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LE CHRISTIANISME

Alors que le paganisme mourait sous les coups de la philosophie, et que les dieux désertaient rOiympe en m$me temps que leurs prêtres oubhaient de rallumer l'encens qui s'éteignait sur les autels, le temps approchait où la croix allait s'élever sur le sommet du Golgotha , comme un phare nouveau, pour éclairer un nouveau monde.

Athènes et Rome avaient fini leur temps, et l'antiquité, privée de ses vigoureux piliers, croulait de toutes parts, couvrant la terre de ses vastes décombres. La jeunesse insensée se hâtait de vivre et se noyait dans des flots de débauche, tandis que les sages, l'œil morne et le front penché, regardaient à l'horizon la tempête qui avançait sur l'ancien monde. Ils croyaient voir l'humanité dans son agonie. — Une sombre nuit enveloppait l'avenir à leurs yeux; ils désespéraient de voir se lever un lendemain, et ten-

daient vers un passé mort pour jamais des regrets inutiles et des bras désespérés. Le découragement emplissait tous les cœurs , et , comme nul ne voyait la nouvelle aurore qui allait luire, chacun croyait à une nuit éternelle.

Le judaïsme fut le berceau de la nouvelle foi : il la précéda comme une nuit étoilée précède un jour brillant. Tandis que l'antiquité vivait au sein de son polythéisme, solitaire et retranché derrière ses traditions, le peuple juif conservait en lui les semences d'où devait sortir la grande moisson des temps futurs. Ces semences, développées en secret, étaient restées à l'abri des vents qui soufflaient de Rome sur le monde en-^ tier. — Elles avaient mûri lentement, et l'heure était venue de leur floraison en même temps que celle de la mort pour cette Rome superbe, qui jetait dans l'éclat de la pourpre impériale les dernières lueurs de son couchant. Chez les nations, comme chez les individus, il est un instant, avant-coureur de la mort, où elles semblent se ranimer une dernière fois et se rattacher à la vie qui leur échappe.

Le christianisme est né du judaïsme; mais l'enfant a coûté la vie à sa mère. — Un seul coup d'œil attentif jeté dans le fond de la religion

chrétienne nous fait reconnaître tous les éléments hébraïques qu'elle contient. Jésus-Christ ne dit-il pas lui-même qu'il est venu pour achever l'œuvre des prophètes ? N'est-il pas le dernier prophète des juifs, le successeur de Moïse? Les chrétiens chargent les enfants d'Abraham d'anathèmes et de proscriptions , parce qu'ils ont crucifié leur maître; ils devraient se souvenir aussi parfois, pour modérer leurs haines, que c'est ^ eux qu'ils doivent le grand apôtre de l'amour.

Pour bien comprendre le christianisme, il faudrait suivre tous les degrés de sa gestation dans le sein du judaïsme dont il est sorti. — L'Ancien Testament est la clef qui ouvre le Nouveau; il est sa préface nécessaire. Cependant nous n'examinerons le christianisme que dans sa forme définitive, pour l'étudier en lui-même, laissant de côté ses origines historiques.

Le globe de l'histoire présente à l'observateur deux grands hémisphères : le paganisme et le christianisme, avec la religion juive comme limite intermédiaire.

Le christianisme ne pouvait sortir directement du paganisme, mais il ne pouvait davantage naître et se propager avant l'heure propice où ce dernier, vermoulu , sans sève et sans ressorts.

lui offrait une proie facile et une rapide conquête.

En proclamant l'immortalité de Tâme et l'unité de Dieu , Socrate proclamait aussi l'unité du genre humain : il était un avant-coureur du Christ, une première lueur, un éclair prophétique au milieu des ténèbres. Ainsi de plusieurs philosophes qui le suivirent en Grèce et à Rome. Beaucoup sont sur la limite du christianisme,, flottant entre l'ancien et le nouveau monde. Un seul fil les retient encore aux anciennes croyances, et l'on sent que ce fil va se rompre. — La raison humaine, abandonnée à elle-même, serait arrivée inévitablement dans sa marche progressive, mais avec lenteur et peine, à l'idée générale de l'unité de Dieu. — Le judaïsme lui avait préparé les voies, en sorte qu'au moment où le monde romain, dont l'âme s'échappait, ébranlait encore la terre des convulsions de son agonie, la religion de Moïse enfantait le Christ, avec l'avenir.

L'essence de l'antiquité païenne, je l'ai dit, est l'individualisme et l'exclusion nationale. Rome pouvait produire des Romains, Athènes des Grecs , mais ni l'une ni l'autre ne pouvaient faire des hommes. Il n'y avait point de genre humain

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alors : tout était dans Rome , tout était dans Athènes. La cité et le citoyen : voilà tout.

Pour que l'humanité pût naître , il fallait que ce moule étroit et égoïste des nationalités fût brisé. Ce que la philosophie tentait de faire, en dépit de la masse et de son aveugle résistance , le christianisme l'accomplit, et d'un pas de géant franchit la distance que la raison eût mis peutêtre des siècles à mesurer.

Sitôt que ces paroles sublimes retentirent dans le monde : «Vous êtes tous frères, aimez votre prochain comme vo us-mêmes, ï) tous les remparts des peuples furent ébranlés, et derrière leurs débris on vit s'étendre la terre comme un seul champ de culture , et les nations se rassembler en une seule famille: l'humanité venait de naître* — Il n'y eut plus dès lors ni Grecs,' ni Juifs, ni Romains, ni Gaulois; il y eut des hommes, ou plutôt il y eut l'homme. L'homme un, absolu, est donc le fruit du christianisme et son plus beau don ;^ et là où il n'y avait qu'un homme, il ne pouvait y avoir qu'un Dieu.

Qu'est-que cet homme, être unique et universel? Est-ce toi, est-ce moi, est-ce tel individu, ou tel autre? Non, c'est chacun et tous à la fois; c'est l'être humain proprement dit, le genre tout

entier; centre où convergent et viennent se fondre toutes les individualités ; type absolu de notre être. Mais où trouver ce type ? — Dans la con science humaine. Il est gravé au fond de chacun de nous ; Tintelligence éclaire son image et le prend pour modèle.

Je ne suis point parfait comme individu , mais j'ai l'idée de la perfection. Je ne suis pas infiniment aimant, infiniment juste, mais j'ai l'idée d'un amour et d'une justice infinis. Comme individu, j'ai des limites, je vis dans le fini, j'appartiens au temps et à l'espace; j'ai quelque qualité, quelque puissance, quelque bonté, quelque intelligence, etc. — Je suis enfin la négation de l'infini, de l'éternel, de l'absolu, de la perfection, et pourtant j'ai en moi la notion de toutes ces choses. Si je ne l'avais point, comment pourrais-je voir ma propre imperfection , ma propre limite ? Pour comprendre mes limites , pour me concevoir comme une individualité, c'est-à-dire comme un être fini, ne faut-il pas que j'aie une mesure à laquelle me comparer? Si je n'entrevoyais rien au-dessus de moi , pourrais-je me voir au-dessous de quelque chose?

C'est donc au travers de mon être fini que je vois l'infini. Mais cet être infini, absolu, suprême,

parfait, auquel je mesure l'imperfection du mien, où est-il? — Hors de moi? Le christianisme le dit. Mais j'affirme que cet être est en moi; qu'il n'est que mon idée de la perfection.

Il y a en nous , et c'est là le mot de toutes nos énigmes, deux êtres: l'un réside dans la conscience; il est l'être de ma raison, parce que je ne puis le concevoir que par elle: c'est mon être absolu, mon être idéal et suprême. L'autre réside dans mon individualité; il se trouve enfermé dans des frontières que ma nature spéciale lui a tracées et qu'il ne peut franchir: c'est mon être relatif et inférieur. Mais, par la pensée , je puis faire tomber les barrières qui le retiennent captif et lui imposent les chaînes du temps, de l'espace, de la mesure : du fini enfin. — Je me re^ connais faible, impuissant, ignorant, injuste, mortel; — mais je me trouve en même temps, dans le fonds de ma conscience , la conception d'un être souverainement fort, puissant, sachant, juste, éternel. Cet être est : mon idéal. Je le vois, je le sens; il vit dans ma conscience elle-même, car c'est lui qui me mesure et méjuge. Dans sa perfection , comme dans un miroir, je vois toutes mes imperfections; — Mais c'est lui aussi qui sert de complément à mon être imparfait. Par-

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tout où je vois dans dans ma nature individuelle un vide, une lacune, un besoin, il vient aussitôt les remplir. Plus je me sens imparfait, petit, impuissant, plus il m'apparaît parfait, grand et fort. Le sentiment de sa perfection est en raison directe du sentiment de mon imperfection. De là rimmilité comme vertu principale du chrétien et l'orgueil comme son plus grand péché.

Plus le chrétien se reconnaît de défauts et d'imperfections , plus il voit de qualités et de perfections à son Dieu. Plus il se fait petit et s'abaisse , plus il fait son Dieu grand et majestueux. — La perfection de son Dieu sort de sa propre imperfection. S'il se sentait parfait, il serait luimême Dieu, car, ne pouvant rien concevoir audessus de lui, il ne pourrait concevoir un être suprême. — Pour que la distinction puisse exister entre l'homme et Dieu, il faut donc non-seulement que le premier soil imparfait, mais qu'il se sente et se reconnaisse tel. — La distance entre Dieu et lui , je le répète , se mesure à la conscience de sa faiblesse. — Tu vois que l'existence de la perfection, c'est-à-dire l'existence de l'Idée divine , dépend de l'existence de l'imperfection. — Toujours le contraire naît de son contraire; ils se nécessitent mutuellement.

