AU ROI
SIREi
Au moment de commencer une entreprise qui^ à défaut d'autre mérite, se distinguera par la fran* chise et la loyauté, mon désir eût été de la placer sous le patronage royal. Mais comment dédier à Votre Majesté une œuvre que chaque jour doit étendre et compléter? Comment espérer qu'Elle puisse lui accorder son auguste patronage ?
Au moins devais-je en exprimer le vœu,;
En m'adressant d'abord au Roi, j'aurai l'avantage de m'élever au-dessus des partis et de carac-
/él
ment définitif de la Royauté ? Quelle œuvre a-t-elle accomplie depuis 4850? Quels secours en devonsi nons attendre ?
Tels sont les points principaux que j'examinerai successivement; questions graves qui embrassent l'histoire de ces douze années, qui obligent de Jeter nncoupd'œil rapide sur Tépoque antérieure, et doflt l'étude doit éclairer la situation présente de profitables enseignemens.
La royauté, SmE, a contribué, depuis 4850, à Taecomplissement de l'œuvre la plus solennelle qui puisse signaler les annales d'un peuple. Fatigués de la lutte , nous pouvons à peine en mesurer l'é* tendue ; et, jouets de tant d'illusions, nous n'osons croire au lendemain ; mais le passé nous rassure, il nous encourage par d'éclatantes analogies.
Il y a deux cents ans , nos aïeux ont vécu d'une vie semblable à la nôtre ; leurs pères , vieux ligueurs, avaient aussi brûlé de l'enthousiasme révolutionnaire ; ils avaient vu tomber pièce à pièce l'antique édifice féodal, et, plos heureux que leurs pères, les fils assistaient, comme nous, à renfante*ment d'un ordre nouveau , expression sincère des besoins du temps, et qui ouvrait devant les géné^ rations haletantes une ère féconde de gloire, de tranux paisibles et de prospérité.
Quel calme intâ*ieur après les agitations de la Fronde I Comme les fureurs et les déclamations des partis s'apaisent ! A mesure que les chefs delarésisUnoe donnent Fexemple de la soumission > les
questions de gouvernement et d'opposition cessent de préoccuper les esprits.La noblesse retournée ses ambassades et à ses commandemens ; le clergé à ses ouailles; lesjugesà Taudience^ et la massedu peuple à ses travaux. Tous les élémens anciens et nouveaux, toutes les forces nationales sont organisés ; chacun se repose sur le gouvernement du soin de gouverner; le droit de remontrance lui-même tombe dans Toubli.
Colbert peut continuer^ pour les manufactures et le commerce maritime^ le système de protection que Sully avait créé pour Tagriculture. Au milieu des [campagnes brillantes d'Allemagne et des fêtes de Versailles , les lettres , les arts , la fierté nationale , l'élégance des manières et Taménité des mœurs prennent un rapide essor. Siècle heureux ! dont tout le secret est renfermé dans cette circonstance que, la constitution étant défi« nitivement appropriée aux besoins de l'époque^ les hommes d'état peuvent cesser de s'en occuper et appliquer toute leur attention et toute leur énergie à l'administration des affaires publiques ! Siècle triomphant, malgré ses revers ! puisque la France^ sous les canons de l'Europe coalisée, pût compléter son territoire^ et, grâce au génie de ses grands hommes , à la magnificence de son souverain , à l'amabilité de son humeur , imposer sa langue et ses mœurs, même à ses ennemis !
L'étude approfondie de ce siècle si fécond offre donc un enseignement précieux. On y voit que^
dans un otat de choses régulier^ la constitution d'un pays n'est qu'un moyen de protéger et d'agrandir les sources naturelles de sa puissance et de sa prospérité. La constitution ne devient un but, au lieu d'élre un moyen, que lorsqu' elle est insuffisan te pour développer et protéger ces intérêts.
C'est ce qui était arrivé à la fin du siècle dernier. Alors les idées^ les sentimens, l'agriculture^ le commerce^ les arts industriels^ et surtout l'éducation de la classe bourgeoise, avaient pris un développement si considérable, que les rouages d'une organisation déjà vieillie gênaient et étouffaient l'essor national au lieu de le protéger. La royauté, insouciante sous Louis XV, faible et timide sous son successeur, trahissait son impuissance à changer les règles et les traditions du pouvoir et à les mettre en harmonie avec les besoins nouveaux. Le pays, ne se sentant plus gouverné, quitta encore une fois ses travaux et entreprit de se gouverner lui-même ; et cette nouvelle, cette immense révolution qui commença par des comptes de finances et par la constatation d'un déficit, ne fut, en réalité, que la révolte des affaires contre la constitution traditionnelle de Louis XIV.
