‹ Lettres philosophiquesChapitre 37 sur 41 · RELIGION PRIMITIVE · texte numérisé non relu

RELIGION PRIMITIVE

Plus rhomme est ignorant de lui-même^ et plus il est dépendant de la nature extérieure.

Dans l'état de complète barbarie , il appartient à tout ce qui Tenvironne : l'univers en fait son esclave. Dans l'état de société, c'est-à-dire de science et de civilisation, les rôles sont changés : c'est.lui qui domine à son tour, de plus en plus , son premier maître.

Le progrès de l'hbmme est le développement successif de sa liberté par la science. Mais, pour dominer la nature, il faut qu'il se puisse distinguer d'elle, et se reconnaître comme un être supérieur à cette nature : il faut qu'il prenne , en ;, un mot, conscience de lui-même. Le sauvage ne se connaît point, et cette ignorance le livre entièrement au monde extérieur. — Sa religion en porte témoignage : elle est l'adoration des puissances naturelles.

Plus tard seulement, alors qu'il commence à

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distinguer ses propres puissances, ses dieux changent. Il les prenait en dehors de lui; — c'est en lui qu'il les prend maintenant. La raison en est simple : l'homme se prosterne toujours là où il voit le suprême degré de la force. Du jour donc où il se conçoit comme un être supérieur à la nature matérielle, il élève aussi son Dieu au-dessus d'elle. C'est en lui, ce n'est plus dans la nature externe qu'il va chercher son être suprême : il engendre ses dieux de son propre sein.

Qu'on suppose un enfant seul au milieu des ténèbres. Au moindre bruit il tressaille, et si quelque chose vient à se mouvoir auprès de lui, il voit aussitôt la nuit qui l'enveloppe se peupler de mille fantômes terribles. Dans ces émotions de la frayeur , il tombera à genoux devant le premier objet venu , pour le supplier de ne lui point faire de mal. Que le jour vienne , et ses craintes sont dissipées.

Le sauvage est un enfant plein d'ignorance , par conséquent de terreurs et de superstitions. — La nuit couvre son âme, et l'imagination, seule active , est là pour le remplir d'épouvante à la moindre apparition. — Ses dieux sont ses fantômes ; il les voit partout où lui apparaît l'action

d'une force naturelle; surnaturelle pour lui, parce qu'il n'a qu'une idée fausse et enfantine de la nature. L'eau, le feu, les tempêtes, le soleil, tous les éléments de la nature s'animent autour de lui et se divinisent. Mais que le jour se fasse dans son esprit, fantômes et dieux se dissipent aussitôt.

Les choses que l'on ne s'explique pas sont celles qui surtout épouvantent, parce qu'elles laissent carte blanche à l'imagination. L'animal, qui ne connaît rien , tressaille au moindre bruit : le fruit qui tombe à terre ou le craquement de la branche morte le fait bondir. Le sauvage est à peu de chose près aussi ignorant que lui et aussi timoré. Cette ignorance enfante la peur, et la peur enfante les dieux.

La peur est pour moitié non-seulement dans les rehgions primitives, mais dans toutes les religions possibles.

« Craignez Dieu ! y> — n'est-ce pas le refrain de toutes? — Le grand secret des prêtres a été en tout temps de faire entrevoir au péché des perspectives effrayantes de douleur. C'est la peur d'être rôtis , bien plus que le désir et l'espoir des concerts célestes , crois-moi , qui fait ployer tant de genoux devant la croix. Vraiment, il y a in-

gratitude de la part des prêtres à écraser Satan sous les injures, les malédictions et les exorcismes. — Otez-leur l'enfer, le diable et son cortège, ils seront fort empêchés, je vous assure.

La première religion de l'homme, celle de son enfance, réside avant tout dans le lien de l'ignorance qui l'unit étroitement à l'univers extérieur. — A peine s'il se distingue de lui. — C'est pourquoi la Nature le domine, pourquoi elle est son être suprême, son Dieu. — S'il adore tout hors de lui , c'est qu'en lui il ne connaît rien.

Notre esprit, même dans l'état de complète barbarie, n'est pas privé de toute réflexion; mais cette réflexion, impuissante encore à réagir sur nous-mêmes, s'exerce sur les objets environnants. — La dernière créature que l'homme étudie dans l'univers, c'est lui. Que cela ne te surprenne pas. La chose qui exige le plus de puissance et d'eflfort dans la pensée, c'est de nous poser comme objet d'examen vis-à-vis de notre propre esprit, en retournant en nous sa lumière, dont la direction la plus naturelle, et la première par conséquent, est vers le dehors.

Les plus grands penseurs sont ceux qui ont le pouvoir de ramener leur pensée sur elle-même ; de se concentrer en eux, de s'isoler, de s'abs-

traire. Ce don est indispensable au philosophe , parce que son but est la science de l'homme.

Lorsque l'homme fait le premier retour sur lui-même et commence à entrer dans la science de son propre être, ses dieux revêtent insensiblement ses traits : il les tire de son propre fonds, les conçoit comme lui avec de la chair et du sang, des désirs et des regrets, des souffrances et des joies. — Ce n'est plus l'eau ni la foudre, ce ne sont plus les tempêtes et le feu qui les représentent: c'est Neptune , dieu des mers; c'est Eole, dieu des tempêtes; c'est Jupiter, dieu de la foudre; c'est Vulcain, dieu du feu. Les principales puissances de la nature sont toujours en jeu , — mais obéissant à des êtres à forme humaine. — Le progrès est immense déjà. — L'homme se transforme; il transforme ses divinités avec lui. — Il était soumis à la nature; — il se soumet la nature. — Ses dieux régnent sur les éléments, parce qu'il a appris lui-même à lutter et à régner sur eux. — Il commence la conquête de la nature; ses dieux deviennent conquérants et maîtres. avec lui. Le degré où monte sa divinité est le degré où il s'élève lui-même.

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