L'Être suprême est donc le complément du mien : la plénitude de mon vide , la satisfaction de ma faim, la coupe de ma soif. Le christianisme a parfaitement raison en ce sens , lorsqu'il oppose l'imperfection humaine à la perfection divine. Son erreur n'est pas là, mais d'ans l'illusion commune à toutes les religions. Il place notre être suprême en dehors de nous-même , alors qu'il est en nous. Dieu, ai-je dit ailleurs, c'est la loi , et la loi de l'homme c'est la justice , l'amour, la vérité. Or, cette loi est dans notre conscience , et si bien empreinte qu'elle fait le fond de notre nature , qu'elle en est l'essence et le principe absolu , qu'elle est enfin notre être suprême , l'être de notre être. — En veux-tu la preuve flagrante? Suppose un instant que la conscience. de notre loi disparaisse de notre sein, que deviendrons-nous? Des brutes. — Les brutes n'ont point de religion. Elles ne peuvent concevoir un être suprême, précisément parce qu'elles n'ont pas la conscience de leur loi. Elles sont parfaites en elles-mêmes, parce qu'elles ne conçoivent point de perfection. Si l'homme progresse et se développe , c'est uniquement parce qu'il sent en lui son être suprême, et qu'il cherche à le réaliser. Le sentiment de l'idéal ou, si tu

préfères , le sentiment de l'Infini est l'axe moteur 4e l'humanité. La réflexion, comme- nous l'avons vu, nous permet de nous scinder, en faisant de notre être un objet d'étude vis-à-vis de lui-même. Nous voyons en dedans de nous par cet œil interne; mais que pouvons-nous y voir ? Est-ce quelque chose en dehors de nous? Non , ce que l'homme sent et voit en lui^ sa loi, sa perfection, son absolu, il le irdiàmi au delwrs de lui ; il en fait un être séparé, distinct de son être, une nature supérieure à lui, qu'il adore en l'appelant Dieu.

L'homme ne peut voir que ce qui est en lui; n'en donne-t-il pas une preuve en attribuant à Dieu toutes ses qualités, l'amour, la vérité, la justice? Mais , me dit-on , il les lui donne dans l'infini. Nul doute, et c'est précisément parce qu'il peut les concevoir infinies. S'il n'avait pas la conscience de l'infini en lui, comment donc les pourrait-il concevoir infinies hors de lui ? Ce qu'il donne à son être suprême, il le prend donc toujours au fond de son propre être.

Par l'intelligence je dégage graduellement en moi et avec une évidence toujours plus lumineuse le type de la justice, de l'amour et de la vérité, et j'acquiers leur notion en même temps

que la certitude de mon existence intérieure. C'est ainsi que je perçois mon être absolu en moi-même. — Dieu existe, cela revient à dire : Je vois Dieu. Or, l'intelligence ne peut voir que deux choses : moi-même , et ce qui est en dehors de moi. Mais qu'est-ce qui est en dehors de moi? la création extérieure. Si Dieu n'est pas en moi , comme vous le prétendez , il ne peut être que dans cette création externe; Qu'en faitesvous alors, sinon un Dieu panthéistique?

Voulez-vous faire cesser toute contradiction

et rétablir l'unité dans la divinité? Voyez-la à la fois en vous et en dehors de vous, dans votre conscience et dans la nature, partout enfin où règne la loi. Elle est la Loi universelle^ parce qu'elle est le Lien universel de toutes choses. Que je regarde hors de moi, je vois l'Éternel agir dans l'univers, le conservant et le transformant sans cesse. Que je regarde au dedans de moi, je le vois encore dans ma conscience, ce second univers, comme le premier impénétrable dans ses abîmes , mais où est écrit de la main du maître : Sois juste, aimant, intelligent. Que dis-je ? je sens l'Activité créatrice se mouvoir à toute heure dans tous les organes de mon être. Elle est leur souveraine à tous : elle porte mon

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cœur à aimer, parce que l'amour est sa vie, mon intelligence vers le savoir, parce que la vérité est son aliment et son progrès. Ainsi que dans la nature extérieure, elle est dans ma nature la loi vivante , la vie elle-même et le mouvement. — La vie est en nous comme en toutes choses une inspiration incessante de la Divinité, une apparition de l'Infini. Tout l'univers est ivre de la présence de Dieu.

Dieu est amour, justice et vérité , dit l'Évangile. — Mais si la justice, la vérité, l'amour, n'étaient pas en moi, comment agiraient-elles sur moi ? Un levier, quelque puissant qu'il soit, peut-il se passer d'un point d'appui ? En moi , comme dans le reste de la création , Dieu agit du dedans au dehors et non du dehors au dedans. — S'il n'était pas en moi , je ne pourrais le comprendre ni le sentir.

Mieux l'homme se connaît, mieux il connaît son Dieu. Se connaître en effet, c'est connaître son être véritable, son être suprême. Tout le travail des peuples a tendu, à leur insu, vers ce but unique : réaliser, reproduire dans l'idée comme dans les œuvres le type souverain , fondamental, invariable, éternel de notre nature. Pour l'homme , se connaître c'est se réaliser.

Le Grec et lé Romain, enfermés dans la cité , ne pouvaient voir que le citoyen. — Ils ne connaissaient qu'un être relatif, et n'avaient pas encore séparé ce qui appartient à toutes les époques et à tous les individus , de ce qui appartient à un temps ou à une classe d'hommes.

Mais, s'ils ne s'étaient pas élevés à ce degré d'abstraction, ils n'avaient pas scindé encore la chair et l'esprit , le ciel et la terre , Dieu et l'homme, pour les jJlacer vis-à-vis l'un de l'autre en antipodes et en ennemis. Sous ce rapport, et malgré la pluralité de leurs dieux, l'unité de leur religion était plus grande que celle des chrétiens. L'avenir nous l'enseignera.

La croyance à un être suprême en dehors de l'homme et de la nature est, nous le savons, le fait de toutes les religions. Mais cette erreur, qui chez les Grecs n'était pas désastreuse , parce qu'elle laissait l'homme intact et libre dans son unité, devint fatale et mortelle dans le christianisme, alors qu'elle scinda notre être violemment et l'opposa à lui-même dans un combat douloureux et funeste. Une comparaison te fera peut-être mieux comprendre ce qui précède :

La plante est ainsi que l'homme en relation

constante , par ses divers organes, avec l'Infini. Donne-lui le sentiment et la notion de cette dépendance; en un mot, donne-lui une âme religieuse. Quelle forme la plante prêtera-t-elle à rinfîni? Sous quel point de vue, avec quels attributs se présentera-t-il à elle? Sous l'aspect infailliblement du type souverain, de l'Idéal vers la réalisation duquel elle aspire. Dieu , l'Infini , l'Être enfin , éternellement présent et éternellement impénétrable, elle le revêtira de son rêve, et s'ingéniatit à comprendre l'immensité que rien ne peut contenir, elle placera dans l'œuvre de son imagination, qu'elle appellera Dieu, la souveraine perfection qu'elle pose en but aux efforts de sa propre existence. Dans cette conception , tout sera-t-il absolument erroné ? Non , certes ; il y aura sous cette manière d'envisager Dieu et de se relier à lui une vérité indestructible , car la plante est une des révélations de l'Infini , et ce n'est que par la conscience de cette révélation^ sentiment de ses rapports particuliers avec lui, qu'elle se relie directement à l'Absolu. Mais si la plante ne se contente pas d'affirmer. que l'Infini est en elle, comme il est en toute existence; si elle affirme que dans le Dieu-plante, objet de ses rêves, toute révélation de la Divinité

est comprise et définie : en un mot, que la Divinité ou rinfini est tout entier en elle, la plante tombera dans une erreur capitale. Elle aura beau , remarque-le bien, rêver la Plante infinie, la Plante parfaite, souveraine, idéale : l'illusion sera la même. Mais qu'elle en vienne encore à placer cette révélation individuelle de l'Infini , prise en elle pour l'Infini lui-même , dans une existence extérieure à sa propre existence, elle tombera dans une seconde erreur : conséquence fatale de la première et tout aussi monstrueuse assurément au regard de la logique. En tout ceci, cependant, qu'aura fait la plante? Ce que fait l'homme dans le christianisme, ni plus ni moins. EUç aura détaché, abstrait, de son être intime le type de l'espèce qui vit en elle, avec elle, dans une religion intime, étroite, indissoluble, et ce type, aspect particulier de l'Absolu, tel qu'il s'est manifesté dans son être, elle l'aura imaginé, figuré extérieurement, pour adorer en lui, sous le nom de Dieu et dans son universahté que nul être ne peut embrasser, l'existence une , absolue, insaisissable et éternelle, qui remplit et unit toutes les existences particulières.

