LA MATIÈRE ET L'ESPRIT
L'univers est le cadre de l'homme.
Avant donc de tracer à tes yeux le portrait de notre être , je vais marquer en quelques larges traits cet immense cadre qui le renferme. Nous saurons mieux ensuite y dessiner la nature humaine dans ses véritables proportions.
L'univers résulte de l'accord de deux mondes : celui de la matière et celui de l'esprit. Mais si l'analyse les sépare et marque leurs frontières respectives, si l'intelligence distingue en eux des substances différentes avec des manières d'être spéciales , elle est obhgée de les réunir comme ils le sont dans la réahté, sitôt qu'elle veut les comprendre.
Qu'est-ce que la matière? Le naturaliste me répond: Elle est tout ce qui tombe sous nos sens. Ou bien , elle est tout ce qui occupe une portion de l'espace. Descartes nous dit : La matière est ce qui a largeur, longueur et profondeur. Toutes
ces définitions se confondent, et il ne saurait en être autrement, puisque toutes se placent sur le même terrain pour envisager la matière in abstractOy pour elle-même, et sans tenir aucun compte de ses relations avec l'esprit. Que le naturaliste ne la regarde qu'à ce point de vue, le motif en est simple. Il ne cherche pas la raison d'être de la matière en elle-même , mais les attributs extérieurs qui la distinguent dans toutes ses manifestations. La matière du dehors, que mesurent et perçoivent les sens, ne peut se révéler qu'à eux; mais la matière du dedans, permets-moi cette expression, ne dévoile le principe secret de son existence qu'à l'intelligence. Les définitions précédentes ne sauraient donc suffire au philosophe, dont le but est d'entrer au dedans des choses pour leur arracher le pourquoi de leur être. Descartes, en définissant la matière par la longueur, la largeur et la profondeur, en un mot, par l'étendue, l'envisageait en géomètre et non en philosophe.
Tu vas comprendre quelle profonde différence il y a entre la matière perçue par les sens et la matière perçue par l'intelligence.
Newton voit une pomme tomber d'un arbre sur le sol. Pourquoi la pomme, détachée de sa
branche, prend-elle cette direction et non pas toute autre? Newton pense, réfléchit: il trouve la loi de la gravitation. Que signifie cela? N'est-ce point que dans la matière il y a plus que l'étendue, plus que la figure extérieure, plus que la réalité des sens? Oui, il y a plus: il y a la loi, la vérité: Newton le prouve, et avec lui toute la science.
L'animal, l'être des sens, ne dépasse point leur monde et perçoit matériellement la matière. Son œil, aussi bien que celui du génie, voit la pomme tomber de l'arbre, mais rien de plus. — L'homme, in<*.arnation de la pensée, va plus loin. Son monde à lui ne finit pas à l'horizon matériel; il y commence au contraire. Le phénomène extérieur sert à l'intelligence pour pénétrer jusqu'au principe qui le produit; mais c'est dans ce principe qu'elle va chercher et trouve la vérité. Son regard traverse l'écorce de la matière, qui reste impénétrable à l'œil de l'animal. L'essence vitale de la matière, le pourquoi de ses mouvements , de ses formes , de toute son existence externe, se dévoile ainsi à la pensée. Pour l'intelligence, qui sonde l'univers jusque dans ses forces primitives , la matière est plus qu'un objet de sens, plus qu'une portion déterminée et
une figure de l'étendue; elle est une révélation de Dieu ou de Tesprit.
Le lien entre les deux mondes qui forment Tunivers ne se montre-t-il pas, cher Adolphe, dans toute sa force et sa clarté? Ne rencontronsnous pas encore ici l'éclatante consécration de ce grand principe: la vérité en toutes choses, c'est la loi, et la loi c'est l'esprit, puissance de la nature? Ce principe, nous le verrons successivement confirmé par toutes nos recherches.
Pour nous désormais, la matière a un sens profond. Elle manifeste l'esprit à notre pensée en lui servant de révélation dans le monde corporel. Voilà où réside leur indestructible rapport. Voilà aussi où il f^t voir l'unité de la création. Ne perds pas de vue cette harmonie, et mille contradictions apparentes s'évanouiront devant elle.
Un cadre est fait pour ce qu'il contient: tout en traçant la figure de l'univers, nous avons tracé les lignes fondamentales de la nôtre.
L'homme, fait pour la nature, est pétri de ses éléments. Il est son plus haut produit, car il exprime dans la plus indestructible unité l'accord de la matière et de l'esprit. Oui, l'homme est matière et esprit. Cette double nature, en même temps qu'elle marque sa place au centre de la
création, renferme le secret de son pouvoir sur elle. Par les sens , nous prenons possession de la matière; par l'intelligence, possession de l'esprit. L'homme a le droit de dire: la nature m'appartient. Elle est ma véritable demeure , car elle est disposée pour moi jusque dans ses moindres détails, et moi, je suis formé pour elle jusque dans mes moindres organes.
Notre être est l'anneau qui relie les deux mondes de l'esprit et de la matière; le pont jeté sur l'abîme qui sépare leurs rives. Nous resserrons, nous joignons en une seule, par notre intermédiaire, les deux créations. Placés au sommet de notre univers, nous en sommes le résumé et le type suprême. Il seAble que tous ses éléments ont été jetés et condensés dans notre moule, pour s'unir dans une formule culminante.
Ce n'est pas vaine phrase que de dire : l'homme est le trait d'union entre le monde de l'esprit et celui de la matière. Leur unité se réalise définitivement en lui seul. Pourquoi? Parce que lui seul, placé sur leur frontière, les concentre dans son intelligence et dans sa volonté.
Grâce à la place médiate qu'il occupe, son regard peut s'étendre sur Içs deux domaines,
Pour enrichir le trésor de ses jouissances, sa main peut semer et récolter à la fois dans les champs de la pensée et dans ceux de la matière. Au grand festin de la nature, il n'est point de table où son couvert ne soit mis.
Pour son intelligence seule s'ouvrent et jaillissent les sources inépuisables et limpides de la vérité. Elle seule en a soif; elle seule s'y désaltère. Alors que l'animal ne dépasse jamais les barrières du monde matériel , et reste éternellement enfermé dans son obscur domaine, l'homme, ouvrant les ailes de sa pensée , échappe à un esclavage dégradant, s'élance dans le monde de l'infini, mesure la terre et les cieux dans son vol rapide, et parcourt les immenses horizons de l'esprit. Tandis que la brute obéit en aveugh à une loi qu'elle ne connaît pas, l'homme reconnaît cette loi, la chérit, et porte volontairement, avec amour, les fers de la vérité.
La volonté célèbre dans le sanctuaire de l'intelligence le sublime mariage de la chair avec l'esprit. Leur union, aveugle et insensible dans Punivers, devient vivante, intelligente, aimante dans l'homme. Voilà pourquoi, Adolphe, notre être est la dernière et la plus haute manifestation de cette union.
L'homme est le véritable fils de la matière et de l'esprit, car c'est un fils qui connaît ceux dont il est né et sait exprimer dans ses voluptés, dans sa science et dans ses créations, l'accord de leurs lois. S'il disparaissait, le monde de l'esprit recouvrirait en vain ses brillants trésors : qui les verrait? La terre révélerait en vain ses inépuisables beautés : qui en jouirait? La création sans l'homme serait un désert magnifique, mais un désert; le plus beau des palais, mais un palais vide et désolé.