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DIEU OU LA LOI

Si la vérité existe , elle doit être marquée d'une • empreinte qui la fasse infailliblement reconnaître à l'esprit, et lui permet de dire avec confiance : voilà le vrai.

Découvrir ce cachet qui la distingue de tout ce qui n'est pas elle , c'est la première condition pour éviter l'erreur. Cherchons donc , cher Adolphe, le talisman, avant d'entrer dans le dangereux pays des problèmes.

La vérité ! Est-il une science qui ne la poursuive sans relâche? L'astronome, le géologue, le mathématicien , le philosophe , l'historien , que cherchent-ils? la vérité. Que trouvent-ils? la loi. Ceux-ci, les lois delà matière; ceux-là, les lois i de l'esprit. Parcours tous les départements scienj tifiques sur la carte de l'esprit humain , tu ver-

ras qu'ils ont tous pour extrême frontière la loi , toujours la loi. Elle est le dernier mot, le nec plus ultra de toutes nos investigations. Et pourquoi? C'est qu'elle est aussi le dernier mot, le nec plus ultra de l'univers. Or, l'univers est le royaume de la science : elle ne peut pas le dépasser ; au delà , il n'y a rien pour elle.

Le naturaliste s'arrête-t-il aux manifestations extérieures ? Ne va-t-il pas chercher les règles par lesquelles les éléments de cette matière se repoussent, s'attirent, se combinent, se développent et se présentent aux sens sous telle figure particulière? L'historien, à son tour, et le philosophe, ces deux naturalistes de l'esprit humain, se contentent-ils de signaler des faits et de nouer leur interminable série? Pour découvrir la vérité, leur suffit'il de regarder l'esprit humain à sa surface ? Ne faut-il pas qu'ils descendent jusqu'à la cause des apparitions extérieures, et cette cause unique, immuable, où la trouvent-ils, sinon dans les lois qui agissent sans repos au sein de l'humanité, faisant éclore les faits comme des fruits qui naissent tour à tour?

La loi est le principe vivant et éternel de toute création : l'être des êtres. Essaie , par la pensée, de l'enlever à l'univers; n'entends-tu pas ce pa-

lais magnifique , privé de ses éternels piliers , crouler dans les gouffres du chaos ? Tout ce qui existe, existe par la loi; elle circonscrit et soutient la création; elle est Taimant universel qui unit entre eux tous les éléments épars, réunit et concentre dans l'unité les innombrables parties, pour en former l'harmonieux ensemble de la nature. C'est la loi , en un mot, qui soulève la création par la force de son immense levier, et l'élève au-dessus de l'abîme du néant. Telle est sa puissance, que rien n'est que par elle et en elle. Essence vitale de chaque être, c'est elle qui le fait naître, et c'est elle aussi qui le détruit. Autour de son axe immense tourne l'univers entier.

Comprends-tu maintenant pourquoi la science ne trouve que la loi, comme dernier mot, au fond de toute chose? — Avec toute la science, nous affirmerons donc: La vérité, c'est la loi. Oui, la loi, rien déplus.

Me diras-tu : La science cherche la vérité, c'est vrai. La science ne trouve que la loi, c'est vrai encore. Mais ne se peut-il pas que la vérité soit au-dessus de la loi , et que la science, ne pouvant voir plus loin que la loi, ne soit réduite à placer en elle les colonnes d'Hercule de son univers? Ne devrait-on pas conclure que la science est

impuissante à trouver la vérité , au lieu de conclure que la vérité et la loi sont une même chose? 3e réponds : Si la vérité n'est pas la loi , elle est en deçà ou au delà de la loi, au-dessus d'elle ou au-dessous. — Mais qu'y a-t-il au-d«ssous de la loi? Ce qui obéit à la loi. Or, ce qui obéit à la' loi, est ce qui existe et se manifeste par le secours de la loi. La vérité serait donc dans la manifestation extérieure des êtres, et non pas dans leur principe même. Elle ne serait pas au fond de l'univers, mais à l'extérieur, dans sa forme relative et changeante. Or, la vérité est précisément l'immuable de toutes choses, et se trouve en elles comme leur moelle. Dis-moi, la vérité d'un ta-