Le christianisme, dans sa pureté originaire, est le spiritualisme par excellence. Il méprise la

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matière et en fait son ennemi acharné. Aussi, nous le voyons partout et sans relâche lutter contre elle , la fouler sous ses pieds comme une chose infâme, source de tous nos péchés. La chair est pour le chrétien un vêtement incommode et fatal ; la tunique de Nessus qui le brûle et le dévore malgré lui. Voilà pourquoi le christianisme arrache Thomme du sein de la terre, où la matière est en union inséparable avec l'esprit, pour le transporter dans un autre monde où tout , dit-il , est esprit ; pour l'élever dans un milieu éthéré, transparent, où l'épaisse matière ne tend plus ses voiles grossiers entre Dieu et l'homme , et ne retient plus son âme dans un indigne servage. Aux yeux du christianisme , le corps est un état de perpétuelle souillure.

«Mon règne n'est pas de ce monde,» dit Jésus-Christ. — L'homme est donc enlevé à la terre, sa demeure naturelle et son véritable élément, pour aller vivre dans des régions imaginaires , surnaturelles , impossibles. Le vrai chrétien sent ce monde disparaître, se fondre pour ainsi dire en néant devant lui. Cette terre, qu'il regarde avec pitié, est tout au plus pour lui une épreuve passagère, une ombre, une illusion précédant la brillante et éternelle réalité, une courte

et regrettable préface à un interminable et sublime volume. C'est ainsi qu'il renverse le rapport des choses , faisant l'ombre de la réalité et la réalité de l'ombre. Il ressemble au chien de Lafontaine, qui laisse échapper la proie pour l'image trompeuse au fond de l'eau. L'onde trompeuse, c'est l'imagination du chrétien. Plongé dans la contemplation passive du ciel , il ne vit pas, il n'existe pas ici-bas. — Les yeux fixés -sur les béatitudes futures que sa brillante fantaisie lu i présente, il ne prend pas le temps de regarder autour de lui. Sa racine n'est pas en cette terre : il n'est dans ce monde qu'une pauvre fleur déclimatée , qui attend pour se développer la rosée céleste avec un autre sol. Non, la destination et le rôle du chrétien ne sont pas de ce monde.

Parlez-lui de l'humanité? vain mot! Des choses de la vie? fantômes? Les plus belles fleurs de jouissance naîtraient sous sa main , qu'il ne les cueillerait pas. Les plus délicieux parfums viendraient l'enivrer, qu'il détournerait la tête : îl ne doit respirer que l'encens qui fume sur les autels de son Dieu.

Le mot du christianisme , c'est l'abnégation, la renonciation, le sacrifice. — Renoncer à la terre pour le ciel, voilà la seule vocation du

chrétien. Son rôle ici-bas consiste donc à n'y point vivre, à y exister du moins, puisqu'il ne peut atteindre la perfection du néant terrestre, aussi peu que possible. En tout il est fait pour ce monde; tous ses organes ont une destination terrestre, mais que lui importe? L'humanité, avec ses terribles labeurs et ses progrès sanglants; le temps passé, le présent et l'avenir, tout cela ne l'émeut point. S'il se relie à ses semblables, c'est comme un recruteur seulement qui cherche à rassembler des soldats pour l'armée céleste. La créature ne llii est rien; tout le Créateur. Il n'aime rien qu'en Dieu, pour Dieu.

Cette scission ennemie entre le ciel et la terre, tu le comprends, en exige nécessairement une autre dans la propre nature de l'homme. Il se sépare comme ses deux mondes. Il est ici et il est là à la fois. — Cette dualité , ce schisme perpétuel entre l'homme et lui-même , entre le ciel et la terre , est le caractère distinctif du christianisme : divorce permanent et haineux de l'esprit contre la matière, et -de l'idéal mystique contre la saine et vivante réalité.

Toutes les sectes religieuses sont sorties de ce divorce, et c'est pour lui que tant de sang a été répandu, que tant de bûchers se sont allumés.

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La séparation de la chair et de l'esprit, du corps et de l'âme, est non-seulement une contradiction directe et flagrante avec notre nature , parce qu'elle tranche ce qui est lié, divise ce qui est indivisible , sépare ce qui est inséparable , mais encore une chose fatale , parce qu'elle engendre l'impuissance avec l'immobilité. Elle enraye le progrès.

Sous l'influence d'une pareille doctrine , l'humanité devient une eau stagnante , si elle ne va se tarir dans les déserts de l'ascétisme, alors que sa loi est de couler comme un flot sans cesse mouvant et se renouvelant. L'homme devient un être passif, mort pour ce monde avant d'y avoir expiré. Le christianisme nous enterre prématurément , et notre vie n'est plus qu'un convoi funèbre où nous suivons nous-mêmes nos dépouilles terrestres.

Je sais bien qu'il n'en est plus ainsi aujourd'hui ; que l'on s'arrange à merveille pour faire sa place à la matière, et mettre d'accord les jouissances d'ici-bas avec celles d'en haut; mais c'est que nous n'avons plus du chrétien que le nom. C'est un antique habit que nous portons par un antique respect : la religion, chez la plupart, • si elle n'est l'ignorance , est devenue l'hypocrisie.

Nous sommes chrétiens du bout des lèvres , pas du fond du cœur. On a beau prier, chanter, pleurer et gémir : il y a longtemps que le christianisme est mort. Je ne parle pas du fond de vérité qu'il contient et qui est sa morale, son humanité. Ce point fondamental est réservé. Justice et charité universelles , ce sont là deux mots que l'homme n'oubliera plus. On peut ne point pratiquer cette morale, mais on ne peut pas l'abolir ; elle est implantée dans la nature humaine. C'est la loi de notre conscience, et tant qu'il y aura des hommes, il y aura une conscience; tant qu'il y aura une conscience, il y aura une morale.

Ce qui est fondé sur l'erreur, et par suite sur le temps, dans la rehgion du Christ, c'est l'antagonisme entre les choses terrestres et divines, la lutte entre ce monde et le ciel, le corps et l'âme. On ne veut pas l'avouer, mais tout cela a disparu dans la réalité. Si ces doctrines vivent encore dans le cerveau de quelques-uns, elles sont mortes dans l'action et la masse : ce sont lettres stériles dont l'esprit s'est retiré , car l'esprit est dans l'œuvre, non dans la parole. Or, en action, en fait, où sont-ils les chrétiens? La chrétienté est devenue un désert : on y rencontre de temps à

autre un vrai croyant qui, par son isolement, fait mieux mesurer le vide immense autour de lui.

Aujourd'hui on aime mieux boire le jus de la vigne dans le calice terrestre que le sang du Christ dans la coupe divine de l'eucharistie : — Le temps des buveurs de sang est passé.

La théologie moderne n'est pas le christianisme , tant s'en faut. Et qu'est-ce que la théologie en général ? La science de la religion. Or, avec la science vient la critique , avec la critique

le combat , l'agonie et la mort. La théologie est le premier ennemi de la religion. De l'heure où la foi se fait raisonneuse , elle entre dans la voie de sa perte.

Le christianisme est un corps qui se décompose ; les mille sectes qui naissent de sa dissolution sont ses derniers soupirs; mais ils ne sont plus lui.

Une religion est comme une société: du moment où elle perd son unité, elle perd sa force et commence à mourir. Voyez les Juifs : le tourbillon de la colère les a jetés aux quatre coins du monde. Pourtant ils sont une nation encore, et leur religion est une religion. Pourquoi ? parce qu'ils sont un en dépit de leur dispersion. — Ce

n'est pas renlassement sur le même territoire d'un certain nombre d'individus qui fait un peuple; c'est le centre commun de croyance. La foi unique relie les esprits, et c'est dans le lien des esprits qu'est le nœud d'une société. Voilà pourquoi, aujourd'hui, il n'y a plus de nation en France.

Je reviens au christianisme. Dans sa pureté primitive et sa vérité, je le dis encore, car on l'oublie trop souvent, il est l'abnégation , le renoncement, le sacrifice de ce monde. Son fondateur n'est-il pas le type suprême du sacrifice? Le prendre pour modèle, n'est-ce pas être vraiment chrétien? Tout chrétien doit se crucifier. — Le détachement des choses de cette terre, voilà pour lui la croix et le sacrifice. La vie monacale, le célibat du prêtre, la longue série des macérations et des jeûnes sont des conséquences inévitables de ce principe fondamental.

Le christianisme enlève l'homme aux jouissances de cette terre , mais il lui promet en retour celles d'un autre monde. Le pauvre homme a soif? Le prêtre lui dit : tu boiras en paradis. Il a faim? Le prêtre lui dit: tu mangeras en paradis. C'est ainsi que les bras, la pensée et la puissance active d'un homme sont enlevés au

progrès du genre humain. L'individu, avec son énergie et ses facultés, s'évapore dans le vide du rêve. — Le champ de la terre , qui fut donné à l'homme pour être labouré et fécondé par son intelligence , reste stérile et ses plus belles promesses vaines. Pourquoi le cultiverait-il? N'a-t-il pas de bien plus riches moissons à attendre ailleurs? Il déserte donc cette terre pour le ciel.

Voilà le chrétien : le mépris de ce monde , et par suite l'inaction, l'extase rêveur et infécond. Que sont les œuvres? C'est la grâce qu'il faut; or, la prière et le recueillement à l'écart des hommes et du monde peuvent seuls faire descendre dans nos cœurs le rayon du salut. Écartons-nous donc, et passons notre vie à genoux dans la contemplation des cieux et l'espoir des béatitudes infinies qui nous y attendent.

