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QUATORZIÈME LETTRE

LE cœuR.

Je voudrais, mon cher Adolphe, pouvoir entrer immédiatement avec toi dans l'examen de cette merveilleuse et puissante faculté de notre âme, mais à ce chapitre il faut une préface.

Trop souvent il arrive que Ton jette de l'obscurité sur une matière, faute de l'avoir débarrassée d'avance de tout ce qui gêne son intelligence. Il est sur le seuil de toute question des opinions indécises et flottantes qui, semblables à des brouillards, empêchent de distinguer clairement l'objet réel au miheu de reflets trompeurs.

On entend dire chaque jour : Cet homme aime la justice , cet artiste aime son art', ce savant aime la vérité. On dit également : Cet homme aime la bonne. table, la volupté. Or, ce n'est certes pas avec le cœur qu'on aime les truffes ni le vin de Bordeaux, ni même la justice, ni même la vérité. Et pourtant on est convenu de considérer le cœur comme le principe et la source

unique de toute affection. Comment lever cette contradiction? Elle se résout d'elle-même lorsqu'on regarde attentivement dans notre nature , où toutes ces locutions trouvent la raison de leur existence.

D'où vient que l'enfant cherche le sein de sa nourrice avant de savoir qu'il contient sa vie ? Que le jeune homme aspire à l'amour avant d'en avoir éprouvé les jouissances? Pourquoi l'esprit cherche-t-il la vérité , alors qu'il n'a pas ressenti encore le bienfait de son éternelle lumière? Pourquoi le sauvage qui n'a écrit aucun code de lois, l'enfant auquel on n'a pas enseigné la justice, se révoltent-ils contre une injustice? Qu'est-ce donc qui nous porte ainsi, êtres aveugles et êtres intelligents , vers l'inconnu ? Qu'est-ce qui aiguillonne sans cesse notre nature, conduit l'esprit à la vérité, le cœur à l'amour, la conscience à la justice, avant qu'ils sachent ce que c'est que l'amour, la vérité et la justice? Qu'est-ce qui mène celui qui a soif vers l'eau, alors qu'il n'a jamais bu, celui qui a faim vers la nourriture, alors ' qu'il n'a jamais mangé? Quel est enfin ce guide mystérieux, tout-puissant, qui se cache dans la profondeur de notre nature , et qui , sans cesse actif, sans cesse veillant, nous mène comme par

la main au milieu de la nuit qui nous enveloppe d'abord ; ce guide , qui sait avant nous où nous allons 5 qui voit avant que nous n'ayons vu? Cette première providence de notre être, cher Adolphe, c'est l'instinct. Oui, l'instinct, moins aveugle qu'on ne le pense , puisqu'il voit pour nous. C'est p?ir lui que notre loi se manifeste d'abord et nous entraîne. Il est l'aiguille aimantée qui se tourne infailliblement vers le pôle de notre destination. Il est la soif et la faim de notre nature ; la première révélation de ses besoins et de son but.; l'axe moteur de notre volonté; le principe énergique, indestructible du mouvement, du sentiment et, partant, de la vie.

Sans l'instinct, que serions-nous? Notre esprit aurait-il cherché la vérité ? Notre cœur aurait-il cherché l'amour? Désirer une chose, c'est être attiré vers elle, c'est sentir le besoin de sa possession. Le désir est comme un vide qui se creuse dans notre être et que la satisfaction vient combler. L'instinct ouvre le besoin que la jouissance remplit.

L'instinct est pareil à une racine par laquelle monterait jusque dans nos organes la sève de la vie pour faire éclore dans notre sein les fleurs bien différentes de la joie et de la douleur.

Mais pour le définir plus scientifiquement :

l'instinct est l'attraction exercée sur les êtres vivants par la loi de leur nature. Ou bien, ce qui revient au même : l'attraction entre nos besoins et l'objet destiné à les satisfaire. C'est pourquoi la volonté de l'animal ne se distingue pas de son instinct, elle est une avec Ini. L'homme au contraire, qui peut reconnaître sa loi, peut aussi séparer sa volonté de son instinct et les régler l'un par l'autre.

A chacun de nos organes correspond un besoin, par conséquent un instinct.

