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LETTRE XXXI

Pour le créomètre, qui part d'un point de vue absolu, et regarde comme un tout la surface de la terre, il n'y a plus m montagnes, ni vallées, ni élévations, ni dépressions de terrain; une seule surface à courbure uniforme enveloppe pour lui la terre, et les montagnes les plus gigantesques n'y apparaissent que comme de petits grains de sable. Il fallut d'abord arriver au sommet de la spéculation mathématique, du haut de laquelle les inégalités du relief disparaissent pour faire place à un niveau général, pour concevoir enfin cette abstraction de la forme moyenne de la terre, pour pouvoir calculer les diamètres du globe, sa grandeur, son volume et ses rapports astronomiques avec les autres astres. Il faut considérer la société sous le même point de vue ; le regard de l'observateur isolé se trouve attiré par un fait isolé ainsi que par une personnalité marquante. L'expérience, telle que l'entendent la plupart des hommes, n'est ordinairement que l'application de ces faits isolés, marquants, par conséquent anormaux et étrangers à la société tout entière. En procédant ainsi, on attribue à la société des qualités qu'elle n'a pas et qu'on croit lui avoir découvertes. Lorsqu'il s'agit de trouver des normales générales pouvant s'appHquerà la société

dans son entier, il faut agir comme le géomètre et diriger son regard sur les masses. Plus ces masses seront grandes, plus les faits que l'on compare et dont on tire des résultats seront nombreux, plus aussi disparaîtront les détails, les individus et leurs particularités et plus aussi apparaîtra une moyenne qui deviendra une loi générale. Cette moyenne est, il est vrai, une pure abstraction, il est possible que sur des milliers de facteurs qu* servent à la déterminer, il n'y en ait pas un seul qui coïncide exactement avec elle, mais malgré cela, elle représentera un point, autour duquel tous les facteurs se grouperont et cela dans son voisinage immédiat. C'est pourquoi l'on peut, en examinant beaucoup d'individus qui se ressemblent par rapport au point que l'on veut examiner, obtenir une moyenne pour certaines valeurs, et cette moyenne deviendra la normale de ces valeurs. Plus il y aura d'individus examinés, plus l'espace auquel ces investigations se rapportent sera étendu, plus aussi cette moyenne sera exacte ; elle se rapprochera d'autant plus de la loi véritable et représentera d'autant mieux, pour des faits nouveaux, le nombre normal. L'observateur, par exemple, qui ne peut qu'étudier le cercle de connaissances dans lequel il se meut, pour arriver à déterminer la grandeur moyenne en mesurant des individus à l'càge de vingt ans, sera sujet à des erreurs bien plus grandes que celui qui compare les listes de recrutement d'un pays. L'un a observé peut-être des habitants des villes, ou des individus placés dans une certaine position, et ayant des particularités communes ; la moyenne qu'il indiquera sera ainsi trop grande ou trop petite. Pour l'autre, ces erreurs disparaîtront, car ses observations s'appliqueront à un grand pays et à tous ses habitants âgés de vingt ans. La movenne se rapprochera davantage de la vérité, sans cependant l'exprimer exactement. L'Anglais, par exemple, est en moyenne un peu plus grand que le Français, l'habitant du nord a une stature plus élevée que l'habitant du midi. La race Germanique est plus grande que la race Celtique ou la race Romane. Ce n'est que l'observateur calculant d'après les listes de recrutement

de tous les pays de la terre (heureusement ces listes n'existent pas) qui pourrait obtenir la vraie moyenne pour le genre humain tout entier ; tous les autres observateurs s'en rapprochent d'autant plus qu'ils se sont occupés de plus grandes masses.

Il ressort de ces recherches extensibles aux rapports les plus divers, une moyenne idéale qu'on a appelée l'homme moyen. Cet homme moyen n'a jamais existé et n'existera jamais. C'est une grandeur idéale, une valeur moyenne, une abstraction, mais c'est en même temps l'état normal de l'homme dans son développement temporaire sur la terre. Nous pouvons déterminer la grandeur qu'atteindra cet homme moyen à un certain âge, combien de fois son cœur battra, combien de fois il respirera, quelle force il pourra développer et quel est le volume et la grandeur de ses différents organes et des parties qui le composent. Cet homme moyen, en étant la normale, représente en même temps l'idéal esthétique dans lequel tous les organes sont également développés et concordent harmoniquement entre eux. C'est inconsciemment que l'on applique, en général, cette normale à la détermination des représentations de l'homme. Le peintre ou le sculpteur, qui ne s'écarterait que d'un vingtième delà longueur normale des bras, serait certainement en butte à la critique, et un écart plus considérable encore semblerait à chacun une erreur grossière.