Comprends -tu maintenant pourquoi les ténèbres s'appesantirent sur le moyen âge, et pourquoi le genre humain resta immobile pendant plus de mille générations? La science était resserrée comme dans une camisole de force. La religion traçait autour de l'esprit humain un enclos qu'il lui était défendu de franchir. — Ceux qui par malheur s'égaraient en dehors des barrières sacrées, faisaient pénitence , s'ils nepréfé-

raient être brûlés; voilà tout. Le procédé était simple, et Targument du fagot péremptoire.

On avait toujours raison contre ceux que l'on brûlait parce que, du moment où ils étaient brûlés , ils ne pouvaient plus argumenter contre vous. Il fallait sans doute que la religion se sentît bien forte en logique pour employer celle-là.

Mais l'esprit humain est, fort heureusement, assuré contre le feu. Qu'on entasse fagot sur fagot, c'est peine perdue.

On peut tuer des hommes; on ne tue pas l'homme. — La Saint-Barthélémy, cette grande boucherie catholique qui s'est faite au nom du Christ, a massacré des protestants. A-t-elle tué le protestantisme? Non, il est sorti plus vigoureux de ce bain de sang. Le protestantisme de Calvin a immolé Servet. Le rationalisme est-il mort avec lui? L'Église chrétienne tout entière ne se souvenait-elle donc pas qu'elle était sortie du martyre, elle qui dressait des bûchers?

On ne combat les idées que par les idées, — Terreur par la vérité, le mal par le bien. Les balles et les baïonnettes ne sont pas des raisons; elles peuvent effrayer tout le monde; elles ne peuvent convaincre personne.

La raison humaine s'habille successivement

de vêtements faits à sa taille : ce sont les diverses religions. — Mais cette raison, enfant terrible, grandit, grossit, s'allonge, tandis que l'habit garde la même mesure. Un beau jour il est devenu trop court et trop étroit , comme celui du premier communiant. Il craque alors de toutes parts , éclate sur les coutures , et la pensée humaine, qui étouffait dans ce corsage étroit, reprend sa liberté et respire. — Le vêtement chrétien a eu le sort de tous ses prédécesseurs : il a craqué. Vous tous qui cherchez à le rapiécer avec de grotesques et disparates morceaux, théologiens de toutes les sectes et de toutes les couleurs, vous ne voyez donc pas que vous perdez temps et travail à faire de vaines reprises , et qu'alors même que vous parviendriez a raccommoder passablement l'habit, la pensée humaine n'y peut et n'y veut plus rentrer? Vraiment vous êtes des tailleurs bien à plaindre: on ne vous paiera guère votre besogne. — Suez donc, remuez-vous, allez, venez, sonnez, carillonnez, gémissez , prêchez , pleurez, maudissez, promettez, flattez; il est trop tard : l'aiguille marque une heure nouvelle au cadran de l'homme; — vous ne la ferez point rebrousser.

Le christianisme est mort, mort, entendez-

vous; et le temps n'est plus où on ressuscitait Lazare. — Chose bizarre! vous vous rattachez précisément aux branches sèches; à tout ce qui est illusion dans ce christianisme et appartient à un autre âge.

Osez donc faire le triage, séparez l'ivraie du bon grain, le relatif de l'absolu, le temporaire de l'élernel. Il est dans la religion de la Croix, je le dis encore, une vérité enracinée dans notre cœur, qui est la réalité de l'homme et durera autant que lui : a: Aimez-vous les uns les autres. > Voilà le grand précepte de l'humanité.

L'amour est l'essence divine de la religion chrétienne, parce qu'elle est aussi l'essence humaine, r— Ce qui est divin est humain. Vous regardez au contraire comme divine la croyance à un dieu extérieur à l'homme, la croyance à l'antagonisme de la chair et de l'esprit, de l'âme et du corps, du ciel et de la terre ; la croyance enfin à tout ce qui est antinaturel.

Si vous ne voulez voir dans l'enfer et dans le paradis, dans les anges et les démons, dans Dieu et Satan que des symboles extérieurs de ce monde et de votre intime nature, je dirai avec vous : il y a là de profondes vérités.

Tout est mélange dans l'homme : la laideur

s'allie avec la beauté, le défaut avec la qualité, l'impuissance avec la force. Après avoir extrait Dieu de notre nature , en rassemblant nos qualités, il reste nos défauts, nos imperfections, nos vices. La religion les relie tous à leur tour en un même faisceau, sous la forme d'un être unique, idéal du Mal. Cet idéal, elle l'appelle Satan.

Satan et Dieu sont donc des antipodes : la lumière et l'ombre. L'homme qui est leur point d'intersection, ou plutôt leur combinaison, s'est trié lui-même pour les former tous deux, séparant l'ivraie du bon grain.

Dieu est vérité et amour, dit le christianisme, et il le place au sein de la lumière, le fait roi du jour éternel. Satan est ignorance et haine; la religion le plonge dans la nuit éternelle, le fait prince des ténèbres.

Dieu est tout ce qu'il y a de plus élevé dans notre nature ; à lui donc les hautes régions. Satan est tout ce qu'il y a de plus bas; à lui donc les régions souterraines.

Dieu est la loi; avec lui donc les jouissances pures. Satan est Tanti-loi; avec lui donc les angoisses et les tortures.

Dieu et Satan sont des antagonistes; le com-

bat existe réellement entre eux, mais il se livre dans notre conscience.

Tu le vois, Adolphe, toujours et partout le même procédé et la même illusion : déplacement hors de nous de ce qui est en nous : séparation de ce qui est lié.

Notre être mixte se meut entre deux pôles:

le pôle négatif et le pôle positif. D'un côté, la vérité et l'amour avec notre loi , notre destination , notre bonheur. De l'autre , l'ignorance et la haine avec la violation de la loi et la souffrance. Satan , qui occupe le pôle négatif, est la négation de l'homme : la brutalité. Dieu , qui est le pôle positif, est Y affirmation de l'homme: l'humanité. — Entre les deux extrémités de l'échelle. Dieu au sommet et Satan au pied, il est des degrés infinis qui descendent vers la brute ou montent vers l'homme. Ces degrés, la religion les a remplis par des démons et des anges. Les premiers sont les gradins qui conduisent vers Satan, négation de la loi et de l'homme; les seconds vers Dieu, affirmation de la loi et de l'homme.

Mais pourquoi Satan, notre négatif, existe-t-il? Pour que Dieu , notre positif, puisse exister. La nuit est, non pour elle, mais pour que la lu-

mière soit; ainsi la douleur existe pour servir de sel à la jouissance. L'homme est imparfait pour qu'il soit susceptible de perfection. Il n'est pas tout ce qu'il doit être, afin qu'il puisse le devenir. L'imperfection est la première nécessité du progrès et du développement. Si nous souffrons, c'est afin de pouvoir jouir; si nous sommes capables de trahir la loi, c'est pour que nous puissions la servir.

Nous voyons et nous sentons seulement par le contraste. L'erreur sert à la vérité, la douleur à la volupté, la faiblesse à la force, l'imperfection enfin à la perfection.

Un objet ressort pour nous dans l'opposition de l'ombre et de la lumière : Satan est l'ombre dans notre nature, c'est-à-dire l'erreur, la haine, la souffrance. Dieu est la lumière, avec la vérité, l'amour, la félicité. Mais l'ombrte, je le répèle, est là pour glorifier et embellir la lumière.

Réunissez la copie et l'original; voyez réellement dans ce monde tout ce que vous voyiez dans le mirage de l'autre, son reflet. Si les deux mondes se rapprochaient enfin pour se donner le baiser de paix après tant de funestes divorces, n'y aurait-il pas de puissants résultats à prévoir

de cette union? Ne serait-ce rien de rendre à

il'

tout homme sa mission, son rôle, sa signification ici-bas ; et l'humanité ne gagnerait-elle pas à ce que chacun de ses enfants concentrât sur la terre toutes ces forces qui s'évaporaient dans des cieux illusoires? Mettez l'homme debout sur son sol, et au milieu de son vrai climat; ne le déracinez plus. Dites-lui : Tu es fait pour la terre, pour l'humanité. C'est ici-bas que tu es acteur; c'est ici-bas que tu dois employer toutes tes forces à bien jouer ton rôle. Tu es né homme, sois homme.

Je t'ai dit , Adolphe , que le christianisme avait eu son berceau dans la religion juive. Nous en trouvons des preuves dans toutes ses croyances surnaturelles. La foi aux miracles , que le catho licisme a si largement pratiquée et exploitée , est une croyance essentiellement hébraïque. En elle, l'imagination fait son coup de maître, car l'imagination est le théâtre des miracles. Tous les jours encore il se passe des miracles dans l'imagination de certaines gens. Les enfants ont foi aux revenants. Comme le sauvage, ils voient partout des choses surnaturelles, c'est-à-dire des miracles. Le miracle, produit de l'imagination, répugne à la raison parce que la raison ne voit que la loi , et qu'en dehors de la loi il n'y a pour

elle point de vérité. Cette loi qui régit l'univers et notre nature, voilà le seul miracle que la raison admette, et il en vaut certes bien d'autres. Le moindre insecte est pour mon intelligence un prodige mille fois plus grand , plus admirable que l'ascension d'Élie vers le ciel dans un char à deux chevaux; que Josué arrêtant le soleil; que tous les paralytiques, aveugles, lépreux, guéris par simple attouchement; que tous les démons exorcisés , tous les morts ressuscites.

