SEIZIÈME LETTRE
La tâche de l'analyse est terminée; mais tous ces organes qu'elle a divisés , et qui , examinés isolément, ont une nature et des fonctions particulières, se réunissent dans un mouvement commun, et produisent dans leur unité synthétique une seule chose : la vie.
Xa vie de l'esprit humain se manifeste dans l'histoire; c'est là que nous voyops toutes ses forces réunies se rencontrer, agir et réagir les unes sur les autres, pour provoquer sans cesse de nouveaux phénomènes. Ces phénomènes, dans leur série générale, il faut les examiner à leur tour, et si nous avons bien vu la nature humaine dans ses moyens el son but, les faits viendront le constater, en imprimant sur nos observations le sceau de leur irrécusable témoignage.
Le résultat de ces observations se réduit à ceci: l'homme est composé moralement de trois sens principaux: le sens intellectuel, le sens affectif ou sympathique, et le sens moral, résultat com-
plexe né de leur mouvement réciproque. En d'autres termes: nous existons pour savoir, aimer et pratiquer la justice. — Or, s'il est vrai que la réunion de ces trois choses, la science, l'amour et la justice, fait seule l'homme et l'humanité, le mouvement ascendant de l'esprit ne peut être que le développement progressif de la vérité, de lamour et de la justice. Mais ce développement est l'histoire tout entière, et, à ce point de vue, l'histoire est: la réalisation graduelle de l'être humain. — L'homme prend jour par jour possession de lui-même; il fait sa propre conquête. Voilà tout le secret du mouvement des générations et de leur solidarité.
Devenir humain ou devenir homme, c'est devenir intelligent, aimant et juste; c'est dépouiller de plus en plus la brute, esclave de l'ignorance, de la haine et de l'injustice , qui est l'oppression et le crime, pour donner jour à notre être véritable et définitif, qui n'apparaît pleinement que dans la vérité, l'amour et la justice.
Liberté et humanité, esclavage et brutalité sont les deux pôles de l'histoire. Mais où chercher l'empreinte positive des différents pas de l'esprit humain? — Dans l'histoire de la religion. - Le génie d'un peuple ou d'un âge se con-
centre tout entier en elle , et se peint profondément, en larges traits, dans le miroir de ses dogmes et de son culte : elle est le point culminant, le sommet où toutes ses aspirations se rassemblent et se révèlent ainsi à sa plus haute puissance.
L'homme se dessine dans son Dieu. C'est pourquoi la chute d'une religion a toujours infailliblement marqué l'heure d'une révolution dans la pensée humaine.