ETTRE8 PSaSiJNBS. à
XViij iLOGE DE MONTESQUIEU.
cMEiine ces fleuves qui disparoissent dans des sables.
Un assez petit volume a suffi à M. de Montesquieu pour développer un tableau si intéressait et si vaste. GMmne Tamteur ne s-appesantit point sur les détails et ne saisit que les branches fécondes de son sujet, il a sti TenferEàer en très peu d'espace «n grand nombre d'objets distinctement apevçus et rapidement présentés f sans fatigue pour le lecteur. En laissant beau<ccmp voir, il laisse encot*e plus à passer ; et il imfoit pu intituler son livre. Histoire romaine à t Usage des hommes (f-éêat ei des phiiosaphts.
Quelque réputation que M. de Monlesquîeu se fut acquise par ce dernier ouvrage et par craxqui Tavoient précédé, il n'avolt fait que se frayer le chemin à une plus grande entreprise, à celle qui doit immortaliser son nom et le rendre re^ectable aux siècles future. Il en avoit dès long-temps formé le dessein : il en médita pendant vingt ans l'exécution; ou, pour parler plus exactement, toute sa vie en avoit été la méditation continuelle. D'abord il s'ëtoitfait en quelque feçon élraBger dan. son propre pays, «fin de le mieox eonnottre; il avoit ensuite pacacmru toute l'Europe et profondément étudié tes différents peuples qui l'habitent. L'île fameuse qui se glorifie tant de ses lois et qui en profite si mal, avoit été pour lui, dans oe long voyage, ce^ que l'île de Crète fut autrefois pour Lycurgue, une école où il avoit su s'instruire saos tout approuver. Enfin il avoit , si on peut parker ainsi , interrogé et jugé les nations et les hommes célèbres qui n^riist^nt plus aujourd'hui qi» dans les annales du
iLOGE DE KWVTESQUISU. xi^
monde. Ce fut ainsi qu'il s'éleva par degrés au plm beau titre qu'un sag^. puisse mànter, oelui de légida» teur des nations*
S'il étciît animé par l'importance de la matière, il étoil; efirayé en même temps par son étendue ;: il l'abandonna, et y revint à plusieurs reprises. H sentit pUis d'une fois, comme il l'avoue lui-même, tomber^ les mains paternelle^. Encouragé enfin par ses amis, il ramassa toutes ses forces, et donna \ Esprit des lois.
Dans cet important ouvrage, M. de Montesquieu, sans s'appesantir, à l'exemple de ceux qui l'ont pi^ cédé, sur des diseussions métaphysiques relatives à l'homme supposé dans un état d'abati^ction, sans sa borner comme d'autres à considérer certains peuples dans quelques relations ou circonstances particulières , envisage les habitants de l'univers dans l^tat réel où ils sont et dans tous les rapports qu'ils peuvent avoir entre eux. La plupart des autres écrivains en ce genre sont p^sque toujours ou de dLmples moralistes, ou de simples jurisconsultes, ou même quelquefois de simples théologiens. Pour lui, l'homme de tous les pays et de toutes les nations, il s'occupe moins de ce que le de* V(Mr exige de nous que des moyens par lesquels on peut nous oblige^ de le remplir ; de la perfection mé* tapliysique des lois, que de celle dont la nature Hiimaîne les rend susceptibles; des lois qu'on a faites, que de celles qu'on a du faire; des lois d'un peuple particulier, que de celles de tous les peuples. Ainsi, en se comparant lui-même à ceux qui ont cwru avant lui cette grande et noble carrière , il a pu dire^ pomme
XX £t>OCE DE MSNTESQUIEU.
lé Corrège , quand il eitt vu les ouvrages de ses rivaux y ^Et moi aussi j je sms peintre '.