Mais la loi, le grand miracle de l'univers, empêche précisément tous les autres. Il faut donc opter entre les deux; c'est-à-dire entre la raison ou l'imagination, entre la science ou l'ignorance.

La foi aux miracles est une maladie des peuples enfants, mais surtout des peuples à grande imagination. Cette maladie passa des Juifs aux chrétiens. — Pourquoi ne croit-on plus aux miracles aujourd'hui, ou plu tôt, pourquoi n'en fait-on plus? C'est que le miracle craint le. grand jour, c'est que l'imagination ne peut voir ses fantômes qpe dans la nuit. S'il recommençait à faire nuit sur terre, et que l'ignorance étendît de nouveau ses ailes obscures sur l'humanité , les miracles reprendraient leur cours et iraient bon train. —

Les prêtres et les saints auraient encore beau jeu; les atouts reviendraient dans leur main. Ce n'est certes pas Tenvie qui leur manque de faire des miracles, mais quel plaisir de jouer des comédies alors qu'on n'a plus de public? La science, le plus grand ennemi des miracles, a fait déserter les banquettes du parterre; il y a pourtant des gens qui, aujourd'hui encore, en plein midij voient des miracles et prennent, comme l'on dit, des vessies pour des lanternes. C'est qu'il fait nuit dans leur cerveau. Le miracle n'est pas en dehors d'eux, il est en dedans. Leur cervelle, éclairée seulement par l'imagination, est une vraie lanterne magique; sa machine a besoin de l'obscurité pour fonctionner.

Les mêmes gens qui croient aux miracles racontés dans la Bible, nient tous ceux que les Grecs, les Égyptiens, les Mahométans, les Indiens attribuent à leurs dieux ou à leurs prophètes. Mais de deux choses l'une : ou il faut qu'ils rient d'eux-mêmes , ou qu'ils ne rient de personne. Je ne vois pas pourquoi un miracle serait plus absurde à la Mecque, à Rome, à Athènes, à Memphis, qu'à Jérusalem? Pourquoi donc, je vous le demande, les miracles de la Bible ont-ils seuls le brevet d'authenticité?

C'est que, dit-on, ceux qui les faisaient avaient reçu pouvoir de Dieu. — Ainsi, le Christ faisait des miracles en vertu de sa divinité, et si je demande: où est la preuve de cette divinité? on me répond: dans le miracle. Donc, il fait des miracles parce qu'il est fils de Dieu, et il est fils de Dieu parce qu'il fait des miracles. Voilà une logique serrée, ou je m'y connais mal.

Le suprême degré de l'imagination, comme je l'ai avancé déjà, c'est la folie. — Elle est l'imagination pure, indépendante de toute raison; l'imagination solitaire, vagabonde, effrénée, qui a brisé tous les liens de l'intelligence. Eh bien, les fous sont les plus fervents croyants en fait de miracles, car ils voient partout ce qui n'est pas; c'est précisément pour cela qu'ils sont fous: Tirez la conclusion.

La foi aux miracles fait l'existence même des miracles. — La croyance au paradis, à l'enfer, à un Dieu en dehors de la nature , abstrait de sa création, importations juives dans le christianisme , ne sont pas autre chose que la croyance aux miracles. Ce sont en effet des produits de l'imagination. La religion tout entière, sauf sa morale, repose sur la foi aux miracles. Mais en

voilà assez sur ce point; tes réflexions compléteront la matière.

Le Dieu tonnant, colérique, vengeur et bilieux des Juifs reparaît à chaque instant dans le christianisme, en dépit de toute la clémence qu'on cherche à lui octroyer pour arrêter son bras furieux. — 'Jéhova fait chrétien est un singulier mélange de pardon et de vengeance, d'amour et de haine , un tissu de contradictions , un composé d'éléments [hétérogènes qui se combattent, se choquent, s'anéantissent mutuellement. Voilà pour l'élément judaïque. — Mais d'autre part Jéhova a été vraiment régénéré , et c'est par l'amour. De ce côté il devient le Dieu de l'humanité tout entière; il est enlevé à la propriété exclusive du peuple juif. C'est donc par le cœur que le Christ a élargi la rehgîon juive jusqu'aux limites d'une religion universelle. Le christianisme débarrassé de tous les éléments judaïques qui troublent sa pureté, laisse à nu: l'amour, l'humanité. C'est là son expression vraie et fondamentale , le point qui le sépare profondément de ses origines hébraïques, et en fait une religion particulière.

Amour, vérité, justice, voilà le Dieu du Christ; mais voilà aussi l'homme.

Jésus est lui-même l'homme et le Dieu de sa religion. — «Soyez parfait, dit-il, comme votre père dans les cieux est parfait. y> N'est-ce pas un rapprochement qu'il fait erilre Dieu et l'homme? Ne les conçoit-il pas faits à l'image l'un de l'autre? Mais avant de concevoir Dieu comme juste, bon, aimant, sachant, il fallait inévitablement qu'il vît ces qualités en lui-même. C'est à travers l'homme qu'il a vu son Dieu; à travers l'être individuel, fini, imparfait, qu'il apercevait l'être infini, parfait, suprême. Sa conscience seule lui a fourni le modèle de son être suprême. — Le Christ se révèle à lui-même dans son Dieu. — Sa doctrine, en se sens, est la véritable révélation; car elle est le miroir où apparaît l'être intime , l'idéal de l'homme , à l'homme lui-même. La force invincible de la religion chrétienne, c'est la vérité qu'elle contient au fond, et cette vérité n'est que la traduction de la conscience humaine. Le christianisme, au point de vue de sa morale, n'est pas autre chose que la con^ science du genre humain. Là est son invincible puissance.

Jésus s'est mieux connu que tous les sages qui l'iavaient précédé; sa puissance, sa perfection, sa divinité sont là; ne les cherche pas ail-

leurs. L'être qu'il a dévoilé au fond de lui, et qu'il a présenté aux yeux de l'humanité , s'il n'avait été l'être réel de notre conscience , n'aurait excité aucune attraction, par conséquent aucune puissance.

Le levier de la religion chrétienne prend son point d'appui dans la conscience humaine; voilà pourquoi il a soulevé tout le genre humain.

Jésus a porté la lumière dans notre conscience; il a approché cette lumière jusqu'à la loi intime, qui vivait active et puissante, mais enveloppée d'ignorance et de préjugés, au fond de notre sein. Cette loi, il Ta fait sortir de l'homme, et l'a placée en face de lui. Le Christ est une représentation de ce mot de Socrate : «Connais-toi toi-même.» — S'il ne se fût connu, il n'aurait pas connu l'homme, et s'il n'avait connu l'homme, il n'aurait pas connu Dieu, qui est en lui.

Le christianisme, c'est le Christ. Or, le christianisme est la conscience interprétée par l'imagination, la conscience allégorique. Mais l'image, passant pour la réalité , et le reflet de la chose pour la chose même,* il en résulte un singulier assemblage d'erreurs et de vérités. Je dirais presque : Le christianisme est la vérité dans l'erreur, quelque contradictoires que soient ces termes.

Dans la religion du Christ il y a les choses qui sont de ce monde et qui ont pour but définitif rhomme comme homme; il y en a d'autres qui sont d'un autre monde et qui ont Dieu pour objet. — Les premières sont la morale chrétienne; c'est la substance terrestre de la doctrine de Jésus. Les secondes sont la religion proprement dite, qui ne relie plus les hommes entre eux, mais l'homme avec Dieu. Ces deux Hens se confondent dès que l'on considère l'être suprême de l'homme comme étant en lui, à l'état d'idéal.

«Aimez-vous les uns les autres.» «Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'il vous fit. y> — Voilà bien l'homme en face de ses semblables, voilà la règle vis-à-vis du prochain, voilà le fondement de la société. Ces préceptes contiennent les véritables relations civiles; je n'en connais point d'autres.

Quant à la morale interne de l'homme vis-àvis de lui-même , de l'individu en regard de sa conscience, ce n'est autre chose que la prétendue relation avec Dieu, vu comme être extérieur. Or, nous l'avons constaté, les devoirs envers le prochain sont ceux envers nous-mêmes : il n'est qu'une seule morale et qu'une seule justice, parce qu'il n'est qu'une seule loi.

La conscience, ai-je dit ailleurs, est le sentiment de notre perfection: le sens idéal, le nec plus ultra de notre nature. — C'est elle qui mesure et nos actions et nos pensées; elle qui par conséquent se place devant nous en juge souverain et suprême. Elle est notre loi , notre vérité, notre Dieu.

Le sauvage n'a que le sentiment confus , incomplet de la loi. La voix de cet être interne qui l'habite, le guide, l'avertit et le juge, est moins forte que chez l'homme vraiment éclairé; parfois même elle est presque nulle. — C'est l'intelligence qui nous fait lire notre code interne. -^ Sans intelligence, point de conscience, nous l'avons dit en parlant du sens moral.

