LETTRE XXIX
La condition matérielle de la génération qui semble donnée par l 'entrée d'un zoosperme dans l'œuf, se base essentiellement sur une observation faite depuis longtemps et répétée souvent, c'est que non-seulement les particularités de la mère, mais encore celles du père se transmettent à la descendance. Tant que prévalut l'opinion de la seule action de contact de la semence mâle, qui déterminait dans l'œuf une sorte de fermentation produisant, pour former l'embryon, un groupement particulier des éléments, la transmission des caractères paternels restait une énigme que l'on ne pouvait résoudre d'aucune façon. Aujourd'hui, l'observation, à ce qu'il paraît, a prouvé que l'embryon est un produit de deux facteurs s'unissant matériellement, le zoosperme du père et l'œuf de la mère, aussi ne doit-on plus s'étonner de nos jours du fait que les particularités matérielles des deux parents se transmettent au germe. La ressemblance dans les familles nous en donne déjà la preuve, et quoiqu'on en ait abusé à l'égard de maris souvent trompés, on ne peut la nier complètement. On la reconnaît surtout par les ressemblances que des étrangers trouvent entre les enfants d'une même famille, malgré la différence de leurs traits. Cette ressemblance générale nous semble surtout
frappante lorsque l'on se trouve en présence d'une race étrangère dont les membres vous semblent tous taillés sur le même patron. On se rappelle encore très-bien en Allemagne de l'impression que firent les hordes russes à leur arrivée dans ce pavs, en 1815, pendant la soi-disant guerre de délivrance. On ne pouvait distinguer les Kalmoucks et les Baschkirs entre eux, parce que la concordance générale de leurs traits frappait seule, et que les différences individuelles échappaient à l'œil étonné. J'ai moimême été confondu maintes fois avec mon frère, et avec la meilleure volonté du monde, je n'ai pu reconnaître aucun trait de ressemblance entre lui et moi. Très-souvent aussi des personnes qui n'avaient jamais vu auparavant que mon père ou ma mère, m'ont reconnu à première vue.
Cette ressemblance de famille ne se distingue pas seulement dans le visage, mais encore dans toutes les autres parties du corps, et cela d'une façon encore bien plus étonnante, ces parties étant moins soumises aux variations provenant de dépots graisseux ou d'influences psychiques. Mon attention a été attirée dès mon enfance sur ce point, par une discussion qui eut lieu en ma présence. On voulait savoir si je ressemblais à mon père ou cà ma mère, si, c'est ainsi que l'on s'exprimait, j'étais un Vogt ou un Follenius. Les raisons étaient aussi bonnes d'un côté que de l'autre, enfin une de mes tantes résolut catégoriquement la question en s'écriant : « Regardez donc sa main, c'est la main d'un Vogt; » et dans son orgueil de famille, elle ajouta : Il n'y a pas au monde une autre famille possédant une telle main et des doigts en queue de canard de ce genre !
Si ces observations sont justes, ce qui est indubitable, on est fondé à tirer cette conclusion, que les parties internes présentent d'une façon analogue le cacbet de la ressemblance de famille. Certaines particularités de forme doivent donc se retrouver dans tous les organes ; elles nous échappent par la raison que nous n'avons pas tous les jours devant les yeux les attaches qui les relient; il n'en n'est pas de même des parties extérieures. Nous agissons pour toute chose comme à l'égard des Baschkirs
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dont nous avons parlé plus haut. Nous commençons par chercher les ressemblances, et ce n'est qu'après des recherches longues et répétées que les différences nous apparaissent. 11 ne faut donc pas s'étonner si les anatomistes n'ont pas encore réussi à découvrir des ressemblances de famille dans la forme des poumons, du foie, du cœur, etc. L'existence de ces ressemblances est cependant tout aussi probable que celle du visage et des mains, et c'est de là que provient probablement l'hérédité des différents états maladifs. Cette preuve nous est cependant facile à donner pour un organe, au moyen de la fonction qui se manifeste k l'extérieur, je veux parler du cerveau. On dit, il est vrai, que les hommes d'esprit ont en général des enfants bétes ; cependant, en examinant la chose de plus près, on retrouve toujours les bases des propriétés intellectuelles du père et de la mère dans l'enfant, quoiqu'elles soient alors souvent combinées d'une manière particulière et développées dans un seul sens. Goethe a, par conséquent, bien raison de dire :
«Démon père, je tiens la manière d'être, l'expérience de la vie, le sérieux ; — de ma mère, l'humeur joyeuse et l'imagination. »
Pour ceux qui considèrent l'àme comme immatérielle et implantée pour ainsi dire dans le corps, cette ressemblance de famille est une énigme impossible h. résoudre ; pour l'expliquer, ils devraient admettre que les âmes des parents se partagent au moment du coït, ce qui porterait une grave atteinte à l'individualité de l'àme. Quant à ceux qui, en se fondant sur l'observation et les faits, ne regardent l'activité de l'àme que comme une fonction du substratum matériel de la substance cérébrale, et qui sont convaincus que la forme et la matière déterminent la fonction, il ne leur paraîtra pas étrange que les particularités de forme, dans le développement du cerveau, soient transmises par les parents et aient nécessairement pour conséquence des particularités spécifiques dans l'activité de l'âme.
Pour décider lequel des deux individus procréants, du père ou de la mère, a le plus d'influence sur la descendance, il faut exami-
lier les cas de croisements entre différentes espèces d'hommes et d'animaux. On peut dire en général que dans ces croisements, les particularités de l'hybride se partagent entre celles du père et celles de la mère. Ainsi, les métis de blancs et de nègres représentent à peu près le milieu entre les deux parents. Dans l'élève des animaux, on part, au moins en occident, de l'opinion que le père est l'élément prédominant, et l'on met, par conséquent, beaucoup plus de soin au perfectionnement des taureaux, des étalons et des boucs, qu'à celui des femelles correspondantes. En Orient, on part de l'opinion contraire. Les Arabes donnent beaucoup plus de valeur aux juments , ils font même les arbres généalogiques de leurs meilleurs chevaux en se basant sur les mères et non sur les pères.
Les recherches statistiques ont prouvé, que sous le rapport du sexe de la postérité, Tàge des deux parents a une influence capitale, et il est probable que cette influence se manifeste encore dans d'autres particularités. Il semble maintenant assez certain qu'il naît d'autant plus de garçons dans un mariage, que le père est plus âgé par rapport à la mère. On peut admettre une différence de six à dix ans comme étant la proportion dans laquelle les deux parents se font équilibre. Si l'âge des deux parents est le même, ou si la femme est plus âgée, la probabilité sera dans le sens d'un nomlre plus grand de filles. La plus grande proportion de nouveau-nés du sexe mâle par rapport aux filles, qui varie entre 102 et 107 pour 100, suivant les différents pays, provient par conséquent uniquement du fait que les maris sont en moyenne de 10 à 15 ans plus âgés que leurs femmes. La statistique est par conséquent d'un avis diamétralement opposé à celui du peuple; elle nous apprend en effet que, dans des mariages de vieillards avec de jeunes filles, il naîtra des garçons, selon toute probabilité.
