‹ Lettres philosophiquesChapitre 26 sur 41 · PROMÉTHÉE · texte numérisé non relu

PROMÉTHÉE

C'est la triple Parque, ce sont les furies à l'infaillible mémoire.

LE CHOEVR.

Quoi, Jupiter est moins fort qu'elles?

PROHÉTHÉE.

Oui , lui-même ne peut éviter la destinée.

Est-il besoin de rien ajouter ?

Quant aux Romains , quelle puissance suprême ne donnaient-ils pas à leur Fatum? Comment les prophètes juifs , à leur tour, auraient-ils prophétisé s'ils n'avaient pas cru à une loi éternelle et fatale, à une nécessité qui ne connaît qu'elle même et ne relève que d'elle-même ?

Ecoutez Jésus-Christ : a II faut que la loi s'accomplisse , jusqu'à un iota et un seul trait de lettre. y> Êtes- vous sourds pour ne pas entendre? Yous qui parlez sans cesse au nom du Christ, écoutez-le donc parler à son tour. Il affiraie que la Loi est la nécessité, qu'il faut, bon gré, mal gré, qu'elle s'accomplisse. Mais, si la loi est la nécessité. Dieu la peut-il changer? Peut-il^ dire : Je veux que le blanc soit le noir, l'amour la haine, la justice l'iniquité ? Je veux que trois et trois fassent cinq ; que la pierre qui tombe s'éloigne du centre de la terre ; que le sapin se charge de raisins et que la vigne porte des pins? Je veux, enfin , que tout ce qui a été , que tout ce qui est, que tout ce qui sera , ne soit plus ?

Telle est la puissance de la vérité , que les nations, après^avbir inventé leurs dieux, n'ont pu se passer de reconnaître dans la loi un pouvoir plus fort que lui. Nous l'avons vu : ils ne l'appelaient ni Jupiter ni Jéhovah, mais la destinée, la nécessité, la loi, la fatalité. Cette scission entre les deux divinités enfantait contradiction sur contradiction, et pourquoi? c'est que l'on était forcé d'enlever le sceptre à l'une pour le donner à l'autre, et, comme on voulait le conserver à la fois et au Dieu de l'imagination et à celui de la raison , l'accord n'était pas possible. Le Dieu en droit et le Dieu en fait, le Dieu théorique et le Dieu réel, venaient se heurter incessamment.

Cet antagonisme, contraire en tous points à la nature et à la raison, a empêché sans cesse la religion de se réconcilier avec elle-même; les maîtrps n'étant point d'accord, comment leurs serviteurs pouvaient-ils l'être ?

Habitués à distinguer dans les choses humaines le législateur et la loi , il nous est difficile d'abord de ne pas voir Dieu en dehors de sa volonté, le créateur en dehors de sa création. Mais qu'on réfléchisse quelque peu aux résultats absurdes d'une pareille division , et l'on ne sera

plus tenté de la faire. En enlevant Dieu du sein de l'univers, on a dû le placer je ne sais trop où ; c'était une conséquence première et inévitable. De là y l'invention du ciel. Mais qu'est-ce que le ciel ? J'entends dire et répéter à satiété : Dieu est dans le ciel. Et c'est très-sérieusement que l'on parle ainsi. Une pareille idée peut convenir à un enfant, parce qu'il est incapable de s'élever audessus de l'apparition matérielle d'un être, et de dépasser l'espace et le temps ; mais comment se fait-il que des êtres qui, en tant d'autres points, prouvent une saine raison , soient aussi fous en celui-ci? Qu'ils médisent ce qu'ils entendent par le ciel. Ce ne peut être que toutou rien. En effet, qu'y a-t-il entre t(»ut ou rien ? Quelque fraction du tout, quelque chose qui est limité, qui a une étendue déterminée en largeur, en profondeur et en hauteur. Le ciel, alors, c'est quelque planète différente de la nôtre, Uranus ou Mars peut-être? Je voudrais bien savoir comment Dieu, que vous dites infini, peut habiter Mars, Uranus ou Saturne; comment l'infini a place dans le fini , comment ce qui est limité peut contenir ce qui est sans limites? Est-ce l'infini qui contient le fini ou le fini qui contient l'infini ? Est-ce la partie qui est dans le tout ou le tout

qui est dans la partie ? Je ne sache pas que les théologiens aient réponse à cela. Pourtant la théologie nous enseigne que Dieu est partout. Comment donc alors le locahser quelque part , dans le ciel ? N'êtes-vous pas forcés de convenir que, si Dieu est partout, il est présent dans tout? Vous qui avez horreur des panthéistes, vous l'êtes vous-mêmes en dépit de tous vos efforts. Jetez donc Tanathème sur vous-mêmes et dressez-vous des bûchers. Dites-vous peut-être que le ciel , c'est tout? Panthéistes , panthéistes. Prétendez-vous que le ciel n'est rien? Alors votre croyance n'est rien non plus. Encore une fois , il ne peut être que le tout, la fraction ou le néant. S'il occupe une place quelconque, déterminée, une portion du tout^ votre Dieu est détruit ; c'est un être fini , un être matériel comme vous. Vous avez raison alors de le peindre aux plafonds de vos églises avec barbe et cheveux. Se rase-t-il aussi ? En vain vous me direz que vos images ne sont que des symboles. Le symbole traduit l'idée , et vos tableaux sont dans vos imaginations • avant d'être sur vos palettes et dans vos discours. Avais-je tort de prétendre que votre Être suprême n'est qu'un être de votre fantaisie, un homme déguisé en Dieu? Est-il surprenant

que vous fassiez tant d'athées, lorsque vous ne mettez dans votre camp que l'absurde , l'impossible et la contradiction ? Brûlez donc la vérité : elle est le plus grand athée au regard de votre Dieu. Et qu'appeiez-vous un athée en définitive?

