ETAT PRIMITIF
L'homme n'est pas sorti du sein de la nature tout armé de science , comme Minerve du cerveau de Jupiter, et l'état sauvage n'est pas une vaine théorie de la pensée. Si la raison ne nous le disait point, des nations entières seraient là pour l'attester encore aujourd'hui par l'évidence du fait lui-même.
Sans remonter jusqu'au berceau de l'homme, qui reste environné d'impénétrables ténèbres, nous pouvons affirmer du moins que notre être a commencé d'exister dans des circonstances bien différentes de celles qui l'entourent aujourd'hui. Cet état primitif étant le point de départ de l'humanité et de l'histoire, il importe donc avant tout de le bien fixer.
L'hoUime, en sortant des mains de la nature, lui appartient comme le nourrisson à sa mère. Jeté à la surface du globe nu et désarmé , elle le prend en quelque sorte dans ses bras , l'allaite
sur son sein, le protège et le conserve en toute occasion. Qu'il ait soif ou qu'il ait faim, elle fait couler la source à ses pieds et courbe jusqu'à sa main des branches chargées de fruits. Point d'intervalle douloureux entre la satisfaction et le désir. Dans cette situation originaire, l'homme est un avec la nature, il ne peut se passer de son secours; si elle l'abandonne, il périt aussitôt. L'instinct est le lien indestructible qui l'attache à elle, et par lequel sa main protectrice le conduit, alors que les yeux de son âme sont encore' fermés. Vivre lui est facile et doux. Un tendre climat l'enveloppe, et le sol généreux s'ouvre sous les baisers du soleil pour lui offrir ses dons à profusion. La création fête son noble convive.
L'homme a dû vivre d'abord sous un ciel chaleureux et au miheu d'une fertile contrée. Il eût trouvé cent fois la mort sur une terre stérile et glacée, que le science seule, fille de la nécessité, lui apprit à dompter plus tard. Il n'est donc pas étrange que la tradition des peuples mêle au souvenir de ce premier âge une idée de douce volupté et de nonchalante béatitude.
En dehors de lui, Thomme trouvait le bienêtre; au dedans le repos. Les terribles luttes de la pensée n'avaient point encore tourmenté son
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âme naïve, la divisant contre elle-même, et le flot de ses instincts , que rien ne venait contrarier, traversait paisiblement son sein au lieu de le ravager. C'est l'âge d'or des Grecs , l'Éden des Hébreux. Mais, au milieu de ce paradis , il est un arbre, celui de la science, qui doit ravir à l'homme son innocente ignorance et le rejeter en dehors de ce paisible sommeil qu'il dort, nouveau né, sur le sein de la nature.
Adam cueille le premier fruit de la science.
L'homme aussitôt est chassé du paradis terrestre avec cette malédiction : ce Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front. » Oui, la sueur bien souvent a inondé son front laborieux, et même des ruisseaux de sang; mais ces sueurs, fécondant le champ de l'humanité , ont produit les moissons de la science.
La première vérité que l'homme découvrit, lui donna la première notion de son individualité, de sa force et de sa liberté : il dut se sentir audessus de la nature qu'il soumettait à sa réflexion.
L'homme, dont la pensée s'éveille, commence à se séparer de la nature; enfant rebelle, il entre en lutte avec sa mère et cherche à l'asservir. La pêche et la chasse sont ses premiers triomphes
sur elle, en même temps que ses* premiers pas hors de l'état sauvage vers la société. Il s'avance pour conquérir son état naturel ; il commence à se réaliser. Désormais il ne peut plus s'arrêter. Sorti de son isolement et de sa passive ignorance, la porte de l'Éden se ferme à jamais derrière lui. Déjà la redoutable prophétie: «Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front» s'accomplit; le travail de son enfantement dans l'esprit va lui coûter de bien pénibles efforts et des angoisses sans nombre , mais ce travail produira l'humanité.
Si nous ne voyons dans les images de la Genèse, et chaque peuple a la sienne, qu'une allégorie, nous y trouvons de profondes vérités. La souffrance naît pour l'homme dès qu'il a touché à l'arbre de la science. Il se transforme, il n'est plus cet être indolent, oublieux de la veille et insouciant du lendemain; cet être qui se laissait vivre, ne demandant à l'univers que la satisfaction des premiers besoins de son corps. Sa nature morale commence à germer; de nouveaux besoins vont naître avec elle et de nouveaux désirs. Il ne lui suffira bientôt plus de prendre sa vie dans la main de Dieu, toujours ouverte devant lui; pour de nouveaux instincts, il lui faudra
de nouvelles jouissances, et il ne les peut atteindre que dans de cruels labeurs. Il devient lui-même Tartisah de sa destinée. Mais est-ce là une chute et faut-il regretter que le paradis de l'ignorance se soit fermé sans retour derrière lui? Faut-il gémir, parce que l'aveugle est devenu voyant, et que l'esclave brise le premier anneau de sa chaîne? Non, là où le théologien voit une chute profonde, irréparable , je vois au contraire le premier triomphe de l'homme sur la brute, le premier élan vers la hberté.