Il s'agit encore de savoir si d'autres circonstances, comme par exemple l'alimentation des parents et surtout de la mère, peuvent avoir de l'influence sur le sexe de l'enfant qui doit naître. C'est là une question dont nous devons nous occuper ; mais on n'a jus-
qu'à présent mis en avant, pour la résoudre, que des rêveries et des théories vides de sens dont l'observation a eu facilement raison. Les anciens croyaient déjà que l'ovaire ou le testicule droit produisait des garçons, et le gauche des filles ; mais dans l'antiquité déjà, cette opinion, qui était assez fortement enracinée, fut réfutée complètement. Il faut, par conséquent, avouer que l'observation, sous ce rapport, n'a pas encore donné de résultats , mais il serait niais de prétendre que la détermination du sexe des enfants par les parents eux-mêmes soit opposée au pouvoir de la Providence sur la terre. On fit jadis la même objection au vaccin et au paratonnerre , qui modifièrent en effet considérablement l'ordre établi par la Providence par rapport à la mortalité et aux incendies. Cette objection est d'autant plus insensée que l'homme a déjà, involontairement il est vrai, directement changé l'ordre établi par la Providence. Les États ont déjà profondément modifié l'ordre primitivement établi en arrangeant les conditions de majorité de telle façon, qu'on ne peut leur suffire que dans un âge avancé. Beaucoup d'Etats ont ainsi contribué à la naissance d'un nombre beaucoup plus grand de garçons, ce qui n'aurait pas eu lieu avec une liberté complète. On peut penser, au contraire, que ce sera seulement lorsque l'on connaîtra les conditions nécessaires à la production d'un sexe déterminé, et qu'ainsi les parents pourront à volonté choisir par avance le sexe de leurs enfants, que la proportion primitive sera rétablie par ce libre choix.
Les monstres, qui sont assez communs , non-seulement chez l'homme, mais encore chez les animaux et même les animaux sauvages, ont passé, depuis une haute antiquité, pour des signes de la colère divine annonçant un malheur, une vengeance, ou d'autres choses de ce genre. Cette opinion était une conséquence nécessaire de la croyance, qui donnait à chaque être organique un créateur conscient, au lieu de le faire naître par des lois naturelles. En effet, on ne comprend pas pourquoi il faudrait abandonner cette opinion d'un mauvais présage, manifesté par les monstres, si l'on reconnaît qu'ils ont été volontairement créés.
Si l'être organique a été produit par un créateur conscient , on doit aussi attribuer un but conscient aux monstres
Les repoussantes figures que présentent beaucoup de monstres, ont donné lieu aux présages les plus divers, mais surtout à des comparaisons fort curieuses, avec une quantité de choses qui inspiraient du dégoût. On reconnaît de même dans les formes bizarres des stalactites, des ressemblances qu'aperçoit seulement l'individu initié par avance, tandis que les autres personnes les cherchent inutilement. On Toyait ainsi dans les monstres toutes sortes de combinaisons d'animaux repoussants avec des formes humaines. En partant des taches de naissance, jusqu'aux monstres les plus caractéristiques, le peuple a adopté une sorte de chaîne fantastique dont les anneaux augmentent chaque jour en nombre d'une façon inespérée. Chacun sait que dans les musées anatomiques, les monstruosités forment la partie intéressante de la collection, et si on écoute les conversations auxquelles elles donnent lieu, on est forcé d'admettre que, malgré le progrès dont nous nous glorifions si fort, le peuple a encore bien des préjugés.
Le peuple ne cherche pas, en général, la cause de la naissance des monstres dans le germe ou dans le fœtus, mais dans la mère ; et Ton croit assez généralement que les femmes enceintes peuvent avoir des envies, et que le fœtus porte par suite de cette envie, une déformation qui rappelle jusqu'à un certain point la forme et l'apparence de l'objet qui a fait impression sur la femme enceinte. Une femme enceinte s'effraye à la vue d'un dindon qui s'avance vers elle. L'enfant qui naît aura sur le bras une tumeur sanguine érectile de couleur bleue rougeàtre. 11 est clair que la femme enceinte a été impressionnée par le dindon ;] l'excroissance charnue que cet oiseau porte sur le bec et qu'il bouffit lorsqu'il est irrité, a été imitée par la nature sur le bras de l'enfant. Il existe des centaines et des milliers d'histoires de ce genre, toutes arrangées d'une façon analogue, et l'on peut bien dire que plus d'une malheureuse femme enceinte passe tout le temps pendant lequel elle a conscience de son état, en butte à la
frayeur et au chagrin ; elle craint en effet d'avoir eu des envies et de donner naissance à un monstre. La théorie de ces envies est probablement aussi ancienne que le genre humain lui-même, et comme, à notre époque, on respecte et vénère les erreurs d'autant plus qu'elles sont plus anciennes, celle-ci mérite quelque attention. En effet , c'est le patriarche Jacob qui le premier a fondé la théorie de la tromperie, permise sur le principe des envies, car il plaça devant les moutons de son beau-père, qui étaient à l'abreuvoir, de petits bâtons tachetés, et produisit ainsi des agneaux tachetés. Les Hébreux croyaient donc fermement à cette théorie. Les anciens Grecs y ajoutaient foi également, car Ilippocrate, en s'appuyant sur cette croyance, sauva de l'accusation d'adultère, dit-on, une princesse qui avait donné naissance à un négrillon, quoique son mari fût blanc. Ilippocrate prétendit que la princesse avait eu envie du portrait d'un nègre suspendu au-dessus de son lit. Il est probable que le père de la médecine ne- réussirait guère, de nos jours, à fan^e accepter cette théorie dans les Indes occidentales ou au Brésil. Un éleveur emploierait plutôt de nos jours, pour produire des agneaux tachetés, des béliers et des brebis différemment colorés, et ne songerait guère à de petits bâtons peints de couleurs diverses. Les résultats ainsi obtenus seraient probablement plus satisfaisants que ceux que l'ancêtre des Juifs obtint avec son système.
Il est indubitable que l'union entre la mère et le germe est assez grande dans les mammifères pour que certaines influences puissent être transportées de l'organisme matériel sur celui de l'enfant. II n'y a cependant pas d'union directe entre la mère et le germe, mais nous avons vu que les masses sanguines des deux êtres ont une action réciproque continuelle l'une sur l'autre, et qu'une endosmose active se fait ainsi entre elles. Nous savons aussi combien est rapide, chez les personnes irritables, l'action de certaines affections sur la nutrition et la composition du sang tout entière. On comprend facilement que ces transformations se transportent sur la masse sanguine du fœtus, produisent des déran-
geinents dans la nutrition et peuvent, en d'autres termes, rendre le fœtus malade. Nous savons bien que les maladies dé la mère se transmettent à l'enfant, que des mères syphilitiques ont donné naissance à des enfants attaqués à un haut degré par cette maladie, que certaines humeurs se transmettent de la mère à l'enfant, mais toutes ces actions sont cependant plus rares qu'on pourrait le croire, et l'influence de l'organisme maternel sur celui de l'enfant, moins considérable qu'on ne serait en droit de s'y attendre. Les fausses couches, qui se présentent si souvent, ne peuvent être alléguées comme une preuve de l'influence de la mère, car elles sont surtout le résultat des états maladifs des organes sexuels ou de l'organisme maternel. La plupart des fausses couches tombent sur le quatrième ou cinquième mois de la grossesse, c'est-à-dire sur une époque où l'embryon est presque complètement développé. Mais il croît rapidement à cette époque, et l'extension considérable de l'utérus produit des dérangements dans les autres organes. Aussitôt que ces organes sont habitués k ce plus grand volume qu'occupe la matrice, les fausses couches deviennent plus rares. C'est là une preuve certaine que ces accidents proviennent surtout de l'état des organes maternels.