bleau est-elle dans son image, ou dans l'idée que cette image doit révéler et traduire? La différence est profonde entre la réalité d'une chose et sa vérité. Il y a entre les deux la distance de la lettre à l'esprit, du signe, du symbole matériel à la chose révélée par eux. La réalité est comme la figure extérieure de la vérité ; elle est la matérialisation de la vérité, son apparition dans le domaine des sens. Le monde des faits est le miroir où se réfléchit le monde des idées. La réalité est la représentation extérieure d'un objet, la vérité est l'objet lui-même. Réaliser une idée, c'est la

faire passer du monde abstrait de l'esprit dans le monde de la matière.

L'esprit se peint dans la lettre. La vérité est bien en elle , mais indirectement et comme un reflet rayonnant de l'esprit, son unique foyer. La vérité, d'ailleurs, est l'objet de l'intelligence, et l'intelligence ne peut se contenter du monde extérieur de la réalité, parce qu'il lui faut plus que le symbole et la lettre.

Mes sens me disent : ceci est une plante; voilà la matière et la réalité. — Ma raison découvreles lois de naissance et de développement de la plante; voilà l'esprit et la vérité. La réalité est donc la représentation extérieure des objets ; la vérité est leur essence et leur principe même. Or, ce principe est la loi.

Au-dessous de la loi il n'y a donc que la matière et la réalité. Y a-t-il quelque chose au-dessus de la loi ou de la vérité? Oui, me dis-tu , il y a le législateur ; il y a celui qui a fait la loi et qui la peut défaire; il y a enfin le créateur. Dieu, la cause première.

Étrange confusion ! voilà bien la coutume des hommes, d'appliquer sans cesse à Dieu leur propre mesure. Nous faisons des lois et nous les défaisons; le législateur humain est distinct de la

loi, il est au-dessus d'elle puisqu'il la peut détruire et remplacer; mais pourquoi effaçonsnous si souvent dans nos codes les anciennes règles pour en tracer de nouvelles? C'est que nous sommes des apprentis et non des maîtres ; c'est que nous sommes réduits à faire mal pour apprendre à faire mieux, et d'attendre que l'expérience, ce grand maître d'école de l'humanité, nous ait forcés à digérer le fruit amer de ses leçons.

Mais Dieu , dont vous parlez ainsi à tort et à travers, est-il, lui aussi, sur les bancs de l'école? Pourquoi donc le mettez-vous à vos côtçs pour lui faire bégayer votre alphabet? Pourquoi lui prêtez-vous vos erreurs et vos maladresses ?

Il faut s'entendre : qu'est-ce que le créateur? peut-il se séparer de son œuvre ? n'est-il pas en elle et n'est-elle pas en lui? L'artiste se sépare bien matériellement de son tableau, mais en esprit il est un avec lui; le tableau, c'est le peintre; la statue, le sculpteur; la symphonie, le musicien. Le style, en un mot, nous le répétons avec Buffon, c'est l'homme même, parce que l'homme est vivant dans la pensée, et que la pensée se peint dans le style, son visage extérieur.

L'univers est le style de Dieu. L'apparition

matérielle de la création est l'image de la pensée créatrice , qui vit dans les entrailles de la nature pour les féconder sans cesse. Non, le créateur ne se sépare point de sa création : fl est son être. Or, dis-moi comment une chose peut exister sans son être ? comment elle peut se séparer de lui? Si le principe créateur n'est pas dans la création, ainsi que l'âme dans le corps, où est-il donc? Et comment la création est-elle, si elle ne porte pas en elle le principe de son existence et de son développement ?

