LA RELIGION EN GÉNÉRAL
L'homme fait Dieu à son image et s'adore lui-même dans sa religion. A ce titre , il n'est pas une seule religion qui ne soit paganisme, car le paganisme est précisément l'adoration de l'homme par lui-même.
Mon assertion, Adolphe, te paraît sans doute un monstrueux blasphème. Si tu te sens envie de me condamner au fagot, je te prie de suspendre un instant ton arrêt. Je compte un peu sur ton amitié pour m'entendre , et beaucoup sur ton amour de la vérité pour m'absoudre.
L'essence de toute religion, c'est de donner des attributs à son Dieu. Si elle en fait un être abstrait, elle le détruit; il s'évapore dans le vague. Voilà pourquoi le pur déisme, qui consiste à admettre l'existence de Dieu sans déterminer le mode de cette existence en aucune façon , n'est pas une religion. Il faut, pour que le lien puisse exister entre l'être qui adore et
l'être adoré, que celui-ci soit palpable , visible pour le premier; qu'il se présente à lui sous une forme ou une autre. Ce qui au regard de l'esprit dessine notre âme, en arrête les contours et la forme , ce sont ses différents attributs. Les attributs d'un être constituent sa figure ; il n'est rien sans eux : on ne le voit pas, car sitôt qu'on le veut fixer et retenir, il s'évanouit. Un Dieu sans attributs distincts ne peut donc suffire à l'adoration de l'homme. Il n'y a entre eux aucun point de communication , aucun lien, partant aucune religion possible.
Que résulte-t-il de cette impossibilité d'adorer l'infini en dehors de formes précises et de propriétés nettement définies? La nécessité inévitable, sitôt que nous voulons faire de la divinité Tobjet d'un culte , de la mettre à notre portée en nous la figurant d une façon ou d'une autre. Ne pouvant aller jusqu'à elle, parce que notre vue ne peut nous dépasser nous-mêmes, nous la faisons venir à nous. Comment cela ? En la créant à notre image. Les attributs que nous trouvons en nous, et qui nous semblent les plus dignes d'admiration, nous les transportons dans ce Dieu abstrait, pure nécessité logique, et les élevons en lui à la suprême puissance où nous les pou-
vons concevoir. Habillé de la sorte, Dieu ou l'Absolu paraît sous notre costume : il est devant nous, nous le voyons positivement, nous le touchons , nous le connaissons.
Dès lors la religion est fondée : elle existe, car elle a un objet déterminé^ mais qui n'est autre chose que lldéal de Thomnie, la conception suprême de sa pensée pendant les diverses phases de son mouvement. Dieu devient ainsi la limite où s'arrête l'esprit humain, limite toujours plus reculée à mesure que croît la science qu'il acquiert de sa propre nature et des choses extérieures. Si cela est vrai, selon que l'homme se conçoit différemment, il doit concevoir aussi une divinité différente. N'est-ce pas là ce que l'histoire nous enseigne en effet ? Vous aurez beau fermer les yeux pour ne pas voir la vérité, elle vous crève les yeux de toutes parts ; vous aurez beau vous boucher les oreilles pour ne point l'entendre, les faits de l'histoire vous la crient à réveiller les esprits les plus sourds. Prétendrezvous peut-être que les fétiches des nègres sont les dieux de la Grèce ? Que les dieux Grecs sont le dieu de Moïse? Que le dieu de Moïse est le dieu de Mahomet , et le dieu de Mahomet celui du Christ? A moins que vous ne soyez résignés à
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soutenir une pareille thèse, vous n'avez qu'une porte ouverte ; vous êtes forcés dô dire avec l'histoire et avec la vérité : Autres hommes , autres dieux. Mais, s'il en est ainsi, n'en faut-il pas conclure sans hésiter que l'homme fait Dieu à son image? Oh ! je sais bien que le Juif dira : Cela est vrai pour le Chrétien, pour le Mahométan, le Grec, et tous les autres; mais Jéhovah est le véritable Dieu. Or, voici Mahomet qui affirme à son tour : il n'est qu'un seul Dieu et Mahomet est son prophète. Et vous , méthodistes, calvinistes, luthériens, anglicans, catholiques, néocatholiques, et tout ce qui s'ensuit, n'avez-vous pas aussi votre mot à dire ? Vous seuls adorez le vrai Dieu, sans doute, et avez le monopole du véritable christianisme et de la seule religion. Ne le prouvez-vous pas suffisamment en vous déchirant comme des frères en Jésus-Christ ?