Les organes de l'embryon existent déjà, comme nous l'avons vu plus haut, pour la plus grande partie à la fin du second mois de la gravidité, et depuis ce moment ils ne font que continuer leur développement. La liaison plus intime entre l'utérus et l'embryon ne se fait cependant que lorsque les ébauches principales des organes sont déjà formées. L'action réciproque des deux masses sanguines dans le placenta ne s'exerce qu'après cette époque, et il est par conséquent fort invraisemblable que des influences psychiques, antérieures à cette époque, puissent avoir de l'effet sur la vie de l'embryon et le développement de ses organes. La plupart des histoires, qui cherchent à prouver les envies qu'aurait eues la femme enceinte, se rapportent aux derniers mois de la gravidité; à ce moment les organes ont déjà dépassé l'état de developpemont qu'ils présentent dans la monstruosité. Si l'on
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prétend qu'une femme enceinte a donné naissance à un enfant ayant une gueule de loup par exemple, parce que dans le cinquième ou le sixième mois elle a eu peur d'un objet quelconque, on peut hardiment affirmer que c'est impossible, car à ce moment le palais osseux et la fente buccale primitive devraient déjà être fermés depuis longtemps. La monstruosité existait par conséquent avant Faction, effroi ou envie, qui, soi-disant, en a été la cause.
Une grande quantité de faits acquis à la science nous prouvent que déjà dans l'ébauche primitive de l'enfant, agissent quelquefois des rapports propres à produire des monstruosités. Dans les fausses couches qu'on a examinées jusqu'à présent, presque tous les œufs, s'ils étaient encore jeunes, étaient évidemment malades, car, soit l'embryon, soit ses membranes présentaient des déviations de la structure normale. Certaines difformités se transmettent dans les familles, et plus d'un organisme maternel donne naissance à des germes qui présentent dans certains organes une direction anormale dans le développement. Certaines femmes, par exemple, ne donnent naissance qu'à des enfants ayant six doigts à la main, des becs de lièvre ou un développement insuffisant du cerveau. Il yen a d'autres dont plusieurs enfants sont normalement développés et d'autres difformes. La présence constante des mêmes défauts de conformation dans les produits d'un même organisme maternel, nous permet de poser en principe que les germes produits par cet organisme maternel portent en eux-mêmes, dès le commencement, la cause d'une déformation de ce genre.
On connaît encore des cas dans lesquels l'influence de la semence peut être aussi regardée comme anormale. Dans un troupeau de vaches de la Silésie, qui avait un seul taureau, il se présenta, dans l'espace d'un an, dix cas de monstruosités. On éloigna le taureau, et l'élève du bétail devint normal. Il n'y a donc pas de doute que l'œuf ne puisse apporter avec lui dans sa formation primitive certaines directions anoimales dans son organisation, mais que ces directions peuvent aussi être introduites par l'in-
fluence de la semence du mâle. Cette influence cependant n'est limitée qu'à quelques particularités inhérentes à l'organisme en entier, mais elle ne s'étend pas à des déformations accidentelles. On a cependant raconté quelques cas de ce genre; il est né des poulains et des jeunes chiens avec des queues raccourcies; leurs parents avaient été pendant plusieurs générations traités selon la mode anglaise. Mais ces cas pourraient paraître d'autant moins constatés, que des mutilations de ce genre pratiquées systématiquement pendant des siècles par des peuples entiers, par exemple l'aplatissement de la tête dans les races américaines, la mutilation des pieds chez les Chinois, la circoncision chez les Orientaux et les Juifs, et la perforation de l'oreille chez les autres peuples civilisés et non civilisés, ne sont jamais transmises aux descendants.
Nous avons toutes les preuves irrécusables que le fœtus, pendant son développement, peut devenir malade d'une façon toute indépendante, et que des déformations peuvent se retrouver chez lui par suite de ces maladies. Elles produisent surtout des accumulations aqueuses dans les diverses cavités des organes embryonnaires ; il en résulte des formes de monstruosités très-diverses. Beaucoup d'autres monstruosités, comme par exemple, des abcès dans le bassin, proviennent certainement de maladies correspondant plus ou moins avec celles des adultes. Les influences extérieures peuvent même donner lieu à des monstruosités maladives de ce genre. Des exemples plus ou moins fondés nous prouvent qu'un coup donné sur le bas-ventre de la mère, peut produire chez le fœtus des déformations mécaniques, et que des rapports particuliers dans l'œuf, comme l'enroulement du cordon ombilical, peuvent donner lieu à des blessures de ce genre. On a même produit des monstruosités artificielles au moyen de blessures mécaniques faites à l'embryon.
11 résulte de toutes ces observations que la formation primitive des germes et du liquide fécondant, et les dérangements accidentels que peut subir le fœtus pendant son développement, suffisent parfaitement pour expliquer les difformités du fruit. Les
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explications vieillies et déraisonnables, basées sur le principe des envies, nous sont maintenant inutiles, si nous voulons comprendre la production des monstruosités. Si toutes les femmes enceintes qui ont eu peur ou qui ont subi une impression désagréable quelconque, devaient mettre au jour des enfants difformes, il ne naîtrait que des monstres; nous n'en sommes pas encore arrivés là, malgré la fameuse dégénérescence de la race humaine, défendue encore comme un fait par des ignorants de tout âge.
Tandis qu'anciennement on se bornait à considérer avec étonnement les formes anormales que présentent les monstruosités, et qu'on croyait devoir admettre pour elles une action immédiate de la force créatrice, on finit par reconnaître, grâce au développement de l'esprit scientifique, que la diversité d'aspect dans les difformités obéit cependant à certaines lois. On apprit d'autant mieux à comprendre ces lois, que l'on connut davantage les phénomènes embryogéniques. A mesure qu'on avançait dans l'étude du développement primitif des embryons, on reconnut que beaucoup de difformités provenaient d'un arr-èt de développement, par lequel l'embryon était resté stationnaire à un degré inférieur de formation. Lorsqu'on voyait, par exemple, des nouveau-nés dont les parois abdominales étaient fendues en avant, en laissant à nu les intestins, il était facile de s'assurer au moyen de la connaissance de l'embryogénie, que cette formation appartenait à une époque antérieure ; les parois abdominales à l'état normal ne se sont pas encore fermées à cette époque dans le nombril. On appela ces difformités ainsi que d'autres cas analogues, des arrêts de développement^ et l'on réunit sous ce nom tous les cas dans lesquels une structure, normale à une époque antérieure du développement, s'était conservée dans le corps de l'embryon plus longtemps que ne l'exigeaient les lois de formation du corps embryonnaire. Ces arrêts de développement rapprochaient, comme on peut bien le croire, ces embryons des animaux, toutes les fois qu'ils présentaient des caractères embryonnaires se conservant à l'état adulte chez des vertébrés inférieurs. Dans d'autres cas, au
contraire, les arrêts de développement se manifestent dans des caractères embryonnaires qui ne se développent jamais d'une manière stable, mais n'apparaissent que comme des formes passagères. Ces arrêts de développement sont surtout d'un grand intérêt lorsqu'ils se présentent dans des ébauches primitives, ou dans des caractères dont on peut prouver l'acquisition par le type à un certain état de son développement. Dans ce cas, l'arrêt de développement est un atavisme, c'est à-dire un retour à une forme permanente dans un ancêtre quelconque. Précisons ces phénomènes au moyen d'un exemple. L'ouverture des parois abdominales, bien qu'elle soit un arrêt de développement manifeste, ne peut guère être regardée comme un atavisme, car nous ne connaissons aucun organisme vertébré dans lequel elle se retrouve cà l'état permanent. Il n'y a pas non plus de probabilité qui nous permette d'admettre que cette formation ait jamais eu ce caractère. D'autres formations, au contraire, telles que la conser\ation des fentes branchiales du cou, les «j-ueules de loup, etc , sont en effet des atavismes; nous connaissons des vertébrés inférieurs chez lesquels elles existent à l'état permament. Tous les arrêts de développement du cerveau que nous appelons des microcéphalies sont dans le même cas, car ils présentent des états de formation du cerveau que l'on reconnaît comme permanents chez d'autres vertébrés inférieurs. Ces états sont parcourus normalement dans les vertébrés d'un ordre supérieur.
