DE LA MÉTHODE
La méthode éclaire le chemin de la vérité. — Sans doute, diras-tu, mais il est bien des méthodes ? Détrompe-toi : il n'en est qu'une ; celle qu'emploie l'homme, avec conscience ou à son insu, dès qu'il réfléchit. Cette méthode, deux mots la contiennent : analyse et synthèse.
En dehors de là, il ne peut y avoir que des chemins tracés par l'imagination et bons seulement pour égarer l'esprit.
Décomposer, recomposer, analyser, synthétiser : voilà toute la science humaine.
En veux-tu des exemples? Que fait le botaniste pour connaître une plante ? Armé de la loupe , il divise, compte, examine minutieusement, un à un, les organes secrets de sa naissance, de son développement et de sa mort. C'est l'analyse. Ne le vois-tu pas ensuite recomposer la plante dans son unité, rendre à chaque partie que l'a-
nalyse a isolée , à chaque organe séparé, sa place avec son rôle, pour les voir tous agir de concert dans le mouvement commun de la vie ? c'est la synthèse.
A son tour, que fait le physiologue, que fait Tanatomiste en présence du corps humain ? Ils analysent tous deux; celui-là avec le scalpel, celui-ci avec le microscope. Et puis , réunissant les parties séparées , ils en forment l'accord , l'iinilé, la synthèse.
Mais quel besoin de parcourir la chaîne des sciences et de fixer notre opinion à des exemples sans nombre ? Le fait nous prouverait que cela est, mais nous voulons savoir pourquoi cela doit être.
L'analyse et la synthèse ont leur nécessité dans la nature même des choses; tu vas t'en convaincre. L'univers est le champ* de la science , car la science cherche ce qui est. Mais l'univers n'est-il pas l'ensemble unitaire, harmonieux d'une infinité de créations partielles qui, d'une part, se divisent, se subdivisent sans jamais s'épuiser, et qui , de l'autre , s'attirent , se tiennent, se nouent, se croisent, se combinent dans une seule formule? Cet accord où réside l'unité, cette force qui concentre en une seule toutes
les autres , c'est la synthèse. La grande synthèse , celle qui rassemble et unit toutes les autres , les contient toutes, c'est donc l'univers. Les créations partielles dans lesquelles il se décompose et se délie pour ainsi dire , relèvent toutes de lui , et par suite les unes des autres. Sous ce rapport , elles sont ses éléments , ses parties intégrantes , les différentes notes qui produisent son accord.
L'homme est fait pour connaître l'univers. Ne pouvant l'embrasser tout entier d'un coup d'œil , il a détaché les membres du corps et a étudié chacfue création in abstracto, c'est-à-dire isolément , pour elle-même. Mais dans ces frontières , trop vastes encore, il a tracé de nouveaux cercles, et, subdivisant les départements scientifiques, il a formé les arrondissements de la science : les spécialités. C'est ainsi que l'univers a été partagé entre les savants , et que chacun a rassemblé dans un cercle restreint ses recherches et ses efforts pour en augmenter la puissance; chacun laboure un champ particulier dans le domaine général, afin d'y mieux récolter la vérité. Ainsi, l'analvse a sa raison d'être dans les limites de notre intelligence et dans Timmensité de l'univers.
La nature, enveloppée dans sa mystérieuse
synthèse , a dû rester longtemps muette , impénétrable devant les yeux de l'homme. Mais, du jour où l'intelligence a commencé à séparer les phénomènes, le charme invincible s'est rompu : la science venait de naître avec l'analyse ; elle entrait dans son royaume. Depuis lors elle ne s'est plus arrêtée, et, marchant de conquête en conquête , elle a pris chaque jour possession de l'univers. L'esprit humain, d'esclave devenait maître à son tour, et rompait, un à un, sous de puissants et laborieux efforts, les anneaux de sa chaîne.
Dominé , écrasé d'abord par l'immense problème de la nature, il lui arrache peu à peu ses secrets, et à mesure qu'il descend dans ses profonds mystères, il s'élève sur l'échelle de la science, vers le trône où il doit s'asseoir un jour, au sommet de la création.
Dompter cette création, faire servir toutes ses
puissances à augmenter la nôtre ; lui ravir ses
trésors pour enrichir notre nature et élargir ainsi
le cercle de notre existence , voilà le but de la
.science; et voilà aussi le but de l'humanité.
Mais, si le premier mot de la science est dans l'analyse, son dernier mot est d^ns la synthèse. Le motif en est évident. L'analyse peut bien dé-
composer l'univers, le dénouer en parties infiniment petites pour les mieux pénétrer chacune séparément, mais la partie appartient à l'ensemble; il tant donc la lui rendre pour comprendre son véritable rôle.
