‹ Lettres philosophiquesChapitre 38 sur 41 · ANTIQUITÉ. — PAGANISME · texte numérisé non relu

ANTIQUITÉ. — PAGANISME

La Grèce esl la fleur du paganisme, Texpression culminante de la civilisation antique. Si l'on veut bien juger Tâge moderne et l'antiquité, il faut mettre en face du Christianisme l'Olympe grec.

L'antiquité, c'est l'exclusion nationale la plus absolue. En dehors du Romain, il n'y a plus d'hommes : il n'y a que des esclaves ou des barbares.

Dès le jour où le titre de citoyen franchit l'enceinte de Rome, ses remparts tombèrent, et du moment où il n'y eut plus de Barbares, il n'y eut plus de Romains.

Ainsi des Grecs. Ils se renferment en eux, ils sont Grecs ; — rien de plus. — Sitôt qu'ils commencent à se fondre avec d'autres peuples, à ouvrir le cercle de leur stricte nationalité, la Grèce décline rapidement.

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Je ne cite que les Grecs et les Romains, parce qu'ils sont les deux pivots de l'antiquité. Toutes les autres nations gravitent autour d'eux. Quelques peuples seulement , qui se trouvent au delà de leur portée, leur échappent et se développent isolément, comme des planètes qui conserveraient leurs propres orbites, en dehors du foyer commun de l'attraction.

L'antiquité se résume donc dans Rome et dans Athènes; mais elle modifie la couleur générale de son esprit en passant à travers le caractère des deux peuples.

Rome est le gouffre affamé d'ambition qui cherche à engloutir tous les peuples; tourbillon dévorant, où tôt ou tard tout va se précipiter. — Son caractère est essentiellement guerrier. L'esprit de conquête , — voilà son âme.

Rome est dans un seul mot : hasta.

Mais ce qui éleva cette reine des combats au faîte de la gloire, la jeta aussi dans la décadence et la mort : le sort des nations et des individus est de voir quelque jour les instruments de leur élévation se tourner contre leur propre sein.

Il arrive toujours un instant où hommes et peuples qui boivent dans la coupe du pouvoir sentent monter à leur cerveau le vertige d'une

ivfesse insensée: c'est le moment de leur déclin. L'ambition déborde en eux, obscurcit leur regard d'un épais nuage, les fait chanceler, et les conduit au bord de l'abîme pour les y précipiter. — Les plus vigoureux génies ont à la longue succombé dans ces ivresses de la puissance. A force de victoires et d'ovations , ils ont fini par chanceler sous le poids de leurs lauriers. Il en est qu'une seule goutte de la coupe des victoires remplit de folies : hommes au cerveau faible , qui ne sont pas faits pour marcher sur les sommets escarpés de la puissance humaine, et que le moindre souffle qui passe jette dans le précipice.

Le vaste génie de Rome soutint longtemps la lutte. Mais dans son ambition effrénée il voulut engloutir l'univers , et il en mourut.

Pendant qu'au dehors les Barbares envahissaient la superbe cité, et de leur flot vengeur battaient ses antiques et orgueilleuses murailles, au dedans le doux poison des arts, qu'elle avait sucé en Grèce , lui entrait dans les veines et corrompait son sang acerbe et vigoureux. Son bras, amolli par la volupté , ne pouvait plus soulever que la coupe de Falerne; la vieille lance de Romulus lui était devenue trop pesante , et l'austère

liberté l'accablait. — Ses lèvres, d'où avait coulé autrefois, sur le Forum, le flot mâle et éloquent de cette liberté, ne laissaient plus éclore que les fleurs élégantes mais corrompues des rhéteurs. Parfums empoisonnés! La Grèce, brillante esclave , était venue s'asseoir à ses somptueux festins, comme une courtisane enchanteresse, pour étouffer son maître sous les roses : elle était le véritable conquérant et le seul vainqueur.

Cette voluptueuse et belle maîtresse n'était pas? elle, belliqueuse par nature. On eût dit qu'elle ne remportait les victoires de Marathon et de Platée que pour chanter le laurier des vainqueurs.

Sous son ciel poétique, la religion devait fleurir en poésies.

Au bord du Tibre, au contraire, les dieux grecs, arrachés aux flammes de Troie, étaient devenus citoyens de Rome et guerriers. — Tandis que Jupiter se livrait dans l'Olympe aux festins et à l'amour au milieu des dieux rassemblés, quand il sortait du Capitole c'était pour suivre les aigles romaines, traverser les Alpes avec César, ou repousser les Gaulois avec Manlius.

Le caractère grec se peint à merveille dans son Olympe. — Ses dieux sont, comme lui, la

volupté et la poésie mêmes. — Zeus est le plus Grec des Grecs. — Il séduit Danaé sous la forme d'une pluie d'or; cygne olympien, il caresse Léda de ses ailes frémissantes; sous la figure d'un taureau, il enlève Europe.

