CINQUIÈME LETTRE
ADOLPHE A CHARLES
J'ai beau fouiller au fond des faits de Thistoire, mon cher Charles, et y chercher l'unité de l'esprit humain ; je ne la rencontre point. Je reconnais bien avec toi que chaque fait est le produit d'une idée, mais la contradiction dans les faits n'est-elle pas, précisément à cause de cette dépendance, la contradiction dans les idées ? Y a-t-il rien qui touche de plus près à l'idée que la croyance , la foi à quelque chose? N'est-elle pas plutôt l'idée elle-même? Eh bien! je cherche inutilement, dans toute l'étendue de l'histoire ou sur la carte du monde, deux peuples qui aient les mêmes croyances, par conséquent les mêmes idées. Où donc alors est l'absolu? où l'unité?
J'entrevois bien ce que tu voudrais établir, et je sens aussi qu'asseoir sa science sur cette base, ce serait la rendre inébranlable. Mais n'est-ce pas une chimère que nous allons poursuivre encore ? Tu veux trouver l'homme type ; celui qui,
tout en se transformant, reste fidèle à sa nature, et en s'éloignant plus ou moins , dans ses recherches, d'un centre immuable, ne s'en maintient pas moins dans la circonférence; enfin, tu veux trouver l'axe de l'humanité , l'être qui , en dépit de toutes ses transformations, de toutes ses infidéhtés aux croyances de la veille, de toutes ses idoles brisées , ne cherche qu'un but toujours invariable et identique. C'est un beau rêve que tu poursuis , mais , je le crains , un rêve !
Il est certain que, si l'absolu n'est pas une chimère, l'on ne peut l'atteindre qu'en pénétrant l'homme jusque dans son essence , sa substance positive, éternelle, inaltérable. Mais ce problème, s'il a une solution, la peut-il livrer à un mortel? La philosophie , je crois, a son alchimie, et j'ai grand'peur que nous ne cherchions, nous aussi, à faire de l'or. Le premier mot de la création en est aussi le dernier; celui qui n'a point créé peut-il connaître ce mot? Quoiqu'il en soit, je ne veux point désespérer dès l'abord, et puisque je trouve pour faire la route un courageux compagnon, me voici prêt. Les alchimistes n'ont point fait d'or, mais il est souvent resté de précieuses- découvertes au fond de leur creuset fantastique.