Chaque peuple, chaque secte, je vais plus loin, chaque homme se fait son Dieu. Si l'on voulait y regarder de près , on ne trouverait pas deux hommes qui conçoivent la divinité absolument de la même manière. La raison en est naturelle : il n'y a pas deux êtres absolument identiques dans l'humanité. Il y a des créatures semblables, il n'y en a point d'identiques. L'unité
du Dieu de la religion est pure chimère. Cette unité se brise aussi bien au travers Timagination des peuples, qu'au travers celle des individus. Seulement, dans ce dernier cas, ce ne sont que des nuances diverses dans la même couleur, plus difficiles à apercevoir que les contrastes expressifs qui séparent les nations.
Il n'y a qu'une chose sur laquelle tous les peuples et tous les individus s'accordent , c'est l'existence de Dieu. Hors de là , tout diffère. Mais cette existence de Dieu, comme fait abstrait, bien qu'elle soit au fond de tous les cultes , ne suffit pas pour les faire vivre. La véritable essence de la religion, c'est la personnification de Dieu. Ce serait donc conclure à faux que de dire : toutes les religions au fond sont une, parce que toutes admettent l'existence de Dieu. L'essence d'une chose est ce qui lui permet d'exister. Or, ce n'est pas la réalité de Dieu qui permet à la religion d'exister et au culte de s'établir, puisque cette réalité peut être reconnue sans que la religion en résulte. Ce n'est pas Dieu conçu ahstractivement et comme existence nécessaire mais impénétrable; c'est Dieu qualifié^ personnifié dans sa manière d'être en lui-même et dans ses rapports avec l'homme, qui constitue la reli-
gion. Le pourquoi de Dieu ne satisfait pas la religion; il lui faut son comment. En effet, dites simplement : Dieu est parce que la pensée ne peut point comprendre qu'il ne soit pas, et vous n'aurez rien dit pour fonder une religion. Bien plus, si vous opposez cette pure^ existence logique à la religion, vous tournez contre elle une arme de mort; elle meurt d'asphyxie dans les régions de la raison pure. Il faut qu'elle se nourrisse d'un Dieu substantiel que ne peut lui donner l'algèbre de la métaphysique. Mais dites au contraire : Dieu est grand, beau, puissant, juste, sachant, et aussitôt son être sort de l'abstraction philosophique pour entrer dans le domaine religieux. Qu'est-ce donc qui a opéré ce prodige de transformation? Un adjectif. Que je dise : Dieu est juste ou puissant , ou colère, je dis qu'il est quelque chose; si j'essaie, au contraire, de penser un Dieu auquel je ne puis donner aucune qualité , je détruis son existence concrète, qui est son existence religieuse.
Les religions ne sont donc pas une dans leur essence , puisque cette essence n'est pas le Dieu abstrait, mais le Dieu concret et qualificatif. Ce que quelques-uns prennent pour la forme reli-
gieuse , à savoir les attributs de la divinité , en est précisément le fond.
Ce premier point est suffisamment établi , je pense , et tu conviendras avec moi que toute religion consiste à donner des attributions à Dieu , c'est-à-dire à joindre à l'être abstrait et métaphysique, des adjectifs qualificatifs qui le déterminent dans sa manière d'être.
Mais ces attributs, où donc l'homme les prendrait-il, sinon en lui-même ? Avant de les voir en Dieu, il a dû les voir en lui : voilà la clef des mystères.
Le dieu est l'expression culminante, la synthèse suprême du caractère national. Tel homme, tel Dieu. Jupiter est voluptueux : il aime les festms , s'enivre de nectar et se plaît dans l'amour; Odin se baigne dans le sang et le carnage ; le dieu de Mahomet trône au milieu des houris , des parfums et de la musique dans son septième ciel. Les faits se pressent en foule autour de moi et réclament l'évidence; il faudrait des volumes pour les énumérer. Jette un seul regard dans les champs de l'histoire , et lu diras avec moi : L'homme se peint dans son Dieu.