Cette œuvre de reconstruction, je dirais presque de réhabilitation , c'est à la synthèse qu'elle appartient, et à elle seule. La suprême science consisterait, après avoir analysé toutes les parties de la nature, à en rétablir l'ensemble et l'unité dans la formule de la synthèse universelle. La route vers ce but est infinie, mais l'esprit humain avance sans cesse. ,
La plupart des siècles sont analytiques. Ceux qui rassemblent et jettent comme dans un moule tous les éléments réunis par le labeur des générations passées, sont rares, et cela s'explique : il faut bien des mains , bien des jours pour arracher quelques parcelles d'or à la terre ; il n'en faut qu'un pour les fondre dans un seul creuset. A ces époques de synthèse président des génies concentrateurs. Ils attirent dans leur puissant foyer les rayons épars de la science pour les réunir en un seul qui, plus ardent et plus lumineux, jette sa puissante clarté sur la route de l'avenir. Ces âges synthétiques marquent les ja-
Ions de la science et de Fhumanité; ils sont les degrés dans Téchelle de la vérité. Si notre savoir domine celui des générations précédentes, ne méprisons pas lem^s œuvres et ne tirons pas orgueil des nôtres : c'est sur leurs épaules que nous nous sommes élevés. Sans l'échelon qu'elles ont mis sous notre pied, aurions-nous jamais atteint celui où nous sommes?
Veux-tu savoir encore, cher Adolphe, ce que la synthèse et l'analyse sont en elles-mêmes ? L'une est la vie, l'autre, la mort. Tu vas me comprendre. Chaque lettre d'un mot, lorsqu'elle est détachée de l'ensemble , reste muette ; mais elle s'anime et parle, sitôt qu'elle a repris sa place à côté des autres. Un trait, retranché du visage auquel il appartient , n'a point d'expression par lui-même; il ne retrouve son animation, son sens , sa vie enfin , que dans son accord avec les autres; leur ensemble forme seul l'unité, la synthèse d'où sort le caractère de la physionomie. Les notes sont -elles harmonieuses en dehors de l'accord? L'âme de la musique n'est-elle pas dans leur combinaison ?
N'en doutons point : l'analyse, qui sépare les éléments d'un être, produit sa mort; la synthèse, les réunissant selon les lois de leur combinai-
son? engendre la vie. Notre corps, quand le doigt de la mort l'a touché, se décompose; ses éléments qui se séparent produisent sa dissolution : c'est la suprême analyse. La mort rompt notre synthèse, c'est-à-dire la formule qui reliait nos organes et seule nous donnait à la fois , au dehors une forme spéciale et caractéristique, au dedans le mouvement et la vie.
La faux de la mort n'est que le scalpel de l'analyse.
Décomposez les ressorts d'une horloge, vous arrêtez son mouvement; reliez-les, combinez de nouveau leurs lois, l'aiguille reprend sa marche. Analyse d'un côté, synthèse de l'autre : ici la vie, là la mort.
Lorsque le savant décompose l'univers en ses parties , chaque élément isolé perd la vie qu'il puisait dans son rapport avec l'ensemble. C'est pourquoi l'intelligence , après avoir en quelque sorte défait, décréé la création, la refait, la recrée pour ainsi dire. Celui qui trouve la vérité est comme un second Créateur. On n'en peut douter : la vie est dans le tout, non dans la partie. Le tout vit en chaque partie. Mais la partie est indispensable à l'ensemble et la fraction à l'unité y ainsi que la note à l'accord. Voilà pour-
quoi l'analyse ne peut se séparer de la synthèse, et pourquoi ces deux opérations sont les appuis nécessaires de la science humaine.
Notre dessein, Adolphe, est d'atteindre l'homme, de trouver sa vérité, c'est-à-dire sa loi. N'avons-nous pas fait un grand pas vers ce but, depuis que nous avons reconnu la méthode qui conduit vers lui? Que nous donnera l'analyse? Elle séparera nos organes; elle comptera et examinera leurs fonctions spéciales. Que nous donnera la synthèse ? Elle rassemblera les organes dans l'unité de leur accord et leur rendra leur existence commune.
Cette âme active , synthétique , générale , où la trouver? Dans l'histoire. L'histoire n'est-elle pas en effet le foyer où les différents esprits , les nombreuses individualités se concentrent, et par la combinaison de leurs forces spéciales produisent la synthèse et l'unité du genre humain? Son miroir incorruptible reflète la physionomie de l'humanité. La psychologie, qui sépare les* différents traits de ce visage , fait pour notre être interne ce que fait l'anatomiste pour le corps : elle le dissèque. Mais par cela même elle rompt l'unité.
La psychologie et l'histoire combinées pro-
duisentdonc la vraie, la seule science de rhomme. Elles ne peuvent obtenir de résultat positif que l'une par l'autre, en se complétant mutuellement; la psychologie séparant les chiffres du problème, l'histoire les reconstruisant dans leur formule , et faisant en même temps la preuve du calcul analytique. Un historien qui ne connaît pas l'âme humaine , ne récolle que contradiction et ignorance dans le champ de l'histoire. La psychologie qui ne vérifie point ses observations par les faits de. l'histoire , n'a qu'un savoir stérile.
Notre marche est donc toute tracée. Nous allons soumettre l'homme à l'analyse de la psychologie. — Ce travail achevé, nous ouvrirons le livre de la sibylle; elle nous dira si c'est bien l'homme que nous avons trouvé.
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