Rempli et pénétré de son objet, Fauteur de VEs^ prit des lois y embrasse u» si gr^nd nombre de matières , et les traite avec tant de brièveté et de profbn* deur, qu'une lecHire assidue et médîléd peut seule &ire sentir le mérite de ee livre. Stte servira surtout, nous osons le dire , à faire disparoître le prétendu défaut de méthode ddbt quelles iecteursont asousé M. dd Montesquieu; avantage 4|u^ila-n'auroieiit pas dû le taxer légèrement d'avoir négligeons une matière philosophique, et dans uu omrrage ôb vingt années. Il faut distinguer 'le ^désoir^e réel de celui qui a'est qu'apparent. Le dés<irdre est ceci quand l'analogie et la suite des idées, ne sont point observées ; quand les conclusions sont À^gées en principe^, «u les précèdent; quand le lecteur, après des détours sans nombre^ se retrouve an poîst d'rà il est^arti. Le désordre n'est qu'apparem, quand l'auteur, mettant à leur véritahle place les idées dont il fait usage , laisse à suppléer aux le^tifurs les idées'interm^dîsiîres. Et c'est ainsi que M. de Montesquieu a crià^ poavaîi: et devoir en user dans un livfi^^dtfrtâné à deshonïnaes qui pensent, 4ont le génie doit sujypWerà 4es omîs^ ^i^ volontaires et raisonnées. .
L'ordre qui se fait apercevoir dana les grandeai^ap* ties de y Esprit des lois ne règne pas moins da^s l^s détails r tiotf^ croyons que plus <». approfoni^îra
■ On trouvera en tête ik^sprit des lois Fanalyse de cet ouvrage par d'Alembert.
EliOiE AÉ ÎMOlItiB^UlSU, Xxj
louiNmi^y plus o^^eIl'6efa coQvakicu, Fidèle à ses divisiofts générales ^ Fauteur icapporte à chacQoe les objets qui' lui appartjieiineut exelusîvea^eat ; et s\, l'égard de cemi qui par di{Féreii)»s bn^nchiB» Skfffe^^'tiennent à plusieuré. divisions à la fois ^^ il a placé sous chax{ue division la brancl^e qt}i lui ajppartieot. ea propre. Parla on aperçoit aisânent et'sanaoonfusion l'influence que les différentes parties du sij^t ont les unes sur les autres, comme dans un arbre ou système bien entendu des connoissances humaines on peut voir le rapport mutuel des sciences et des arts. Cette comparaison d'ailleurs est doutant plus, juste qu^ en est du plan qu'on peut se faire dans l'examen philosophique des lois comme de l'ordre qu'on peut observer dans un arbre encyclopédique des sciences : il y restera toujours de l'arbitraire ; et tout ce qu'on peut exiger de l'auteur, c'est qu'il spive sans détour et sans écart le systèm^e qu'il s'e$t une fois formé.
Nous dironjs de l'obscurité^.que l'on peut se pelrmettre dans un tel ouvrage la même, dsacm* que du défaut d'ordre. Ce qui seroit obscur pour les lecteurs vulgaires ne l'est pas pour ceux que l'auteur a eus en vue. D'ailleurs l'obscurité volontaire n'en est pas une. M. de Montesquieu, ayant à présenter quelquefois des vérités importantes donl; l'énoncé absolu et direct auroit pu blesser sans fruit, a eu la prudence louable de les envelopper, et, par cet innocent artifice, les a voilée» à ceux à qui elles iSeroient nuisibles, sanç qu'elles fussent perdues pour les sages.
Parmi les ouvrages qui lui ont fourni des secoure
Xxij ]£t06E DE HMTBftQtnSV.
et quelquefois de& viiës pour le siett, on voit qu'il a surtout profité des deux historiefis <)ui ont 'pensé le plus, Tacite et Plutarque. IVfkis, quoiqu'^ûn philb- Sophe qui a fait ces deux lébtures soit dispensé de beaucoup d'autres , il n'avoit pas cru lâevoir en ce genre rien négliger ni dédaigner de ce qui pouvoit être utile à s5h objet» Là le(5ture que suppose Y Esprit des lois est immense; et l'usage raisonné que Fauteur a fait de cette niuhittide prodigieuse de matériaux paroîtra encore pIUs surprenant quand on saura qu'il étoit presque entièrement privé de la vue et obligé d'avoir recours à des yeux étrangers. Cette vaste lec-ture contribue non seulement à l'utilité, mais à l'agrément de l'ouvrage. Sans déroger à la majesté de son sujet, M.' de Montesquieu sait en tempérer l'austérité, et procurer aux lecteurs àe^ moments de repos, soit par des faits singuliers et peu connus, soit par des allusions délicates, %oit par ces coups de pinceau énergiques et brillants qui peignent d'un seul trait les peuples^et les hommes.