Ces arrêts de développement expliquent, sans aucun doute, beaucoup de monstruosités. Il faut cependant remarquer que nous ne connaissons peut-être pas un seul arrêt de développement qui reste exactement au point auquel il était arrivé au commencement; au contraire, la partie qui a subi cet arrêt, continue, malgré cela, presque toujours à se développer dans une certaine direction, et arrive ainsi à un état anormal plus ou moins différent de la formation embryonnaire. On a voulu séparer ce développement particulier, lequel suit, pour ainsi dire, une route oblique, en le mettant en une classe à part lorsqu'il atteint un certain degré, mais on a négligé, dans ce cas, les
transitions de toutes sortes. On regardait, par exemple, les tissures du palais, ta gueule de loup, dont nous avons parlé plus haut, comme un arrêt de développement pur ; il n'en était pas de même pour la fissure de Tiris, le colobome. L'iris s'ébauche, dès le commencement, sous l'aspect d'une formation arrondie et sans fissure, mais il ne se développe ainsi que lorsque la fente primitive de l'œil s'est déjà fermée. Cette fente restet-etle ouverte, l'iris ne peut se développer autrement que sous la forme d'un anneau fendu. Tandis que l'on regardait la fente de l'iris comme quelque chose de particulier, et la gueule de loup comme un arrêt de développement pur, on oubliait que la mâchoire supérieure osseuse, ne présente jamais une fente semblable à celle que l'on constate dans la gueule de loup. La mâchoire, en effet, ne s'ossifie que lorsque la fente s'est déjà fermée au moyen des ébauches cartilagineuses des os.
Si nous sommes en mesure de prouver l'existence des arrêts de développement, nous ne pouvons dire, au contraire, quelles causes spéciales président à leur formation ; il n'y a probablement pas de doute que des ébauches, primitivement anormales dans les tissus du germe et des influences accidentelles, se présentant ultérieurement, peuvent produire des arrêts de développement ; mais nous ne savons pas pourquoi des causes générales de ce genre s'attachent à tel ou tel organe spécial et l'arrêtent dans son développement, et nous ne pouvons approfondir cette question avant de savoir pourquoi un défaut général attaque, dans l'adulte, tel ou tel organe spécial.
Nous avons parlé surtout, dans ce qui précède, des difformités d'un seul individu, d'un seul embryon; elles sont caractérisées parle fait que des arrêts de développement ont donné à certaines parties de cet embryon un développement anormal. Ce changement qualitatif dans le développement tient, par conséquent, au hasard ou à une ébauche primitive dans le germe. Il y a, en outre, une autre classe très-curieuse de difformités, qui se distingue surtout par une augmentation quantitative s'effectuant dans l'ébauche embryonnaire ; certaines parties se doublent dans le
germe. Ce phénomène peut même aller si loin que deux individus, presque complels , peuvent naître d'un seul germe. On a souvent prétendu que ces monstres doubles étaient le résultat de l'union de deux germes qui, pour une raison quelconque, se combinaient d'une façon plus ou moins complète. Une opinion de ce genre, sur la naissance des monstres doubles, semble, en effet, la plus fondée au premier abord ; comment ne pas l'admettre, lorsqu'on connaît des monstres doubles qui ne sont réunis l'un à l'autre que par une seule partie de leur corps, et présentent, à côté de cela, deux corps complètement développés. En voyant les frères siamois, ou les jumeaux italiens [Rita, Chrisùna), qui ne sont réunis, l'un à l'autre, que par un mince lien dans la région pectorale, et qu'on aurait pu peut-être couper, chacun aura probablement pensé dès l'abord que ce phénomène était dû à une union fortuite de deux embryons. Si Ton se rappelle pourtant, que depuis la phis petite augmentation dans un organe insignifiant, jusqu'à la séparation presque complète des monstres doubles, il y a une chaîne non interrompue de formes de passage et qu'on ne peut trouver, sous ce rapport, aucun point d'appui, le phénomène prend un tout autre aspect. Personne n'aura, par exemple, l'idée de trouver, dans la présence d'un doigt surnuméraire chez un nouveau-né, une preuve à l'appui de ce que cet enftint est né de deux germes combinés, dont l'un a disparu tout entier, sauf un doigt, et dont l'autre s'est développé d'une façon complète. Mais, nous l'avons déjà dit, il existe toute une série de duplications depuis cet exemple si simple jusqu'à celui des frères siamois.
Ces faits nous permettent déjà de croire que les monstres doubles ne sont pas le résultat de l'union de deux germes, mais plutôt de la scission et de l'augmentation d'un çrerme. Une autre loi excessivement importante et qui n'a pas encore souffert d'exception jusqu'à présent, vient à l'appui de notre thèse. Les monstres doubles sont en effet toujours réunis au moyen de parties d'organes et de systèmes de même nom ; on n'a, par exemple, jamais vu de monstre double dans lequel la tête d'un des monstres ait
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été attachée à l'abdomen ou au dos de l'autre monstre, où la surface abdominale d'un des enfants ait été attachée à la surface dorsale de l'autre, ou le foie de l'un au cœur de l'autre, mais on les a toujours trouvés tète contre tète, abdomen contre abdomen et membre contre membre. Cette loi nous montre qu'évidenmient on ne peut admettre l'union fortuite de deux germes, mais que bien plutôt un seul germe se partage ou se double plus ou moins.
Les monstres doubles sont relativement si rares qu'on n'a pu faire que très-peu d'observations sur des embryons non développés et encore très-peu avancés en âge, dans lesquels commençait le dédoublement; on connaît cependant une formation double, exactement décrite et datant du troisième jour d'incubation dans un œuf de poulet. Les deux embryons étaient placés dans une aire germinative, en forme de croix ; ils étaient unis par la tète, tandis qu'ils étaient séparés, en arrière, et que l'ébauche du cœur était même double. Le vitellus était simple, il n'était, par conséquent, pas possible que deux germes se soient trouvés dans le même œuf. On a aussi découvert, tout dernièrement, que des œufs de brochet fécondés, transportés sur un véhicule, pendant un certain temps, donnaient naissance à une grande quantité de monstres- doubles, parce que les œufs avaient été secoués pendant plusieurs heures.
On a observé jusqu'à présent plusieurs cas dans lesquels un seul follicule de Graaf contenait deux œufs. D'après ce que nous avons dit, il va de soi qu'on ne peut s'appuyer sur ces faits pour l'explication des monstres doubles; il n'est pas dit que deux œufs enfermés, l'un à côté de l'autre, dans le même follicule, s'unissent nécessairement. On ne peut d'ailleurs comprendre comment une telle union pourrait s'effectuer, car l'œuf est entouré dans le follicule, et pendant son passage à travers /ovaire, par la zone qui est relativement très-épaisse. Plus tard, lorsque la zone s'amincit et se change en chorion, l'embryon est déjà si développé que l'union ne peut plus s'effectuer ; ces cas devraient plutôt servir à expliquer la naissance de jumeaux. Il
se peut cependant très-bien que les jumeaux proviennent de la rupture de deux follicules de Graaf .