Alors, SmB, commença T époque qui s'est prolongée jusqu'à nos jours, et dont l'avènement de votre dynastie a été le dénouement. A la tranquillité des esprits succéda une agitation bientôt universelle ; à la fermeté du commandement, le doute ou I9 pri^r«4 à l'obéissance^ l'inçurrec^on. Le?
fondemens àe Tautorité furent ébranlés, tous les pouvoirs abaissés , et la main du peuple^ frappa Tantique monarchie avec la hache qui, dans la main de Richelieu^ avait abattu ses feudataires.
Cette époque de nivellement et de tentatives incomplètes de reconstruction s'est prolongée pendant un demi-siècle, avec plus ou moins de violence et de tumulte sans doute, avec de longs intervalles de lassitude et de repos, mais sans discontinuité. De temps à autre, les affaires tentaient de reprendre le dessus ; on cherchait à se faire illusion, sous l'empire à force de gloire militaire, sous la restauration à force de prospérité matérielle; on se disait que le travail politique était achevé, que Ton avait trouvé enfin la constitution la plus favorable au développement des idées ou des besoins modernes; mais les esprits supérieurs sentaient bien que ces traités, entre le pouvoir et la société, n'offraient que des abris provisoires, et que la pierre angulaire de l'édifice nouveau n'était pas encore scellée.
Ainsi, depuis la première assemblée des Notables jusqu'à la révolution de juillet, la préoccupation des esprits s'était attachée à l'établissement d'une nouvelle constitution où Téléraent populaire, désormais émancipé, eût sa part de contrôle et d'action dans le gouvernement de l'état. Les questions que soulevait cette œuvre difficile étaient celles qui agitaient le plus les esprits , qui passionnaient les masses. Vingt fois résolues et posées de nouveau^
elles restaient encore indécises au moment où l'abandon de la branche aînée laissait une dernière fois le trône vacant. La vieille lutte des principes recommença donc , et le feu des discussions dut se ranimer avec d'autant plus d'intensité que, soit prévision^ soit instinct^ les partis sentaient que cette lutte était décisive , et que le grand débat politique^ ouvert depuis cinquante années, touchait enfini sa conclusion.
Toutefois, Sire, quand la fumée des barricades fut dissipée, il était difficile de prévoir, dans le premier moment d'ivresse universelle, toutes les difficultés qu'allait soulever la victoire du peuple. Les chambres, la presse firent preuve de sagesse et de prudence dans cette conjoncture décisive. Tout le monde aspirait à l'établissement d'un gouvernement régulier, monarchique et démocratique ; mais la question la plus difficile restait à résoudre.
Qui prendrait l'initiative du pouvoir constituant? Qui l'emporterait, qui dominerait, dans le nouvel Etat, de l'élément populaire ou de l'élément royal ? La France, en ^794 et en ^844, avait essayé tourà-tour cette double domination , et le résultat en avait été également désastreux, puisque la suprématie du pouvoir populaire avait abouti au despotisme, et que la suprématie du pouvoir royal avait enfanté une révolution.
Une som*de inquiétude se propageait déjà et augmentait la confusion . Les corps publics délibéraient, mats les masses restaient armées ; les Ulysse eL les
Âjax étaient en présence, et les bras, dont la force avait assuré la victoire^ semblaient repousser l'intervention de l'intelligence qui Tavait conseillée^ dirigée^ et qui, seule, pouvait en déterminer les légitimes résultats.
Au milieu de Teffervescence et du désordre général des esprits, Tbistoire le dira, Sirb, il y eut un homme qui sût conserver l'empire que sa haute raison et une longue expérience lui faisaient exercer sur lui-même et sur tout ce qui Tapprocbait. Cet homme , à qui les chambres offraient la cou* ronne, comprit les véritables rapports qui devaient exister entre les pouvoirs de l'État, et traita d'égal à égal avec la révolution. Sublime instinct qui allait terminer d'un mot des luttes séculaires > Qui l'avait inspiré? D'où venait la confiance de Votre Majesté? Quel souvenir, quel pressentiment la guidaient dans ce moment solennel?
Âh! c'est que vous saviez, Siée, quel empire légitime ont droit d'exercer les révolutions. Vous saviez que le peuple aussi est une Majesté, et que les rois ne dérogent pas en lui donnant la main. Et vous saviez encore ce que valait le sang qui coulait dans vos veines; vous saviez, Sms, ce qu'est une dynastie, et combien il importe au peuple qu'en face des craintes et des regrets soulevés par un pouvoir déchu, elle ne laisse ni affaiblir sa dignité, ni restreindre ses droits.
Tant que la volonté publique n'avait eu pour but que de renverser Tancien ordre établi^ Louis-*
Philippe d'Orléans n'élait rien. Mais dès qu'il s'agissait de fonder un ordre nouveau , il redevenait lepelit-fils d'Henri IV et de Saint-Louis, le frère et l'aîné de tous les souverains de l'Europe; Roi élu , sans doute^ mais Roi issu d'une race royale et unissant dès-lors, en lui^ la double majesté de l'acclamation populaire et de la tradition.