Enfin, car nous ne voulons pas jouer ici le rôle des commentateurs d'Homère , il y a sans doute des fautes dans V Esprit des lois, comme il y en a dans tout ouvrage de génie dontl'auteur a le premier osé se frayer des /outes nouvelles. M. de Montesquieu a été parmi nous pour l'étude des lois ce que Descartes a été pour là philosophie : il éclaire souvent, et se trompe quelquefois; et en se trompant même il instruit ceux qui savent lire. Cette nouvelle édition montrera, par les additions et corrections qu'il y a faites , que ,
KiOOE DE MOinxSQUI£tJ. S^^Liij.
s*il est tombé de temps en temp^, il a sa le reçoii*nottre et se^ relever. Par là il acquerra du moins le droi^ à un nouvel e&amen dans le& endroits où it^ n'aura pas été (fe Tavis de ses censeurs ; peirt-âtre méine ce qu'il awa jtigé le plus d%ne de correction leur a-tri! absolinnént échappé , tant l'eaviè de nuireest ordinairement aveugle i
Mîiis ce^qui est à la portée de tout le monde dans-. VBsprk des lois y ce qui doit rendre fauteur cher à ^ toutes les nations ^ ce qui serviroit métiie à <^ouvi^ir des fautes plus grandes, que les siennes ^ c'e$tf esprit de citoyen quiJV dicté : Tamour du bien public, ledésir de voir des honmies lleureux, s'y inontrent de toutes parts ; et , n'eut- il que ce mérite si rare et si^ précieux 9 il^eroit c^ne, par cet endi^it seul, d'ê<re la lecture -des peuples et des ^is. Nous voyons déjà, par une heureuse expérience que les fruits de cet ou-^ vrage ne se bornent pas dans ses lecteurs à des sentiments stériles. Quoique M de Mbntesquieu ait peu survécu à la publication de VEspf^des lois y il a eu la satisfaction d'entrevoir les effets qu'il commence à produire parmi nou&| l'amour nature| des François pour leur patrie tourné vers son .véritaï)le objet; ce goût pour le coQimerce^ pour Tagriculture et pour les arts utiles , qui se répand insensiblement dans notre nation; cette lumière généfi^le sur les prin<cipes du gouvecsmoent <pn rend les peuples plus attachés à ce ^u'^ doivent aimer. Ceux qui ont si indécemment 4tta^é cet ouvrage lui doivent peut-être plus qu'ils ne s'imaginent. L'ingratitude au reste est
Xxiv ÉLOGE DE MOmXSQUlED.
le mQin4re reproche qu'on ait à leur faire. Ce n'est pas sans regret et sans honte pour Qotl^ siècle que nous allons les dévoiler : mais cette histoire importe trop à la gloire de M, de Montesquieu et à l'avantage de la philosophie pour être passée sous silence* Puii^se l'opprobre q^ii couvre enfin ses ennetiiis leur devenir salutaire !
A peine XEsprUdes lois parut-il, qu'il fut recherché avec empressement ^ur la réputetion de l'auteur : mais y quoique M. de Montesquieu eût écrit pour le bien du peuple , il ne devoit pas avqir le peuple pour juge ; la profondeni^ de l'objet étoit une suite de son importance mâme. Cependant les traits qui étoient répandu^ dans l'ouvrage , f t quiauroient été déplacés s'ils n'étoient pas nés du fond du sujet, persuadèrent à trop de personnes qu'il étpit écrit pour elles. On cherchoit un livre agréable , et on ne trouvoit qu'un livre utile, dont on ne ppuvoit d'ailleurs sans quelque attentÎQa saisir, l'ensemble et les détails: On traita légèrement VEsprU4es lois; le titre même fut un SiUjet de plaisanterie^' ; enfin l'un des plus beaux monu* nients littéraires qui soient sortis de notre nation, fut regardé d'abord par elle avec assez d'indifïerence. Il fallut que les véritables juges eussent eu le temps de lire : bientôt ils ramenèrent la multitude toujours prompte à changj^r d'avis. La partie du public qui enseigne dicta à 1^ partie qui écoute ce qu'elle devoit penser et dire ; et le suffrage des hommes éclairés,
' M. de MonteftqmeU , disoit-on , devoit intitula son livre , de !*£«• prit ntr les lois. ' • , .