On connaît quelques cas assez rares dans lesquels des embryons, plus ou moins développés, étaient enfermés dans un autre fœtus. On ne connaît pas de règle pour ces phénomènes. On a trouvé des portions d'embryon ou des embryons tout entiers, enfermés dans la cavité abdominale, dans l'anus ou k d'autres endroits, et cette absence de règle sur l'endroit où est enfermé le second ^mbryon, semble prouver justement que dans ces cas il y avait ei^^fet deux germet^ dans l'œuf, que l'un des deux recouvrit l'autre, et finit par l'enfermer. On a observé aussi, quelquefois, qu'un seul œuf contenait deux vitellus, dont l'un était, en général, plus petit et moins développé que l'autre, ce qui pourrait bien expliquer ces cas assez rares d'embryons enfermés, et la formation duplicative qui en résulte.
Il serait trop long d'insister ici sur les différentes formes que présentent les monstres en général. Il suffit d'avoir attiré l'attention sur les types généraux et d'avoir montré que l'ébauche individuelle du germe a l'action essentielle sur la formation des monstruosités. L'organisme maternel n'influe que parce qu'il produit le germe à son intérieur et lui imprime par conséquent un certain "cachet primitif, se conservant dans le développement ultérieur. Une influence ultérieure de la mère sur le fœtus ne peut se faire que parle sang. La composition sanguine de l'organisme matériel peut transformer celle du fœtus jusque dans son essence, et produire ainsi des maladies fœtales, qui sont la cause de monstruosités permanentes. Mais ces maladies ne forment, comme on l'a reconnu, qu'un appoint bien faible pour les monstruosités; elles n'en produisent que très-peu, et ne sont surtout jamais la cause des monstres que l'on attribue ordinairement aux envies de la mère. La crainte des envies est, par conséquent, dérisoire, et il vaudrait bien mieux, pour l'étude des monstruosités, enlever du répertoire physiologique toute la vieille théorie des envies, et reconnaître que ces théories ne sont admissibles en aucune façon.
Ce qui précède "doit prouver déjà que nous devons rejeter toutes les conclusions venant de l'idée à laquelle on a donné le nom d'idée de l'espèce. On a été obligé de distinguer, d'après ce principe, différentes classes dans les monstruosités, suivant qu'elles n'atteignent pas à cette idée, qu'elles la dépassent, ou qu'elles s'en éloignent. Si l'on examine cette opinion de plus près, on y retrouve l'idée d'un créateur conscient, indépendant de la matière et qui la façonne d'après ses caprices. Nous avons déjà expliqué plus haut que nous n'adoptons pas cette opinion, mais que nous reconnaissons plutôt dans le germe une quantité de matière déterminée qui se développe forcément en un certain sens par suite de sa composition. Si cette composition matérielle dévie primitivement en un point quelconque, si elle a été influencée plus tard par un hasard quelconque, le résultat de ces perturbations matérielles sera la monstruosité dans le sens le plus général. Nous reconnaissons ici encore que d'après notre opinion, le matérialisme le plus pur peut seul arriver dans la science à des résultats satisfaisants.
LKTTRE XXX
Le développement de l'homme est loin d'être terminé au moment où commence pour lui une vie indépendante, par la séparation d'avec l'organisme matériel. Cette vie elle-même présente un cycle déterminé de phénomènes qu'elle parcourt, ses fonctions varient suivant Tâge de l'organisme ; nous avons uniquement appris à connaître jusqu'tà présent, à l'exception du développement embryonnaire , les fonctions de l'organisme humain par rapport à l'adulte, il nous faut maintenant, pour finir toute cette description , montrer comment l'organisme arrivé à la hauteur de ces fonctions, reste ensuite longtemps stationnaire et s'approche enfin de la destruction et de la mort par l'affaiblissement graduel de ces fonctions.
L'enfant à la mamelle est destiné surtout à être nourri par l'organisme maternel ; le lait représente d'ailleurs , d'après sa composition, l'idéal d'un aliment ; de même que le sang représente pour ainsi dire l'organisme dissous, de même on pourrait regarder le lait comme une dissolution de l'aliment typique. Le lait de chaque espèce animale présente, dans sa composition, une proportion particulière des différentes substances constituantes, mais toutes les espèces de lait sans exception ont ceci
de commun qu'elles contiennent de la graisse, du sucre, une substance protéique, des phosphates et d'autres sels; ce ne sont que les proportions qui varient. Nous voyons par là que le lait suffit à lui seul à tout ce que nous pouvons exiger phis tard d'un aliment complet. Les parties graisseuses sont représentées par le beurre, qui nage dans le lait sous forme de })etites sphères, et dont la grande fusibilité permet l'introduction facile dans l'organisme. La caséine, la seule substance protéique du lait, est en même temps la plus soluble d'entre elles. Le sucre de lait est parmi les sucres celui qui entre le plus difficilement en fermentation ou en décomposition. Le nourrisson trouve donc dans le lait de sa mère toutes les substances nécessaires à la nutrition de ses organes, à la formation de ses muscles et de sa graisse ; le phosphate de chaux dont il a besoin pour former la substance de ses os se rencontre aussi dans les sels dissous du lait.