Tous les avantages que présente pour la France, ce double caractère, ont été peu compris d'abord, il faut l'avouer , et l'un des conseils de Votre Majesté, l'homme du droit par excellence, a plutôt cédé aux préjugés populaires qu'à l'influence de son bon jugement, quand il s'est écrie : On vous choisit, non parce que vous êtes de la famille, mais guoique vous soyez de la famille^ I
Etrange illusion! y avait-il donc plus d'un Roi a choisir? Non 1 il n'y en avait qu'un, un seul ! hors de lui, eût-on couronné le marquis de Lafayette, M. Dupont de l'Eure ou M. Laffitte, il n'eût, certes, dépendu de personne de donner à ce nouveau chef politique la qualité de Roi ; et la France , aux yeux de l'Europe , comme à ses propres yeux , se fût constituée, non à l'état de monarchie, mais à l'état de république.
Remercions donc la Providence d'avoir placé , à côté du prince qui s'était fait l'adversaire de la
* M. Dapitt ajoutait, il est vrai : non p&ur que vous lui ressembliez^ mais à la condition d'en différer essentieliemenU
Les passions extrêmes ont naturellement mis en lomlère le premier memlNPe de la phrase dont elles pouvaient s'autoriser et eOes ont laissé tas rombre le second qui en était le correcUt
révolution, un Prince du même sang qui en acceptait tous les principes, qui en avait partagé Tenthou* siasme et les premières gloires; dont la jeunesse avait été laborieuse et éprouvée , Tesprit nourri de fortes études ; un Prince ami des arts et de la paix , et dont le champion le plus éloquent de la dynastie vaincue , M. de Chateaubriand lui-même, pouvait dire que s'il avait à disposer d'une couronne, il la mettrait à ses pieds.
Quand les révolutions ne rencontrent pas sur leur route un tel guide /un tel chef, il ne faut pas désespérer d'elles sans doute ; il faut croire qu'elles trouveront en elles-méme assez de vie pour se perpétuer ; mais à quel prix! Combien de convulsions, d'efforts gigantesques , que de cris de douleur , de larmes et de sang , avant de faire sortir de leurs flancs un Cromwell ou un Napoléon ! Et le roi d'un jour disparu , que reste-t-il?
C'est sous l'empire de ces principes et de ces nécessités qu'il faut juger la conduite de Votre Majesté le jour de son avènement.
Deux écueils se présentaient. Le nouveau Roi pouvait s'exagérer l'importance de sa qualité de Prince de maison souveraine et le besoin que la révolution avait de son concours; il pouvait s'exagérer la puissance et les droits de cette révolution et consentir à jouer le rôle d'un instrument. Dans les deux cas , il serait devenu le tyran ou l'esclave de la révolution ; il l'aurait perdue ou il aurait été perdu par elle.
Loin de vous laisser entraîner vers ces extrémités périlleuses , Sire, vous avez fait preuve d'une mesure et d'une égalité d'amo qui seront la gloire de votre règne ; vous avez jugé, avec la même impartialité, votre position et celle du pouvoir électif qui vous offrait la couronne.
Convaincue qu'il n'y a ni représentation nationale ni royauté réelles quand elles ne font pas, sur le pied d'égalité , parties intégrantes du pouvoir constituant , Votre Majesté laissa sans doute l'assemblée délibérer les changemens à faire à la Charte. Mais cette Charte, qui supposait un Roi, n'était rien sans son assentiment; approuver sa rédaction , c'était y participer. C'est ce que Votre Majesté exprima dans les paroles mémorables qui suivirent son serment. Elle ne dit pas aux chambres : Les sages modifications giœ vous venez de faire à ta Charte garantissent ta sécurité de l'avenir ; Elle dit : Les sages modifications que nous venons de faire à la Charte. Juste appréciation du pacte nouveau que vous veniez de conclure au nom de votre maison et que vous aviez déjà nommé une alliance.
Personne n'a réclamé ; pas une voix n'a dit dans la chambre; mais cette Charte, nous l'avons faite seuls ! Non , la sage et ferme intention du Roi était comprise; et dès ce moment fut résolu le plus difficile problème des sociétés modernes; l'origine et la nature du pouvoir constituant ; un nouveau principe fut acquis à la politique du monde ; celui
de la souveraineté et de 1 égalité des ti'ois pouvoirs dans le parlement.
Une fois la dynastie nouvelle établie et la constitution de l'Etat fondée^ Sire, Tœuvre politique était loin d'être achevée; elle devait, pour longtemps encore, attirer l'attention et dominer tous les intérêts. 11 fallait organiser la pairie, le corps électoral, les conseils municipaux et départementaux, la garde nationale, toutes les institutions enfin etles mettre en harmonie avec la nouvelle Charte , au milieu de difficultés qu'augmentaient chaque jour des illusions perdues et d'amers désappointemens. Il fallait asseoir dans les esprits et faire passer dans tous les rouages de Tadministration le nouveau principe de la constitution , ce principe d'alliance entre le pouvoir populaire et le pouvoir royal, qui avait remplacé les vieux principes de domination de l'un de ces pouvoirs par l'autre, et donné nais* sance au régime nouveau.