L'allégorie du paradis terrestre est une fable pleine de signification, mais il n'y faut pas voir plus qu'une allégorie. Du moment où on la convertit en réalité, on tombe dans de monstrueuses absurdités.
C'est pour n'avoir point entrevu l'idée sous le symbole de la fable , que l'Église a accumulé les anathèmes sur la tête d'Adam, et lui a fait de son premier triomphe et de sa première vertu un péché irrémissible. Si l'homme a commis un crime parce qu'il a voulu savoir, l'oiseau commet un crime parce qu'il vote, le poisson parce qu'il nage. Eh quoi! vous désirez encore ce paradis de ténèbres; vous enviez l'état de cette créature toute instinctive? L'homme devait-il rester une
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brute éternellement? Ah ! que vous avez raison de placer avec lui dans cet Eden tous les animaux de la création! Il méritait bien d'être en leur compagnie, puisque vous jugez que sa suprême félicité et sa perfection souveraine consistaient à demeurer leur semblable.
Si vous regrettez le paradis terrestre ^ qui vous empêche d'y rentrer? Eteignez le flambeau de votre intelligence, plongez-vous dans la nuit de l'abrutissement, allez vivre au désert ou dans le fond des bois au milieu de vos pareils. Mais vous qui maudissez l'arbre de la science et tous ceux qui goûtent de ses fruits, de quel droit vousmêmes les cueillez- vous? De quel droit prétendezvous imposer votre science? En vérité, vous êtes de grands pécheurs.
Pourquoi parlez-vous des mystères de la création, de la chute de l'homme et de sa destinée, puisque la suprême béatitude est dans l'ignorance absolue de toutes choses? Ne donnez point le mauvais exemple, et puisque l'absence de tout savoir peut seul rouvrir les portes de l'Éden, ne pensez plus, ne raisonnez plus; soyez tout simplement des idiots et des brutes. La chose vous sera peut-être moins difficile que vous ne pensez. Vous deviendrez semblables à Adam avant
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qu'il n'eût touché au fruit empoisonné; car qu'est-ce qu'un homme qui ne réfléchit point , ne pense point, ne connaît ni" bien ni mal, ni erreur ni vérité, sinon une brute? Le jour qui se lève vous fait mal aux yeux sans doute , et vous aimeriez mieux la nuit de la barbarie. L'humanité rit d^ vos blasphèmes et passe son chemin. Vous condamnez la pensée parce qu'elle a produit beaucoup de mal avec beaucoup de bien; parce que souvent elle a glissé sur des pentes sanglantes vers l'abîme; mais, si l'homme ne s'égarait jamais, il serait Dieu. Vous voyez un édifice inachevé , et autour de lui des amas de décombres: c'est l'intelligence, dites -vous, qui s'est égarée en de funestes tentatives. Faut-il donc condamner l'ouvrier avant que son œuvre soit terminée?
Pauvre Adam, tu portes seul toutes les malédictions. Qu'un crime se commette aujourd'hui, on l'écrit sur ton livre pour augmenter ta dette. On le jette sur tes épaules pour t'écraser sous le fardeau d'iniquités de tes enfants. Qu'il est aisé de se débarrasser ainsi ! Système des plus commodes vraiment! Vous plaît-il de l'adopter? Ravagez et tuez; égorgez votre voisin, dérobez-lui sa femme, son argent, son bœuf et son âne, pour
dire ensuite: C'est Adam qui a tout fait; il est le seul coupable. Amenez-le devant votre justice et frappez-le, Tinfâme! Si j'étais l'infâme, je vous ferais cette humble confession :
« Mes révérends pères !
aMeâ culpây meâ maximâ culpâ.