iLOGE DE tfOmneSQUIEÙ. 'XXV
joint aux échos qui le répétèrent, ne forma plus qu'une, voix dans toute l'Europe*
Ce fut alors quelles ennemis publics et seerets des lettres et de la phUotG^liie (car elles en ont de ces deus espècçs) réimirent l^iirs traits contre l'ouvrage. De là cette foule de }>rochures qui lui furent lancées de toutes parts ^ et que nous ne tirerons pas de l'oubli où elles soQt déjîi plongées. Si leurs auteurs n'avoient pris de bapnes mesures pour être inconnus à la pos* térité y elle eroiroit que YEspit des lois a été>éi^t au milieu d'un peuple de bari)ares.
M. de Montesquieu méprisa sans peine les critiques ténébreuses de ces auteurs, saiis talent , qui, soit par une jalousie qu'ils n'ont pas droit d'avoir, soit pour satisfaire la malignité du.public, qui aime la satir^et la mépiîseï, outragent ce qu'ils ne peuvent atteindre, et, plus odieux par le mal qu'ils veulent fiiire que redoutables par celui qu'ils font, ne réussissent pas même dans un genre d'écrire que sa facilité et son objet rendent également vil. Il mettoit les «nivrages de cette ^pèce sur la même ligne que ces nouvelles hebdomadaires de l'Europe, dont le^ éloges sont sans autorité et les traits sans effet, que des lecteurs oisifs parcourent sans y ajouter foi, et dansjpsquelles les souverains sont insultés sans le savoir, Q^j^Sàns daigner s'en venger. Il ne fut pas aus^i indifFérei^sur les principes d'irréligion qu'on l'accusa d'avoir semés, dans X Esprit des lois. En méprisant de pareils rejHroches il auroit cru les abriter, et l'importaiice de l'objet lui ferma les yeux sur la valeur de ses adversaii'es. Ces
XXTJ iLOGE BE MONTBSQUIEIJ.
hommes, également dépourvus de z^, et ëgaiemenl empressés d'en faire parœtre , èfi&ajés de la lamî^ «[ue les lettres répandent, non au pr^udice de la relî- ^on, mais à leiar désavantage, avoîeiitprisdiflfêrentes formes pour lui porter atteinte. Les uns, par un «t3iatagène aussi puéril que pusillanime, ft'étoiçnt écrit à eux^^mêmes ; les autres , après l'avoir déchiré sous le niasope de l'anonyme, s'étoientenstâtedéchîrés entre eux à son occasion. M. de JVfontesquieu, quoûqpie ja^ louK de les confondre^, ne jugea pas à propos de perdre un temps précieux, à les combattre les uns après les autres; il se contesta de faire un exemple sur cdui qui s'étoit le plus signalé par ses excès*
Cétoit Fauteur d-'une feuille anonyme et périodique, qui .cixHt avoir succédé à Pascal parce <pi'il a succédé à ses opinions; panégyriste dWvrages que personne ne lit, et apologiste de miracles que l'autorité séculière a iait cesser dès qu'elle l'a voulu; qui appelle impiété et scandale le peu d'intépât que les gens de lettres prennent à ses querelles, et s'est aliéné, par une adresse digne de lui, la partie de la nation qu'il avoît le plus d'intérêt de ménager. Ijes coups de ce redoutable athlète furent dignes des vues qui l'inspî- ^rèrent : il accusa M. de Montesquieu de ^inosisme et de^éism«j(dèux imputations incompatibles) ; d'avoir suivi le système de Pope (dont il n'y avoit pas un mot dans l'ouvrage); d'avoir cit^ Plutarque, qui n'est pas un auteur chrétien ; de n'avoir point parlé du pécbé originel et de la grâce. |[ prétendit enfin que Y Esprit des lois étoit une production de la cons-
tkatîon tfh^genitus ^ idée cpf on nous $otq>çohtiera peut-être de prêter par dérision «a critique. Geut qui ont connu M. de Montesquieu j Touvrage de C3ément XI et le sien, peuveïit juger ^ par cette accusation y de toutes les autres*
Le malheur de cet écrivain dut bien lé décbwager : il Touloit perdre un sage par l'endroit le plus sensible à tout citoyen ; il ne fit que lui procurer une nouvelle gibire , comme homme de lettres. La Défense de FEs^^ prit des lois parut. Cet ouvrage, par la modération^ la vérité, la finesse de plai^nterie<|ui y régnent, doit être regardé éemme un modèle en ce genre. M. de Montesquieu, chargé par son adversaire d'imputations atroces, pouvoit le rendre odieux sans peine : il fit mieux, il le rendit ridicule. S'il faut tenir compte à l'agresseur d'un bien qu'il a fait sans le Vouloir, noua lui devons une étemelle reconnoissancë de nous avoir procuré ce Chef-d'œuvre. Mais ce ^ui ajoute* encore au mérite de ce morceau précieux, c'est que l'auteur s'y est peint lui-même sans y penser; ceux qui l'ont connu croient l'entendre; et la postérité s'assurera, en lisante Défense y que sa conversation n'étoît pas inférieure à ses écrits; éloge que bien peu de grands hommes o^t mérité.