A mesure donc que la lumière interne devient plus vive en nous, elle dissipe les ombres qui entourent la loi vivante et intérieure, pour nous la présenter dans tout son éclat. — Il n'est pas difficile de voir que les degrés de la civilisation sont les degrés de notre science, et qu'à mesure que nous prenons connaissance de notre nature réelle, nous avançons vers notre destination.

Le sauvage est loin de l'humanité, il s'égare hors de la nature de l'homme véritable parce qu'il n'a pas encore appris à le connaître. Il n'a

pas conscience exacte de lui-même. Mais il n'en résulte nullement que la loi commune à tous les hommes ne réside pas eu lui. Si elle n'y était pas, toutes les lumières de la raison ne pourraient l'y trouver et la lui faire lire. Jésus nous révèle notre être véritable, mais pour révéler une chose ne faut-il pas qu'elle existe? L'existence précède nécessairement la révélation.' — S'il en était autrement, le Christ n'aurait pas révélé notre être, il l'aurait créé. Dans les ténèbres nous ne saurions lire un livre, alors même qu'il est devant nos yeux. Que le jour paraisse, et nous en distinguons les caractères. Le flambeau qui pénètre dans une chambre et nous en fait apercevoir les objets n'est pas ce qui donne l'existence à ces objets. — Ainsi de la pensée vis-âvis de h conscience. Le Christ a fait entrer par elle le jour de notre conscience.

La nature individuelle est essentiellement relative et limitée ; elle appartient en propre à telle personne; c'est son privilège, son patrimoine, son moi. — Mais la conscience qui est, à cause de la loi qu'elle contient, la nature générale de l'homme , personnifie l'être universel dans l'humanité, et n'appartient en propre à aucun âge et à aucun homme, mais à tous les âges et à tous

les hommes. Elle est Funiversalilé et Tunité du genre humain; l'absolu dans sa relation avec nous , par suite le siège même de notre religion. Les hommes ont une même loi , par conséquent un même code : la conscience. Si cette loi mo* raie n'était pas une dans tous les hommes , comment seraient-ils des semblables? Pensez-vous que la similitude soit dans les formes extérieures, et que ceux-là se ressemblent réellement qui ont le même visage? La ressemblance réelle et essentielle des hommes est à l'intérieur; c'est là que les esprits trouvent leur point commun de ralliement. Qu'on ne vienne pas m'objecter encore que le Hottentot, le Tartare, l'Indien, le Grec, le Romain , le Chrétien , n'ont pas la même conscience ; que la conscience de l'assassin diffère de la mienne. Ce n'est pas la conscience qui diffère, mais le degré d'intelligence, de connaissance de soi-même ou de l'homme.

Pourquoi tant de peuples différents de mœurs et de croyances purent-ils être convertis au christianisme ? parce qu'ils avaient en .eux cette vérité même au nom de laquelle on les convertissait.

Le christianisme s'avança à pas de géant; jamais religion ne s'était étendue avec autant de rapidité sur la terre. Toutes les nations , tous les

hommes venaient s'incliner tour à tour devant la croix. C'est que, malgré les illusions qu'il renfermait, le christianisme portait dans ses entrailles fécondes une large part de vérité.

Ceux d'entre les païens qui attaquaient le christianisme , se gardaient bien de le combattre dans sa morale de fraternité et d'égalité universelles ; ils sentaient que de ce côté il était cuirassé de vérité et romprait toutes leurs lances. Non, ils avaient bien vu immédiatement son côté faible, et c'est par ce côté qu'ils cherchaient à le renverser. Ils lui reprochaient ce qu'il leur opposait à eux-mêmes : l'adoration d'un homme qui présentait des faiblesses humaines; puis la croyance aux miracles, la conception de la vierge par l'opération du Saint-Esprit, la guérison des malades, la résurrection des morts, etc. Ils l'attaquaient, en un mot, par son côté antinaturel, et de ce côté ils avaient raison. C'était là le défaut de l'armure, car ce qui est contre nature est toujours faux. La vérité n'est que la nature réfléchie dans l'esprit.

Qu'a fait, après les païens, la foule des incrédules? Tout en s'inclinant devant la sublime morale du Christ , elle a attaqué la religion sur tous les points où elle tient au miracle.

Un assemblage incompatible, mais intime, a fait la chute du christianisme. Les dogmes religieux,' fruits d'un âge ignorant et superstitieux, ont entraîné la morale à laquelle ils étaient inséparablement et fatalement mêlés. En brisant le vase d'argile qui contenait la liqueur précieuse de la vérité , on a répandu cette liqueur dans la boue.

Mais quoi que l'homme fasse pour un temps ; qu'il s'agite et s'insurge de toutes parts, il est forcé de reprendre le joug de la vérité.

Ceux qui ont perdu le christianisme sont bien plutôt les hommes qui le voulaient conserver tout entier, que ceux qui le voulaient dégager de ses* illusions en le faisant rentrer dans l'histoire et dans l'humanité d'où il est sorti. Amis aveugles et funestes, ils l'étouffaient dans des bras trop ardents, alors qu'ils le pensaient garantir de ses adversaires.

Toute croyance humaine présente un alliage d'erreur et de vérité, de savoir et d'ignorance. 11 n'est point de culte, même le plus grossier en apparence, qui ne contienne une parcelle de vérité; il n'en est point aussi, même le plus pur, qui ne renferme beaucoup d'erreurs. Il faut donc, si l'on veut sauver une croyance, avoir la

sagesse d'abandonner Terreur qui a fait son temps , afin de relever la vérité d'une solidarité funeste. Le sacrifice est-il donc si pénible , et ne vaut-il pas la peine qu'on y songe ?

La première illusion, l'illusion fondamentale du christianisme , je ne me lasserai pas de le rappeler, c'est la croyance à im être suprême existant en dehors de l'homme et de la création. La seconde illusion est la foi à la divinité du Christ, Cette divinité est indispensable à l'autorité du christianisme , je le sais. J'irai plus loin : autorité et divinité sont la même chose dans le christianisme, comme dans toute religion. En effet, si vous ne croyez pas à la divinité du Christ , vous vous reconnaissez le droit d'examiner sa doctrine, d'en trier les éléments, de mettre à gauche ce qui vous semble l'erreur, à droite, ce qui vous apparaît comme vérité. Ne voyant plus en Jésus qu'un homme , quelque supérieur que soit d'ailleurs son esprit, tu te souviens que tu es homme toi-même. Or, nul homme ne peut enlever sa liberté de penser à un autre , ce dernier fût-il un chef-d'œuvre d'imbécillité.

Ainsi donc , sans divinité point d'autorité, sans autorité point de christianisme et, en général, point de religion. On vous dit bien : Examinez ,

VOUS en avez le droit; mais gardez-vous de nier, même de douter, car le doute est déjà un attentat contre la religion. Étrange liberté qu'on me laisse, en vérité! Autant vaudrait me dire : Vous êtes en prison , et cela ne vous convient point. Sortez, allez respirer l'air, voir le soleil et la verdure; mais n'oubliez pas que si vous franchissez les murs de votre cachot vous serez pendu. Je voudrais bien que ceux qui font ces tours de force, ces merveilleuses pirouettes de la pensée, m'en montrassent les moyens.

Le Christ est, en somme, le vrai Dieu du christianisme. Les catholiques vont plus loin encore : leur principale divinité est réellement la vierge Marie , et cela me paraît d'assez bonne logique. C'est à la mère que l'on doit le fils. Or, quel que soit le mérite intrinsèque d'une œuvre, c'est à l'ouvrier qu'en revient la gloire et la gra titude. Aussi les catholiques , toujours logiciens inflexibles, placent le Saint-Esprit à côté de Marie : ne furent-ils pas collaborateurs?

Le Christ est-il un Dieu? Est-il un homme?

Est-il l'un et l'autre?

S'il est Dieu, ou bien il est le seul Dieu, ou bien il en existe un autre en concurrence avec lui. Dans le premier cas, la doctrine chrétienne

s'anéantit dans une contradiction : le Dieu que vient annoncer Jésus n'existe pas, puisqu'il est lui-même ce Dieu. Dans le second, le père et le fils sont tous deux des dieux. Voilà une pluralité, et nous rentrons dans le polythéisme : le christianisme s'évanouit encore.

La troisième hypothèse est celle que l'on admet généralement ; Jésus est l'homme-Dieu ; il cumule les Jeux natures. On s'est donné et on se donne encore beaucoup de peine pour expliquer ce mystère du verbe incarné; je le crois bien. Plus d'un habile en rabat a sué sang et eau sur ce problème. — La chose en valait la peine assurément. Concilier dans une unité deux extrêmes , bien plus , deux contradictions , ce n'était pas mince besogne ! Heureusement le Saint-Esprit était là. Il est toujours là fort à propos lorsqu'il s'agit d'interpréter les mystères. C'est, en même temps que le générateur du christianisme , sa clef d'or. Malheur au théologien qui perdrait cette clef : tous les mystères lui resteraient implacablement fermés, — et adieu la théologie! Ce bon Saint-Esprit! quel délicieux esprit! qu'il est commode, accommodant et accommodé. Mais lui qui rend compte de tous les mystères, il est de tous les mystères le plus

grand. Or, à moins qu'il ne s'explique lui-même, — que ne peut-il pas? — je ne vois en lui qu'un mystère pour expliquer d'autres mystères.

