadrupède : on nous a dit que cette créature extraordinaire avait cinq pattes ; cela ne nous a point paru une explication satisfaisante, mais les savants sont habiles à trouver des rapports entre les choses les plus diverses. Demandez à un botaniste un renseignement sur une belle plante qui a de larges feuilles et de grosses Heurs Jaunes, il vous répondra qu'elle est de la famille (le cette autre petite plante qui a des feuilles longues et (le toutes petites fleurs bleues ; il est très-possible qu'un savant vous dise pourquoi une chienne qui a cinq pattes s'appelle Corinne.

Jacqueline fait toutes les grimaces et toutes les singeries que faisait Jack : elle ouvre la porte, elle regarde par le trou de la serrure, elle mange avec une cuillei'. elle boit dans un verre comnje lui; mais de plus elle savonne, etquand elle est enrhumée, elle prend son mouchoir, dont elle se sert a\ec beaucoup de «iràee. Cv n'ot

pas une plaisantorie, c'est très-vrai. Klle est d'un earaclere tres-gai, elle rit tout à coup comme une petite folle. On croit même que si elle pouvait parler, elle aurait le propos assez léger. L'autre jour elle a dessiné, et nous venons de voir un dessin d'elle qui n'est vraiment pas trop laid ; sérieusement nous ne ferions pas mieux , mais cela tient peut-être à nous. Ce dessin représente des ronds, des zigzags. Ce n'est ni un profil, ni un paysage ; ce sont des plans d'architecture, des études d'ornements. Il n'est pas un enfant de six ans qui ne dessine plus mal. Jacqueline ayant vu l'artiste qui travaille près d'elle porter son crayon à ses lèvres, a voulu l'imiter; mais au lieu de mouiller légèrement le bout du crayon, elle l'a mangé, alors le crayon n'a plus marqué : Jacqueline paraissait fort surprise; elle regardait le jeune homme, elle regardait le papier, elle regardait le bout du crayon. Son impatience était risible; enfm on lui a donné un autre crayon, et elle s'est remise à l'ouvrage. Son grand plaisir est de jouer avec un gant; elle ne distingue pas encore très-bien le gant de la main droite de celui de la main gauche, mais c'est bien difficile aussi.

Jacqueline est au secret; peu de personnes sont admises à l'honneur de lui faire leur cour. Les méchants prétendent que nos savants sont dupes d'une mystification ; que Jacqueline est tout bonnement une vieille fille de province qui, ennuyée de sa vie retirée, et séduite par toutes les merveilles que l'on raconte du palais des singes, a voulu venir passer quelque temps à Paris et obtenir un logement gratis au Jardin-des- Plantes. Cette version commence à s'accréditer.

A propos de palais, on parle avec enthousiasme du

palais tle Constantiiio; on croirait eiilendro une description des Mille et une Nuits.

Les boulevards sont maintenant éclairés au gaz dans toute leur étendue, depuis la Madeleine jusqu'à la Bastille. C'est admirable I Cet hiver on y verra mieux la nuit que le jour.

On travaille toujours avec activité aux enlaidissements de la place de la Concorde. Les confiseurs français se hâtent, et le magnifique surtout sera bientôt terminé; les quatre assiettes montées qui le décorent sont confiées à nos premiers artistes, Berthellemot, Achard, Bonney et La Folie.

Listz est à Milan, où il obtient, dit-on, et peut-être, dit-il, les plus grands succès en tous genres.

Mais voici une nouvelle qu'on nous rapporte de l'Opéra : Horace Vei*net a diné hier à Trianon ; il est parti ce matin pour aller à Constantine prendre sur les lieux mêmes le dessin des deux tableaux que le roi lui a commandés.

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