L'inteUigence a l'instinct de la vérité, la conscience , l'instinct de la justice, le cœur enfin, l'instinct de l'amour. Mais ces instincts se réunissent tous trois en un seul : l'instinct de la vie. Le premier, l'unique désir de tout être vivant est de vivre, c'est-à-dire de jouir de lui-même.

Maintenant, cher Adolphe, tu vois déjà quel sens il faut reconnaître dans l'expression générale : aimer. Nous aimons tout ce qui nous procure jouissance; nous haïssons tout ce qui nous met dans la douleur. Un homme peut braver la douleur et la dominer, aucun ne la peut aimer.

Aimer, dans l'étendue universelle du mot, c'est donc : être attiré. Or, l'attraction s'exerce sur

tous nos organes par leurs objets respectifs, nous Tavons dit. Partout où il y a un instinct , il y a une attraction plus ou moins forte : un goût, un penchant, un amour, une passion. A ce point de vue général , le mot aimer enveloppe notre être tout entier, aussi bien physique que moral : autant de besoins, autant d'amours.

Cela nous explique comment Ton dit: «J'aime la justice, j'aime la science, les arts, la bonne chère , le bon vin » aussi bien que : « J'aime mon ami, mon épouse, mes enfants, mes frères, mes semblables. Mais, lorsqu'il s'agit du cœur, le phénomène d'attraction change à la fois et d'objet et de nature.

Le cœur a son instinct, partant son sentiment particulier; une peine et une jouissance qui lui sont propres.

Nous devons distinguer trois espèces de sentiments essentiellement distincts et correspondants aux trois organes de notre âme : le sentiment intellectuel, le sentiment moral et le sentiment affectif. Le dernier est le produit spécial du cœur.

Celui qui a senti les joies du cœur sait bien les distinguer de celles que donne la possession de la vérité ou de la justice. Léandre dans les

bras d'Héro n'éprouve pas les joies d'Archimède à la vue de la vérité, d'Aristide pratiquant la justice.

Le cœur et la conscience peuvent n'être pour rien dans les voluptés de l'intelligence. Chaque champ dans notre âme a ses fruits particuliers, et , bien que ceux de la science et de la justice soient pleins de délices, ceux que l'on récolte dans le cœur ont une saveur toute différente; qui les a goûtés les préfère à tous les autres.

Le cœur est le sens affectif par excellence.

L'amour proprement dit lui appartient. C'est son élément. Il jouit, s'abreuve, se rassasie, existe en lui. Il souffre au contraire , se dessèche et meurt dans la haine. Oiseau des ardents climats, il périt au sein des hivers. Dans le cœur réside le pouvoir de transporter notre être en autrui. Il est le levier par lequel nous nous déplaçons nousmêmes.

Aimer quelqu'un , c'est jouir et souffrir, c'est vivre en lui et par lui. Ce sont deux âmes qui s'embrassent, s'absorbent en une seule, deux rayons qui se réunissent en un rayon.

Celui qui a mis tout son être dans une épouse, un ami, un enfant, et que cet être lui soit enlevé, sent un vide affreux envahir toute son âme : il

s'y fait une solitude horrible. L'être de sou êtrelui est arraché. Il erre partout , se* cherchant luimême dans la personne qu'il a perdue. Ce vide qui se creuse en lui est la mesure de son affection. Si elle était de telle étendue qu'elle l'enveloppait en entier, il perd tout à la fois, et pas une racine n'est coupée de celles qui rattachaient à l'existence. Un pareil vide est un abîme que la douleur rempHt dans tous les sens et que le temps, hélas! si puissant, ne peut refermer toujours.

Aimer, c'est se donner. Si le sacrifice que tu fais de toi n'est pas entier, s'il te reste quelque chose que tu conserves en dehors de l'être aimé, tu pourras répandre des larmes qui n'auront pas mouillé ses paupières, et ton front pourra briller d'une joie qui n'aura pas illuminé le sien. Une portion de ton être te sera restée , un champ où tu sèmeras seul, où tu récolteras seul. Dans ce cas , si tu perds la créature aimée , le vide creusé dans ton cœur sera moins grand , moins profond, car il ne mesure que la place autrefois remplie. Ce vide douloureux s'étend jusqu'aux frontières de ton amour; pas au delà, pas en deçà.