«Dieu m'avait donné l'intelligence. Hélas!
créature indigne, je me servis de l'instrument qu'il avait mis entré mes mains, ne sachant pas qu'il y était tout exprès pour que je n'en fisse aucun usage. Là ne s'arrête point mon forfait. Je connus Eve, ma femme, que le créateur avait formée d'un sexe différent par pure fantaisie. Le genre humain est né de cette faute abominable. Aujourd'hui pourtant, le repentir que j'en ressens est adouci par l'idée que cette même faute, en vous donnant naissance, m'a permis de connaître des juges aussi équitables.
<c Hélas ! ma gourmandise a détruit en un instant la volonté du Tout-Puissant, et j'ai dû lui donner bien du mal en mettant sur ses bras tous ces enfants qui ont couvert la terre, et sur lesquels il n'avait point compté assurément.
«J'ai de plus arraché l'homme à l'abrutissement pour lequel il était né incontestablement ;
VOS paroles , mes révérends pères , m'en seraient, à défaut de tant d'autres, des témoignages irrécusables.
■ Q.Meâ culpâ, meâ maximâ culpâ.y>
Pour moi, si j'avais à consoler ce pauvre père du genre humain, je lui dirais: «Béni sois-tu à jamais pour ta gourmandise! Le pépin de la pomme maudite s'est planté dans l'esprit humain, et il en est sorti l'arbre de la vérité. y>
L'allégorie est la première science des peuples enfants. De là vient que l'antiquité est pleine de fables. Il n'appartient pas aux âges qui les produisent de séparer en elles la forme du fond; l'invention et l'erreur de la réalité. Mais il est du devoir des nations plus éclairées de rechercher le mot de ces énigmes, et de retirer un fait, quelque vérité impérissable de dessous l'image. A ce point de vue, l'Éden des juifs nous fait reconnaître l'état originaire de l'homme; celui qui dut précéder nécessairement le développement de sa nature morale. Si les peuples primitifs regrettaient encore cet état, c'est qu'il n'en étaient pas loin eux-mêmes. Leur ignorance ne pouvait leur laisser entrevoir la lointaine mission vers laquelle l'humanité s'acheminait en eux. Ce qui
était un progrès leur apparaissait comme une chute : leur idéal n'avait point .dépassé encore les satisfactions grossières de la nature animale. Le trouble était déjà dans leur âme et la sueur sur leurs fronts, tandis qu'ils avaient à peine goûté les premiers fruits de la science. Ils se désiraient de retour au sein de la nuit et du sommeil , parce qu'ils étaient entourés d'un crépuscule incertain et plein de fantômes. Mais ces regrets , naturels dans cet âge, sont dans le nôtre un véritable blasphème contre l'homme et la Divinité. Désirer le retour vers cette situation originaire en la déclarant la plus naturelle et la plus heureuse, c'est simplement, comme je l'ai dit, désirer être des brutes. L'état de premier homme, avant qu'il n'eût goûté à la science, était le crétinisme, l'imbécillité: ni plus, ni moins. Il en résulterait donc, si l'on prenait l'Éden à la lettre, que les idiots et les crétins^ sont à la fois les meilleurs et les plus heureux des hommes. Si nous sommes nés pour la barbarie et l'ignorance, Rousseau avait raison de dire que l'homme qui pense est un animal perverti. Autant soutenir que notre état naturel est de marcher sur nos mains. Vous ne méritez pas d'être hommes, vous qui outragez ainsi votre nature.
Notre véritable être ne peut se développer que dans l'échange. La morale se fait jour en même temps que la société. Isolé, abandonné à luimême au fond des bois, le sauvage n'a que faire du juste et de l'injuste. Il ne sait ce qui est bien ni ce qui est mal: tous ses sentiments, tous ses instincts se résument en un seul : celui de sa conservation. Mais dès Finstant où les hommes se rassemblent pour lutter contre des dangers qu'ils ne pourraient vaincre dans l'isolement, il y a un commencement de société et un commencement de morale. L'individu ne se doit plus exclusivement à lui senl; la communauté d'intérêt produit la communauté des efforts et des devoirs.
