L'INTELLIGENCE
L'intelligence est l'œil de l'âme; les êtres de •l'esprit se peignent dans son miroir comme ceux de la matière dans le miroir des yeux.
Comprendre, savoir, connaître, c'est donc, en un seul mot : voir.
Pour mesurer la profondeur et l'étendue du rôle que l'intelligence joue dans notre organisation, il suffit de dire qu'elle seule nous donne la science de cette organisation même. Par elle , je me vois moi-même et je vois ce qui n'est pas moi. N'est-ce pas atteindre toute la création? L'animal se distingue de ce qui n'est pas lui par le sentiment de son être ; il se perçoit passivement dans la jouissance et dans la douleur.
L'homme fait plus que de se sentir, il se voit. Avoir la conscience ou seulement le sentiment de son être sont choses profondément distinctes, et si la distance entre les deux mots paraît petite au premier regard, elle s'élend à
mesure qu'on y réfléchit, et creuse un abîme entre nous et Tanimal.
Pour te convaincre de cette vérité , jetons un rapide coup d'œil sur l'échelle des êtres pour la remonter jusqu'à l'homme, dont la nature particulière ne nous apparaîtra avec précision que dans son contraste avec celle des autres créatures.
Pour le naturaliste, trois règnes bien distincts se divisent l'univers : le règne minéral , le règne végétal, le règne animal. Dans le premier sont les êtres inorganiques; dans les deux autres, les êtres pourvus d'organes. Auquel de ces deux mondes appartient l'homme? Envisagé matériellement, au point de vue du naturaliste, il dépend du monde organique, et la zoologie en fait un mammifère.
Mais le naturaliste, qui étudie le monde corporel, ne peut atteindre l'homme dans les régions de l'esprit où il trompe toutes ses recherches. Comme il l'examine, le divise en chair et en os , il ne peut trouver en lui qu'un animal particulier avec des organes qui lui sont propres et au moyen desquels il naît, se développe, mange, boit, dort, s'accroît, dépérit et meurt : rien de plus. Mais le signe distinctif de notre être
n'est pas dans sa nature animale. Il faut donc le chercher ailleurs, et faire luire le flambeau de la métaphysique dans des régions où le naturaliste ne descend pas.
Un seul regard dans le règne minéral nous fait compter une infinité de corps différents par kurs substances, leurs formes et leurs couleurs. Le minéralogiste les classe suivant leur dureté ou leur figure, et, en les distinguant, il en fait autant d'êtres séparés ; mais ces êtres n'existent que pour celui qui les voit et les énumère ; pour eux-mêmes ils ne sont rien, car être pour soi, c'est sentir que l'on est. Point de sentiment, point de vie.
En montant d'un degré, nous touchons au règne végétal. Ici, il semble que déjà l'aurore du sentiment commence à poindre ; la plante offre extérieurement tout le symptôme de la vie : elle naît, s'élève, fleurit et se fane. Les racines, qui sucent la sève dans le sein de la terre , leur nourrice , l'envoient au travers de la tige comme un flot de sang, pour la distribuer dans toutes les fibres. Nous voyons la fleur s'incHner et se dessécher sous les baisers ardents du soleil aussi bien que sous l'haleine glacée du nord ; elle boit la rosée du matin au fond de son calice , ainsi
que notre cœur boit Tespérance , et sa couronne rafraîchie s'épanouit et sourit au ciel. Oui , c'est bien l'image de la vie , mais ce n'est que son image ; au fond , il y a la mort et l'insensibilité. La plante flotte entre le jour et la nuit; sur la frontière de la vie ou du sentiment , elle appartient encore à la mort. Qu'elle naisse, fleurisse ou se fane, elle n'en reçoit ni jouissance ni douleur; c'est un chaînon entre la matière morte et la matière vivante : elle a des organes et point de sens. Les premiers sont cause de ses manifestations vitales à l'extérieur; l'absence des seconds l'empêche de vivre réellement, car ils l'empêchent de sentir, et sentir c'est vivre.