Il est des degrés dans la puissance affective. Ces degrés, qui marquent la gradation par où le

cœur s'élève, s'appellent tour à tour tendance, caprice , sympathie , goût, penchant.

Lorsque l'attraction attire impétueusement, irrésistiblement l'être qui en est l'objet, l'amour se dépasse lui-même pour ainsi dire, et devient la passion. La passion , c'est le feu dévorant de notre âme. Comme cet élément, elle s'élance avide, insatiable, affamée, non plus pour se laisser absorber, mais pour engloutir tout en elle. Franchissant d'un bond les frontières ordinaires de l'amour, elle ne se donne plus, elle exige ; ce n'est plus cet esclave qui se prosterne aux genoux de l'être aimé; c'est un maître furieux, intraitable, qui se relève en brisant ses fers: il lui faut dominer, posséder, même au prix du sang. Ainsi qu'un ouragan, il souffle sur l'objet de ses ardeurs pour l'entraîner dans son tourbillon; il s'ouvre devant lui comme un abîme pour l'engloutir; il l'enlace comme le serpent pour l'étouffer. Voilà la passion. Elle est le paroxysme de l'amour, sa puissance développée presque au delà d'elle-même jusque dans sa plus sauvage fureur et son implacable fatalité.

Tous les degrés que nous venons de marquer dans les forces du cœur, nous les retrouvons dans celles des autres organes. La chair, Tintel-

ligence, la conscience ont leurs passions, aussi bien que leurs simples tendances , leurs sympathies et leurs goûts.

Si les attractions du cœur sont généralement plus vives que celles des autres facultés de notre nature, l'intelligence et la conscience ont leur privilège: ils s'attachent à des êtres qui sont éternels et leur survivent toujours: la vérité et la justice. Mais le cœur est l'organe qui produit l'attraction entre les êtres vivants et finis, proies inévitables du temps et de la mort. Si les plus profondes jouissances le remplissent, les plus grandes douleurs lui appartiennent.

La femme qui vous prend votre âme tout entière n'en laisse aucune portion pour d'autres; il vous devient impossible d'aimer, sinon par elle. La vie est un capital dont nous avons la propriété temporaire. Or, que reste-t-il à celui qui d'un seul coup dépense tout l'avoir de son existence? L'être aimé n'est-il pas devenu comme le trésorier de sa vie, lui en payant les intérêts qu'il élève jusqu'au centuple, s'il l'aime à son tour. Celui qui aime enrichit ainsi son existence de jouissances qu'il n'eût jamais connues dans l'isolement. Crois-moi, Adolphe , on ne peut mieux placer le capital de sa vie que dans un cœur digne et aimant.

L'amour est la véritable communauté. -^ Aimer, c'est s'enrichir. Qu'il est pauvre celui que personne n'aime ; qu'il est pauvre aussi celui qui n'aime que lui! Le champ intérieur de son âme, quelque vaste qu'il soit, reste stérile : sol pierreux et desséché, il ne connaît point de fleur. Aimer, c'est s'accroître de l'être auquel on se livre, c'est sentir, jouir, souflriç, vivre deux fois en un mot; rassembler en soi deux êtres ; vivre deux en un seul

Plus on aime, plus on vit. Celui qui jamais n'a aimé ne sait pas où est le véritable foyer de toute existence.

Il est des moments, cher Adolphe, tu as dû les éprouver, où l'on voudrait étreindre dans ses bras l'univers entier. Tout s'anime alors et respire, tout aime autour de vous. Le vent tiède qui passe sur votre front est chargé d'ineffables voluptés, elle soleil qui descend derrière la montagne remplit les cieux d'une pourpre amoureuse et vivante. A tout ce qui vous entoure vous rêvez une âme. Les rochers froids et stériles s'animent sous votre souffle, et le moindre bruit du feuillage devient une voix amie. Si vous rencontrez vôtre semblable, vous êtes tenté de le presser dans vos bras. C'est une immense extase du

cœur, un embrassenient universel, une communion de votre âme avec toute la nature. Votre être ne fait plus qu'un avec l'univers ; vous le sentez infini, étemel, impénétrable comme lui.