l3nèàufrécircoQstftnèe lui assure pleinement l'avantagedalis cette dispute. Le critique, qui, pour preuve de son attachement à |a religion, en déchire les ministres, accusoit hautement le clergé de France, et surtout la fiicultë de théologie, d'indifférence pour la cause de Dieu, en ce qu'ils'^ proscrivoient pas
XXviij iuoe^ 1» JK^NTESQUIEU.
authratiquement uasi peri^cieux ouvrage. La faculté étoit en droit de loépriaer Le reproche d'un écrivain sans aveu : mais il s'agifsoitde la religion; une délicatesse louable lui a fait prendre le parti d'examinar Y Esprit des lois. Quoiqu'elle >s'«n occupe depuis plusieurs, années, elle n'a rien prononcé jusqu'ici; et^ fût-il échap^ à M» de Montesquieu quelques inadvertasu^s légères ^^ presque inévitables daw ime carrière si va^ l'attention longue et scrupuleuse qu'elles auroient demandée de ta part du corps le plus éclairé de l'église pvouvenoit au riaoins combien elles seroient excusables. Mai» ce corps plein de prudence |ie préci* pitera rien dans une si importante matière. Il connoît les bornes de la raison et de la foi : il sait que l'ouvrage d'un homme de lettres ne doit point être examiné comme oelui d'un théologien ^ que les mauvaises conséquences auxquelles une proposition peut donner lieu par des intetpréfations odieuses, narendent^oint blâmable la proposition en elle-même; que d'ailleurs nous vivons dans un siècle malheureux où les intérêts de la religion ont besoin d'être ménagés ,' et qu'on peut lui nuire auprès des simples en répaifdant mal à propos sur des génies du premier ordre le soupçon d'incrédulité; qu'enfin , malgré cette accusation in-juste, M. de Montesquieu fut toujours estimé, recherché et accueilli y par tout cç,.que Téglise a de plus respectable et de plus grand. Ë6t-it'conservé auprès des gens de bien la considératîèh dont il jôuissoit s'ils l'eussent regardé comme un écrivain dangereux ? Pendant que les %sectes le tourmcntoient dans
ÉIiOGE 1>B MOJrrESQi^IEU.. Xxix
son prc^e pays, Mogleterre ëlevoit un mcMiument à sa gloire.. £it lySa, M^Dassier^ célèbre par ka médailles qu^' a frappées à l'honneur de plusieurs hommes illusCreSy vint de Londres à Paris pour fraifh per la sienne. M. de la Tour^ cet artiste supérieur^par son talent, et si estimable par son dësintëressement et l'élévation de son ame, avoit ardemment désiré de .donner un nouveau lustre à son pinceau en tsansr mettant à la postérké le portrait de Fauteur de Y Esprit des lois ; il :ne voulait que k satiaittclion de le peindre; il mâritoit comme ApeUes, <pie cet honneur lui fut réservé : mais M« de Montesquieu^ d'autant phis avarç du ten^ de JVI. de la Toxir que cehiieî en étoit plus prodigue^ se refusa constamment et polîntait à se» pressintes soUicttatrons. M. Dassier essuya d'abord des difficultés semblables^ « Croyez^ «mmsy^it-il en&i*è M. de Montesquieu^ qu'il n'y ait te pas vantant d'orgueil a r<efuser ma proposi^n qu'à a l'accepter?» Désarmé par^eitepkisaaterie, ii Uissa faire à M. lissier tout ce* qé^il voulut»
L'auteur de VMsprU' des lois jouissoît enfin |»ai$ibti^ ment de sa gloire/lerâquMI tomba malades isu.eoniinencement de février^ Sa^a^té /iiatkreHement délieate , cômmrâçoit'à s'altérei' dêpfiisiiongrtemps par^rdlëft lent et presque infaillible des étude%profonçhk/pàir les cha|[rins qu'on avoit cfiek^ à lul^^su^iter. sur ^n ouvrage^ enfin par le gcm:'é^de vie qu'on fe-^oif oit dé meniWP^^ParLs , et crfil seiA)it*ii çtre fuaeste. Maïs l'emprfesseîieiit axec lequel » J#(îlier<?hoh^ étohr trop'W^pour n':el% ^^i&j|ue%nefoi^ iiad^pret ;
XXK ÉLOGE DE MONTBSQI7IEU.
