A M. DE LAMARTINE
MoNsntiiiy
^U milieu des émotions si diverses que vient de ^^leverla discussion des fonds secrets, est-il op- P^^^tun de vous entretenir d'un grave sujet|de po- *^^\ie extérieure , de celui qui vous touche le plus : ^oVre influence et nos relations à Constantinople? Vous étiez naturellement obligé par votre récente alliance avec l'opposition de paraître aux premiers rangs dans la grande bataille ministé* rielle. Mais les luttes de la tribune vous sont familières. De tous les orateurs vous é(es celui peul-
être qui retrouve le plus .^cilço^ont lAlw^Amain d'un combat; fût-ce même d'une défaite, le sangfroid , la sérénité d'esprit de la veille.
Permettez-moi donc. Monsieur, de faire appel à ces heureuses qualités et de dirij^er votre attention sur nos véritables intérêts en Orient^, intérêts dont le cadre a été considérablement rétréci par la dernière discussion de l'adresse.
Ne semblait-il pas, en effet, que toute l'attention delà France dût se concentrer surlesdifûcultés soulevées par l'état des provinces Syriennes, et que le seul doute à éclaircir fût de savoir si la dernière concession de la Porte, obtenue après tant de démarches et de pourparlers, devait être qualité d'adminislration conforme aux vcctix et à la foi des populations syriennes ou d' établissement plusyégulier ?
Assurément, c'était réduire à de bien. minces proportions un conflit dont la gravité avait ébranlé naguères une paix de vingt-cioq années, qui avait suffi à couvrir d'armemens l'Europe, à briser l'alliance de la France et del'Angleterie, à faire sortir de la banlieue de Paris une enceinte de murailles et de forteresses; et en voyant celte terre d'Orient, qui semblait mûrir poqrl'Eurnpe un nouveau fruit des Hespérides, devenir tuut<à-coup le rendez*-vous pacifique du commerce- et de l'industrie européenne, en voyant toutes les difficultés qui &a avaient surgi transformées en une -. question de simple police, certes, il y avait de ^uoi s'émer» veiller I
Necroyexpas eependant^ Monsieur^ que jeveuille ronettre en question les combinaisons prophétiques que l'aspect de TOrient et les mystères de sa eivilisation vous ont inspirées. La discussion des probabilités que peut faire naître le démembrement de l'Empire ottoman n'offrirait qu'une répétition pâle de travaux qui suffisent à la juste curiosité do public; je n'ai pas non plus l'intention de soumettre à un nouTel examen la subordination des chefs de la Montagne au pacha de Damas. Â mon avis^ les graves objets de méditation qu'offrent nos rapports avec Constantinople ,ne sont ni à Tune ni à l'autre de ces deux extrémités. Je veux élargir^ sans doute^ le cadre dans lequel on est convenu d'enfermer la discussion sur les affaires d'Orient; mais je veux surtout lui conserver le caractère politique et pratique. Bornant donc mes recherches aux dix dernières années et mes prévisions à l'avenir le plus rapproché , je m'efforcerai de constater d'une manière irrécusable les trois faits suivans :
V Notre influence à Constantinople, jusqu'au triomphe de la coalition, en 4859^ a été active et puissante ;
2* Elle n'a été paralysée un instant que parce que la presse triomphante a préfendu imposer ses principes au Cabinet^ et lutter corps à corps avec la diplom atie européenn e ;
5* Aujourd'hui, la France possède, dans ses établissemens d'Afrique , des moyens nouveaux d'ac^ tien à Constantinople. Nation chrétienne, elle a
pour sujets désormais des musulmans; et ce fait seul établit un lien particulier et beaucoup plus puissant entre elle et son ancienne alliée, la Tur^ quie, nation musulmane qui gouverne des sujets chrétiens.
Cette dernière considération, que je recommanderai à votre patriotisme éclairé, oblige d'envisager à un point de vue nouveau notre possession de l'Algérie; mais je crois devoir discuter aussi avec quelque étendue les prétentions de la presse, et les conséquences désastreuses de son intervention violente dans la diplomatie, parce qu'an moment où vous allez concentrer sur vous, Monsieur, toutes ses louanges et foutes ses faveurs, il importe plus que jamais de vous prémunir contre ses écarts. Ce n'est pas une leçon, c'est ud enseignement dunt l'histoirecontemporaine fera seule tous les frais.