Sous l'influence de cette nutrition, le nourrisson s'habitue peu à peu à la vie indépendante, tandis qu'en même temps les différentes fonctions se développent davantage et deviennent fixes. La respiration, fort incomplète dans le commencement, se renforce graduellement, et la calorification en est le résultat immédiat. Dans le commencement, quand le trou ovale et le conduit deBotal sont encore ouverts, la respiration peut s'arrêter un certain temps, tandis que plus tard, quand ces ouvertures de communication se sont fermées, le besoin de respirer se présente à un haut degré. C'est pourquoi des enfants qui semblent être nés morts peuvent reprendre vie, après que l'acte de la respiration s'est arrêté pendant des heures entières. L'enfant a, à cette époque, un besoin beaucoup plus grand de conservation extérieure de la chaleur, à cause de ce développement moins grand de la respiration. C'est pourquoi des vêtements plus chauds sont un besoin indispensable pour le nourrisson. Les fonctions végétatives se développent cependant relativement beaucoup plus rapidement et avec beaucoup plus de force que les fonctions dépendant du système nerveux central. Ce fait trouve une expli-
cation facile dans le développement proportionnellement plus faible de la substance cérébrale, quoique celle-ci augmente en volume beaucoup plus dans la première époque de l'enfance que plus tard. Cette augmentation est même si grande que le cerveau d'un nourrisson gagne, dans la première année, en volume, à peu près exactement autant que pendant tout le reste de la vie, mais la substance cérébrale elle-même est encore bien plus liquide et bien plus pâteuse que dans une époque ultérieure. Les différences entre la substance grise et la substance blanche, et les particularités des éléments microscopiques ne s'accentuent que pendant l'époque où l'enfant est à la mamelle. Les parties voûtées surtout sont à la naissance et chez l'enfant, bien moins développées que le tronc cérébral, ce qui explique le fait que dans les premiers temps l'activité mentale est bien inférieure aux fonctions spéciales du tronc cérébral. Les premiers mouvements du nourrisson sont surtout des mouvements réflexes, comme par exemple, lorsqu'il tette ou lorsqu'il respire. Ces mouvements sont provoqués par des besoins intérieurs, tandis que les mouvements réflexes accidentels et provenant d'influences extérieures ne sont pas même exactement combinés dans le commencement. Nous voyons ainsi chez le nourrisson des contractions musculaires obéissant aux lois de la réflexion, à la suite de certaines sensations douloureuses. Ces mouvements ne sont d'abord pas combinés d'une manière exacte et ne lui permettent pas, par conséquent, d'éloigner la cause de la douleur. La combinaison manque aussi aux mouvements volontaires dans cette époque de la vie. La coordination est, comme nous l'avons vu dans les lettres sur le système nerveux, surtout le résultat d'un exercice fréquent. Son insuffisance empêche probablement le nourrisson de se tenir debout, et donne à l'enfant une démarche chancelante. On a voulu expliquer ces faits uniquement par la faiblesse primitive des muscles et le manque de solidité de la charpente osseuse, c'est évidemment à tort; le nourrisson saisit le doigt qu'on lui présente avec une certaine vigueur, il exerce une pression qui prouve suffisamment que les muscles possèdent
déjà une énergie considérable, et que les bases du squelette supportent déjà un assez grand développement de force. Le nourrisson ne peut malgré cela saisir avec certitude un objet qu'on lui offre, parce que la coordination des différentes contractions musculaires que nécessite un mouvement de ce genre, est pour lui impossible. Le nourrisson cberche, par conséquent, à saisir un objet, à marcber ou à ramper, mais ces mouvements ressemblent à ceux d'un individu atteint de crampes ; cbez ces derniers les muscles obéissent bien à la volonté, mais en se contractant tantôt trop violemment et tantôt d'une manière insuffisante ; toute coordination en vue d'un but utile est ainsi rendue impossible. Il en est de même pour une grande quantité de mouvements combinés, que le nourrisson n'apprend à faire que peu à peu. Il arrive, par exemple, à mouvoir les yeux dans tous les sens, tandis qu'il n'a pas la faculté de les diriger vers un certain point, ou en d'autres termes de regarder dans une certaine direction. Cette activité spirituelle si peu développée est en relation intime avec le peu de précision des impressions des sens. Le nourrisson se conduit à peu près comme un animal auquel on a enlevé par l'ablation des grands hémisphères une partie de ses fonctions cérébrales supérieures ou même la totaUté de ces fonctions. Les mouvements réflexes prouvent que les nerfs périphériques des sens reçoivent les impressions du monde extéiieur, car ces mouvements ©n sont la suite. Le nourrisson ferme en effet les paupières devant une lumière vive, son iris est sensible, etc. Mais ces impressions ne sont pas perçues par la conscience, car les organes de cette perception, les hémisphères du cerveau proprement dit, ne sont pas encore complètement développés. Avec le développement graduel des hémisphères, les différentes activités spirituelles sortent graduellement de leur somnolence primitive, les impressions des sens sont perçues par la conscience, qui en fait un tout et les imprime dans la mémoire , les mouvements deviennent combinés, leur présence et leur mesure se subordonnent à la volonté, et l'opportunité des mouvements se développe ainsi. Toutes ces
LE COURS DE LA VIE. 71 o
transformations graduelles soHt dans le rapport réciproque le plus exact avec le développement intérieur du cerveau.
On trouve, déjà dans le nourrisson, des traces de beaucoup de dispositions corporelles et mentales (ces deux ordres de faits vont toujours ensemble), qui se développent plus tard plus complètement et plus manifestement. Nous reconnaissons ici le même phénomène que nous avons déjà remarqué dans le germe. Nous voyons percer dès l'abord des particularités individuelles, données au germe par la génération ou la naissance, et développées par lui jusqu'au moment où elles apparaissent dans le nourrisson ou dans Tenfant. De même que la ressemblance de famille ne se présente et ne se développe que graduellement chez l'enfant, dont les angles saillants du visage sont effacés, et dont tous les traits sont cachés sous une couche de graisse, de même nous voyons les ressemblances de famille n'apparaître que peu à peu dans les facultés mentales ; ces ressemblances forment une partie essentielle des particularités individuelles. L'observateur attentif retrouve déjà dans le nourrisson les germes de ces particularités. Des mères ayant plusieurs enfants, savent très-bien que Tun d'eux était dès son enfance d'un tempérament irritable, qu'il criait ou pleurait continuellement, avait un sommeil agité sans être malade, et montrait une affection immodérée pour certaines personnes et une antipathie invincible pour d'autres. Ce même nourrisson devenait un peu plus tard plus mobile dans ces caprices que la girouette d'un toit ; il voulait dans une seule minute une douzaine de choses différentes , oubliait aussi vite qu'il apprenait , et s'occupait à Técole d'une quantité de choses étrangères à l'étude , en devenant ainsi le désespoir de ses maîtres. Son frère, au contraire, dormait déjà, comme nourrisson, toute la journée, ne pleurait que lorsqu'il avait faim, se trouvait ég-alement bien sur les bras de chacun, comprenait difficilement lorsqu'il était enfant, mais avait reçu en revanche, de la nature, un esprit de suite, qui lui permettait de contre-balancer la trop grande lenteur de son esprit.
On se demandera peut-être comment l'éducation peut avoir une influence sur ces dispositions primitives et sur le développement indépendant du substratum matériel des fonctions de r intelligence. Cette influence est cependant prouvée d'une manière évidente par l'expérience, nous ne la nierons pas non plus, tout en la considérant comme bien plus limitée qu'on ne le croit communément. Nous croyons aussi que la pédagogie des maîtres d'école et des régents n'a eu de tout temps, sur le développement spirituel et corporel de l'homme, que fort peu d'influence. L'homme est avant tout un animal sociable, destiné à vivre en grande communauté, et à se préparer à ce genre de vie dans l'enfance par l'esprit d'imitation. C'est pourquoi nous voyons l'enfant adopter non-seulement les habitudes extérieures, mais encore les habitudes mentales du cercle dans lequel il se trouve; il s'habitue à suivre les mêmes idées, à faire les mêmes déductions, et à voir toutes choses de la même façon que ceux sur lesquels il prend exemple. Cette acceptation de la manière d'être des autres est, il est vrai , très-modifiée par les dispositions primitives de l'enfant. Plus ces dispositions auront de rapport avec les habitudes du cercle dans lequel vit l'enfant, et mieux il acceptera ces dernières, car le développement naturel de son esprit le pousse à les admettre. Dans le cas contraire, il sera arrêté dans son développement aussitôt que les habitudes et les vues de ceux qui l'entourent, seront en opposition trop directe avec ses dispositions. C'est pourquoi l'éducation de l'enfant au sein de sa famille et dans la société de ses parents , est un besoin si urgent pour son développement normal, et pour le perfectionnement des dispositions qui lui ont été données par son père et sa mère par la procréation. Par la même raison, cependant, la réclusion d'un enfant dans sa famille est le meilleur moyen de pousser à son plus haut degré le développement partiel de certaines facultés morales et physiques ; on arrive ainsi à gâter la race. La vie dans la famille doit servir à mûrir les dispositions miplantées dans l'enfant par la génération. Les connaissances et les relations avec des personnes d'autres opinions, doivent em-
pêcher le développement trop partiel de ces dispositions. L'isolement s'est de tous temps vengé sur ceux qui s'y étaient condamnés, et si Ion peut attribuer à une cause quelconque l'abâtardissement moral indiscutable de la noblesse et des familles qui occupent un rang encore plus haut dans la société, on doit la trouver évidemment dans ce crime contre la nature sociable de l'homme , que ces familles privilégiées commettent en isolant leurs enfants en bas-àge.
