‹ Lettres philosophiquesChapitre 40 sur 41 · LE CATHOLICISME · texte numérisé non relu

LE CATHOLICISME

Avant d'arriver à une conclusion définitive, mon cher Adolphe, nous suivrons rapidement le christianisme dans sa marche à travers le moyen âge, jusqu'au moment où il va se heurter contre la réformation.

Papauté et catholicisme sont synonymes. Le pape, c'est le despotisme suprême de l'esprit. Il est infaiUible; ses décisions souveraines et parfaites. En lui s'incarnent la vérité et la justice: c'est Dieu sur terre. Quiconque lève la tête aussi haute que la sienne, quiconque pense autrement qu'il n'a pensé, juge autrement qu'il n'a jugé, croit autrement qu'il n'a ordonné, est un impie, un hérétique, un infâme, un suppôt de Satan, digne du fagot et de l'excommunication.

Le pape résume donc à la fois la toute-puissance et la toute-sagesse. Il est le procureur général de Dieu sur terre. Qui ne baise humblement ses pieds se révolte contre le maître de

Tunivers. Alors même qu'il serait le plus grand idiot, le dernier des crétins ou le plus lâche des scélérats, il est pape; donc il est souverainement bon, sachant, vertueux, parfait. Voilà la lorgique du catholicisme. Vraiment, les hommes se seraient cassé la tête pendant deux mille ans pour trouver une absurdité aussi monstrueuse, aussi dégradante pour leur raison, qu'ils n'auraient pas mieux réussi. Il fallait des cerveaux catholiques pour produire un pareil chef-d'œuvre. En politique le droit divin et Tinfaillibilité du pape en religion sont certainement, dans leur union, l'idéal de la stupidité. Je défie qui ce soit d'inventer quelque chose de plus héroïquement contraire au sens commun.

Le temps où ces deux chefs-d'œuvre ont pu vivre doit compter, sans nul doute, parmi les plus barbares de l'humanité. Je parle de la barbarie des esprits. Il est des sauvages qui mangent leurs semblables (les chrétiens ne mangent-ils pas leur Dieu?), mais je crois qu'il leur serait difficile de croire à l'infaillibilité du pape ou au droit divin, car il faut pour cela, non-seulement l'ignorance la plus grossière, la superstition la plus profonde, mais encore l'alliance des sophismes les plus incroyables et les plus subtils de l'esprit. Ce

mélange se trouve effectivement dans le moyen âge, et en- fait un des caractères les plus saillants. D'un côté, la masse noyée dans l'ignorance; de l'autre des prêtres pleins d'habileté, qui con^ duisent à leur gré ce vaste troupeau d'hommes, leur montrant entr'ouverts à leurs côtés les gouffres dévorants de l'enfer. Les pauvres diables ont peur, se sentent rôtis d'avance, et, tout tremblants, se resserrent et suivent aveuglément le berger.

Le pape est la perfection du moyen âge parce qu'il est la perfection de la tyrannie intellectuelle. Avec lui il n'y a plus d'humanité, plus de nations, plus d'hommes possibles; il n'existe réellement qu'un seul être, une seule tête qui pense, une seule volonté qui veut, un seul bras qui agit.

Le pape est la négation radicale du genre humain. Chacun s'efface en lui, et vient déposer aux pieds souverains dont il écrase le monde, son intelligence et sa liberté, pour qu'il en fasse un seul faisceau dont il forme cette foudre qu'il lance, nouveau Jupiter tonnant, en éclairs d'excommunication sur les Titans qui menacent d'escalader son trône.

C'est un crime de tuer un homme: les nations le punissent de mort. Il n'est pas une conscience,

quelque ignorante qu'elle soit, qui ne s'insurge contre un assassin. Q'est-ce donc que d'assassiner le genre humain tout entier? Oui, la papauté est le meurtre de l'esprit humain, et je ne connais pas pour ma part de plus grand attentat. N'y a-t-il pas de quoi faire crier la justice dans nos entrailles, de voir des nations entières s'agenouiller au pied d'un homme et se découronner pour lui poser leur couronne sur la tête? Je comprends que des peuples se prosternent devant leurs libérateurs, devant ceux qui les comblent d'amour et de lumière; mais qu'ils s'agenouillent devant un homme parce qu'il a plu à une réunioïi d'hommes de le déclarer infaillible, voilà ce que je ne comprends pas. Quoi! les génies sublimes que les âges produisent s'abdiqueraient eux-mêmes, étoufferaient leurs pensées, renonceraient à être des hommes enfin, car celui qui renonce à la liberté et à la pensée renonce à l'humanité; et tout cela pour un être qui souvent ne dépasse pas leur cheville! Est-ce donc au chêne à s'incliner devant le roseau? Il n'y a qu'une royauté sur la terre : celle de l'intelligence, et tous, bon gré mal gré, nous sommes forcés de la reconnaître.