Après cet exposé, j'entre en malière^ sanspréambale.
Lorsque M. l'amiral Roussin arriva à Constantinople, la France était restée deux années sans repr^entant auprès de la Porte. Vous n'ignorez pas. Monsieur, quelle démarche imprudente et dangereuse avait compromis nos bonnes relations avec cette ancienne alliée. En A 85^ , au moment où l'insurrection polonaise pouvait donner aux esprits prévenus l'espoir de voir le royaume de Varsovie détaché de l'EmpireMoscovite, le général Guîllemi- Dût, trompé sans doute sur les intentions du Cabinet de M. Laffitte, avait conseillé au Divan une
démonstration militaire contre la Russie. Les désastres de Warnaetde Schumla étaient encore vivans dans le souvenir des fils de Tlslam. La contribution de guerre n'était pas entièrement payée ; l'occasion parut belle à un vieux et brave soldat de l'Empire, dont la révolution de juillet^ après quinze années de paix, avait réveillé les espérances et les inimi* tiés.
La note par laquelle le Grand Seigneur était invité à prendre à dos Tarméê impériale dont les ba* taillons inondaient la Pologne^ trouva les conseillers de la Porte plus abattus encore qu'irrités par le récent triomphe des armées russes, et cette note, communiquée immédiatement à l'ambassadeur de Nicolas, devint Toccdsion d'un double et légitime grief de la Russie contre la France et de la France contre la Turquie. Le général Guilleminot fut rappelé et la France restéa pendant deux annes sans ambassadeur à Constantinople.
La situation du nouveau représentant de la France offrait donc, dans les antécédens de l'ambassade, une source d'embarras. Les événemens qui allaient s'accomplir ne présentaient pas desdifficultés moins graves à surmonter. M. l'amiral Roussin heureusement devait opposer aux dangers dont l'Orient menaçait alors l'Europe le même calme, le même patriotisme etla même énergie qui lui avaient fait forcer le. Tage , un an avant, aux acclamations de la France et de tous les marins du monde. Et quand on voit la presse , ingrate poor qui ne swt
pas 868 passions quotidiennes, oublier, sur un malentendu dans la question du droit de visite, tant de servioes, tant de laits d'armes brillans, tant de combats sur les côtes d'Irlande, dans les mers de l'Inde et de la Chine, les prises nombreuses de la frégate la Gloire, les campagnes scientifiques, l'expédition du Brésil; quand on Booge que cet homme qu'elle accuse compte à soixante-deux ans un demisièole de services effectifs, que cet amiral est parti mousse à l'âge de douze au» , et qu'il ne doit qu'à lui-même , à sa bravoure , à ses travaux, ton élévation, on est saisi d'un sentiment de douleur et de profonde pitié, et l'on sent qu'il y va de rhonnenr même des lettres de venger une des premières gloires maritimes de la France.
Ce qui irrite surtout les feuilles de l'of^HisitîoD, c'est de voir que ses velléités de guerre territoriale ou maritime rencontrent l'obstacle le plus calme et le plus résolu chez tous les grands capitaine» d» terre et de mer que le paya possède. Grtce à votre nouvelle allianoe, Mrasieur, elle va rencontrer jusque dans son propre sein un obstacle non moins énergique. Puisse votre parole, sijustemeot applaudie, le lui âiire accoter sans trop de peine; puissiez-vous être plus persévérant qu'elle n'est passionnée !
Au commencemeut de 4855, quand l'arrivée de H. l'amiral Roossin à Constantioople renouait les relations que le raj^l du ^néral Guiliamùaat avait MispendiMa, la guena existaiientie leSaltKo
e( lePacha d'Egypte. Deux années de succès avaient porté Taf mée Egyptienne à Holms , à Baylen , à Saiût-Jeân-d^Âcre et enfin à Koniéh où les dernières forces de Tempiré avaient été anéanties. Le grand visir blessé était prisonnier; Ibrahim, maître d'une grande partie de TAsie Mineure , pouvait, en dix journées de marche^ dresser ses tentes en vue de Constantinople. Il était donc urgent de mettre fin à une lutte qui^ épuisant les plus précieuses ressources de l'Empire ottoman, menaçait de ref£acer de la carte de l'Europe.