Il est facile de voir pourquoi les relations, et l'activité quotidienne à laquelle on force certaines facultés de l'esprit peuvent arriver à développer ces facultés. Tout organe dans le corps, quel qu'il soit, peut être fortifié, complété, et développé partiellement. Nous pouvons à volonté développer les bras et les jambes d'un enfant d'ailleurs en bonne santé, en fortitiant ses muscles par l'exercice. On ne peut pas seulement augmenter dans tous les sens, la force musculaire en général, mais on peut encore arriver à développer partiellement tel ou tel muscle, ou bien toute une série de muscles. Nous pouvons aussi atteindre le même résultat pour les organes internes. Nous arrivons à déterminer, par une nourriture particulière, non-seulement une accumulation de graisse ou une certaine maigreur, mais encore le développement partiel de certains organes. Quoique ces essais ne soient pas mis en pratique sur l'homme, on les a souvent faits sur des animaux, et nous savons par exemple très-bien de quelle façon il faut nourrir une oie pour développer énormément son foie. Le cerveau n'échappe pas à ces lois, l'exercice appliqué à certaines de ses fonctions, sert aussi à développer le substratum matériel, et c'est pourquoi on peut très-facilement exciter, depuis l'extérieur, un développement exclusif de certaines activités de l'esprit déterminées. Nous pouvons parfaitement conduire un esprit doux à la rêverie ou à la mélancolie, et un esprit indépendant à l'orgueil ; c'est là que réside la puissance exercée par l'éducation sur le développement spirituel. Je crois qu'on est obligé de nier, en vertu de principes physiologiques, la possibilité de détruire telle ou telle disposition
de l'esprit, puisque son substratum matériel existe et qu'on ne peut l'enlever. On ne peut davantage donner par l'éducation un nez aquilin à un entant prédestiné à avoir plus tard un nez plat ou retroussé. Si, par conséquent, des maîtres d'école et des pédagogues se vantent de pouvoir inspirer aux enfants des sentiments généreux, il ne reste plus qu'à répondre par un sourire de pitié à une telle preuve d'amour-propre ; et si cette action doit même s'exercer pendant quelques heures de la journée k l'école, tandis que l'enfant apprend à lire ou à écrire, on peut traiter de complètement puéril une assertion de ce genre.
Une époque essentielle dans la vie de l'enfant est celle où les dents commencent à se montrer, et où l'homme à venir est appelé à se nourrir de substances plus solides que le lait. La nature elle-même nous prouve à cette époque que le lait de la mère est insuffisant pour le développement rapide des organes. La forme des dents de lait montre évidemment que l'enfant doit surtout se nourrir de viande, ou, en d'autres termes, de substances albuminoïdes servant à la construction de la chair musculaire. Les membres du nourrisson sont proportionnellement très-petits et peu développés, surtout par rapport à la tête, qui est difforme, et dans laquelle le crâne arrondi et en forme de vessie, a un poids disproportionné avec celui du corps. L'activité formatrice a pour tendance, lorsque l'enfant est déjà un peu plus âgé , de développer essentiellement les extrémités, qui croissent proportionnellement beaucoup plus que la tête ; le volume extérieur de cette dernière augmente moins, après les premières années de la vie, que les parties internes. L'énergie de la fonction respiratrice et des diverses sécrétions n'est pas encore dans le même rapport que plus tard. L'enfant perd, proportionnellement à son corps, moins d'acide carbonique et de matières solides de l'urine que l'adulte, par la raison bien simple que les recettes et les dépenses ne se font pas équilibre, que les premières sont beaucoup plus importantes et que le corps augvnente rapidement en masse et en poids. C'est pourquoi c'est une grande faute que
de nourrir les enfants el les jeunes gens pendant leur croissance, de telle façon que la fonction respiratoire et la production de graisse soient plus favorisées que l'assimilation de substances albuminoïdes. Les aliments farineux, qui n'amènent à l'organisme à peu près que de l'amidon et du sucre, sont par conséquent des bases fort vicieuses pour la nourriture de l'enfant; il ne faut les donner que dans la quantité nécessaire pour la conservation de la fonction respiratoire. L'introduction de chaux et d'acide phosphorique est au contraire un besoin essentiel: ces substances servent à développer convenablement le squelette, qui croit rapidement, et ne pourrait par conséquent se bien former, sans cette arrivée de substances. Les sécrétions du nourrisson et de l'enfaiTt, et surtout Turine, ne contiennent pas de phosphate de chaux comme celles de l'adulte. Les malheureux enfants qui souffrent de la maladie anglaise, c'est-à-dire les enfants rachitiques, perdent par l'urine la chaux destinée à former leurs os, et remplacent cette perte en prenant la chaux sur les murs, qu'ils grattent, et eu avalant du mortier; ils cèdent ainsi à un instinct irrésistible.
Si c'est la tâche de la physiologie de découvrir quelles sont les fonctions du corps, il est certainement aussi de son ressort d'examiner la façon dont ces fonctions peuvent être fortifiées, et normalement combinées dans la vie indépendante. On reconnaît qu'un besoin essentiel de l'enfant est un exercice actif de la force musculaire de toute sorte, et une accélération de la circulation sanguine normale, qui prend facilement une direction anormale vers la tète et la poitrine par la formation du cerveau, et l'augmentation du besoin respiratoire. Les hydropisies du cerveau si fréquentes, les inflammations de la trachée-artère, et les fluxions de poitrine proviennent essentiellement de cette direction anormale du sang qui va vers la partie supérieure du corps. On favorise ce phénomène en recouvrant la tète et en enveloppant la partie supérieure du corps, tout en laissant les jambes nues. On s'appuie sur l'exemple des enfants des paysans qui courent pieds nus, même en hiver, et sont malgré cela en bonne
santé. Ce fait est parfaitement exact; mais ces derniers ont en même temps la tête nue et ne sont souvent que fort peu vêtus ; quant aux enfants élevés en serre-chaude, que l'on mène promener nu-pieds une fois par jour à la mode anglaise, et qui le rès.te du temps doivent rester assis en enfants bien élevés, et auxquels on enveloppe la tête, la poitrine et le cou, comment pourraientils se développer normalement ?
Sous le rapport moral, les parents sont en général tout aussi absurdes. On retrouve là le même système qui cherche à emmailloter d'un côté et laisse à nu de l'autre. L'enfant veut être entretenu et instruit, mais ce ne sont pas des langues et des difficultés grammaticales qui excitent sa curiosité, mais, au contraire, les objets du monde extérieur, les actions de ceux qui l'entourent ; il veut comprendre toutes les impressions que reçoivent ses sens, découvrir leur pourquoi, et il demande des explications à ses parents. C'est à ces impressions immédiates de ses sens que l'enfant rattache ses productions indépendantes que nous appelons des jeux de son imagination. Il réunit alors, dans sa manière de penser si peu coordonnée, ce qu'il a vu et senti, sous la forme d'images comprises de lui seul, et qui semblent aux parents plus âgés des rêves de leur propre cerveau. Au lieu de satisfaire à sa curiosité primitive sur les choses naturelles, au lieu d'en expliquer les causes et de lui donner ainsi, d'une façon raisonnable, une nourriture intellectuelle, on détruit cet instinct primitif à coups de grammaire, on l'entraîne sur des chemins détournés pitoyables ; le but ordinaire des parents est de cacher ainsi leur ignorance. De là vient cette stupide habitude de faire commencer aux enfants le latin à l'âge de six ou même de cinq ans, de là vient aussi cette idée erronée, que les sciences naturelles ne puissent servir à former l'intelligence ; on leur assigne le rang d'un calcul de mémorisation, qu'il faut s'assimiler aussi tard que possible. L'enfant veut savoir pourquoi il tonne ou pourquoi il fait des éclairs, pourquoi l'eau ne se dirige pas vers le sommet des montagnes, et pourquoi il pleut aujourd'hui et il fait beau temps demain. Au lieu de le lui
expliquer, on dit : a C'est le bon Dieu qui l'a fait », ou bien on le renvoie à sa déclinaison latine.