on Touloit sans s'en apereevoir jouir de lui aux dé» pens At lui-même. A peine la nouvdle du danger où il étoît se fut-elle répandue, qu'elle devint l'objet des cimversations et de Finquiétude publique. Sa maiscm ne désemplissoit point de personnes de tout rang qui venoient s'informer de s^n état, les unes par un inté* rét véritable, les autres pour s'en donner Tapparence ou pour suivre la foule. Sa Majesté, pénétrée de la perte cpe son royaume alloit faire, en demanda pliH sieurs fois des nouvelles : témoignage de bonté et de justice qui n'honore pas moins le monarque que le sujet. La fin de M. de Montesquieu ne fut point indigne de sa vie. Accablé de douleurs cruelles, éloigné d'une famille à qui il étott cher, et qui n'a pas eu la consolation de lui fermer les yeux, entouré de quelqiies amis et d'un plus grand nombre de spectateurs, il conserva jusqu'au dernier moment la paix et l'égalité de son ame. Enfin , après avoir satisfait avec décence à tous ses devoirs, plem de confiance en l'Être éternel auquel il âlloit se rejoindre, il mourut avec la tranquillité d'un homme de bien qui n'avoit jamais consacré ses talents q%à l'avantage de la vertu et de l'humanité. La France et l'Eurppé le perdirent le lo février 1755, à l'âge de soixante-six ans révolus."
Tottte% les nouvelles publiques ont annoncé cet événement commue une calamité. On pourroit appliquer à M. de M(mtescpiieu ce qui a été dit autrefois d'un illustfe Romain y quôpersbi;ine, en apprenant sa mort, n'en témoigna de joie, que^'ersonU^ même ne l'oublia dès qu'il ne fut plus. Les étrangers Vempressèrentde
ECOOE DE lyailTBSQfJiSU. XXXJ
faire éektor leurs regrets ; et milord Ghesterfield, qu'il suffît de «nommer, fit imprimer dans un des papiers publics de Londi'es un «rticleen son honneur, article digne de l'un et de l'autre : c'est le portrait d* Ana;tagore tracé par Péridès '. L'académie royale des sciences et . •
f Yoi«i cet él^^g^ em ^i^Vois^^ tel gu'on le lit dans la gazettQ aiHpe- 1^ Evening Post, ou Poste du soir :
On the loth of this month, died at Paris, universally and sincerely regoetted/ Charles Secondât, baron of Montesquieu, an«l président à mortier of the parliament of Bordeaux. His Tirtiies 4id honpnr to human natyre» his writings to j[ustice. A friend to mankind , he asserted , their undoubted and inaliénable rights, with freedom , even in his own country, whosé jM'ejiidicés in matters of relias gion and govemment he had long lamented, and oïdeaToared (not without some succe8s).to remo-ve. He well knew and justly admired, the happy constitution of this country, -where fixed and known laws equally restrain monarchy from tyranny, and liberty from licentîoiisness. His works wîll illnstrate his name, and sdrviye bim as long as right reason, moralobligations, and the trne spirit of laws, shall be understood, respected, and maintained. Cest-à-dire :
« Le lo de février est mort à Paris , universellement et sincèrement regretté, Charles de Secondât, baron de MonteScfuieu , président h mortier an parlement de Bordeaux. Se» vertus om fait honneur à la nature humaine , et se^ écrits à la législation. Ami de l'humanité, il en soutint avec force et avec vérité les droits indubitables et inaliénables; et il Tosa dans son propre paysi dont les préjugés, en matière de religion et de gouvernement, ont excité pendant longtemps ses gémissements* Il entreprit de ks détruire; et ses efforts ont en quelques succès. (Il faut se ressouvenir que c*est un Anglob qui parle.) Il connoissoit parfaitement bien et adrtiiroit avec justice l'heureux gouvernement de ce pays, dont les lois, ûxei et connues, •ont un fireÎB jCiontre la monarchie qui tendroit à la tyrannie , et contre • la liberté qui dégénéreroit en licence. Sei ouvrages rendront son nom célèbre, et loi survivront aussi long-temps que la droite raison, les obligations morales, et le vrai esprit des lois, seront enténdufe, respectés et conservés. » (Noie de d'Akutàêri.)