Raphaël vit dans ses tableaux, Rossini dans ses opéras, Shakespeare dans ses drames; tout créateur, enfin, vit dans sa création. La différence entre le génie suprême, créateur divin , et le génie secondaire, créateur humain, c'est que l'un , éternel , crée éternellement , et que l'autre, fini , crée dans le temps. La puissance créatrice de l'homme cesse avec lui; elle a le temps pour limite et l'espace pour mesure. Celle de Dieu a l'éternité et l'infini pSwF^ornes. Le génie créateur de l'homme est un reflet, un rayon émané du foyer créateur de l'univers , et son œuvre une traduction de celle de Dieu. Les œuvres de l'homme sont des créations dérivées; elles sortent de la pensée humaine, mais cette pensée elle-

même n'est qu'une émanation de l'esprit unique et suprême, la source d'où jaillit tout ce qui est.

Dans l'univers, création unique et mère de toutes les autres , je vois l'esprit suprême se reflétant à travers les milliers d'êtres , comme le rayon solaire à travers les ftàXtt facettes du prisme. Chaque créature est pour moi une révélation, une émanation de l'esprit souverain ; mais cet esprit se manifeste réellement à notre intelligence par la loi et dans la loi : elle est sa forme vivante, sa puissance, son action. C'est par elle qu'il transforme insensiblement l'univers comme l'humanité, poussant flot sur flot dans la vaste mer de l'infini; c'est par elle qu'il fait surgir de nouvelles créations du fond de la création même, qu'il fait renaître la vie du sein de la mort, la mort du sein de la vie, ou plutôt qu'il relie la vie à la mort dans des transformations perpétuelles et successives , en sorte qu'il n'y a plus de mort véritable, mais une série de transfigurations, de développements graduels, sortant les uns des autres. Le naturaliste étudie l'histoire de la matière dans la chaîne de ses transformations; le philosophe, l'histoire de l'homme dans la série des développements de l'esprit humain.

Le fruit qui a mûri tombe au pied de l'arbre :

est-ce la mort? Non, cesl une vie nouvelle; les parties se décomposent et vont nourrir la sève, qui circule dans la terre, monte dans les racines de l'arbre, et, s'infîltrant a travers son tronc robuste , se distribue comme le sang dans ses rameaux pour y faire naître de nouvelles feuilles , de nouvelles fleurs et de nouveaux fruits. Ainsi de toute chose.

Rien ne se perd dans le monde de l'esprit et de la matière : la matière retourne à la matière , Tesprit à l'esprit. Que ce soit comme un grain de poussière ou comme une gouttelette de rosée, n'importe, tout est recueilli. Ainsi donc, la mort est une chimère, un vain mot; car la mort, c'est la vie; la vie-, le mouvement, et le mouvement, le développement.

Au fond de tout ce qui vit, de tout ce qui change , est donc la loi : source immuable , éternelle , infinie et féconde. La loi est le lien , — sans lien plus d'ensemble , et sans ensemble plus d'univers. L'unité universelle ne peut se manifester que par les rapports, qui engendrent la solidarité dont vit la création. Les lois ou les rapports révélant l'unité, révèlent donc Dieu luimême , centre où convergent en une Loi unique toutes les lois particulières. Cette Loi souveraine,

cette Loi, c'est l'être de toutes choses, je le répète , elle circule partout, est partout à la fois pour tout animer. — Ainsi, loi, esprit,, vérité, un seul mot les exprime : Dieu.

Je te défie de me montrer l'unité de l'univers ailleurs que dans la loi, la vérité hors de la loi , et Dieu hors de l'unité et de la vérité.

Je vois bien comment on distingue la matière de l'esprit, mais je ne puis voir comment on distingue l'esprit de lui-même, en le séparant de sa puissance active. Les isoler, c'est les anéantir tous deux.