Mais pendant ce travail d'organisation, l'existence de ce nouveau régime lui-même devait bientôt soulever au dehors et au dedans mille dangers sérieux. Les peuples s'étaient émus ; les gouvernemens prenaient de l'ombrage ; l'Europe entière armait; les partis extrêmes se disciplinaient et combinaient leurs efforts pour une lutte décisive. 11 fallait résister partout , maintenir le nouveau principe, sauver l'Etat lui-même enfin et contraindre ses enaenais à vivre en paiiisous sa loi^
Ainsi, fonder Tesprit du gouvernement et compléter les institutions de l'Etat , les protéger^ les défendre contre les violences dont elles étaient Tobjet, tel était le but^ le seul qu'il fallait atteindre; et tant que cette œuvre n'était pas complète^ on conçoit que^ dans les délibérations des chambres et les actes du gouvernement^ il y eût à peine place pour les affaires.
L'année qui vit s'accomplir de si grands événemens n'était pas écoulée , Sire, que deux cabinets avaient déjà été formés, le premier, que M. Guizof , l'un de ses membres , caractérisa de ministère de coalition , mot qui exprimait alors le concours , Tunion de toutes les opinions y de toutes les intelligences pour soutenir le nouveau pouvoir qu'elles avaient fondé; le second, formé seulement de l'élément libéral qui était entré dans la composition du premier et qui resta le maître quand les conservateurs se retirèrent.
Le résultat de ces deux tentatives avait été de prouver, d'une part , l'impossibilité de conserver, dans la pratique du gouvernement sorti de la révolution, l'unanimité qui avait présidé à sou triomphe; de l'autre, l'impossibilité où était l'extrême gauche de contenir et de diriger la révolution.
Cependant, en appelant à la présidence du conseil M. LafQtte, et en le chargeant, conjointement avec M. Dupont (de l'Eure), de la composition du cabinet, Votre Majesté évitait l'un des premiers écueils que le flot de la restauration, en se retirant.
avait laissés à nu : le procès des anciens ministres.
Aux premiers combattans des barricades avaient succédé des bandes tumultueuses qui ne montraient ni le même respect pour l'ordre social^ ni la même magnanimité envei^ les vaincus. L'insurrection en permanence, enhardie et excitée chaque jour par l'éloquence des clubs^ en était venue à menacer violemment, dans l'exercice de ses fonctions judiciaires, l'existence de la pairie déjà si compromise.
La répression des premiers excès populaires par les che£s mêmes du peuple était sans doute timide, irrésolue; mais vous aviez compris, Sire, qu'elle offrait un avantage précieux, et qu'il était d'une politique juste autant que prévoyante d'intéresser l'opposition au retour de la légalité, de lui en faire proclamer l'urgence et pratiquer les premiè* res rigueurs.
La Cour des Pairs avait à peine rendu son arrêt, que M. Laffitte comprit lui-même l'impossibilité de contenir les élémens indépendans dont se composaient son ministère, l'administration supérieure, la presse, et les chambres.
Casimir Périer prit en main le pouvoir, et Votre Majesté trouva enfin, dans sa personne et dans celle de ses successeurs, un appui ferme, un concours intelligent et énergique.
Le régime nouveau était fondé, et il s'agissait désormais d'en faire passer le principe dans les lois, dans tous les rouages de l'administration; travail rempli de difficultés^ si l'on considère les
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conjonctures menaçantes an milieu desquelles il allait être entrepris.
Heureusement, Sire , avec une haute prévision et une rare prudence, vous aviez encore pris sur ca point l'initiative. En face des bouleversemens dd rjiurope , des attaques des factions les plus opposées, vous aviez senti qu'il fallait un drapeau, un programme d'action , un mot de ralliement qui servît à grouper la majorité ; et dès la fin de janvier ^854, en répondant à une adresse de la ville de GaillaCy Votre Majesté avait tracé elle-môme la ligne pratique que se proposait de suivre ^on gou-* vernement :
. « Noua chercherons 9 aviez-vousdit, 4 nous t4&nir dans un juste miueu également éloigné des ex€é$^ du pouvoir populaire et des abus du pouvoir royal. »
Parole simple, pleine de bon sens, et qui annonçait un courage dont les attaques des faotions extrêmes allaient bientôt révéler l'étendue. Mais ce que les générations futures auront peine a s'expli^ quer, c'est que l'esprit de parti ait été assez aveugle pour jeter le ridicule sur cette pensée que Pascal et Montesquieu avaient déjà entrevue, et qu'il n'ait pas compris tout ce qu'il y avait de grandeur à donner pour base à la politique d'un gouvernement, le plus incontestable principe de la moralité humaine.