XXxij ÉLOGE DE MOIfTESQUreU*
belles lettres de Prusse, quoiqu'on n'y soit pomt dans l'usage de prononcer l'éloge des associes étrangers, a crû devoir lui faire cet honneur cpi'elle n'a fait encore qu'à l'illustre Jean BemouUi. M. de Maupertuis^iout malade qu'il ^toit, a rendu ltti*même à sow ami ce dernier devoir, et n'a voulu se reposer sur personne d'un soin si cher et si triste. A tant de suffrages écla* tants en faveur de M. do Montesquieu nous croyons pouvoir joindre sans indiscrétion les ^oges que lui a donnés en présence d^ l'un de n^us le monarque même auquel cette académie célèbre doit son lustre; prince fait pour sentir les pertes de la philosophie et pour l'en consoler.
. Le 17 février, l'Académie françoise lui fit selon l'usage un service solennel, auquel , malgré la rigueur de la saison, presque toU3 lés gens de lettres de ce corps qui n'étoient point absents de Paris se firent un devoir d'assister. On auroit dû dans cette triste cérémonie placer Y Esprit des lois sur son cercueil , comme on exposa autrefois vis-à-vis du cercueil de Raphaël son dernier /tableau de la Transfiguration. Cet appareil simple et touchant eût été une belle oraison (iinèbre. Jusqu'ici nous n'avcms considéré M. de Montesquieu que comme écrivain et philosophe : ce seroit lui dérober la moitié de sa gloire que de passer sous silence ses agréments et ses qualités personnelles.
Il étoit, dans le commerce, d'une douceur et d'une
gaieté toujours égales. Sa conversation étoit légère ,
. agréable et instructive , par le grand nombre d'hommes
et de peuples qu'il avoit connus; elle étoit coupée
ÉLOGE DE MONTESQUIEU. XXXitj
comme son style, pleine de sel et de saillies, sans amertume et sans satire. Personne ne racontoit plus vivement} plus promptement, avec plus de grâce et moins d'apprêt. Il savoit que la (in d'une histoire plaisante en est toujours le but; il se hâtoit donc d'y arriver, et produisoit l'effet sans l'avoir promis.
Ses fréquentes distractions ne le rendoient que plus aimable; il en sortoit toujours par quelque trait inaN tendu qui réveilloit la conversation languissante : d'ailleurs elles n'étoient jamais ni jouées ^ ni choquantes y ni importunes. Le feu de son esprit, le grand nomtg:*e d'idées dont il éteit plein , les faisoieni naître : mais il n'y tomboit jamais au milieu d'uu entretien intéressant ou sérieux ; le désir de plaire à ceux avec qui il se trouvoit le rendoit alors à eux sans affectation et sans effort.