Au moyen âge, je le dis encore, il n'y a qu'un

hoiïime qui soit libre : c'est le pape. Il n'y a qu'un homme qui puisse dire: je pense; c'est le pape. Qu'un homme qui puisse dire: je veux; c'est le pape. Tous les autres sont des esclaves : êtres rampants, vils, abjects, qui se sont mis au-dessous de la brute, en abandonnant lâchement leur liberté et leur intelligence, alors qu'ils étaient nés pour penser et pour se former à l'indépendance.

Le seul pouvoir qui ait osé parfois lever le front en présence de la papauté, et dire: je veux, c'est le pouvoir des Césars. Le pape ne pouvait se contenter d'être roi spirituel; car avant d'être pape il était homme, en dépit du mensonge de l'infaillibilité. La puissance temporelle l'alléchait, il était ambitieux: il devint tyran.

Mais dès le jour où le chef suprême de l'Église, descendant de son trône , mit le pied sur le terrain du temporel, le pied lui glissa, le prestige s'évanouit autour de lui, et, derrière le pape infaillible, l'on vit de près apparaître l'homme dans toute la nudité des passions. Grégoire VII commença la lutte contre l'empereur d'Allemagne; un empereur des Français, Bonaparte, vengea, le Germain: Pie IX, l'héritier de -Grégoire, inclina sa tiare devant l'épée triomphante.

Sur le domaine spirituel, le pape n'avait à

craindre qu'un ennemi: la philosophie et la science, c'est-à-dire la pensée libre, qui par intervalles tentait de soulever la tête, mais qu'il foudroyait aussitôt. Il fallait oser mourir, en ce temps-là, pour oser parler; aujourd'hui on parle davantage. Les nations aveugles lapidaient alors ceux qui voulaient leur ouvrir les yeux.

Mais , sur le domaine du temporel, mille ennemis se dressaient contre la papauté. Là , on pouvait lui résister, car ce n'était plus contre le pape comme chef de l'Église, c'était contre un usurpateur qu'on se défendait. Les prétentions temporelles furent le premier pas vers la ruine du Saint-Siège.

Une excommunication, partie des flancs de Rome, traversait comme la foudre le ciel obscur de la chrétienté, ébranlait les trônes en passant sur eux , et remplissait toutes les âmes d'épouvantes. L'ignorance, je l'ai dit, est la première source de la peur, et la peur fait les esclaves. Que l'excommunication frappât une tête couronnée, la couronne tombait, et le peuple se retirait de son roi. Le souverain alors était forcé de faire pénitence et de reprendre des mains d'une humiliante clémence une couronne profanée.

Tout appartenait au pape, en définitive, na-

lions et rois. Il faisait sacrer les derniers et précipitait les autres dans les enfers, ou leur visait, pour de l'argent, leur passe-port en paradis. Rien n'égale une pareille tyrannie, rien une semblable abjection. L'ignorance était la base de tout cet odieux système; ceux qui en profitaient le savaient bien : ils avaientpeur du jour et éteignaient les lumières partout où elles paraissaient; ainsi font les larrons. Le règne papal fut celui de la nuit. — Mais l'heure approchait où l'esprit humain allait tenter un assaut formidable contre le despotisme du Saint-Siège, et offrir une première réparation à l'esprit humain si longtemps étouffé. Nous l'avons dit, le pape, en descendant dans l'arène pour lutter avec les rois temporels et leur disputer leurs sceptres, était aussi descendu de son trône et avait porté lui-même la première atteinte à son autorité et à son prestige. Dépouillé de sa cuirasse d'infaillibilité, il s'exposait à des coups mortels. Aussi, bien qu'il sortît le plus souvent victorieux de ces luttes, ses victoires étaient celles de Pyrrhus : elles valaient des défaites. Dans chaque combat il laissait une portion de son autorité; c'était la rançon que la victoire lui demandait. Mais, loin de se retirer devant ces dangers, le feu de l'ambition et de la

conquête s'attisait en lui de chaque succès .apparent. Plus il triomphait, plus il voulait triompher.