La loi n'est pas autre chose que l'esprit vivant , l'esprit manifesté dans son mouvement , en un mot, l'action de l'esprit. Diau se révèle par la loi, mais comment se peut-il faire que la chose révélée soit en dehors de sa révélation? La révélation n'est pas la chose révélée, sans doute, mais cette chose est en elle , comme la pensée au fond de son symbole. Dans l'univers, la matière est la chose révélante, la loi, la chose révélée. Et, en effet , la matière , par ses diverses figures , son mouvement, ses continuelles transformations, ne révèle-t-elle pas sans cesse les forces puissantes, infatigables qui agissent en elle? Ces forces, ne sont-elles pas la loi, la puissance

même, raction incessante de l'esprit créateur? Mais un esprit peut-il être ailleurs que dans son action? Le contraire de Faction, c est l'inaction; si donc vous dites que Tesprit n'est pas dans l'action, vous dites nécessairement qu'il est dans l'inaction, dans l'impuissance, dans l'immobilité, c'est-à-dire dans le néant.

Et maintenant , qui divisera ce qui est un ? qui soutiendra que le créateur n'est pas la puissance créatrice, et que cette puissance n'est pas la loi? Vous dites bien que la loi est la volonté de Dieu ; comment donc séparez-vous Dieu de sa volonté? Comment pouvez-vous concevoir qu'ils ne soient pas un; que l'un puisse exister sans l'autre? — Sépare-t-on du feu la* lumière et la chaleur? Il se manifeste par elles. Sans lumière et sans chaleur, point de feu, sans feu point de lumière ni de chaleur. — Ainsi de Dieu et de la loi; ils sont l'un par l'autre : les diviser, c'est les anéantir. La loi est Dieu ou l'esprit manifesté : la divinité révélée à l'intelligence.

Dieu et la loi, l'esprit et sa volonté, la puissance et l'action, sont choses inséparables. Veuxtu la preuve flagrante , Adolphe , que nous ne pouvons réussir à les isoler, quelque effort que nous tentions? Chaque fois que notre intelli-

gence a voulu dépasser la loi, et chercher à voir quelque chose, au delà, un législateur, un être existant pour lui^ en dehors.de sa propre volonté et de son action, elle est entrée dans la région des ténèbres , et tout ce qu*elle a vu , c'est qu'elle ne voyait rien. Au delà de la vérité, il n'y a que le domaine des hypothèses et de l'imagination. Mais la vérité se venge , lorsque nous lui sommes infidèles et lui fermons nos oreilles, alors qu'elle nous dit : Nec plus ultra. Au moment où nous passons ses limites , elle nous souffle sa lumière , et nous voilà dans l'obscurité et le radotage. Le scepticisme ne vient pas tant de l'ignorance que de la folie des hommes. Si nous ne cherchions pas à voir au delà de l'horizon de notre intelligence, nous lui épargnerions bien des voyages périlleux dans le monde des chimères , d'où nous la ramenons tôt ou tard, abreuvée de doutes et de découragements. Alors, nous ne croyons plus à rien et nous désespérons. N'est-ce pas justice? pourquoi nos yeux veulent-ils voir dans le néant et les ténèbres? N'y a-t-il donc pas assez à apprendre dans le monde de la réalité? Nous cherchons dans des excursions lointaines et stériles le bonheur qui est assis à notre foyer et que nous ne reconnaissons pas : ainsi de la vérité.

Je dis : Dieu est la cause première , l'esprit suprême, la loi. Me demanderas-tu : «Qu'est-ce que la loi?^ Elle est l'absolu , l'éternel, l'infini, comme Dieu et la vérité qui apparaissent en elle. «Vérité en deçà, erreur au delà des Py rénées, i> disait Pascal. Erreur dans Pascal, vérité au delà. La vérité n'a de frontières ni dans le temps, ni dans l'espace ; il n'y a de limité, de fini, de relatif et de mutable que ce qui naît, se développe et disparaît. Le fini vit dans l'espace et le temps ; il leur appartient. C'est qu'il est créé , et que ce qui est créé n'a pas la raison de son être en soi, mais dans ce qui l'a créé. L'absolu, au contraire , est tout ce qui porte en soi sa raison d'être ; c'est tout ce qui est en soi et par soi. Or, la vérité et la loi ne sont-elles point par ellesmêmes ? relèvent-elles en rien du temps et de l'espace ? L'homme se trompe et prend l'erreur pour la vérité; mais son ignorance empêché-telle la vérité d'exister? Ce n'est pas notre intelligence qui fait l'erreur et qui fait la vérité. Quand même la science n'aurait jamais découvert les lois de l'univers, ces lois n'existeraient-elles pas? Donc la loi serait la loi, la vérité la vérité, alors même qu'il n'y aurait aucun être pour les découvrir et les comprendre. Peux-tu te figurer