Les agréments de son commerce tenolentnon seulement k son caractère et à son esprit , mais à l'eapàçe de régimô-qu'il observoi( dans l'étude. Quoique capabl»d'iipQ méditation proftmde et long-temps soutenue, il a'Bpui^oit jamais s^s forces; il quittoit toujours le travail avant que d'en ressentir la moindre impression de fatigue ' . * ,
' ]/a«tettr àt la feiiUIe anonyme et périodique dont nous avons parlé ci*>de8flitts prétend trouver une contradiction manifeste entre ce que nous disons ici et ce que nous avons dit un peu plus haut, que la santé de M. de Montesquieu s'étoit altérée par Teffet lent et presque infaillible des études profondes. Mais pourquoi , en rapprochant les deux endroits, a-t-il supprimé les mots làvt bv p&ESQUB iVFA^ixiBi.B qu'il aVoit sons les yeux ? C'est évidemment parce ^*il a senti qu'iin, effet lent n*est pa# moins réel pour n'être pas ressenti sur-le-cjbi«mpyet ^ftê par conséquent ces mots détmi-
UtTTBBS PBHSAKE8. €
XXxiy ÉLOGE DK MONTESQUIEU.
Il étoit sensible à la gloire; mais il ne vouloit y parvenir qu'en la méritant. Jamais il n'a cherché à augmenter la sienne par ces manœuvres sourdes, par ces voies obscures et honteuses, qui déshonorent la pei*s6nne sans ajouter au nom de l'auteur. i
Digne de toutes les distinctions et de toutes les récompenses, il ne demandoit rien et ne s'étonnoit point d'être oublié : mais il k osé, même dans des circonstances délicates, protéger à la cour des hommes de lettres persécutés , célèbres, et malheureux, et leur a obtenu des grâces.
Quoiqu'il vécût avec les grands, soit par nécessité, soit par convenance, soit par goût, leur société n'étoit pas nécessaire à son bonheur. Il fuyoit dès qu'il le pouvoit à sa terre : il y retrouvoit aviec joie sa philosophie, ^es livres,' et le repos. Entouré de gens de U campagne, dans ses heures de loisir, après avoir étudié l'homme dans le commerce du monde et dans l'histoire des nations, il l'étudioit encore dans ces âmes
simples que k nature seule a instruites^ et it y trouvoit à apprendre : il conver&oit gaiement avee eux; il leurchèrchoit fle l'esprit, doitime Socrate; il paroi»soit se plaire autant dans leur entretien que dans les sociétés les plus brillantes, surtoiur^and il terminoit leurs diffiéi'ents , et souls\geoit îeûrs peines par ses bienfaits.
soient Tapparence de la contradictton qu'on prétendoit faire remarquer. Telle est la bonne foi de cet auteur dans des bagatelles , et à plus forte raison dans des matières plus sérieuses. ÇNote iftte de tavèÊiistmnent du smème wdtane de /^^dopéâte.)
SLOGE DE MO?rTESQUIEU. XXXV
Riçn n'honore plus sa mémoire que l'économie avec laquelle il vivoit, et qu'on a osé ti*ouver exceàsiviedans un monde avare et fastueux , peu fait pour en j)énétrer les motifs et encore moins pour les sentir. Bienfaisant et par conséquent juste ^ M. de Montesquieu ne vouloit rien prendre sur sa famille, ni des secotirs qu'il donnoitaiix malheureux, ni des dépenses considérables auxquelles ses longs voyages, la foiblesse de sa vue, et l'impressio^ de sesou^^ages, l'avoient obligé. Il a transmis à ses enfants, sàtis diminution ni a'ugmentation, l'héritage qu'il avoit reçu de ses pères; il ! n'y a cien ajouté^ que la gloire*de son nom et l'exemple de sa vie. Il avoit épousé en 171 5 demoiselle Jeadne de Lartigue, fille de Pierre de Lartigue, lieutenantcolonel au régiment de Maulévrier. Il en a eu deux filles, et un fils qui, par son caractère, ses mœurs et ses ouvrages, s'est montré digpe d'un tel père.
Ceux qui aiment la vérité et la patrie ne seront pas fâchés de trouver ici quelques unes de ses maximes. Il pensoit
Que chaque portion de l'état doit être également soumise aux lois*, mais que les privilèges de chaque portion de l'état doivent être respectés lorsque leurs effets n'ont rien de contraire au droit naturel qui oblige tous les citoyens à concourir également au bien public : que la possession ancienne étoit en ce genre le premier dès titres et le plus inviolable des droits, qu'il étoit toigours injuste et quelquefois dangereux de vouloir ébranler;
Que les magistrats, dans quelque circonstance et