D'un autre côté il fallait contenir les entrepris ses du fondateur de la puissance égyptienne. Il le fallait dans son intérêt même; car malgré la popularité dont il jouissait alors au sein des popula^ tiens turques^ il ne pouvait, en détrônant le Sultan, lai ravir la qualité de descendant du Prophète et son triomphe définitif, en enflammant le fanatisme si commun chez les races orientales, aurait été le signal de sa perte. Pour apprécier la]conduite que le gouvei'nenient français indiquait à son nouvel ambassadeur, il suffit de consulter les actes qui mirent fin à ce conflit.
La France adopta dès ce moment pour principe et pour règle de son intervention le respect de la loi fondamentale de l'Empire ottoman ; elle reconnut que dans le Sultan seul résidait l'autorité suprême^ et qu'il fallait rattacher à sa personne tous les élémens en qui résidait la force de ce grand corps. En première ligne se présentait l'établisse-
ment du Pacha d'ÉgypIe qui devait être favwisé comme élément musulmani maison le sobordonnant au Grand Seigneur, son suzerain nalurel^ sous peine d'augmenter l'anarchie de TEmp^e et d'en hâter la dissolution.
Méhémel-Âli avait en France de nombreux partisans; rintérèt commercial^ une appréciation eutgérée des ressources de l'Egypte çt plus encore les souvenirs populaires de l'ej^péditioif dq 1798^ rattachaient toutes les sympathies au développement de ce pays. Mais le Sultan s'appuyait sur un droit politique et religieux incontestable. Il était la clé de voûte d'un système qui^ depuis deux siècles, contribuait à maintenir l'équilibre de TEnrope; et dans l'intérêt de la paix commune aussi bien que pour raffermissement de nos bonnes relations avec l'Angleterre qui déjà portait son attention vers la possibilité détablir une double communication vers l'Inde par l'Euphrate et la mer Rouge, il importait que tous les intérêts fussent ménagés daus l'arraugement à intervenir entre le Pacha et son suzerain^ et surtout q^e cet, arrai^emeut fût prompt et décisif.
C'est en vertu de ces principies qu'après avoir repoussé par l'énergie de ses représentations le secours d'un allié intéressé, 1^ France, en vue des voiles qui disparaissaient à l'horizon emportant les régimeos russes, détermina la Porte à signer l'arrangement de Kutaiéfa. Cet arrangement était lavorable au sultan puisqu'eu lui rendant Orfu,
Roct, StehU, Atftiaya.il dîminoait considérablement ses sacrifiées ; il n'était pas moins favorable au pacha pnisqu'ir consacrait par le droit une possession qui n'existait encore que de fait et lui constituait pour la première fois un titre légal à faire partie du système européen. Du même coup, l'armée russe était expulsée du Bosphore , et l'armée égyptienne de l'Asie Mineure. Les faits ont suffisamment montré la sagesse de ce traité. Pendant six années il a pu maintenir la paix entre le Pacha et le Sultan, grâce à l'intervention constante et désintéressée de la France auprès de la Porte, pour contenir la jalousie et les haines sourdes dont le Pacha était l'objet; auprès du Pacha, pour qu'en acquittant fidèlement le tribut stipulé, il évitât d'offirir à ses ennemis jusqu'au plus léger prétexte d'agression.
Cependant l'influence de la France à Constantinople ne se bornait pas à maintenir la paix dans les provinces Syriennes; le danger qui presse incessamment la Turquie au nord appelait également sa sollicitude. C'est grâce à ses conseils et à ses instances que la place de Silistrie était rachetée par la Porte et qu'en acquittant sa dette envers la Russie, l'Empire ottoman recouvrait ses fh)ntières du Danube et l'intégrité de son territoire si dangereusement compromise par le traité d'Andrinople. On* se rappelle enfin que c'est à la France que le Pacha d'Egypte dût la première ouverture qui fut faite au Sultan de la nécessité^ pour rappro-
cherlffi éléiueo&musallnans'et donlier fdus de so'^ ]ijité à l'Empire, de rendre dans la maison de Méhémet le gouvernement de l'Egypte hérédi'* taire.