N'êtes-vous pas athées vis-à-vis des Mahométans , les Mahométans ne le sont-ils pas vis-à-vis des Juifs , les Juifs vis-à-vis des Païens ? Selon vous , il n'est qu'un vrai dieu : le vôtre. Si donc un homme ou un peuple en adore un autre , il ne croit pas à celui que vous adorez, et s'il ny croit pas , il est un athée pour vous. Nul n'a nié l'existence de Dieu d'une manière absolue; il fau- * drait nier l'univers. Dieu est la nécessité rationnelle de l'univers. On ne peut pas plus nier Dieu en lui-même, qu'on ne peut nier le soleil , quand on a les yeux ouverts. Voltaire, si injustement accusé d'irréhgion , a-t-il nié Dieu en lui-même? non, il a nié le Dieu du cathoHcisme, et comme il était jugé par des catholiques , on l'a jeté charitablement dans les flammes de l'enfer, apparemment pour accomplir la loi de l'Évangile : aimez-vous les uns les autres ; faites du bien à ceux qui vous haïssent Voltaire n'est pas un athée : il n'y a point d'athée , il n'y en a pas eu , il n'y en aura pas.

Je. nie, avec une profonde conviction, qu'il soit un homme au monde , à moins qu'il n'ait perdu son intelligence dans la folie ou dans l'idiotisme, et dès lors il n'appartient plus à l'humanité, qui puisse ne point croire en Dieu. Il ne s'agit ici ni du dieu païen , juif, chrétien , mahométan ou autre; il s'agit du dieu absolu, nécessaire, unique, inévitable; de celui dont Voltaire disait : S'il n'existait pas, il faudrait l'inventer.

Mais expliquez-moi de grâce comment votre intelligence peut concevoir un dieu extérieur à . la création ? Est-ce comme un ouvrier qui , ayant produit son chef-d'œuvre, donnerait l'impulsion à sa machine, la mettrait en mouvement par une chiquenaude, et puis se croiserait les bras, fermerait les yeux et, satisfait de lui-même, s'endormirait paisiblement sur ses lauriers? Est-ce encore comme un artiste qui , n'ayant plus à retoucher son ouvrage parce qu'il est parfait, se mirerait en lui avec complaisance, se souriant à lui-même comme le beau Narcisse dans le cristal des fontaines? Pour mon compte, j'avoue que je ne voudrais pas être dieu à ce prix-là , et que la seule idée c'un créateur semblable me fait bâiller immensément. Quelle monotone, quelle fasti-

dieuse chose, en effet, que cette admiration oisive pendant toute une éternité! Concevezvous peut-être Dieu comme un magnétiseur, qui se tiendrait debout à l'extrémité de sa création , y faisant sentinelle jour et nuit, et lui envoyant de temps à autre son fluide magnétique pour lui transmettre sa volonté et faire mouvoir son sujet à son gré ? Voilà les images que vous me présentez de Dieu. En le faisant inconcevable à ma raison, vous forcez mon imagination à former un être impossible et ridicule.

Un Dieu en dehors de sa création répugne à toute mon intelligence. Dans la loi , au contraire, ma raison le voit clairement ; elle le touche en quelque sorte. Ils sont face à face.

Peut-être, après m'avoir accusé d'athéisme, me reprochera-t-on de détruire toute morale ? Examinons :

Connaître la loi , c'est connaître Dieu. Voici pour la science. La science est théologie. Aimer la loi, c'est aimer Dieu; agir avec la loi, c'est s'identifier avec Dieu, et atteindre le suprême degré de puissance , de perfection et de liberté. Voyez un peu quel code infâme est contenu dans celte simple proposition : Dieu est la Loi. Ce code, qui n'a que trois articles , bouleverse l'hu-

manité de fond en comble, et fait assurément de tous les hommes d'affreux scélérats.

A ses fruits on reconnaît l'arbre. Voilà les fruits d'une erreur digne de la malédiction de tous les gens de bien.

Maintenant, cher Adolphe, le but est bien marqué devant nous. C'est la vérité de notre nature que nous voulons trouver : cherchons sa loi. En la découvrant au fond de notre être, nous y verrons aussi la révélation et l'action de Dieu dans l'humanité. Es-tu si loin encore de croire à l'absolu? S'il n'y a point d'absolu, il n'y a point de vérité; s'il n'y a point de vérité, il n'y a point de loi; s'il n'y a point de loi, il n'y a point de Dieu. Ne l'oubHons donc pas : la Vérité est la Loi , et la Loi est Dieu.

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