Jésus est le Saint-Esprit incarné, Dieu, le Verbe fait chair. — Mais ce Saint-Esprit , ce Verbe , ce Dieu, que sont-ils eux-mêmes? J'attends toujours l'explication et jusqu'à nouvel ordre je me vois forcé de ne rien entendre à cette opinion qui voit deux êtres en Christ. D'autres, plus habiles que moi, m'apprendront peut-être comment un oiseau peut être à la fois un aigle et un dindon. Jusque-là il faudra se résigner.

Mais voici la dernière hypothèse. — Je recule de terreur; l'hérésie brûlante se dresse devant moi, — car cette hypothèse, c'est que Jésus serait — un homme ! Songez-y, un être de chair et d'os, avec du sang dans les veines. —Un être qui marchait, buvait, mangeait , dormait. — Un être qui craignait la mort : a: Seigneur, faites que « ce calice passe devant mes lèvres. » Un être qui se décourageait et perdait sa foi : « Mon «Dieu> mon Dieu, pourquoi m'as-tu aban- « donné?» Dites ce qu'il vous plaira, criez au blasphème , c'est ainsi que je vois mon Christ : c'est ainsi également que je l'aime et que je l'admire. — Oui, je l'aime et je l'admire parce quil

est un homme; parce qu'il peut pleurer et souffrir comme moi. Il me paraît mille fois plus grand , plus sublime au milieu de ses douleurs. Un Dieu ne souffre pas; il plane au-dessus de la souffrance. Un homme souffre , au contraire , et il n'est véritablement grand, fort, adorable, que dans sa lutte avec la souffrance. — Que je lise : Et Jésus pleura, mes yeux s'emplissent de larmes. — Que la couronne d'épines s'enfonce dans ses tempes et en fasse ruisseler le sang le plus généreux, l'épine de sa couronne entre dans mon cœur, et mon cœur saigne aussi. — Que les angoisses et la sueur de la mort passent lentement sur son front; que d'une main découragée il détourne de ses lèvres pâles le calice d'amertume ; qu'au moment suprême , où sur la croix, et en face du nouveau monde qui se lève devant lui, sentant les froides ombres de la mort descendre sur ses yeux et la vie s'éteindre dans son sein , il pousse un cri de découragement et de doute; — alors je voudrais me jeter à ses genoux et les embrasser! Alors je sens sa souffrance infinie et ses luttes passer de son âme dans la mienne; mon cœur bat près du sien, car il sait aussi ce qu'est la douleur. Oh , qu'il est noble, qu'il est beau, qu'il est digne d'amour.

cet homme sublime dont le sang coule pour l'humanité !

Mais c'est seulement alors qu'il se montre homme, qu'il se montre aussi digne de mon amour, de mon admiration et dé ma reconnaissance. Il tient à moi , je tiens à lui par tout ce qui le fait homme. — Enlevez-lui les faiblesses humaines et vous lui enlevez la douleur et le combat ; ôtez de lui la douleur, vous lui enlevez ma sympathie et ma pitié.

Si le Christ n'est pas mon semblable , où est le lien entre lui et moi ? Il sort de ma portée : sa grandeur peut me surprendre encore, mais elle ne m'émeut, ne me touche en aucune îaçon.

C'est par sa souffrance qu'il m'appartient , par cette souffrance qui le fait homme. Pour que je puisse monter jusqu'à lui, il faut qu'il puisse descendre jusqu'à moi.

Les apôtres , et après eux tout le cortège des prédicateurs , ont cru faire honneur au Christ et l'élever en dissimulant chez lui toute faiblesse humaine. Ils ne sentaient point que dans ces faiblesses réside précisément l'attrait irrésistible par où nos cœurs se prennent à Jésus. — Pourquoi le chrétien se tourne plus volontiers vers le Christ que vers Dieu ? C'est que le Christ est plus

près de lui , plus intime avec lui : le Christ a pleuré. Je le répète , les faiblesses de Jésus me le rendent aimable. Otez-les-lui, et vous lui prenez avec mon cœur tout le mérite de son sacrifice. Pour moi, je le déclare du fond de ma conscience , s'il est homme , j'adore le Christ et me prosterne devant lui plein d'admiration, d'enthousiasme, de gratitude et d'amour; s'il est Dieu, il m'est indifférent, car il ne m'appartient plus; il ne lui en coûtait rien de vaincre la mort et le péché.

Le chrétien fait de son être suprême un être aimant, afin qu'il puisse l'aimer à son tour, et que la religion soit possible. Il est forcé, pour pouvoir l'adorer, le prier et lui rendre grâce , de supposer en lui un cœur semblable au sien : il l'humanise. — Mais il ne songe pas qu'en le faisant aimant, il le fait aussi souffrant. S'il nous aime, peut-il ne pas se réjouir. de notre joie et ne pas souffrir de nos douleurs? Nos peines ne sauraient lui être indifférentes, à moins qu'il ne soit le plus cruel des monstres. II est vrai qu'il jette , pour son plaisir, ses enfants dans les fournaises éternelles. Plaisante récréation , en vérité , pour un père rempli d'amour ! Mais que font les contradictions à la religion ? Elle a bien à s'in-

quiéter de pareilles misères! Elle a pour la logique des mépris souverains. « Credo quià absurdumh s'écriait un père de l'Église, jetant dans l'ivresse de la foi un défi à la raison et au sens universel de l'humanité.

Homme, je ne puis aimer que l'homme. Mon Christ est donc un homme, et c'est là toute sa vertu , toute sa puissance , toute sa gloire.

A vaincre sans péril on triomphe sans gloire.

La force de Jésus est dans son triomphe, mais une pareille force suppose la faiblesse.

Socrate buvant la ciguë me remplit d'admiration; sa mort sans doute est moins éclatante que celle du Christ, bien que tous deux meurent également pour la vérité. La doctrine de Jésus est plus largement humaine et poétique que celle de Socrate , et voilà pourquoi sa mort nous paraît aussi plus grande que celle dii philosophe grec. Mais dire qu'il est un Dieu parce qu'il a su mourir, n'est-ce pas faire des dieux de tous ces martyrs qui ont su monter aussi sur le bûcher ou sur l'échafaud et mourir noblement pour leur foi? Si l'humanité entière s'intéresse au sort de Jésus et reste les yeux fixés sur la croix san-

glante où îl est attaché, c'est que sa prédication d'amour et de justice consacre la grande loi de la société humaine. Cette splendeur de charité éclaire comme un soleil levant le grand martyr du Golgotha, mais combien d'autres sont morts courageusement à l'ombre , écrasés sous un poids de misères : le genre humain ne pleurera point sur eux. — L'élévation de la doctrine chrétienne audessus de toutes les doctrines antérieures a fait l'élévation de la mort du Christ au-dessus de toutes les morts et de tous les sacrifices.

Qu'un simple soldat tombe dans les rangs avec un courage héroïque, la lacune se ferme et personne n'y songe plus. Mais qu'un général soit frappé , sa mort est sonnée de tous côtés sur les éclatantes fanfares de la gloire. Ainsi du Christ. Si la croix où il expire s'élève si haut sur le Calvaire , c'est qu'elle est plantée au sommet de l'humanité. C'est la mort d'un chef illustre.

Jésus embrassa en lui plus d'amour, plus de vérité, plus de justice que les autres hommes; vous en concluez qu'il n'était pas un homme ; j'en conclus, tout à l'inverse, qu'il était, non pas moins, mais plus homme que tous les autres. En effet, le plus humain des hommes n'est-il pas celui qui développe au suprême degré les

facultés humaines? La divinité de Jésus c'est donc son humanité. Par le cœur surtout il a touché l'idéal des forces humaines. Il eut au suprême degré le génie de l'amour. On ne peut aimer plus qu'il n'a aimé.

Jésus , dit-on , est l'esprit fait chair. C'est pré cisément pour cela qu'il est homme. L'homme n'est-il pas l'incarnation du verbe , l'intime , l'indestructible union de la chair et de l'esprit? Le Saint-Esprit, que la théologie exphque par le mystère ,, n'est pour moi que l'esprit humain, La Vierge est la matière , la chair fécondée par l'esprit; de leur union résulte l'homme , fils de la chair et de l'esprit. Chaque homme a du Saint- Esprit en lui; la différence est dans la dose. Celui qui en a le moins a aussi le moins d'humanité.

Le secret des deux natures dans le Christ est le secret de l'homme; l'union de son être absolu, suprême et générique, avec l'être relatif qui est l'individualité.