Il lui fallait des ressources pour se maintenir, gagner les princes, semer des divisions, prêcher la discorde entre peuples et rois , étendre enfin son pouvoir partout et sous toutes les formes. Pour tout dire en deux mots : il fallait de l'argent. . Rome devint donc un marché où l'on vendait le ciel en gros et en détail , une banque où l'on escomptait largement la terreur de l'enfer et l'espérance du paradis. La papauté, après s'être faite conquérante, se fit marchande; le pas était naturel, mais c'était le dernier vers la ruine.

La chrétienté se remplit de vendeurs; le grand magasin était à Rome, les entrepôts dans les archevêchés et les évêchés; les petites boutiques dans les confessionnaux. Sous ces influences, le christianisme, complètement détourné déjà de sa source et défiguré par l'Église, passait sur un lit de fange et perdait chaque jour davantage son admirable transparence. Les marchands étaient revenus dans le temple , et le Christ n'était plus là pour les en chasser. On vendait jusqu'à la croix, en petits morceaux, pour qu'il y en eût plus longtemps.

Le mal touchait à son comble. La superstition, augmentée encore par un odieux trafic, coulait dans toutes les veines du christianisme; si Jésus eût reparu en ce moment, des flots d'indignation seraient sortis de ses lèvres sublimes pour flétrir les infâmes qui se disaient ses successeurs, afin de mieux trafiquer de son héritage.

La religion chrétienne n'existait plus. Le vrai, le seul christianisme impérissable, qui est l'amour du prochain avec la justice envers lui et envers soi-même, s'était corrompu dans le catholicisme au point de devenir méconnaissable. De cette majestueuse et douce figure de Jésus , ils avaient fait un monstre hideux , affamé d'erreurs, de tyrannies et de crimes.

C'est ainsi que la vérité tend toujours à s'altérer, et que son or brillant et pur devient de la boue entre les mains de l'homme.

Mais quelque jour elle reparaît plus éclatante et plus forte que jamais. — A sa lumière glorieuse, notre esprit reconnaît alors son maître qu'il délaissait, et brise les fausses idoles de son adoration.

. Ne désespérons jamais : les générations passent; la vérité demeure. Son heure ne peut manquer de revenir, quelque longue et profonde que soit la nuit.

C'est du fond du cloître que devait sortir la réformation. — C'est là que rétincelle de la science s'était conservée; — c'est là que l'injustice devait venir lenflammer dans le cœur d'un homme, et en faire un incendie dévorant pour, le catholicisme.

Le cloître, détestable en lui-même , parce qu'il enlève à l'humanité des ouvriers qui appartiennent à son œuvre, servit indirectement la cause de l'intelligence. — Ces lutteurs , retirés du combat avant l'heure, vivaient dans l'écartement de la pensée et de la méditation. Sans cesse en présence de la Bible et des pères de l'Église, quelques âmes du moins conservaient là les traditions que la masse ne retrouvait déjà plus dans des doctrines abâtardies.

Un moine, qui sous de vulgaires apparences cachait le génie du bon sens avec l'amour de la liberté, sentit l'indignation le remplir à la vue du trafic honteux qui se faisait à Rome; et seul, armé de l'Évangile, il sortit de sa retraite pour jeter une accusation à la face du Saint-Siège. Toutes les foudres papales tombèrent aussitôt sur lui. Il leur tint tête, resta debout, et opposant à ses adversaires la seule parole du Christ, il se mit à dévoiler hardiment leurs mensonges.

Cet acte de courage ranima les esprits tremblants qui, depuis longtemps, se courbaient sous un joug par beaucoup en secret détesté. Un corps d'armée se forma rapidement autour du moine , et des princes, que les ambitieuses agressions de Rome inquiétaient sans cesse, le couvrirent de leur bouclier.

Le procès du catholicisme commençait. J)e toutes parts la réforme levait la tête. Melanchton, Zwingle, Calvin, vinrent guider cette croisade européenne, qu'une indigne tyrannie avait provoquée. — L'orage soufflait de tous les côtés.

— Ce fut bientôt une mêlée terrible d'attaques, de représailles, de persécutions sans nombre, r^ Charles-Quint, tout puissant à ce moment, fondit sur les rebelles, et du poids de son glaive contrebalança pour un instant le pouvoir formidable qui s'élevait dans les esprits. — Mais les armées ne peuvent rien de durable contre la vérité. Le catholicisme désormais avait à compter avec la raison humaine et avec la liberté.

La nouvelle doctrine s'étendait à pas de géants.

— Déjà elle avait passé les frontières de l'Italie et de l'Allemagne, et se prolongeait, comme un vaste feu, sur toute l'Europe. La pensée, immobile et enchaînée pendant des siècles, se remet-

tait en mouvement. Mais cette première étape ne lui devait pas suffire.