qu'à une époque quelconque, deux et deux ne fassent plus quatre, que les rayons de la circonférence ne soient pas égaux, et les trois angles du triangle équivalents à deux droits?

La chose précède nécessairement sa science* L'instrument révèle les lois de la musique, mais la musique existe avant l'instrument et existe après lui. Ainsi de toutes les vérités, ainsi de toutes les lois; elles sont par elles-mêmes et ne peuvent point ne pas être; leur caractère, c'est la nécessité. La loi ou la vérité est ce qui est ^ parce que cela ne peut pas ne pas être; elle ne meurt point, car elle n'est point née; la création la révèle; la création est l'instrument et l'organe de sa manifestation, mais elle était avant cette création ; elle serait sans elle.

Le rapport des êtres, d'où sort à nos yeux la manifestation de la loi, l'enlève à son abstraction, à son existence en elle-même et pour ellemême; mais il ne produit pas cette loi, rien n'est plus évident. Pour qu'une loi ou, si tu préfères, une vérité se manifeste extérieurement, il faut qu'il existe certaines relations entre les éléments qui la doivent manifester. Ainsi , la lumière , le fen , l'électricité , le magnétisme , ne se manifestent que dans des relations spéciales des éléments

matériels; de même, l'amour, la justice, la vérité, n'apparaissent que dans certains rapports, dans certaines situations respectives des éléments de l'esprit. Mais, dès l'instant où ces rapports existent, la loi se manifeste infailliblement, nécessairement, et, en se révélant par ces rapports, révèle par elle , à leur tour, ces rapports euxmêmes. Voilà où réside dans la loi l'absolu et l'éternel. Chaque jour, de nouvelles Igis viennent prendre leur place dans le monde de la matière et de l'esprit, mais leur existence même était préexistante à leur apparition. Les rapports qui font jaillir la loi, comme le choc la lumière, ne sont que sa cause occasionnelle, accidentelle : la condition de ses manifestations. C'est la porte qui s'ouvre à la loi dans le monde de l'action et des phénomènes physiques. Là est le motif des nouvelles apparitions qui se produisent graduellement avec la combinaison de nouveaux rapports. Comme il est des lois, modes de l'activité divine, qui sont rentrées à l'état latent, il en existe qui ne peuvent encore se révéler, mais qui se révéleront dans l'univers avec les nouvelles relations amenées entre ses parties par le mouvement du principe éternellement créateur.

La nature et l'homme se développent égale-

ment par des lois, et leur histoire à tous deux est la série de leurs développements ; mais ces développements sortent les uns des autres et se complètent successivement. Le gland contient déjà le chêne; la fleur est dans la semence. Ainsi, le présent était en germe dans le passé , et le présent renferme l'avenir. Tout ce qui est était déjà, tout ce qui sera est déjà; mais l'heure de l'apparition ne vient qu'avec là condition ou le milieu qui provoque le développement du germe. Le germe confié aux entrailles divines de l'univers attend son soleil pour éclore. Tout est dans tout ; le panthéiste a raison. Chaque développement nouveau dans la nature est un nouvel enfantement ; mais la nature n'enfante que ce qui est en elle. Supposez les relations astronomiques changées entre les planètes, et tout change avec elles. Ces relations .elles-mêmes , bien qu'elles servent de condition à la manifestation de la Loi, sont encore réglées et dominées par la Loi. C'est l'action même de la Loi qui rapproche les éléments et" change leurs rapports, et c'est ainsi que la force centrale de l'univers se reproduit sans cesse elle-même sous mille formes diverses, successives et solidaires les unes des autres. Laissez un baril de poudre loin du feu : la loi