La majorité le sentit, et cette politique célèbre qui, depuis cette époque, servit de thème è toutei les communications royales^ répondait si bien à soi
sentimens^ à la disposition de son esprit^ que le nom lui en resta. Les partis perdirent leurs an^ ciennes qualifications et ne forent plus distingués que par les noms de légitimiste, de justMnilieu et de républicain.
Casimir Périer, en prenant la direction des affaires, Tavait fait au nom du Juste-milieu^ au nom de la majorité , et il s'était hâté d'exécuter le programme exposé dans la réponse à la ville de Gaillac. Il définit la limite où commençaient Tabus du pouvoir royal et les excès du pouvoir populaire^ et renferma leur exercice légitime dans la stricte observation de la Charte et des lois. Il traça avec fermeté^ d'après ces principes, les devoirs et les droits réciproques du ministère , des chambres et de la presse.
La presse^ disait-il, n'est pas un quatrième pou* voir avec qui les ministres du Roi doivent compter. Elle ne peut agir que sur l'opinion ; elle doit la première Texemple de l'obéissance aux lois; et^ si elle veut passer de la discussion à l'agitation^ le devoir du gouvernement est de réprimer les désordres qu'elle excite, et d'y employer au besoin les corps judiciaires et la force armée.
Cette pratique du gouvernement représentatif^ qui est la seule raisonnable^ la seule possible , fit éclater longtemps contre elle une opposition formidable. Dans cette lutte terrible , Casimir Perler perdit la vie , et la plupart de ceux qui lui succé* dèrent leur popularité . Mais enfin ce principe a ^ré-
▼ala y et c'est sous son patronage efficace que la nouvelle monarchie a pu réaliser peu à peu toutes les promesses de la Charte.
Ainsi le régime nouveau s'affermissait, et c'était à la condition de concentrer sur cette œuvre difficile tous les efforts, toutes les préoccupations des hommes d'état.
A la mort de Casimir Périer, SmE, en mai 4852, il n'y avait eu place encore , dans les travaux des Chambres 9 que pour trois lois ayant un rapport direct aux affaires du pays : Tune, sur les transits et les entrepôts; l'autre, sur la contrainte par corps ; la troisième , sur l'avancement dans le service de terre et de mer. Mais, dans cet intervalle, on avait réglé les points les plus importaus de la Constitution, La loi de l'organisation municipale avait consacré le principe de l'élection des conseillers , et circonscrit, parmi les élus de la commune, le choix du maire , réservé à la Couronne. La garde nationale reconstituée était rentrée dans le droit d'élection de ses officiers. Les conditions de l'éligibilité et de l'électorat étaient étendues à un plus grand nombre. La pairie avait cessé d'être héréditaire et devait être désormais le prix de hauts services pu« blics.
Toutes les promesses de \ 850 n'étaient pas rem* plies sans douté; il restait encore à organiser les conseilë-gëttéraux des départemens , la liberté de l'enseignement, la responsabilité des ministres., Maif ceskHs fermaient l'objet des études et des tra«
vaux de radmimstration supérieure^ et les ChaiiH kr€& eussent été bientôt mises en demeure de W discuter, si la gravité des événemens n'était venue donner aux^diaeussions des Chambres et aux actes du pouvoir une autre direction.
Quelle place pouvaient occuper les affaires dans les délibérations publiques y quand on apprenait plaque: à la fois le débarquement de la duchesse de Berry à Marseille et le triomphe des Busses à Varsovie? quand^ après l'insurrection Lyonnaise, dont le caractère nouveau appelait l'attention à» gouvernement sur l'iodustrie de la classe ouvrière de la seconde ville du royaume^ éclataient dans la capitale les émieutes des li et 6 juin qui^ soulevées cette fois au nom de la République^ en rappelaient les plus mauvais jours ?
De pareils événemens^ et jusqu'aux mesures qfk'ih obligeaient de prendre]^ exaltaient de plus en plus les passions extrêmes que les discussions du parlement tenaient déjà éveillées. A chaque ins* tan t^ au nom du/itô/e-^nt/ieuque Votre iVliajeslé s'était proposé de conserver religieusement entre les abus et les excès de tous les partis^ elle était obligée de prononcer un arbitrage^ une transaction qui n'était acceptée par personne. La lutte recommençait plua violente, plus cruelle, plus perfide. C'est cette lutte qu^ votre gouvernement n'avait pas provoquée^ SiBB, qu'il n'avait aucun moyen de préveqir^et dans laquelle une fois engagé, il devait à tout prix, fia nom. du repos et du salut de tous^ rester yaÎA*
qienr; c'est eetle lutte des partis qui obligea le ministère du 44 octobre à donner au plus grand nombre de ses actes le caractère de la répression^ Nécessité fatale I Car une fois la répression introduite^ comme devoir principal^ comme système dominant^ dans l'administration et dans les lois^ elle offrait, pendant les jours de calme, un grief déplus aux récriminations ^ une source d'opposition permanente^ qui prolongeait les discussions politiques au-delà des événemens et des nécessités qui les £»raieftt provoquées.