L'autre monde de la rehgion est le miroir idéalisé de celui-ci. Tout ce que l'homme re-
cherchait comme suprême volupté sur la terre , il le place dans son ciel. Gomme la divinité est l'image idéale de notre être, le ciel est l'image idéale de notre monde. Si l'on voulait renverser les termes et dire que l'homme est fait à l'image de Dieu , il faudrait ajouter, avec autant de raison , que la terre est faite à l'image des cieux. Pour créer son Dieu , l'homme réunit, à son insu, en un seul être toutes les facultés qu'il considère comme les plus nobles en lui. Il les porte jusqu'au plus haut degré où il les peut imaginer, et les réunit en dehors de lui , dans un être qu'il adore comme étant au-dessus de lui. Cet être est sa plus haute mesure, son être suprême en un mot. Le même procédé lui sert à former son autre monde. Tout ce qu'il désire et recherche sur cette terre, il le rassemble dans des régions futures qu'il appelle ses Champs-Elysées, son Ciel, son Walhalla. Mais tous ces éléments dont il forme et son Dieu et son autre monde , ne les a-t-il priS puisés en lui, dans les aspirations et les jouissances de cette vie ? Sa vie future reproduit sa vie présente, comme sa divinité reproduit son être actuel ; mais ils les reproduisent tous deux dans l'idéal , débarrassés de tout mélange qui pourra enchaîner la perfection. Son
Dieu , c'est son propre être épuré ; son ciel , la terre purifiée.
Il n'en est pas autrement de l'enfer que du paradis. Ses tourments sont des tourments de ce monde, comme les joies du ciel sont des joies de cette terre. L'enfer et le paradis , Dieu et Satan, le démon et les anges, sont confondus et mêlés sur la terre , en même temps que le mal et le bien , la souffrance et la joie. En deçà, l'imagination de rhomme les sépare en deux camps distincts.
Ce que l'homme ne peut être parfaitement en lui-même, il l'est en son Dieu ; les choses dont il ne peut jouir complètement et toujours dans cette vie, il en jouit pleinement et éternellement dans l'autre.
Toute sa religion , depuis Yalpha jusqu'à Yomégaj ne reproduit qu'une chose : lui-même et son monde. Son Dieu est son rêve de la perfection. Quant à ce qu'il redoute , il le retrouve en enfer; ce sont les souffrances qu'il éprouve quand il agit contre sa conscience : sa loi. Il transporte au delà de la mort la sanction qui le frappe déjà dans la vie : il sépare les bons et les méchants là-bas, comme il les sépare ici. Les tortures de son enfer sont la terrible perfection
de celles du remords, et les félicités de son ciel , le degré suprême de celles qu'il goûte déjà ici, dans l'accomplissement de sa nature. Tout est reproduit.
Tu comprends maintenant comment l'idée de Dieu et de l'autre vie s'élève proportionnellement toujours avec celle que l'homme se fait de lui-même et de sa véritable nature.
La religion partout et toujours n'est qu'une image, et, sous ce rapport, on peut dire qu'elle est la poésie générale d'un peuple.
J'ai essayé, mon cher Adolphe, de te faire apercevoir comment l'homme devient dans sa religion le propre objet de son culte. Mais cette division de son être vis-à-vis de lui-même , il la fait à son insu, et c'est précisément sur cette ignorance que la religion se fonde et se maintient. Que l'illusion disparaisse, la religion disparaît avec elle; du moins cette religion qui consiste à adorer l'Infini en dehors de sa présence dans l'homme et dans la Nature.
En elle-même la religion est inébranlable, car elle est fondée dans la nature humaine , et tant que vivra l'homme, elle vivra. Seulement il s'agit de ne point faire confusion.
Il est certainement un être suprême qui sera
toujours l'objet de notre croyance et de notre culte. — Mais cet être, nous le trouvons en nous : il est notre être absolu, notre loi. Ses attributs constitutifs sont, nous l'avons vu dans la première partie de ces lettres : la vérité , l'amour et la justice.
Le christianisme disant : Dieu est amour , justice et vérité , et nous proposant ce Dieu pour modèle , a donc atteint le suprême degré dé 'la religion humaine, car il a dévoilé l'être suprême et fondamental de l'homme. Le christianisme a clos ainsi la période mythologique en traduisant dans son symbole l'aspiration la plus vivante et la plus élevée de l'homme. La vérité de notre nature est réellement en lui , mais s'il diffère en ce point des autres rehgions , il partage encore avec elles l'erreur commune : son Dieu est un Dieu extérieur. De là un dualisme funeste, immense malentendu qui nous a coûté tant de sang et de larmes , et qu'il appartiendra à l'avenir seulement de faire disparaître, pour fonder sur la réconcihation de l'esprit et de la matière une religion nouvelle et plus profonde que toutes celles qui l'auront devancée.
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