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DE L'IMAGINATION

Avant d'examiner le second organe de notre âme, le cœur, je dois te parler de l'imagination, comme faculté auxiliaire de l'intelligence. Cette lettre ne sera que le corollaire de la précédente.

L'imagination est une manière d'être de l'iurtelligence; une forme spéciale qu'elle affecte souverainement dans certains individus. C'est pour cette raison qu'elle n'est pas un organe particulier , mais quelque chose qui se joint à la pensée pour lui donner une puissance toute particulière, et la plus grande de l'homme: celle de créer. Elle est le spiritus creator : le génie. Son souffle, en passant sur la pensée, l'anime d'une nouvelle force et l'élève.

Notre pensée se manifeste dans la science et dans l'art. La science vit de l'abstraction. Elle isole, sépare la chose même de sa manifestation, ne recueillant dans son creuset que l'essence même des êtres. La pensée scientifique est la

pensée abstraite, nue, analytique. Au travers de r^ppavition matérielle et changeante, nous l'avons vu , elle va chercher la loi invariable : la forme ne lui est bonne que pour révéler le fond. Point d'abstraction, point de science.

L'art retourne en quelque sorte la science, et d'abstraite la rend active , vivante dans l'image extérieure. Une image! — * L'art entier est dans ce mot, et avec lui sa source, l'imagination. L'imagination sert à imager, et Fart n'est qu'une image.

La perfection de l'art réside en deux choses : la vérité de l'idée , l'accord de la forme avec cette idée. Là est le secret du génie et celui des chefsd'œuvre. Le mérite d'une création artistique consiste bien plus dans la vérité de son expression que dans l'élévation du sujet. Un grand artiste élève tout sujet à sa hauteur; entre ses mains la boue elle-même devient de l'or.

L'art consiste donc à donner à la vérité un signe, une figuration. Il est son expression imagée ; il est Vidée-matière.

Toute œuvre d'art est une lettre vivante. L'art universel, c'est le langage, car le langage est l'image universelle de l'esprit. Les arts sont des langages spéciaux; chaque art, bien plus, chaque artiste a sa langue particulière.

L'imagination est donc indispensable à l'artiste : mais la pensée doit être l'aliment de cette imagination, et à ce titre l'intelligence est la vraie nourrice des arts. Une imagination qui ne puiserait pas en elle ses inspirations ne serait plus qu'une folle battant les champs à tort et à travers et n'y récoltant que le monstrueux, l'absurde, l'impossible, le faux! Les Muses ne se fécondent que par la semence de la vérité. La pensée, nue dans le domaine de la science et de l'abstraction, lorsqu'elle entre dans celui de l'art, se revêt du costume que l'imagination a brodé de sa main étincelante. Mais cette divine robe des Muses doit toujours recouvrir et parer la vérité. Que de fois le vent seul agite et soulève ses longs plis!

L'art sans la vérité n'existe pas. La vérité dans l'art. Hélas ! que de plumes ont écrit ces mots , qui un instant après trahissaient leur dieu. Oui, la vérité dans l'art, mais voulez-vous savoir ce que signifient ces paroles? Demandez-le à Raphaël , à Shakespeare , à Mozart.

La vérité n'était-elle pas au bout du pinceau de l'immortel Florentin, lorsqu'il peignait ses divines madones? Ne conduisait-elle pas la plume de Shakespeare, lorsqu'il burinait le cœur hu-

main dans des œuvres immortelles? N'était-elle pas dans Mozart, lorsqu'il faisait retentir la mélodieuse voix des amours?

La pensée ne peut pas, sans une science profonde de notre nature, lui ravir ses secrets et les réaliser dans l'art. Croyez-vous que Molière n'avait pas étudié notre être intime, lui qui fit comparaître l'homme sur la scène avec tant de vérité que nous étions presque tentés de croire l'original devant nous et la copie dans notre sein? — Un artiste ne nous émeut que lorsqu'il touche les véritables ressorts de notre être. L'àme humaine est un instrument; il faut connaître ses cordes pour en tirer les accords profonds et pleins de la douleur, ou les notes éclatantes et élevées de la joie. Il faut en un mot que l'artiste nous parle notre propre langue , sinon , il parlera en vain. Cette langue est celle de la vérité et de lîi nature. Toute autre parole, tout autre signe reste muet.

Si l'œuvre de l'artiste n'est pas tracée en nous déjà, notre âme restera immobile devant elle. Mais que son souffle soit celui de l'humanité et il. soulèvera les flots les plus profonds de notre cœur. Nous appartiendrons à l'artiste: il nous commandera à son gré la douleur et la joie.