Loin que l'on puisse jamais accuser le gouvernement de Votre Majesté d'avoir négligé ^ dans les premières années de son règne, les affaires du pays^ il faut donc s'étonner plutôt qu'entrainé , absorbé comme il devait Tétre par les lois à débattre^ les révoltes à étouffer^ les conspirations à déjouer^ il ait pu trouver le temps de songer aux intérêts sociaux si gravement compromis.
Le ministère du 44 octobre fut, sous ce rappos^t^ le digne interprète delà Couronne quand, dans le courant de 4855^ en même temps qu'il offrait aux Chambres l'occasion de régler Vexercice des droits civils et politiques des colonies^ et dans la mèrepatrie, l'organisation des conseils dé département et d'arrondissement, il étendait Tinstruction élémentaire à toutes les communes de France, consacrait aux travaux publics un crédit de quatre-vingttreize millions, et réglait , par ordonnances , les attribations des consulats et des cbancelleries; trois
mesures importantes qui, jointes à Texposition générale des produits de rindustrie dans l'année suivante, apportèrent, au milieu des discordes civiles, un soulagement réel aux affaires en souffrance.
Et pourtant, Sire, ce n'était qu'un palliatif qui détournait l'attention, diminuait un instant l'intensité du mal sans espoir de le guérir.
Au mois d'avril 4854, les deux premières villes de France avaient été encore le théâtre de soulèvemens formidables. Cette fois les pouvoirs publics n'avaient pas été pris au dépourvu ; l'émeute fut vaincue avec éclat et sans hésitation. Mais, plus sensible aux dangers qui l'environnaient qu'à la force qui lui permettait d'en triompher, le cabinet croyait devoir, à chaque nouvelle attaque des partis, fortifier son système de répression. Peu de jours avant l'insurrection de 4 854, il avait demandé aux chambres la loi sur les crieurs publics et celle sur les associations. Un an plus tard, après l'attentat de Fieschi, profitant de l'horreur universelle qu'avait soulevée ce crime monstrueux , il modifia les concessions que la presse et l'institution du jury avaient obtenues du régime nouveau , et les remplaça par les lois de septembre.
Si jamais les écarts de la presse ont nécessité des entraves sévères, c'est à cette époque fatale où l'Europe vit avec effroi éclater dans les rues de Paris de si horribles, de si inexplicables attentats.
Toutefois ces mesures étaient impuissantes pour éteindre les divisions que la nouvelle législature
avait fait surgir au sein du parlement. À peine futon rassuré sur l'avenir, qu^une réaction puissante se manifesta. Un parti nouveau, fraction peu nombreuse dont l'opposition n'avait réussi jusque-là qu'à rendre plus éclatantes les victoires du cabinet, parvenait enfin à le dissoudre et à faire prévaloir^ sur le principe de la résistance, un principe nouveau, celui de la conciliation.
L'apparition d'un nouveau système, SffiE, est, dans la monarchie, une époque solennelle. Deux hommes d'état, M. Thiers et M. Guizot, unis depuis Tavènement de Votre Majesté, s'enrôlaient enfin sous des bannières ennemies, et leur antagonisme allait exercer autant d'influence sur les divisions du parlement que leur union avait eu d'empire sur sa majorité.
Quel était donc ce système qui réussissait à opérer une aussi grave scission? D'où venait-il? Quels événemens l'avaient préparé?
Ah! sans doute, sa puissance tenait aux graves changemens qui s'étaient opérés dans les lois, dans les intérêts, dans les passions des hommes, et que la chambre élective avait déjà signalés! Six années avaient consolidé l'établissement de la monarchie nouvelle, et bien que l'agitation et la révolte eussent semblé en permanence, elles avaient, malgré leurs excès ou plutôt à cause de leurs excès, beaucoup perdu de leur attrait sur les masses. On CommeBçait à respirer, à se connaître et à se jîopaptçri Après ^oytj les oppQsafts au réginne uou-
veau formaient une exception, et ils n'étaient paryenua à faire illusion sur leur petit nombre qu'à force de bruit et de mouvement.
Les espérances légitimistes avaient été détruites par Farrestation de la duchesse de Berry et le dénouement inattendu de la citadelle de Blaye. Le parti républicain , attaqué dans les clubs ^ dans la presse, dans les associations^ vaincu sur les places publiques dans deux batailles rangées, se voyait plus compromis encore par les crimes de quelques seïdes que par les désastres du commerce, conséquence inévitable de ses insurrections. La bourgeoisie, partout victorieuse, admise loyalement au partage du pouvoir souverain, commençait k avoir conscience de sa force, et comprenait désormais que, dans les résistances qu'elle pouvait encore rencontrer, il ne se présentait plus pour elle d'alternative de vie ou de mort, et que le salut de l'État n'était plus en question.
