‹ Lettres philosophiquesChapitre 20 sur 41 · TROISIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

TROISIÈME LETTRE

ADOLPHE A CHARLES

Tu as fait deux heureux ; ma mère était à côté de moi lorsque j'ai reçu la lettre, et tandis que je brisais le cachet, tout impatient, elle m'observait dans un silence plein d'inquiétude. Pauvre mère, je n'avais pu lui expliquer le motif de ma tristesse !

Tandis que je lisais, l'espoir qui rentrait dans mon cœur se reflétait sans doute sur mon front , car elle s'est levée et s'est jetée à mon cou; une larme roulait dans ses yeux. A mon tour je la regardai avec inquiétude, a: Oh ! ne crains rien , « mon cher enfant , c'est une larme de joie. Voilà « huit jours que je ne t'avais vu sourire ; je ne « sais ce que Charles t'écrit, mais cela te rend « heureux, et c'est assez pour moi. Tu lui diras « qu'il est un brave jeune homme et que ta mère « le remercie. »

Si tu veux qu'elle continue à être heureuse, cher Charles, hâte-toi de retirer mon cœur de

l'abîme. — Il a tant besoin de croire qu'il se cramponne , comme un noyé , à l'espérance que tu lui tends.

Je t'envoie ci-inclus quelques lignes écrites il y a peu de jours; elles suffiront, je pense, à te dévoiler ma plaie , et peut-être à t'en indiquer le remède.

CL Homme, étrange problème! toujours en face de toi-même et toujours t'ignorant, où vas-tu? que veux-tu? Aujourd'hui tu bâtis, demain tu renverses , et puis tu bâtis de nouveau pour renverser encore. Des ruines, partout des ruines autour de toi. Désolant spectacle ! le flot des siècles te jette de naufrage en naufrage, et tu navigues toujours, cherchant un port. Sans cesse terrassé, sans cesse tu te relèves. Des abîmes s'ouvrent sous tes pas, des fleuves de sang coulent sur ta route, qu'importe! tu avances toujours. Tour à tour croyant et sceptique, aujourd'hui découragé et demain plein d'espérance : chaque soleil qui se couche éteint une illusion dans ton cœur, chaque aurore y rallume un espoir.

« Riche dans ta misère et pauvre au sein de tes richesses , à la fois infiniment grand et infiniment petit, touchant aux nues et rampant sur la terre, connaissant tout et ne sachant rien,

répandant en dehors de toi la clarté de ton intelligence en même temps que tu ne trouves en toi qu'une nuit éternelle. Jeté çà et là d'une contradiction à une autre, tu méprises aujourd'hui ce que tu adorais hier, et sur tes lèvres ingrates la prière souvent n'a pas le temps de fuir devant le blasphème !

« Je t'ai vu jadis te lever à la voix d'un prêtre , quitter . ton foyer, tes enfants , ton épouse et ta patrie, pour aller bien loin, au delà des mers, conquérir une croix de bois! Je t'ai vu plus tard aussi rire du prêtre et de la croix ; je t'ai vu encore te prosterner à deux genoux devant un trône , et puis , te relevant plein de rage , briser le trône sous tes pieds furieux. N'es-tu donc qu'un jouet du hasard, le roseau livré aux vents insensés , et n'y a-t-il rien pour toi qui ne devienne une chimère? Sur ta route aride, as -tu jamais cueilli le matin une fleur qui ne se soit fanée le soir, à peine tu l'avais respirée? Où est le fruit qui n'est point tombé sous ta folle colère avant qu'il n'eût mûri ? Ta main est-elle donc maudite et son toucher mortel ?

(( En face d'un monument de la vieille Egypte, le voyageur s'arrête et s'effôrce de pénétrer le sens implacable de ses hiéroglyphes; mais Fins-

cription reste muette , et comme une sentinelle inexorable sur le seuil du passé, elle jette un ironique défi à l'avenir. Ainsi l'homme en face de lui-même. hiéroglyphe! ô sphinx du genre humain! nous défieras-tu éternellement? Est-ce possible? l'univers ouvrirait à l'homme son livre merveilleux, et lui, la merveille des merveilles, ne pourrait déchiffrer le sien? Quoi I il aurait les yeux de l'intelligence pour ne jamais voir la lumière? Dans tout son être brûlerait une soif ardente de la vérité et il n'aurait point de source où la désaltérer? Toujours le grand problème demeurerait suspendu sur sa tête comme une dérision ou un anathème? Il userait des siècles à dénouer l'énigme de son existence, et sans cesse le nœud fatal se resserrerait sous ses doigts ?

« Misère , misère ! le genre humain , son progrès, illusion vaine, fantôme! Toutes ces pierres que les générations portent péniblement sur leurs épaules à l'édifice social , ne formeront jamais qu'un amas de décombres, et au lieu d'abriter l'homme, l'écraseront sans pitié? Pourquoi donc alors ce long et rude chemin de l'humanité s'il ne doit aboutir qu'au néant? Pourquoi cette échelle des siècles que nous gravissons avec dou-

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leur, laissant Bur chaque degré une goutte de notre sang? Pourquoi ces terribles enfantements de l'esprit ? Pourquoi , enfin , tant de martyrs tombés, pour l'engraisser, dans le champ de l'humanité, si son ingrat sillon est à jamais stérile? C'est donc en vain que l'homme y aurait semé chaque jour la sueur de son front, la pensée de son âme , les angoisses et les espérances de son cœur? Il n'y aurait point de récolte pour lui! En vain, gladiateur infatigable, il lutte dans l'arène, aucune contrée ne produit de laurier pour ombrager son front brûlant. En vain il préside au grand drame de l'humanité : ces cris de douleur, ces cris de joie, ces élans d'espérance, ces luttes, ce mouvement éternel et profond, cette âme inquiète du genre humain que nous voyons vivre, s'agiter fiévreuse, pousser flot sur flot, génération sur génération, mugir, écumer, déborder dans le fleuve immense de l'histoire ; tout cela: néant! Un peu d'écume, beaucoup de larmes, partout du sang, — et rien de plus? « C'est inutilement que je m'adresse à la religion. Elle me répond : l'homme n'est pas fait pour cette terre; le problème que poursuit son esprit, le bonheur que rêve son cœur, sont dans un autre monde.

(c Ainsi donc , cette terre n'aurait d'autres rivages que l'éternité ?

«Marche, marche donc, juif errant de l'humanité. Porte ton lourd fardeau au travers le sable enflammé du désert. Erre sans repos , sans ombrages , toujours haletant. Garde-toi surtout d'espérer : il n'est point de Moïse qui puisse ouvrir à ta soif le sein du rocher, point de Josué qui te fasse entrer dans la terre promise.

« Sur le vaisseau qui porte le genre humain , creusant derrière lui le profond sillon du temps et de l'histoire, quel regard anxieux n'a pas cherché à percer jusqu'à la rive lointaine les immenses horizons? Que de fois déjà du haut de ce mât, qui seul brave éternellement la foudre et qui s'appelle l'espérance, le hardi matelot a jeté à ses compagnons le cri joyeux : Terre, terre ! mais l'horizon restait triste et vide , et le vaisseau voguait toujours au milieu des flots amers, — voguait — dans l'immensité. »

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