La vérité est la puissance du génie et le secret de son immortalité. Le génie est le révélateur. Tout ce qui n'est pas la vérité n'a qu'une heure : cela disparaît, comme une écume vaine, une stérile agitation. Voilà pourquoi vous tous qui cherchez l'art en dehors de la nature , vous bâtissez vos œuvres sur le néant. Ce sont des mour ceaux de neige qu'un rayon de vérité fait fondre en un instant. Que de choses, que de noms l'avenir aura à oublier!

L'art est la coupe d'or où nous buvons la vérité. Mais prenez garde que cette coupe brillante et ciselée n'étincelle en vain et n'attire nos lèvres que pour les tromper. L'univers est le suprême chef-d'œuvre de l'art, et son créateur le suprême artiste. La création divine ne révèle-t-elle pas comme la nôtre l'idée par le symbole, la vérité par l'image , l'esprit par la lettre? Contemplez la nature, vous qui aimez les arts; elle est notre maître à tous.

Quand je dis: l'imagination est la pensée créant, et l'artiste un créateur, j'élargis le cercle de l'art pour y admettre les arts mécaniques. Lorsqu'on parle des arts, on n'étend pas d'ordinaire sa pensée au delà de la peinture, de la poésie, de la sculpture, de la musique et de l'architecture;

en un mot, au delà des beaux-arts. Mais le machiniste n'est-il pas un artiste aussi? N'inventet-il pas, n'imagine-t-il pas, ne crée-t-il pas? Lorsque Walt rendit vivantes et actives les lois de la vapeur, n'était-il pas un artiste, et l'un des plus grands de l'humanité? Il peignait en quelque sorte dans le fer et y révélait une force, une loi de la nature. Shakespeare et Gœthe ont-ils fait autre chose que de révéler les lois de notre nature et de traduire leurs forces dans la forme vivante de la matière?

Quoi, t'écries-tu, confondre Watt avec Shakespeare, Gœthe avec Franklin ! Je ne les confonds point. Le pays des arts a deux provinces: celle des beaux-arts; celle des arts utiles. Gœthe, Schiller, Dante, Rubens, appartiennent à la première; Watt, Franklin, Vaucanson, appartiennent à la seconde. Ces seuls mots: arts mécaniques, beaux-arts, nous signalent leur différence.

Les beaux-arts sont : le vrai dans le beau.

Les arts utiles ou mécaniques consistent à utiliser les lois de la nature en les apphquant. Quant à leur objet, ces deux branches de l'art se séparent donc complètement, mais elles n'en ont pas moins une commune racine : l'imagination. Le mécanicien, aussi bien que le peintre,

est un créateur, et nul n'est créateur sans imagination. Imaginer, c'est inventer, former, combiner. Le génie n'est que la pensée humaine rendue créatrice par l'imagination : spiritus Creator j je le répète. Franklin découvre les lois de l'électricité: il est un savant. Franklin invente le paratonnerre : il est un créateur: Or, je le répète: tout créateur est un artiste, comme tout artiste est un créateur.

Où s'arrête l'esprit scientifique? A la découverte de la loi. Jusqu'où va l'esprit artistique et créateur? Jusqu'à l'application delà loi.

Le savant, dès qu'il applique la loi, se convertit en inventeur et prend pied sur le terrain des arts. C'est une transfiguration complète et de l'homme et de la vérité. Et qui opère cette transfiguration, sinon la puissance inventrice, l'imagination, qui est venue s'adjoindre à l'intelligence abstraite pour la féconder et en faire sortir une création? Ici se manifeste de la manière la plus évidente la différence, en même temps que la solidarité entre la science et l'art. L'imagination leur sert d'anneau pour les relier, mais elle les sépare aussi fondamentalement.

La science livre les données du problème, que l'art résout. La proposition peut se concevoir en

ces termes : étant données telles lois ou vérités de la nature, leur imaginer une formule d'action.

L'intelligence qui trouve la vérité fournit à l'imagination les matériaux de ses constructions, et c'est en cela qu'elle lui est indispensable. Quelque liberté que l'on reconnaisse d'ailleurs à l'imagination, elle doit toujours rester l'esclave de l'intelligence et de la vérité. Si elle s'affranchit de ce servage naturel et nécessaire , on l'appelle la folie. Un fou est un être chez lequel s'est rompu l'équilibre entre l'imagination et la raison. Prenez garde, vous tous qui voulez la liberté de l'art, de ne pas la faire consister dans une licence insensée. — Cette liberté n'est pas de fouler aux pieds, en Vandales, le beau et le vrai, mais de ne reconnaître d'autre sceptre que le leur.

Dans la république des arts, comme dans toute autre , si l'on n'obéit à la loi du beau et du vrai , on n'est qu'un tyran ou un esclave.