En même temps que les partis s'étaient affaiblis et les institutions complétées, l'Europe s'était calmée. L'industrie, le commerce, le crédit se relevaient peu à peu du coup que leur avait porté la révolution de Juillet. Le travail reprenait son empire; les capitaux circulaient facilement; le change et les fonds publics atteignaient le chiffre des plus beaux Jours de la Restauration . Tous les talens , toutes les ambitions qui, en 4850, s'étaient portés avec tant d'ardeur vers les emplois publics, se dirigeaient de nouveau vers les professions libérales,
vers les travaux de la philosophie, des sciences, de Thistoire, vers les entreprises du commerce «t les spéculations.
Ainsi, d'un côté, les préoccupations constitution* nelles diminuaient d'importance; de Vautre, les affaires prenaient plus d'extension. Les questions relatives à l'organisation des pouvoirs publics disparaissaient à mesure qu'elles étaient résolues, et elles étaient remplacées par des questions de finances, d'industrie ou de justice inter-nationale, et, chose digne de remarque, ces dernières questions, auxquelles on n'avait attribué d'abord qu'un rang secondaire, s'étaient élevées au premier et avaient exercé de l'influence jusque sur la composition des cabinets. Deux échecs sur le traité d'indemnité ettvers les États-Unis et sur le projet de remboursement du 5 p. 400 parurent successivement assez graves à M- le duc deBroglie et à M. Humann pour motiver leur retraite.
Il y avait donc au commencement de 4 856 deux intérêts, deux politiques en présence, dont l'une avait perdu de sa force, dont l'autre en avait acquis. Les partisans de la résistance voulaient surtout préserver l'opinion de l'envahissement des principes républicains et l'État lui même, du retour de la dynastie déchue; ils prétendaient que le gouvernementdevait appliquer toute sa sollicitude et toute son énergie au maintien et à la défense de la constitution. Les partisans de la conciliation affirmaient au contraire que les principes républicains et les
efforts des légitimistes ne pouvaient plus inspirer de craintes sérieuses; qu'il ne s'agissait plus que de rallier toutes les opinions modérées en les appelant au partage des bienfaits de la prospérité commune^ et que le gouvernement devait se proposer exclusivement pour but la bonne administration des affaires du pays.
Tel était au fond le sujet du débats c'est dire que le système de la conciliation devait définitivement Remporter. Il l'emporta en effet , et son triomphe survécut à plus d'une composition ministérielle. Sous la présidence de M. Thiers^ comme sous la présidence de M. le comte Mole, sous les ministères du 4 2 mai et du 4 *' mars comme sous celui du 29 octobre^ on peut dire que la politique intérieure a forcément reposé sur le même principe. Les hommes d'État n'ont différé réellement d'opinion que dans lès difficultés du dehors.
Néanmoins le nouveau système devait rencontrer des obstacles sérieux. La nature même de son principe faisait dépendre ses progrès du moindre désordre^ même local. Â chaque tentative individuelle d'attaque contre l'autorité^ ou contre la vie du chef de l'Etat , le système de la résistance sonnait l'alarme et reprenait crédit. Or , bien que l'aspect général de la société ait exprimé ^ pendant ces six dernières années, le calme ^ la confiance; pourtant çà et là^ des étincelles sortaient de l'embrasement à demi-éteint de nos discordes civiles^ témoin les attentats si multipliés contre la personne de
Votre Majesté, rémeute du 42 mai, les tentatives Napoléoniennes, dans ces derniers temps enfin les troubles du recensement et Tattentat Quenisset.
Mais malgré ces difficultés et ces périls, Sire, votre gouvernement n'en continuait pas moins Tœuvre nationale de conciliation universelle. Versailles ouvrait au flot populaire la splendide demeure de Louis XIV, nouveau panthéon de la patrie où,ressuscitées par le pinceau de nos artistes , toutes les gloires venaient se confondre. L'amnistie , pardon généreux après la victoire, jetait au sein de tous les partis de nouveaux gages d'union. Votre Majesté enfin rattachait à la paix les esprits les plus préoc- • cupés de la malveillance des cabinets, en fortifiant le régime nouveau contre le double souvenir de Tinvasion.
Au milieu de ces actes importans, un fait grave appelle particulièrement l'attention.
On conçoit les difficultés que le système de la conciliation devait rencontrer avant et après son établissement dans le ministère du comte Mole. Mais comment tout-à-coup, au sein de la plus grande prospérité publique , cette administration suc- ' comba-t-elle sans cause légitime apparente? D'où vient que la querelle des principes sembla dégénérer en une rivalité de personnes? La faute doit-elle être attribuée entièrement aux ambitions délaissées et froissées qui donnèrent le signal de l'attaque? Existait-il une cause cachée qui légitimait les
l^osliUléSy ou qui; du moins^ aurait permis (jumelles
devinssent nniverselles ? C'est ce qu'il importe de découvrir.