Uu seul pas encore et nous entrons dans le règne de la vie. L'animal est la première créature qui se sente vivre, la première, par conséquent , qui vive par elle-même et pour elle-même. Elle désire, se meut, souffre et jouit; mais le cercle de ses impressions vitales est tracé par la matière et n'en dépasse point les bornes. Sa vie n'est pas universelle : il lui manque toutes les perceptions de l'intelligence; ses sensations se limitent aux choses corporelles , et l'instinct est son seul guide. Il a une âme parce qu'il sent, mais c'est une âme aveugle. Quoi ! s'écrie- t-on ,
l'animal aurait une âme ! Et pourquoi pas ? N'y a-t-il donc qu'un corps, le corps humain, et qu'une âme, l'âme humaine? L'âme, dans le sens général du mot, n'est que la faculté de sentir. Sentir, c'est être animé. Qui donc niera que l'animal ne sent vivre, qu'il éprouve les peines et le bien-être? Vous n'en voulez faire qu'une machine, une espèce d'horloge dont les rouages se remonteraient sans cesse par l'instinct? Mais dites-moi comment une pure machine peut se sentir agir, mouvoir, souffrir et jouir ? Ne fautil pas qu'il y ait au dedans d'elle un principe vital, un foyer vers lequel aboutissent les impressions du dehors pour se convertir en douleur ou en volupté? Peut-on prétendre que les sens suffisent à la vie , et éprouvent eux-mêmes la souffrance ou le bien-être? Ils sont des organes, et tout organe n'est qu'un intermédiaire, un instrument. A ce titre , les sens conduisent bien la sensation, mais ce ne sont pas eux, cordes vibrantes de l'instrument, qui la reçoivent. Ils ne sont pas l'objet ni le but, mais le chemin. Fils conducteurs, ils dirigent vers l'âme l'action des objets extérieurs , comme le fil électrique conduit l'électricité et ne la ressent point. Le siège de la sensation est à la source où chaque
sens va affluer et porter les impressions du monde externe avec lequel il est en contact.
Tout être qui sent a une âme, mais il y a une distance, infinie entre l'âme animale et l'âme humaine ; entre l'âme voyante de l'intelligence et l'ânie ténébreuse ■ de l'instinct. La pensée seule fait la différence entre notre âme et celle de la brute ; mais quel espace ne met-elle pas entre les deux? Veux-tu mesurer cet espace? Éteins dans l'homme la flamme brillante de l'intelligence. Quel être va se présenter à tes yeux? Estce encore un homme ?
Il y a des populations entières, des races d'idiots, que la nature a déshéritées en naissant et précipitées du trône de l'humanité à côté de l'animal. Plusieurs parties de la Suisse offrent à l'homme de cœur le douloureux spectacle de ces êtres qui semblent foudroyés par* un anathème implacable. Sur leur visage le rayon de la pensée a disparu, y laissant flotter à peine quelques ombres vagues et crépusculaires, comme de lointains souvenirs d'un flambeau éteint. Elles vivent pourtant, ces créatures décrépites : la douleur et la joie sont encore leur lot, — mais ce n'est pas avec l'homme, c'est avec la brute qu'elles partagent le triste festin de leur existence. — Misé-
rables avortons, on dirait que la nature les a rejetés de son sein en un jour de mépris ou de vengeance , pour montrer à l'homme ingrat et oublieux le don sublime qu'elle lui fît en l'illuminant de la pensée. Allez-voir ces chênes foudroyés et maudits de l'humanité, vous tous, qui traînez votre âme dans la fange; peut-être qu'à l'aspect de ces troncs dépouillés et tordus, de ces branches desséchées qui ne portent ni fruits ni ombrages , vous saurez enfin ce que vaut pour l'homme cette pensée que vous noyez dans une fange honteuse.