L'être suprême chez le Christ dominait l'être relatif et individuel; de là vient qu'il nous apparaît plutôt comme l'homme générique, un, universel, que comme individualité. Il est moins tel homme que l'homme lui-même. « Je suis le

fils de l'homme, » dit-il toujours. aEcce homo, » — Il est en effet une réalisation magnifique de l'humanité ; elle se concentre et vit en lui par le cœur. Le cœur n'est-il pas le centre de l'humanité, son lien, son foyer principal? Si le Christ est le génie suprême de l'humanité, c'est qu'il est celui de l'amour. Chez lui Tintelligence ne sert qu'à féconder la nature morale et interne , pour en faire sortir des trésors d'amour et de justice. Mettez notre moindre savant à côté de Jésus ; il en sait mille fois plus que lui sur l'univers et l'histoire. Jésus ne fut pas un génie scientifique ni artistique : il fut un génie moral. — Que peut-on en conclure? Que le Christ connaissait l'homme jusque dans ses plus intimes profondeurs ; que son regard avait plongé jusqu'à la vérité de notre être, mais qu'il n'en savait pas plus sur la science des phénomènes extétérieurs que son époque. — De ce côté-là , beaucoup d'autres pouvaient même le surpasser.

Cette vérité si simple à admettre lorsqu'on se place au point de vue de l'histoire et de la nature , devient une véritable hérésie du moment où Jésus est Dieu, car Dieu connaît toutes choses. Qu'on ne me dise pas qu'il était Dieu en ceci, homme en cela; il l'était tout à fait ou il ne

rétait pas du tout ; je ne vois point de milieu.

Mais le Christ lui-même n'a-t-il pas dit qu'il était fils de Dieu? Vous en faites Houe un imposteur? Nullement. N'a-t-il pas proclamé aussi que nous sommes tous enfants de Dieu? Or, les enfants d'un père commun sont tous frères entre eux. Jésus est donc notre frère. Il était , si l'on veut, le fils de Dieu à un plus haut degré que ceux qui l'écoutaient, parce qu'il avait en lui plus de cette lumière interne qui s'appelle conscience.

Le Christ sans doute ne replaçait pas ainsi les rapports dans leur ordre naturel ; il les renversait au contraire , comme c'est le fait des religions. Mais cette illusion , qui lui faisait voir l'être suprême en dehors de l'humanité, était sincère chez lui : il n'était donc pas un imposteur.

Jésus dit aussi qu'il est le Messie et le Sauveur que les Juifs attendaient depuis longtemps, et que leurs prophètes leur ont promis et annoncé. Comment expliquer en lui cette conviction ? Essayons :

Jésus ne commence à prêcher que vers l'âge de trente ans : jusque-là , nous dit la légende évangélique, il vit à l'écart, et son existence

reste enveloppée de mystères. Mais ne peut-on point percer ce voile? Où était-il alors? Comment vivait-il ? Ainsi que saint Jean et la plupart des prophètes précédents , il a dû se retirer au fond du désert, dans l'isolement, dans la contemplation de lui-même et la méditation de la parole prophétique. Doué d'une imagination ardente et d'une soif profonde de vérité , les prophéties durent l'enflammer bientôt. Elles annonçaient une heure de décadence , de corruption , d'erreurs et de mensonges pour le peuple d'Israël. Elles annonçaient aussi , pour cette heure même , l'arrivée d'un Messie.

Mais cette heure n'élait-elle pas venue ? Les Pharisiens ne trafiquaient-ils pas honteusement de la religion de Moïse et n'accablaient-ils point le peuple sous un joug d'imposture ? Un Messie ! Le peuple Juif attend un Messie! Oui, l'heure du salut est venue , car la corruption , la honte , le mensonge, débordent partout. Jésus sent que c'est bien là le moment prédit pour l'apparition du Sauveur. Saint Jean le prêche déjà dans le désert , et annonce sa venue comme prochaine.

Tous ces signes remplissent l'âme du Christ de pressentiments. Déjà le Messie est né sans doute, mais où est-il? Si c'était moi? Jésus sent

en lui le pouvoir immense de son génie; un rayon éclatant illumine son esprit et lui montre d'éternelles vérités. Son imagination s'embrase tout entière. Il est rempli d'indignation pour flétrir les hypocrites. Tout cela n'est-ce point le signe d'une grande mission? «Oui, je le sens, je «suis le Messie; Dieu m'inspire et me remplit; « je sauverai le peuple d'Israël. » Jésus naît ainsi de lui-même , ou plutôt de la rencontre de sa puissante individualité avec la tradition prophétique , aii moment où les circonstances semblent accuser que le jour est arrivé où cette tradition doit se réaliser dans un témoignage éclatant. Désormais la conviction qu'il est le Messie l'entraîne de plus en plus. Absorbé dans le recueillement de sa pensée, toujours en face de sa conscience, y contemplant Dieu, il l'interroge sans cesse, et se prépare à la lutte, au triomphe, au martyre. Il sait qu'au haut du chemin l'attend le sacrifice. S'opposer aux Pharisiens, et se lever tout seul entre eux et le peuple,. c'est se vouer à une mort certaine. Mais qu'importe ! Il faut que la loi s'accomphsse, et il l'accomplira : le calice sera vidé.

Quels sont les ennemis qu'il va rencontrer? Là haine, la division, l'égoïsme et la matière; un

peuple de vendeurs et d'hypocrites. Par quelles armes va-t-il les combattre? Par l'amour. « Aimez- «vous les uns les autres.» Par la justice. «Ne « faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas « qu'il vous fît. y> Par la réaction violente et excessive de l'esprit contre les envahissements de la chair : réaction que l'Église devait encore exagérer pour la pousser dans son délire insensé jusqu'aux aberrations d'une doctrine mortelle pour la vie et le progrès de l'humanité.

C'est ainsi qu'après une étude silencieuse et profonde au sein de la solitude, après un commerce constant avec lui-même, la loi elles prophètes, le Christ sort un jour du désert pour marcher au milieu des hommes : « Je viens à « vous , dit-il , enfants de Dieu ; c'est moi qui « suis votre Sauveur. » Et sur son front éclate le rayon divin de la vérité ; et la conviction vibre dans ses paroles. La majesté de sa doctrine le remplit tout entier. — La foi dans sa mission , lentement développée en lui au fond de la retraite, chaque jour devient plus inébranlable. La puissance magique de sa parole opère autour de lui à peine elle a retenti; les forces inouïes qu'il sent dans son cœur et l'élan qu'il communique aux âmes qui l'approchent, lui sont ga-

rants de sa mission et de son triomphe. Il dit qu'il est le Messie et qu'il vient accomplir la loi des prophètes : il ne ment pgs • il est réellement ce qu'il dit. — Cette conviction le pousse sans cesse ; elle le fait infatigable et grand entre tous. Rien ne prévaut contre elle : ni les persécutions, ni les sanglantes ironies qui l'assaillent de tous côtés.

C'est ainsi que je m'explique le Christ : il a été le Messie, parce qu'il s'est persuadé qu'il l'était, et il se l'est persuadé parce qu'il se sentait capable de le devenir. Cette interprétation se fonde sur la nature humaine. Tout homme qui se sent du génie, se sent né aussi pour une grande mission. Il l'est réellement : sa vocation n'est pas ordinaire , ni sa tâche. — A ceux qui le suppliaient de ne pas affronter les dangers, Bonaparte disait : «Rassurez-vous; le boulet qui doit m'emporter n'est pas encore fondu. » C'est qu'il sentait son rôle inachevé, et que tout ce qu'il avait à faire n'était pas accompli encore.

Jésus pressentait sa fin ; il l'annonçait comme prochaine à ses disciples. Mais alors que sa destinée était encore inaccomplie, il leur disait: Rassurez-vous , mon heure n'est pas venue encore. Bonaparte disait la même chose à ses capitaines. Tant que le génie est vivant dans son

énergie, tant que les richesses qu'il renferme ne sont pas dépensées, il à foi en lui-même, en sa vie , en sa destinée. Mais il arrive un instant où il a donné tout ce 'qu'il pouvait donner; — c'est alors l'heure du découragement, des défaillances, des angoisses, des sinistres pressentiments. Il sent la mort près de lui; il la voit avancer; il la flaire dans ses approches sinistres.

Le don de prophétie appartient au génie. Il peut, dans son vol rapide , devancer les siècles et les générations pour voir, à l'horizon d'un avenir lointain, les fruits de germes à peine éclos dans le présent. Pour prophétiser, il faut la puissance de l'imagination jointe au regard pénétrant de l'intelligence. Il faut pouvoir reconnaître la loi dans son développement régulier et nécessaire.

Les astronomes calculent d'avance et prédisent l'apparition d'un phénomène dans le monde des astres. Cette apparition , où la trouvent-ils écrite , sinon dans des lois invariables ? Ce qui sera est déjà pour eux. — Ils rapprochent l'avenir en l'amenant dans le cercle puissant de leur regard. Ainsi fait le génie dans le monde moral, qui a ses lois immuables et nécessaires aussi bien que le monde physique, seulement plus difficiles à apercevoir en ce que leurs ac-

lions et leurs rapports sont plus secrets et plus complexes encore.

La faculté de prophétie d'un individu s'étend avec la vue de son intelligence. Celle-ci est-elle courte? à peine il verra ce qui est sous sa main. Est-elle longue? elle pourra par de puissantes déductions pénétrer jusque dans l'avenir.

Le Christ sentait que sa loi était celle de l'homme; il pouvait donc prédire qu'elle s'étendrait au delà de la Palestine, pour embrasser toute la terre dans ses bras puissants. Un jour, j'en suis convaincu, cette morale dominera le monde et ralliera toutes les nations sous ce grand symbole, qui est celui de l'idéal d'humanité : Amour, justice et vérité.

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