L'imagination et la sensibilité, presque toujours inépuisables, forment le fond de l'âme grecque. Le Grec veut jouir de la vie. Le climat où il respire, l'air parfumé où il est plongé, fait circuler le désir dans toutes ses veines. Si la guerre est l'âme du Romain , la volupté est celle du Grec ; — et c'est avec cette âme qu'il fait vivre ses dieux.

En Grèce, toujours active et brillante, l'imagination cherche la beauté de la forme,* cette nourriture des âmes voluptueuses. Les arts s'élèvent sous cette influence propice et deviennent comme une seconde et magnifique végétation.

Les Grecs se laissaient vivre. Bercés mollement sur le sein d'une nature magique, et sous un ciel divin, ils rêvaient la vie; et ce sont eux assurément qui en ont fait le plus beau rêve. — La poésie sortait de leur âme comme d'une source inépuisable: elle était leur souffle , leur haleine. Ils ne pensaient pas, ils peignaient, ils chantaient; toutes leurs idées prenaient une forme

vivante. Plus de poésie, plus de Grèce. — Les Grecs étaient poètes comme le rossignol est chanteur.

Le génie religieux de la Grèce est son génie poétique: il réside dans l'union intime et féconde de la chair et de Tesprit , union que le christianisme a rompue violemment, divisant l'indivisible, rejetant la matière à la terre comme une odieuse pourriture, et plaçant l'esprit dans le ciel, sous le rayon de la vie éternelle. Tout le christianisme, nous le verrons, est dans cette scission violente de notre être. Tout le paganisme, au contraire, est dans l'unité de notre nature.

Pour faire un dieu essentiellement spiritualiste, il faut que l'homme lui-même ait appris à abstraire son âme de son corps pour la lui opposer dans un antagonisme permanent. — L'antiquité ne le pouvait pas.

La différence la plus apparente entre le paganisme et le christianisme, c'est la pluralité des dieux d'un côté, l'unité de Tautre. D'où vient cette différence? Elle est, comme toutes les différences religieuses, dans la manière dont l'homme se comprend lui-même. Le Grec ne voit pas l'homme comme le chrétien. Leur conscience ou, si tu préfères, leur conception de l'humanité se

distingue essentiellement. — Le Grec ne comprend que le Grec; l'être un, universel, le genre humain, l'homme en un mot, ne lui est pas apparu. Il est Grec avant que d'être homme, tandis que le chrétien est homme avant que d'être Allemand, Anglais, Français ou Italien. Pour le païen, exister comme Romain ou comme Grec, c'est plus que d'exister comme homme; pour le chrétien, exister comme homme, c'est être tout. — Le rapport est renversé.

Le païen, de plus, ne saisit que les individualités disséminées; chaque individu lui est un tout, un monde. — Celui-ci personnifie la beauté, celui-là, la force et le courage; cet autre, la sagesse ou l'éloquence; le premier, la musique, le second , la peinture , la sculpture , la poésie.

Toutes les forces, toutes les puissances, tous les éléments , qui dans leur union produisent le genre humain, l'être synthétique et général, il ne les voit que dispersés. — C'est pourquoi il les disperse aussi dans ses dieux. — A l'un , la puissance suprême, la royauté, le sceptre foudroyant: c'est Jupiter. A l'autre, la beauté, les grâces et les amours: c'est Vénus et Cupidon. — Minerve est la sagesse; Mars, la puissance belliqueuse avec le courage; Apollon, la beauté mas-

culine en même temps que les arts. — Et puis vient le cortège des Muses, qui se divisent le royaume de la poésie et de la science.

Si nous entrons dans le domaine moral : ce sont les sanglantes Euménides qui poursuivent le coupable et personnifient les remords implacables. — Prométhée est l'Adam de l'antiquité ; les Titans, l'orgueil qui veut escalader le ciel et ravir sa couronne à Jupiter. — Enfin, nous voyons défiler tout le cortège des demi-dieux , ces anges du paganisme.

Parcours , Adolphe, le domaine mythologique, et tu verras que toutes les puissances humaines, bonnes ou mauvaises, désastreuses ou bienfaisantes, y trouvent leur personnification.

Le fait important dans la mythologie grecque, c'est l'union, mais non l'identité des dieux avec la nature. — Le Grec , et le païen en général, se révèle dans cette union. — Ce n'est plus le sauvage qui s'absorbe dans la nature et ne fait qu'un avec elle , c'est l'être qui se distingue d'elle , non pas à la manière chrétienne et par un ingrat divorce avec sa mère, mais en se reconnaissant, bien que créature individuelle , comme partie intégrante dans l'ensemble de l'univers.

C'est aux âges suivants qu'il était réservé de

séparer tout ce qui se tient, de couper les liens de la vie dans le sein de la vie elle-même, et de tarir ainsi bien des sources qui vont se perdre dans les sables arides de Tabnégation. La macération, les tortures de toutes espèces, les renonciations incessantes, sont des conséquences fatales du christianisme. — Elles ne peuvent sortir que d'une religion qui fait de cette vie l'illusion, l'ombre vaine; et d'une vie à venir la seule réalité.

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