Pour moi, je reconnais incontestablement deux âmes distinctes dans le règne des êtres vivants. L'une, l'âme animale, résidant tout entière dans le sentiment et l'instinct. L'autre, l'âme humaine, se distinguant de la précédente par l'intelligence. D'un côté l'aveugle, de l'autre le voyant. Entre l'âme de la brute et celle de l'homme, il y a la pensée, et la pensée seulement. Et le cœur? et la conscience , me dis-tu ? Il s'agit de nous bien entendre sur ce point. L'intelligence , qui se mêle à toute notre nature interne , la pénètre, l'imprègne si bien dé toutes parts , circulant dans la moindre de ses parties, qu'elle la transforme fondamentalement. L'étude du cœur
et de la conscience nous apprendra bientôt que ces organes doivent tout à Tintelligence et ne sont que par elle ce qu'ils nous apparaissent par euxmêmes. L'intelligence est donc la faculté souveraine de l'homme; celle qui le fait ce qu'il est en le couronnant roi de lui-même et de l'univers.
Nous venons de parcourir l'échelle des créatures et nous avons distingué des êtres qui n'ont ni conscience ni sentiment d'eux-mêmes ; ceux qui n'ont que le sentiment de leur existence , et l'homme enfin, qui réunit à la fois le sentiment et la conscience de son individualité.
La conscience est science de soi-même : la vue au dedans et au dehors de soi. C'est en elle , conime en un miroir, que l'être se révèle à ses propres yeux. Cette faculté de se connaître contient tous les privilèges , tous les bienfaits de la nature humaine.
Lorsque je dis, me distinguant comme être particulier : Je suis moi, je dis implicitement, mais nécessairement : Je suis ce qui n'est pas moi. Un contraire engendre l'autre, et nous ne distinguons rien que par son contraire. Dans cette proposition où j'affirme le rnoi, j'affirme en même temps qu'il y a quelque chose qui n'est
pas moi. Le non moi réfléchit le moi et me renvoie mon image dans la sienne. La connaissance de mon être et celle des êtres différents de moi sont donc inséparables.
Mais quel don sublime je vois sortir de cette science de mon être! — Ma liberté, la liberté humaine , s'élève devant moi toute radieuse. Sur son front brille la lumière de l'intelligence : « Esclave, me dit-elle, descends au fond de toimême, connais ta nature, connais ta loi, et tu seras libre ; je suis fille de la science. » Comprends-tu la signification de ces paroles , Adolphe?
La pierre qui tombe obéit à la loi ; mais elle ne la connaît point ; elle ne peut donc la vouloir. La loi et elle ne font qu'un pour ainsi dire.
La brute, à son tour, obéit à la loi; mais elle l'ignore également. Elle recherche la loi ; elle a des désirs, des besoins, une volonté par conséquent. Cette volonté l'élève au-dessus de la matière morte, mais la laisse au-dessous de l'homme, car c'est une volonté qui ne se connaît point : l'instinct seul désire et veut dans l'animal.
Mais voici l'homme : l'intelligence s'allume, luit, et reconnaît la loi. Par elle je vois mon
propre code écrit au fond de mon organisation. Je l'étudié et me convaincs qu'il n'y a de satisfaction, et par conséquent de jouissance réelle pour mon ^ être, que dans la réalisation de ses lois qui sont en même temps ses besoins.
Déjà je touche à la liberté : un pas encore , et elle m'appartient.
Je deviens libre dès l'instant où je me soumets volontairement à l'esclavage de la loi, le seul qui , loin de m'abaisser, fait passer le sceptre des mains de la Divinité dans les miennes. Connais ta loi et tu l'aimeras ; aime-la et tu la suivras ; suis-la et tu seras libre. La liberté est une perle précieuse qui se trouve dans la connaissance de soi-même et que le rayon de l'intelligence nous fait trouver. Ne la vois-tu pas s'élever sur les mêmes degrés que la science ? L'homme le plus esclave est aussi le plus ignorant.
Est-il libre, celui qui se révolte contre la loi, et cherche à la renverser parce qu'il ne la connaît point? Est-il libre l'esclave qui , plein de rage, agite et ronge des chaînes bienfaisantes ? La volonté aveugle guide l'animal , mais la volonté intelligente, qui appartient à l'homme, peut seule enfanter la liberté.
Moins l'homme se connaît et plus il est passif,
partant esclave; soutenir le contraire, c'est prétendre que le suprême degré de liberté est dans l'animal, et qu'un aveugle que l'instinct seul conduit est libre de marcher où il veut.