Ce n'est pas un seul motif qui prouverait la nécessité de l'ordre social, qui est l'ordre humain, mais mille motifs à la fois. Les uns placent l'embryon de l'association humaine dans la famille : ils en font , en même temps que sa première communauté, l'image réduite du premier gouvernement. D'autres supposent que le" besoin de vaincre un sol paresseux et ingrat fît. naître les premiers essais d'une informe science. Ils en déduisent la nécessité de la culture, de la chasse et de la pêche, ou bien encore celle des
émigrations: les hommes, rassemblés comme en troupeaux , quittaient un sol désert pour aller chercher leur existence dans des contrées plus fécondes. Incapables encore d'arracher à la terre ce qu'elle ne leur donnait pas gratuitement, il devenait indispensable pour eux de se porter vers des climats plus hospitaliers. De là résultait, sinon une société, du moins des assemblages d'hommes dans les limites de certains territoires. Ayant un seul désir comme un seul but, leur conservation, ils cherchaient les lieux où la nature semblait avoir dressé d'avance leurs repas et leur gîte. Ainsi ils se resserraient insensiblement sous des ciels propices. C'était là comme une première ébauche, un commencement de société. Ces rapprochements, plus fréquents à mesure que l'espèce se propageait, durent éveiller chez l'homme les premières lueurs de son intel-* ligence, tandis que sous leurs auspices s'établissaient, avec des contacts toujours plus réguliers, des liens insensibles d'abord , mais chaque jour plus intimes, non-seulement entre les membres d'une même famille, mais entre les diverses familles elles-mêmes. Voilà, si -je ne m'abuse, le point principal 3e la transition entre l'état
purement sauvage , c'est-à-dire l'état de brutal
isolement, et la première forme de la vie sociale ou collective.
Rome n'a pas été bâtie en un jour, dit-on, encore moins l'association humaine, édifice bien incomplet après plusieurs mille ans de labeur; le premier anneau de la chaîne sociale, que la pensée indique en un instant, coûta probablement des siècles à former.
La théorie en est réduite , pour bien marquer la limite entre l'homme passif, abandonné à la nature et à ses premiers instincts, et l'homme qui commence à réagir par l'intelligence sur cette nature pour s'élever au-dessus d'elle , de les considérer en quelque sorte comme deux êtres successifs et distincts. Mais en réalité l'homme social est déjà contenu en germe dans le sauvage? et il faut reconnaître que l'état brutal, qui est l'absence de toute pensée, n'a jamais pu exister complètement chez un être né intelligent. Quelque borné qu'e fût au début le cercle de nos réflexions, il ne pouvait être absolument nul. La pensée est née avec notre être ; et quelque faiblement que ce fût d'abord, l'homme a dû commencer à penser en commençant à vivre. Autant vaudrait admettre que son sang n'a pas toujours circulé. La vue seule de notre nature et de la
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nature extérieure a dû éveiller, avec la surprise, une première étincelle de curiosité, partant de réflexion dans notre esprit. Le jour s'est levé dans l'homme par degrés insensibles et lents ; mais il a commencé à poindre en même temps que lui.
La nuit complète était précisément dans l'absence de l'homme; avec lui le véritable jour a lui sur la terre. Il a été son soleil levant.
L'homme n'a jamais pu n'être qu'une brute, parce qu'il le serait toujours resté; après six mille ans d'existence , il se présenterait encore comme une variété de singe et rien de plus. Au moment où la pensée, à peine éclose, laissait son âme presque aveugle, il était voisin de la brute; mais le germe du progrès qu'il avait en lui le. destinait déjà au premier rang. L'homme est capable de réflexion, et ce seul privilège creuse un éternel abîme entre la plus sagace des bêtes et le moins intelligent des hommes.
Lors donc que nous parlons de notre état originaire, nous n'entendons point dire que nous étions totalement privés de la pensée , mais que notre lumière interne, jetant faiblement ses premiers rayons autour de nous, ne pouvait encore diviser les ténèbres et nous laissait dans une obscurité où nous ne marchions que sur les pas de
l'instinct. Pour arriver au jour de la civilisation, l'intelligence de l'homme doit suivre* toutes les gradations de l'aurore. Sa lutte contre les ténèbres est loin d'être accomplie aujourd'hui. Mais ne désespérons point de la lumière; elle sera.
L'homme, en se détachant des bras de la nature, a fait à son insu le premier pas vers sa majorité. Depuis lors, tous ses efforts tendent vers un seul but : trouver sa liberté. D'abord esclave de cette nature, et ne se distinguant pas d'elle pour ainsi dire , il est passif. Mais du moment où il commence à réfléchir sur l'univers et sur lui-même, il devient actif et fait valoir son initiative; son caractère passif disparaît peu à peu pour faire place à son véritable rôle, qui est de maîtriser l'univers et lui-même.
Par le premier acte de sa réflexion, il a perdu comme la virginité de son âme. La semence qui est entrée en lui doit, après un long enfantement, engendrer l'homme par l'homme luimême. L'être type est en lui; il le cherche et traduit au dehors par des œuvres incessantes l'effort qu'il fait pour le saisir.