Il y a bien peu d'artistes aujourd'hui, mais beaucoup de fous qui se figurent peindre, écrire, sculpter. — Pourquoi? c'est qu'un artiste a pour maîtresse. la vérité. Or, on. aime mieux aujourd'hui adorer les déesses, au coin des bornes et

dans la fange. — Ils ont fait du Parnasse un sale lupanar, et des Muses, des prostituées toutes ruisselantes de boue et de pierres fausses. Que celui qui ne se sent pas la force de mourir pour le vrai et le beau, n'entre pas dans le domaine de l'art : il le vendra un jour ou l'autre pour un sac d'écus; ce n'est pas l'étoffe d'un artiste qu'il y a en lui, mais d'un Judas.

Retournons à notre sujet : ce spectacle désole.

Nous avons distingué les arts mécaniques et les beaux-arts quant à leur but, mais nous avons reconnu aussi l'invention comme leur commun artisan et leur trait d'union. Souvent on élève les uns au détriment des autres. Le poète prend en pitié le mécanicien, le mécanicien traite le poëte de rêveur. Justice pour tous. A chacun son rang: les deux branches de l'art portent également des fruits pour l'humanité. On refuse généralement aux arts mécaniques une influence morale; c'est voir bien superficiellement ou plutôt ne point voir du tout.

Le moulin qui prépare le pain, la machine qui tisse la laine, en répondant aux besoins de notre nature physique, contribuent puissamment aux progrès de notre nature morale. Ils augmentent, en effet, le bon marché des objets né-

cessaires à notre entretien , créent de nouvelles facilités au bien-être de tous, et arrachent ainsi une foule d'esprits à l'aiguillon douloureux qui les empêchait de se développer et de s'ennoblir lorsqu'ils étaient attachés, pauvres serfs, à la glèbe de la misère.

Loin de dédaigner les arts mécaniques, reconnaissons donc leur haute portée et ne leur refusons pas la part qui leur est due dans les destinées du genre humain. La marche de l'homme sur le terrain des satisfactions matérielles est un progrès aussi. Oui, plus d'une source que l'on ne voit pas jaillit d'en bas pour aller se répandre vivifiante dans les hautes régions de l'esprit

Les beaux-arts ont plus immédiatement pour but de satisfaire aux exigences de l'esprit. Plus près de lui, plus intimes avec sa nature, ils le nourrissent de première main, si je puis dire ainsi. Voilà pourquoi, je pense, ils prétendent à la suprématie absolue et refusent souvent de reconnaître une influence intellectuelle à leurs frères , les arts mécaniques. Mais quelle que soit la différence de leurs sphères d'action, en est-il moins vrai que tous deux agrandissent le cercle de notre vie par la jouissance et l'enrichissement

de notre être? D'ailleurs, l'union entre le corps et l'esprit est si intime , qu'il n'est guère de ser- . vice rendu à l'un qui ne le soit à l'autre. C'est une action et une réaction réciproques : un constant et mutuel échange.

Bien des pensées restent suspendues au bout de ma plume, cher Adolphe, mais je dois abandonner cet intéressant sujet, mon intention n'étant pas de te faire une dissertation sur les arts, mais de te montrer seulement dans quels rapports ils sont avec l'imagination.

La mémoire est sœur jumelle de l'imagination. Je me bornerai à indiquer en deux mots le rôle de cet organe également secondaire de l'intelli- •gence.

La mémoire relie le passé au présent et permet ainsi à l'homme de rassembler les faits pour les comparer, et de cette comparaison faire sortir les fruits de sa science. Le temps et la distance se rapprochent et se concentrent dans le foyer du souvenir.

Son premier résultat, c'est de relier l'homme à lui-même, en lui permettant de se regarder en arrière de lui, pour ainsi dire, et de se concevoir comme un être identique malgré ses transfigurations successives: miroir qui replace l'i-

mage de l'enfant en face de l'adolescent, et fait comparaître devant le vieillard l'homme mûr qui l'a précédé. C'est l'œil par lequel nous regardons le passé et qui nous permet de dire : J'ai vécu. C'est le souvenir enfin , l'écho triste ou charmant qui vient retentir dans le présent. Le souvenir nous poursuit jusqu'à la tombe et agite dans notre sein les serpents des implacables Euménides. Mais il entretient aussi en nous le délicieux parfum d'une bonne action , en embaume notre cœur, et jusque dans l'arrière-saison fait fleurir notre printemps.

Craignez le souvenir, vous qui avez transgressé votre loi. Bénissez-le, vous qui l'avez accomplie. Si rheure actuelle ne vous donne que tourments, il vous fera remonter le courant des années et vous conduira dans de paisibles retraites. Vous donc qui , jeunes encore, allez jeter la semence de vos actions dans le sillon du temps, songez à l'inévitable récolte! Vous pouvez remplir la* coupe de miel ou de poison, mais n'importe le breuvage, vous le boirez un jour.

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