ESQUISSE GÉNÉRALE DE L'HOMME
Les alentours de la question sont parcourus , cher Adolphe, et nous voici en face du grand problème : en face de l'homme. Mais comment résoudre ce problème des problèmes? Où trouver l'homme enfin ? Allons-nous étudier son estomac, son cerveau, ses nerfs, ses muscles, la circulation de son sang? Non, là est l'homme anatomique, mais là n'est pas notre être véritable. Où donc se cache-t-il alors? Dans des profondeurs où les yeux du corps ne le peuvent atteindre, et que le regard de l'intelligence peut seul éclairer.
Mais cet être , si secret en lui-même et si manifeste au dehors de lui, si mystérieux à la fois et si évident dans son existence; ce foyer interne, que nous ne pouvons ni voir ni sentir, mais qui trahit au dehors sa puissance étonnante par d'éclatants chefs-d'œuvre, de quel nom l'appeler? La pensée, l'esprit, l'intelligence, l'àrae?
Il en est qui abusent le public et s'abusent euxmêmes avant lui, lorsqu'ils affirment qu'ils ne croient pas à l'existence de l'âme. Leur erreur ne consiste pas dans leur prétendue négation de l'âme, mais dans la conviction où ils sont qu'ils la nient. Ils y croient fort bien , et sais-tu pourquoi? précisément parce qu'ils la nient. En effet, avec quoi la peuvent-ils nier? Avec la pensée; or, la pensée c'est l'âme humaine. Le matérialiste est aussi impossible que l'athée. Me répondra-t-on: oui, nous pensons, oui, nous raisonnons (je serais presque tenté de le nier pour les mettre d'accord avec eux-mêmes), mais nous considérons notre pensée comme un produit de notre cerveau , notre esprit comme un effet résultant de notre organisation matérielle. Eh bien! alors même vous affirmez par là encore , et très-positivement, qu'il y a quelque chose en nous de distinct du corps , à moins que l'effet et la cause ne soient qu'une seule chose pour vous. Vous le voyez bien; quelques pirouettes sophistiques que vous tentiez de faire , vous retombez toujours sur vos pieds.
On ne peut rien contre la nature. Un être qui pense, sait qu'il pense; par conséquent il ne peut être matérialiste, en dépit de tous ses
efforts. Les bêtes seules sont matérialistes, parce qu'elles ne pensent pas. Du moment que vous réfléchissez 5 vous êtes spiritualistes. Être spiritualiste et être homme, c'est la même chose.
Homme et matérialiste, au contraire, sont deux termes qui se détruisent mutuellement.
Mais ce n'est pas à dire qu'on ne puisse concevoir entre le corps et la pensée des rapports très -différents. Oui, et c'est par la manière de concevoir ces rapports que se distingue ce qu'on appelle le matérialiste et le spiritualiste.
Selon que les relations se conçoivent différemment entre le corps et l'âme, la matière et l'esprit, les conséquences diffèrent avec elles, et profondément. On touche alors à la question de l'immortalité. Les uns l'ont coupée à sa racine en faisant de l'esprit comme une espèce de feu , d'électricité, de lumière, sortant d'une combinaison particulière des éléments matériels. En effet, cet accord détruit entre les éléments, le feu s'éteint et la lumière avec lui. Les autres, ceux qui se décorent du titre de spiritualistes par excellence, prétendant monopoliser l'esprit avec aussi peu de raison que les soi-disant matérialistes la matière , partent de données opposées aux précédentes. L'âme, pour eux, est dans le
corps comme un aigle en cage. La cage ouverte, Taigle reprend son vol vers les cieux. L'esprit , dans cette doctrine, n'est attaché que transitoirement au corps ; il n'y a pas entre eux solidarité intime, fondamentale, en sorte qu'ils aient le même nœud et doivent se délier ensemble. La conclusion nécessaire et directe de ce point de départ, c'est que le corps peut périr et l'âme continuer de vivre.
Ce sont là, comme tu le vois, deux systèmes fondamentalement séparés dans leur base et leurs conséquences. Mais ce n'est pas l'occasion de me prononcer entre les deux. Il me suffît aujourd'hui de constater qu'ils admettent l'un et l'autre un être immatériel, et que les deux écoles ne sont que des sectes différentes de spiritualistes qui discutent sur la nature, c'est-à-dire sur la manière d'être de l'âme, mais nullement sur son existence même.
Notre être immatériel étant dès lors hors de doute, de quoi se compose-t-il? J'ai souvent et attentivement observé mon âme dans le jeu de la vie, regardant agir tous ses ressorts, et j'ai fini par penser qu'elle pouvait se résumer en trois facultés principales : intelligence, cœur, conscience. — Le corps a cinq sens, l'âme en a trois; les pre-
miers nous mettent en rapport avec le monde de la matière , les seconds sont les organes par lesquels nous percevons le monde Je l'esprit. Rien ne se perçoit que par son semblable.
Être pensant, aimant, jugeant; voilà l'homme. Vérité, Amour, Justice, ces trois mots sont écrits en lettres éternelles sur le frontispice de l'humanité. Qui que tu sois, si tu n'es pas capable de vérité, d'amour et de justice, ne passe pas le* seuil sacré : tu n'es pas un homme.
L'inteUigence, le cœur et la conscience, tels sont donc les organes que nous allons analyser successivement pour voir sortir d'eux, comme de trois sources, le flot de notre vie.