Le commencement de la puberté indique cette période de la vie, dans laquelle la croissance du corps s'arrête, les différentes fonctions se placent en équilibre, et où enfin, comme apogée, la fonction de la procréation peut s'accomplir. Chacun sait que des signes extérieurs indiquent le commencement de la puberté; dans le sexe mâle, tels que l'apparition des poils de la barbe, l'élargissement du larynx et la transformation de la voix qui en résulte. Il n'y a pas de doute que ces évolutions ne soient en liaison intime avec l'apparition de la fonction génératrice, c'est pourquoi elles n'ont pas lieu chez les eunuques. Dans le sexe féminin, c'est surtout le développement des seins qui indique l'apparition des règles et avec elles la maturité. On trouve dans le sexe féminin moins de signes extérieurs de cette première expulsion d'œufs capables d'être fécondés, car la voix, bien que devenant plus pleine et plus sonore, ne présente pas cette période de passage criarde que l'on observe chez l'homme. Nous ne voulons pas ici donner de plus grands détails sur l'ennoblissement de l'appétit sexuel par l'amour, et sur l'influence que cet appétit exerce sur toute la vie en général. Ce n'est pas que nous croyions ce sujet étranger à la physiologie, mais la longueur même de ces lettres nous empêche de répéter ici des choses que personne n'ignore. Qu'on nous permette cependant d'ajouter encore quelques mots sur la vieillesse et la mort, car les opinions concordent moins k ce sujet.
Chaque organisme décrit un certain cycle de vie depuis sa première apparition jusqu'à sa destruction finale. Il atteint un point culminant, dans lequel ses fonctions sont toutes en harmonie les unes à l'égard des autres, et il redescend ensuite. Ce point culminant se trouve à des époques très-différentes par rapport à l'existence entière de l'organisme et l'organisme peut y demeurer pendant des temps très-variables. Des papillons peuvent rester à l'état de chenilles ou chrysalides pendant des années, pour ne vivre que quelques jours à l'état parfait, et puur périr
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immédiatement après. Le point culminant du développement de ces animaux est donc placé à la fin de leur existence. Chez d'autres animaux, on le trouve plus près de la naissance. Dans les Cirripèdes, par exemple, il faut chercher ce moment dans hi jeunesse, car l'animal nage alors librement dans l'eau, possède des yeux et une tête nettement indiqués, ainsi que des organes de locomotion articulés; l'animal d'un âge plus avancé, au contraire, est fixé, n'a ni tète, ni yeux, et ne présente que des pattes rabougries. On a appelé ces cas, dans lesquels la vie abandonne vite ce point culminant et continue ensuite pendant longtemps dans un état inférieur, la jnétamorphose rétrograde. Chaque animal, chaque organisme subit cependant une métamorphose rétrograde qui le mène à la mort, et on a prouvé celte métamorphose d'une façon frappante dans les animaux qui se rapprochent le plus de l'homme, les singes. Chez les singes, elle commence déjà à l'âge adulte, pendant que les mâchoires s'allongent, que le crâne perd sa forme arrondie, et que toute la tête s'éloigne de cette ressemblance avec l'homme que présentait le jeune singe. L'animal lui-même se montre plus slupide et plus féroce, et toutes ses facultés spirituelles deviennent plus bornées et plus insupportables dans leur expression.
Tandis que dans cet exemphî, le point culminant passe déjà avec la virilité, il est, au contraire, intimement lié avec elle dans l'homme, et 1 homme commence à baisser aussitôt que la fonction génératrice a disparu. Que ce moment arrive un peu plus tôt ou un peu plus tard, cela ne fait rien à la chose, le nombre des années ne doit pas entrer en ligne de compte. Si l'on raconte de Thomas Parre que jusqu'à l'âge de cent quarante ans, il put satisfaire aux devoirs conjugaux, la vieillesse ne commença pour ce mortel, exceptionnellement favorisé, qu'à cette époque si tardive. La nutrition perd graduellement de son intensité dans la vieillesse, il en est de même de toutes les fonctions du corps dont l'énergie s'en va, tandis que ces fonctions même marchent à une destruction graduelle. Les fonctions anentales, ainsi que l'intelligence, faiblissent aussi de plus en plus. Lichtenberg di-
sait de sa propre vieillesse : « Je mets maintenant tout mon reste de chandelle sur une épargne ; la mèche brûle encore, mais il n'y a plus de flamme. Lorsque autrefois je péchais dans ma tète des idées et des pensées, je prenais toujours quelque chose. Les poissons ne viennent plus maintenant, ils commencent^ à se pétrifier dans la vase, et je suis obligé de les détacher à coups de marteau. Quelquefois je ne peux en avoir que des morceaux, comme si c'étaient des fossiles du Monte-Bolca, et je suis obligé ensuite de réunir ces morceaux en un tout. » Lichtenberg dépeint ainsi en quelques mots caractéristiques les particularités de l'activité spirituelle du vieillard. La perception des choses extérieures, la fécondité intérieure de l'esprit disparaissent peu à peu dans la vieillesse, les différentes facultés s'éteignent, et la mort met lin à cette annihilation successive.
Le respect que la vieillesse inspire à tout liomme bien élevé a de tous temps fait regarder cet âge comme l'expression du plus haut développement de l'intelligence. Si l'on regarde comme un maximum, la disparition des passions, l'insensibilité à l'égard des impressions extérieures, le manque d'élan, la platitude des productions spirituelles et l'opposition à tout progrès, on a raison d'accorder au vieillard la sagesse qu'on lui attribue ordinairement. S'il s'est occupé de sciences ou d'autres travaux nécessitant un esprit supérieur, le vieillard s'en tient exclusivement à ses opinions et à ses idées ; il n'est plus capable de contribuera leur avancement, il ne comprend, au contraire, aucun progrès, et se plaint de ce que l'on recule ; il se méfie presque toujours de toute nouveauté et lui refuse son approbation ; sil l'accepte, il ne comprend pas les nouvelles voies qui vont s'ouvrir, il ne saisit pas les transformations que subit la science et qui tendent àlamoJifier, il trouve, au contraire, que tout lui était déjà connu depuis longtemps, ou que les faits nouveaux n'ouvriront pas d'horizons nouveaux. Toute chose est, au contraire, restée pour lui ce qu'elle était auparavant. Quant cà la force créatrice de l'esprit, on peut dire sans se tromper que toutes les productions de vieillards véritablement conçues à cette époque de la vie,
pourraient être détruites sans que les sciences ou les lettres, dans le sens le plus étendu du mot, en soulfrent le moins du monde.
Une mort nécessaire met fin à cette métamorphose rétrograde du corps et à l'activité morale ; elle ne vient pas d'un état maladif particulier, mais d'un affaiblissement uniforme de l'activité vitale de tous les organes. Cet affaiblissement, il est vrai, provoque en général dans tel ou tel organe spécial une maladie mortelle.
La physiologie accompagne l'organisme jusqu'ici, elle n'a plus raison d'être après sa destruction.