de dilatation des gaz ne se manifestera pas; mais que l'étincelle tombe sur le baril, voilà l'explosion, et voilà la loi qui se révèle. Est-ce l'étincelle qui produit la loi? Non, elle provoque son action en amenant les rapports nécessaires à cette action. Les relations entre les éléments engendrent la capacité d'obéir à la loi , non pas la loi elle-même. Ainsi , l'œil a la capacité de recevoir la lumière , et par suite de réfléchir les objets; mais est-il la lumière? Le cœur a la capacité d'aimer, mais est-il l'amour? la raison, de distinguer la vérité , mais est-elle la vérité ?

Es-tu tenté encore , mon cher Adolphe , de séparer le suprême législateur de sa loi? Ne vois-tu pas que la loi n'appartient pas au fini, et que le temps ni l'espace ne la sauraient atteindre? Si vous dites que la loi est la volonté de Dieu , mais non pas Dieu même , expliquez-moi comment Dieu a pu vouloir en un temps et ne pas vouloir dans l'autre ; comment, enfin, il a pu exister en dehors de sa volonté, de son action, de sa puissance, ou, ce qui revient au même, sans volonté, sans action, sans puissance? Que faisait-il donc avant qu'il n'eût agi? rêvait-il? dormait-il? Encore une fois, l'action est l'esprit même, et en dehors de la loi point d'action. Ne

faut-il pas être aveugle pour ne point voir que Dieu et sa loi, l'esprit et son action, le créateur et la création existent simul tanément,. absorbés Tun dans l'autre ? Si la force créatrice ne s'est pas toujours manifestée , il fut donc un temps où elle n'existait pas ? elle a donc été créée aussi? mais par quoi? par elle-même sans doute ?

La force créatrice de l'homme, c'est la pensée. Or, peut-on supposer la pensée inactive sans la détruire? ne se manifeste-t-elle pas sous une forme ou une autre? La pensée inactive est la pensée immobile; ce n'est plus la pensée, ce n'est rien. L'action de la pensée, je ne puis trop le dire, est la pensée même. Quand son balaïicier s'arrête, l'aiguille marque sur le cadran l'heure de la mort. La loi de tout ce qui Vit, c'est le mouvement. Le sang qui s'arrête dans nos veines produit la mort de notre corps et sa dissolution. L'inaction, Timmobilité, c'est le néant de la vie. Le mouvement, au contraire, c'est la vie. Or, la Divinité en mouvement, c'est la loi. Elle circule partout, dans les veines de l'univers, comme le flot de sa vie.

Lorsque je contemple la Loi vivante faisant pénétrer l'esprit de Dieu dans les moindres fibres de la création, se séparant, se multipliant à

l'infini pour tout animer, pour tout mouvoir, je ne puis me résoudre à détacher mon intelligence d'un spectacle aussi sublime. Je suis transporté d'enthousiasme. Une profonde extase m'inonde, je vois l'esprit suprême dans toute la splendeur de son pouvoir et de son étendue. Je sens en moi comme un souffle puissant, qui s'élève des profondeurs de mon être et le fait tressaillir. Je ne sais quelles clartés infinies rayonnent vers moi de toutes parts ; chaque être dans l'univers s'illumine; l'épaisse matière entr'ouvre ses abîmes et m'y laisse voir le rayon immortel de la loi, feu secret et créateur. Le temps , l'espace disparaissent comme une ombre ; l'infini avec l'éternité se dévoilent au regard ébloui. Vous tous qui parlez de la majesté et de la grandeur divine, dites-moi ce qui est plus grand et plus majestueux que la Loi ?