Luther avait combattu le catholicisme avec l'Évangile; la parole du Christ lui-même avait prononcé la condamnation de ceux qui se prétendaient chrétiens. Mais tout n'était pas dit. — Le catholicisme, qui faussait l'Évangile en le travestissant sous des interprétations arbitraires et menteuses, s'était mis entre la foi et lui. La muraille tombée , la loi du Nouveau Testament reparut dans sa nudité. — Mais le code suprême de l'Évangile, comme tous les autres, contenait la lettre et l'esprit. •— Pour trouver cet esprit sous la lettre, il fallait nécessairement examiner, interpréter. Or, le même homme qui avait combattu une interprétation fausse et despotique se proclamant infaillible, pouvait-il placer son infaillibilité sur les débris de celle qu'il venait d'abattre? Évidemment non.

Il dut reconnaître par conséquent à chacun la liberté d'examen dont il usait lui-même, et dire: «Croyez à la parole de l'Évangile; mais cherchez la vérité de cette parole. y> C'était là donner le droit d'examen à chacun, et rétablir la liberté dans les seules limites de la parole du Christ. Nier cette parole était un crime envers

la religion; en rechercher le sens véritable était un devoir.

Qu'en devait-il résulter ?

Des interprétations diverses sur beaucoup de passages obscurs, partant des sectes différentes. — Zwingle, Calvin, Melanchton, se divisèrent et devinrent des chefs d'Église en même temps que des commentateurs différents du texte de là loi.

Désormais ces divisions devaient se multiplier de jour en jour, et les principales sectes se fractionner encore à l'infini dans des interprétations différentes. Le faisceau était rompu, l'ère de l'individualisme religieux commençait. Tandis que le catholicisme restait un, la réformation se démembrait. On me dira : C'était un mal, car l'unité fait la force. — Je réponds: C'était un bien, car lorsque le despotisme et l'ignorance sont dans l'unité, la division est le premier progrès et la première garantie de la liberté.

Cette dissolution, qui se produisait de tous côtés, et qui de nos jours semble être arrivée à son comble, est un indice remarquable des erreurs que contenait le christianisme.

Sur quoi portait en effet, et sur quoi porte encore la diversité des interprétations? Est-ce

sur les grands principes de la morale chrétienne? Non; car ils sont immuables, et la discussion ne peut que les affermir. — La discussion s'attaquait à tout ce qui est mystère dans le christianisme: — à la nature de Dieu, du Christ, de la Trinité. — A la manière de concevoir l'Eucharistie, le Baptême, etc. — Sur ces points seulement le combat était possible.

Tandis que les sectes religieuses, se multipliant à l'infini, discutaient entre elles et s'affaiblissaient mutuellement, la philosophie les devançait et, sortant de l'arène religieuse, n'examinait déjà plus comment il fallait entendre tels passages de l'Évangile, mais s'il fallait les admettre en eux-mêmes ou les rejeter. La philosophie s'affranchissait ainsi de toute autorité et se plaçait vis-à-vis de la foi pour la juger sans autre autorité que la raison. Le rationalisme était né. Or, le rationalisme n'est plus la religion proprement dite, mais la philosophie appliquée à la religion.

L'instrument scrutateur pénétra jusqu'à la racine même de l'arbre, et fit si bien que les racines furent coupées ; alors on vit chanceler cet arbre qui avait résisté à tant d'orages. Bientôt l'ouragan de la révolution française passa sur

lui et rabattit à jamais, en même temps que le sceptre des Césars.

Depuis lors on a cherché, mais vainement, à les relever tous deux : ils n'ont plus de racines. — La foi générale est la racine des institutions, et la foi générale n'existe plus.

J'entends d'ici bien des voix s'élever et crier: misère! misère! — Mais vous avez beau pleurer et gémir: — les morts ne ressuscitent pas! Le christianisme surnaturel et la royauté de droit divin sont deux cadavres qui appartiennent à la tombe du passé. — On jpeut bien les galvaniser et leur rendre une apparence de vie pendant quelques instants; — l'épée glorieuse d'un Napoléon peut bien tenter de relever l'une, la voix éloquente d'un Lacordaire ranimer l'autre de son souffle puissant; — mais quand la gloire a cessé de luire et que l'éloquence se tait, le cadavre s'affaisse de nouveau, car il n'a plus de ressorts: il retombe, sitôt que les bras qui l'avaient soulevé l'abandonnent à lui-même.

Page 1