La créature libre est celle qui voit la route que lui tracent ses besoins, et s'y engage volontairement. — Être libre , ce n'est pas s'opposer à la loi, sous ce rapport nous sommes esclaves ; c'est, au contraire, s'incliner devant elle. La liberté dans la loi, voilà la vraie, la seule liberté.
Le pilote ignorant laisse flotter la voile indécise au souffle des hasards , et sa barque s'en va de çà , de là ; tantôt vers le rivage , tantôt près de recueil. Elle n'est pas à lui, mais à la vague qui passe et qui l'entraîne ou la submerge. Le pilote habile voit venir la tempête et cargue la voile. Il voit venir aussi le vent favorable et déploie la voile pour la lui livrer.
L'homme n'est pas maître de faire souffler les vents de sa destinée où il veut, mais il peut s'armer contre leurs fureurs ou profiter de leur secours.
N'est-ce point folie d'admettre qu'un homme, sachant qu'un chemin conduit inévitablement à la douleur, ne l'évite pas pour suivre celui qu'il sait mener au bien-être? S'il est bien peu
d'hommes qui montent jusqu'à une liberté parfaite , c'est qu'il en est bien peu qui descendent jusqu'à une connaissance complète de leur être. Nous cherchons tous le bonheur. La jouissance de la vie est le but vers lequel nous courons en tous sens dans l'arène. Hélas ! bien souvent nous révenons sur nos pas, têle baissée, conduits par le regret et le désenchantement. Pourquoi? C'est que ce bonheur qui est écrit au fond de nous, dans les secrets de notre nature, c'est en dehors de cette nature que nous l'avons cherché, au milieu des abîmes et des ténèbres. Connais-toi toi-même , et la lumière sera.-Tu sortiras de cet affreux labyrinthe où tu t'égares , pour voir le jour de la liberté. Au dedans de toi , et pas ailleurs, est écrite ta destination. Ta liberté n'est que le complet développement de ton être. Elle est ta vocation. C'est toujours en vain que nous chercherons la félicité en dehors de notre perfectionnement. Cherchons la félicité dans la liberté , la liberté dans la vérité. Marche dans la science, tu avanceras vers la liberté; marche dans la liberté, tu avanceras vers ta destination ; marche vers ta destination, tu avanceras vers ton bonheur. La liberté est le suprême laurier dont tu dois ceindre ta tête. Vouloir la loi , voilà
le secret de la liberté. Celui qui veut la loi lui emprunte toute sa puissance; il s'identifie avec elle. Dès le jour où, l'ayant reconnue bienfaisante et inévitable , il lui dit : Je veux être ton esclave, ses fers sont à ses pieds et il se couronne roi de lui-même.
Ne cherchez donc pas la liberté en dehors de la loi : il n'y a que luttes vaines, anarchie, douleurs et désespoirs. Ne croyez-pas qu'il est libre l'insensé qui se révolte contre sa nature; tôt ou tard elle prend sa revanche. La loi est la loi. Si vous pouviez la renverser, serait-elle encore la loi? Oui, je le répète, vous pouvez l'attaquer dans une lutte aveugle et folle; vous pouvez croire un instant que vous l'avez foulée sous vos pieds, mais elle se relève et vous accable de ses terribles sanctions, en vous écrasant sous les douleurs. — Plus nous nous acharnons contre elle, plus nous sommes petits et impuissants. Plus nous nous rapprochons d'elle, plus nous sommes grands et forts.
Écoutez cet enseignement, vous qui voulez gouverner les hommes : apprenez d'abord à vous gouverner vous-mêmes. Quand vous connaîtrez votre loi , vous connaîtrez celle de l'humanité ; quand vous saurez vous conduire, vous saurez
diriger les nations, car elles n'ont point d'autre but, ni d'autre mission, que l'affranchissement de l'homme.
En vain l'on parle de liberté. Un homme livré à toutes les passions a beau s'appeler républicain et libre : il sera couvert de chaînes au sein de la liberté. Affranchis ta nature ; aime sa loi , et tu seras libre sous Néron et sous Tibère. Sois ton propre souverain , il n'y aura plus de tyran pour toi.
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