QUATRIÈME LETTRE
CHARLES A ADOLPHE
Tes découragements pour la cause de rhomme, mon cher Adolphe, ont leur source dans l'ignorance de l'homme lui-même. Comme bien d'autres avant toi, tu as examiné noire être, non pas en lui , mais à sa surface. Beaucoup cherchent l'homme véritable , bien peu le trouvent. Pourquoi ? C'est qu'ils le voient au dehors de luimême , dans les faits matériels de l'histoire seulement. Il leur échappe alors à tout moment , et là où ils croient le saisir, le Prothée se transforme ou s'évanouit dans une contradiction.
Il est difficile de trouver l'absolu au fond du relatif: dans l'homme de telle époque, dans telle manifestation ou figure spéciale de l'esprit humain, l'homme de toutes les époques, l'unité qui contient toutes les fractions, l'être invariable et originaire de l'espèce humaine. N'aurais-tu pas raisonné comme l'enfant qui, voyant l'aiguille se mouvoir sur le cadran , sans cesse in-
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fidèle à l'heure précédente pour celle qui suit, et qui , ignorant des ressorts cachés qui la font avancer, l'accuse de folie et demande : à quoi bon?
C'est une grande science que de savoir lire l'heure de l'esprit humain au cadran de l'histoire. Les chiffres de ces heures sont les faits ; l'aiguille, dans son mouvement, les indique tour à tour; mais les idées forment les ressorts secrets et intérieurs qui font avancer l'aiguille.
Les faits , si tu préfères , expriment la lettre de l'humanité ; mais l'esprit et la vie sont au fond, et c'est jusque-là qu'il faut fouiller. Voilà pourquoi le livre de l'histoire ne parle pas à tout le monde.
Tu t'étonnes de ce que l'humanité passe d'une croyance à l'autre dans sa marche ; mais comment pourrait-elle avancer si elle restait éternellement sûr le même point ? Là où tu vois des contradictions , je trouve un développement et un progrès.
Pourquoi ne pas accuser aussi de contradiction le jeune homme qui abandonne les jouets de l'enfance, et l'homme mûr qui délaisse les rêves de l'adolescent? l'humanité n'a-t-elle pas ses âges aussi ?
PHILOSOPHIQUES. 2i
Le mouvement est la loi première de tout ce qui vit : la matière et l'esprit se transforment sans cesse ; la vie n'est qu'un enfantement perpétuel. — Mais il est des lois immuables qui président à tous ces changements : rouages secrets et infatigables, essences primitives de toutes choses.
Ces lois, principes générateurs et universels, sont en nous et hors de nous. — Le naturaliste qui étudie la création extérieure , les dévoile autour de nous; le philosophe, qui est le véritable naturaliste de Thomme, recherche ces lois dans l'intimité de notre être , et avec ces lois trouve l'absolu humain : le type invariable.
Cherchons donc cet être immuable dont tu n'as vu que la figure extérieure et changeante sur les pages de l'histoire. Dépouillons-le des costumes avec lesquels il apparaît successivement sur la scène de la vie, pour le voir dans sa nudité : — c'est-à-dire dans sa vérité.
Il faut que les formes fugitives des temps s'évanouissent, et qu'à travers ces ombres qui passent, nous découvrions un rayon éternel.
Je joins à ma lettre quelques lignes écrites autrefois, et qui, tout en faisant contraste avec celles que tu m'as envoyées sur le même sujet ,
serviront de prélude à Tétude où nous allons entrer.
« Où te saisir, être merveilleux, toi qui es partout et qu'on ne trouve nulle part? toi qui n'es ni Gœthe, ni Shakespeare, ni Galilée, ni César, ni Bru tus, mais qui les unis tous, les exprimes tous , les absorbes tous en toi ? toi qui , paraissant toujours sur la grande scène de l'histoire, t'y multiplies à l'infini , et pourtant restes toujours un; qui changes de costume à chaque acte nouveau , et ne changes point de nature ? toi qui te disperses dans tous les sens , comme les notes d'un même accord, et pourtant ne perds jamais ton harmonie ? toi qui es le centre d'où émanent et où convergent, comme autant de rayons, toutes les existences individuelles? toi qui allumes de ton souffle puissant chaque homme qui naît , vit , et meurt en exhalant son âme dans la tienne, comme le fleuve rapporte ses eaux à l'Océan qui les lui a prêtées? toi qui produis la mort, et qui es la vie? toi que le flot du temps assiège sans cesse et ne peut entraîner, répondsmoi : qui es-tu ? Je suis l'esprit humain. i>
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