Ce nouvel arrangement, malgré le caractère altier du Sultan, avait été accueilli par lai comme objet de diseuasion, et s'il eût été appuyé par l'Angleterre, il n'est pas douteux que la négociation eût été couronnée d'un plein succès. L'Angleterre refusa son concours, et il serait eurieax de leohercher, par les date8,sicerefaan'avaitpaaétéprovo({ué par celui de k France de coopérer plus activement en Ësp^ne. Ce qu'il y a de certain, c'est que cette année 4 856 vit éclater sur deux points à la fois, 6 Constaatinople et à Madrid, les jHvmièreslueursde 06 désaccord qui devait conduire à travers bsau^ coup de malentendus, d'imprudences, de fautt», de tentatives perfides^ àla rupture définitive de l'alliance anglo-française.
Tout^ois et iftalgré les dispositions désormais hostiles del'ambaisade anglaise à Constantino]^, la France ne cessai! d'y remplir activement le rMe de médiation et de protectorat ^éùntéress» dont elle ae s'est jamais départie* Des rédamaticms qui , faute de ressources j étaient menacées de déchéanee^ furent liquidées, entr' autres te reliquat impcurtant des sommes dues f>ar le bey de Tripoli, et lem^ boursées en i B57. Tond les cultes , catholique grec, arménieii, syrien et latin virent la sollioitude de la France contenir ks «xafitioi» des gouremeorfr
musulmans/ les violences des sectes rivales, et favoriser la reconstruction ou la restitution de leurs édifices religieux.
On sait que c'est grâce aux représentations pressantes de la France que^ pour se rattacher les sympathies des popilations et favoriser le commerce , l'agriculture etrindostrie de tout l'Empire , le Sultan abolit^ le % novembre -1 859 , tous les monopoles.
La première «érie des négociations où Tinfloence de la presse ne paraît pas, où elle ne prend aux actes de la diplomatie que la part qui lui convient , part indirecte et tout officieuse , A été terminée, on peut le dire, par l'acte du 27 juillet 4859^ dans lequel les cinq représentans de la Franee , de l'Angleterre , de la Russie , de l'Âutriche> de la Prusse informaient le nouveau sultan AMul-Medjid qui venait de succéder à son père , que « l'accord des cinq puissances touchant la question orientale était certain , et suppliaient la Sublime-Porte, en attendant le fruit de leurs dispositions bienveillantes pomr elle^ de ne rien décider sans leur concours. » A cette époque, l'attention de VEwope était gravement éveillée par les événemens qui venaient de se suoccéder en Orient. Dans l'espace d'un mois , la bataille de Nezib avait anéanti les forces turques régénérées i>ar six ans de paix ^ et puni Mahmoud de cette (juerre désespérée dont il avait pris l'initiative. Mahmoud lui* même était mort, d'épuisement et de douleur; à
l'intrépide et coun^feax réformateur de, la Turquie succédait un jeune homme de dix-i^çjif ans , sajoa force et sans volooté.
Ces circonstances contribuèrent à maintenir entre les cinq puissances l'accord que l'hostilité sourde de l'Angleterre contre la France aurait inévitablement compromis. Mais dans cette, môme année, Monsieur, le gouvernement intérieur de la France allait subir deschangemens dont vous aviez admirablement apprécié la portée, contre lesquels vous avez lutté avec cette énergie , cette éloquence chaleureuse que vous possédez à un degré éminenf, mais dont les efforts ne purent que retarder le triomphe de la coalition.
La coalition l'emporta enfin et , malheureusement, l'un de ses principaux griefs devait donner l'éveil à la diplomatie européenne et la remplir d'inquiétude pour l'avenir. Quelle confiance pouvait-elle avoir désormais dans la politique d'an peuple qui renversait un ministère , pour avoir exécuté loyalement une convention solennelle? Au moment où M. le comte Uolé succombait sous le poids de l'évacuation d'Aucune et par les efforts, non pas d'un parti mais de tous , l'idée que les Ca-. binets européens s'étaient formée du Cabinet françatSj de la, sécurité qu'inspiraient s^ eng^en^ei^s, de l'autorité et de la confia«ce qu'avaient droit de réclamer ses cooseils, celte idée devait dès ce. moment cgnùdérablemept s'affaiblir.
A l'iiostilité de l'Angleterre» la diplomatie fi»fi-