Ainsi, telle est la puissance du cœur, qu'il peut animer même des êtres insensibles. Mais ce phénomène est un enivrement passager où le cœur s'induit lui-même en erreur. L'amour vrai et durable ne peut s'établir que sur l'échange des sentiments, et cet échange n'est possible qu'entre deux êtres capables de se comprendre et de s'absorber l'un dans l'autre.

Heureux les êtres qui peuvent vivre l'un dans l'autre ! Ils s'aiment et n'aiment rien qu'en eux. Qu'une feinme livre toute son âme à un homme, elle aimera les enfants qu'il lui donnera, mais ne les aimera qu'en lui. Chaque rayon d'amour qui descend sur eux part du seul foyer qui les contient tous. L'amour se subdivise en se partageant, mais chaque don que l'affection maternelle fait à l'enfant est pris dans le riche trésor du père.

Le centre de votre vie est dans l'âme de celle que vous aimez. Que vos amis s'éloignent d'elle, c'est de vous-même qu'ils s'éloignent. Qu'ils soient les siens , et ils sont les vôtres : vous n'avez plus rien qu'en elle.

Mais voici la mort qui l'enlève dans vos bras, cet être de votre être> et la conduit dormir à l'ombre du cyprès. Où sont alors vos amis? N'estce pas dans ceux qui vous parleront d'elle, qui uniront leurs efforts aux vôtres pour l'arracher à la tombe et la ressusciter dans le souvenir?

De tels amours sont plus rares qu'on ne l'imagine. Il est une aristocratie de cœur comme de l'intelligence, et il n'est pas donné à chacun d'aimer avec puissance et élévation.

Ne voit-on pas tous les jours une épouse, une mère, des enfants, des frères, des sœurs et des amis se partager un même cœur, sans qu'aucun d'eux empiète sur le domaine des autres ? Mais qu'il arrive un de ces rayons brûlants de l'amour et vous verrez tout cela fondre comme la cire au soleil dans un seul creuset. Il n'y aura plus qu'un sceptre , plus qu'une grande affection : centre commun autour duquel tourneront toutes les autres. Sans doute, parents, frères et sœurs n'ont point disparu de votre, cœur, mais vous les entraînez avec votre être dans le cercle unique où il s'est transporté.

Les hommes qui rassemblent toutes les forces de leur cœur dans l'humanité atteignent la plus grande étendue et la plus sublime expression de

Tamour. «Aimez-vous les uns les autres» est la loi du Christ. Le Christ , c*est l'amour crucifié. Le cœur est l'autel du christianisme ; mais c'est surtout celui de l'humanilé. Si tu n'as point de cœur, tu n'es pas un chrétien , bien plus , tu n'es pas un homme. Vous qui tremblez devant la dissolution de notre Société et cherchez partout de quoi relier son faisceau rompu, voulez-vous savoir ce qui peut la sauver : c'est du cœur, du cœur, et toujours du cœur !

Arrière donc, vous tous qui prêchez la fraternité du haut des chaires de la religion ou des tréteaux de la poUtique, alors que la haine mugit dans votre sein et que l'anathème fait pâlir vos lèvres hypocrites. Arrière , faux apôtres de la liberté qui ne savez pas que , pour rompre des fers et enlever vos semblables à l'esclavage, il faut savoir aimer. Ne cherchez pas si loin vos superbe^ théories? Voulez-vous trouver la république? Elle est dans votre cœur. Celui qui aime son semblable est le véritable républicain. Celui qui le hait est le vrai despote. Il opprimera toujours. L'arbre de la liberté et de la justice ne s'élève pas dans le fumier de vos haines.

Il y a dans l'univers deux génies qui luttent sans relâche pour le sceptre de l'humanité. L'un

est bienfaisant ; il ressemble au soleil dont les rayons purifient les airs et dissipent les nuages en découvrant la plaine bleue du ciel. Il descend jusque dans les fécondes entrailles de la terre pour y réveiller sous ses baisers de feu les moissons dorées : c'est l'amour qui répand la vie.

L'autre, génie destructeur, tempête glacée, porte sur ses ailes sinistres toutes les fureurs de la mort. Lorsqu'il promène sur le monde son souffle empoisonné , il déracine les arbres qui ombrageaient l'humanité, et fait mourir dans les sillons les moissons déjà écloses, avec les précieuses semences que le cœur y avait jetées: c'est la haine qui engendre la mort.

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