L'homme moyen ressort, par conséquent, de l'examen de la société dans son ensemble. Ses rapports avec la société, les transformations que cette société, ainsi que les autres influences extérieures lui font éprouver , sont l'objet d'un examen semblable. Le nombre des naissances et des décès, des mariages et des crimes, est soumis aussi à une normale certaine et presque invariable. Elle dépend de l'état de la société et des influences extérieures indépendantes de l'homme. Les conditions auxquelles est soumis l'homme sociable moyen, varient beaucoup dans le cours des temps, et avec elles les résultats qu'on peut en tirer. La durée moyenne de la vie, le rapport entre les décès et les naissances, tout cela change par l'accumulation de la population

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dans les grands centres, par les différences dans le genre de vie, la nourriture et les occupations. De mauvaises années , des hivers froids, des étés chauds, des marécages, des exhalaisons et une quantité d'autres agents indépendants de la volonté de l'homme peuvent avoir leur influence. Moins ces facteurs seront étendus par rapport au temps et à l'espace que Ton prend en considération, plus aussi disparaîtront leurs effets, qui s'accentueront d'autant plus dans le cas contraire.

Ce n'est pas seulement la sphère purement matérielle dans laquelle s'agite l'homme, c'est encore la sphère intellectuelle qui peut être étudiée de la même façon, et qui nous donne des résultats analogues. Il est vrai que les difficultés d'ohservation sont ici plus grandes, car on ne peut lui appliquer que des actes étant dans un certain rapport avec la société elle-mêine; ces actes sont pour cela surveillés et enregistrés par elle ; on range dans cette catégorie les crimes, les mariages ou d'autres choses de ce genre qui laissent une trace durahle. Mais le résultat n'en est que plus beau, et fournit une preuve concluante pour la vérité des lois que nous avons déduites plus haut de la physiologie des fonctions mentales. Plus ces actions sembleront dépendre de la libre volonté de chacun, phis elles seront soumises à une loi strictement limitée qui impose à ce que l'on appelle le libre arbitre son impératif catégorique. L'homme sociable moyen, tel que nous pouvons l'observer dans ses productions, dans la vie morale et dans ses actes, n'a plus de libre arbitre. Il obéit à la loi inébranlable qui ressort de son organisation. Ce côté de l'observation est loin d'avoir été étudié et compris suffisamment. On sent plutôt les résultats qu'on ne connaît la loi ellemême. Les anciens historiens s'en tenaient aux personnalités et aux faits marquants ; l'étude des états intérieurs et du développement lent des masses, voilà la tâche des historiens modernes. L'histoire, sous ce point de vue, cherche à approfondir comment l'homme moral moyen, qui n'a pas de libre arbitre, s'est développé dans la suite dos temps, et à quelles lois fondées sur l'organisation ce développement a été soumis. Une étude de ce

genre ne pourra être commencée que lorsqu'on aura appris à reconnaître l'importance des résultats obtenus sur de grandes masses.

Poursuivons d'abord l'homme moyen dans son développement individuel pendant la vie. Déjà à la naissance, on remarque une différence dans le développement du corps des deux sexes. Le garçon nouveau-né est en général de 1/20 à 1/10 plus pesant et de 1/67 à 150 plus grand qu'une fille qui vient de naître. Les ijarçons nouveau-nés pèsent, en effet, en moyenne 5,20 kilogrammes, les jeunes filles 2,91 kilogrammes et les garçons nouveau-nés atteignent une grandeur de 0,496 millimètres, tandis que les jeunes filles ne mesurent que 0,485 millimètres. Immédiatement après la naissance, l'enfant n'absorbe que fort peu de nourriture, et comme il expulse d'abord une grande quantité de méconium, il perd de son poids dans les trois premiers jours; mais le poids augmente ensuite avec une rapidité extraortnnaire, tandis qu'en même temps le corps s'allonge considérablement, de sorte qu'à la fin de la première année, l'enfant a grandi de 2,5 depuis sa naissance. La croissance en lonf^ueur s'arrête plus vite que l'augmentation de poids, car la première est déjà terminée entre vmgt et trente ans, tandis que l'homme atteint le maximum de son poids dans sa quarantième année et la femme dans sa cinquantième. Lhomme est alors 5,57 fois plus grand et pèse 20 fois plus que le garçon nouveau-né ; la femme à l'âge de 50 ans, au contraire, n'est que dix-neuf fois plus pesante que lorsqu'elle vient de naître et 5,22 fois seulement plus grande. Si l'on représente par 1 le poids du nouveau-né, on obtient les chiffres suivants pour le développement général de l'homme pendant la durée de

sa vie

AGE

IIOM.ME.

FE.MMK.

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