Voici un passage de YEssai sur l'homme de Pope, traduit par Delille en fort beaux vers. Tu me sauras gré , Adolphe , de le mettre sous tes yeux:

Vois Tunivers en grand : il forme un tout immense ; Son corps c'est la nature, et son âme c'est Dieu. Dieu partout différent et le même en tout lieu, Infini dans les cieux, infini sur la terre, 11 brille dans Téclair, parle dans le tonnerre ;

11 luit dans le soleil, rafraîchit dans les vents, Échauffe dans Tété, fleurit dans le printemps. Remplit tout l'univers, sans occuper.de place, Produit sans qu'il s'épuise, agit sans qu'il se lasse; Sans jamais s'appauvrir, il verse ses trésors; . Il inspire mon âme, organise mon corps.

Aussi grand dans le ver«qu'en son plus noble ouvrage, Dans l'instinct de l'enfant que dans l'esprit du sage, Dans les faibles mortels de maux environnés, Que dans les esprits purs de splendeur couronnés, Dans le moindre cheveu que dans l'âme elle-même. Anéanti devant sa majesté suprême , Nul n'est faible ni fort, nul n'est grand ni petit, 11 joint tout, remplît tout, tout en lui s'engloutit. Telle de l'Océan l'immensité profonde D'un fleuve ou d'un ruisseau ne distingue point l'onde.

Oui, la Loi, voilà mon Dieu, voilà mon créateur! Je n'en puis voir et n'en puis adorer d'autre. Mais c'est le panthéisme ^ c'est l'hérésie, c'est l'athéisme! Quoi, c'est donc être athée que de * préférer un Dieu que ma raison peut voir et admirer, à un Dieu chimérique, incompréhensible, pur produit des nuages de l'imagination^ et qui s'évanouit comme un fantôme dès qu'on en approche la réflexion. Je vois un être dans son action. Là où il n'agit pas, il n'est pas non plus. Vous^voulez que j'échange mon Dieu, qui est absolu, immuable au centre de l'univers , contre le vôtre qui se transforme avec les nations et se

peint différemment dans chaque imagination?

Quel Dieu faut-il donc que j'adore? Est-ce le Dieu multiple du paganisme? est-ce le Dieu furieux des juifs? est-ce le Dieu mahométan, le Dieu catholique ou le Dieu protestant ? Est-ce l'homme fait Dieu enfin, car, vous avez beau dire, vos dieux ne sont que des hommes déguisés. Vous les faites à votre mesure. Est-ce le Dieu véritable, celui qui change avec les peuples et les individus?

La Loi ne change pas, car elle est la vérité et la nécessité. Les générations naissent et meurent; le soleil se lève et se couche; elle est toujours là, invariable et éternelle au centre de l'univers. Cet univers est incompréhensible pour l'intelligence, il est impossible sans la Loi qui en crée l'harmonie et l'unité. La Loi est donc le principe générateur et conservateur de l'univers; en dehors de la Loi, il n'y a que le chaos ou le néant. Si nous ne reconnaissions dans la création une Loi souveraine et régulatrice, pourrions-nous avoir une idée de la Divinité ? Jamais. La Loi est donc la révélation de Dieu , Dieu se montrant à notre esprit dans son omniprésence.

Vous dites : Dieu est le créateur de l'univers : or, sans la Loi, plus de création. Dieu est la

toute-puissance: or, sans la Loi, plus de puissance. Dieu est Féternel, l'infini, l'absolu : or, la Loi seule est éternelle, infinie, absolue. Dieu est la lumière : or, la Loi est la lumière de la création; elle guide l'aveugle matière. Dieu est la vérité : or, la Loi est la vérité. Dieu est l'esprit : or, la Loi est l'esprit. Dieu est la cause de toutes choses : or, la Loi est le principe vital de tout ce qui existe. A votre insu, vous dites donc chaque jour vous-mêmes et de mille manières : Dieu , c'est la Loi. Toutes les nations l'ont dit avant vous et avant moi. Qu'est-ce que YAvavyxrj des Grecs? Qu'est-ce que le Fatum des Latins? la loi des juifs? la providence des chrétiens? la fatalité des mahométans ?

Voici un passage d'Eschyle qui n'est point douteux :

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