En ce moment, Sire, je suis parvenu, je le sens, à la partie la plus délicate et la plus hardie de la tâche que j'ai entreprise.
Quand je considère la grandeur de la lutte qui a laissé de si cuisans souvenirs, le talent des publicistes qui y prirent part, Thabileté des hommes d'Etat qui y succombèrent, je me demande de quel droit je prétends soumettre à une nouvelle appréciation ces débats irritans; quelle espérance je puis entretenir d'y trouver ce que tant d'hommes éminens n'y ont pas vu. La conscience de mes propres forces me fait hésiter.
Mais il y a quelque chose qui est au-dessus de la science et de l'habileté des hommes d'Etat, c'est le bon sens , l'instinct des masses ; c'est lui qui me guide. Et il est une chose. Sire, plus puissante que la défiance de soi-même, c'est votre bonté qui encourage toutes les convictions vraies, qui accueille tous les dévoùmens , même les plus obscurs ; je poursuivrai donc.
La coalition a présenté au monde un douloureux spectacle. Bien des passions y ont pris part; mais j'oserai dire que lorsqu'un mouvement condamnable est universellement partagé , on ne saurait le mettre entièrement au compte de la méchanceté des hommes ou de leur aveuglement. Le système que le ministère du ^5 avril avait adopté à l'intérieur et qu'ont forcément suivi toQs les cabinets
qu lui ont succédé, n'offrait-il pas un côté faible^ un endroit vulnérable?
Ce système se proposait de donner la prédominance à la gestion des affaires du pays et il n*avait pas un programme, un mot d'ordre qui lui fût propre et lui servit à rallier la majorité dans les questions qu'elles soulevaient. Il a vécu sur le programme que lui avait légué le système de la résistance, le juste milieu entre les abus du pouvoir royal et les excès du pouvoir populaire] principe éternel sans doute dans toutes les difficultés relatives à la constitution , mais qui n'offrait aucune application possible aux débats de l'industrie, aucun secours à l'administration dans ses efforts pour les pacifier.
Voilà l'observation que je soumets humblement à Votre Majesté , et qu'elle ne trouvera peut-être pas indigne d'un moment d'attention.
Tant que le but principal de la politique intérieure a été de constituer le pouvoir populaire et le pouvoir royal , le principe de juste milieu que Votre Majesté avait proclamé comme la règle invariable des actes de son règne, a été tout puissant. Les deux extrémités, dont elle annonçait que son gouvernement se tiendrait éloigné, formaient le principal objet des craintes publiques. D'une part, le principe de la suprématie royale et la funeste expérience tentée en juillet f850 avaient laissé dans les esprits de vivaces souvenirs , fantômes menaçans que les monarchies continentales semblaient
vouloir faire revivre ! De Tautre , les révolutions de Belgique, d'Allemagne , de Pologne , d'Italie et d'Espagne; les émeutes de Lyon et de Paris; le soulèvement de la Vendée offraient des dangers tout aussi redoutables. On peut dire que les abus du pouvoir royal et les excès du pouvoir populaire furent alors Thistoire de la veille, du jour et du lendemain.
Le programme de la royauté ne laissait donc rien à désirer. C'était une règle qui dissipait tous les doutes et résolvait toutes les questions, un guide sur qui protégeait le gouvernement nouveau à travers tous les embarras et tous les périls; un mot d'ordre , un drapeau autour duquel la majorité se ralliait en masse compacte.
Mais du moment que la grande œuvre de la constitution des pouvoirs a été achevée; dès quHl n'y a plus eu , ou du moins presque plus de lois organiques à faire ; dès que la lutte des partis et les dispositions de l'Europe n'ont plus inspiré de craintes sérieuses , alors la devise du juste milieu a perdu de sa force. De là y les incertitudes de la majorité, les échecs des cabinets. Comment le pouvoir ne serait-il pas faible ! Les affaires dominent tout , elles ont tout envahi et il n'existe pas de programme, pas de système du gouvernement qui leur soit spécial et puisse guider les hommes d'état particulièrement chargés de leur gestion.
Etrange situation I Naguère encore, quand wn
malheur irréparable obligeait d'e» prévoir wo pl\i^
grand peut-être, la loi de Régence offrait une manifestation touchante de l'accord qui ne cessera d'exister sur ,tous les points graves de la constitution; et trois mois plus tard, cette bonne harmonie disparaissait devant un grand intérêt commercial! Serions-nous donc condamnés , en dehors de la constitution et des dangers qu'elle peut courir, à flotter à tout jamais dans l'incertitude et les divisions?
Involontairement , Sire , les regards se tournent vers le trône. Vous nous avez appris, dans les grandes crises, dans les situations difficiles, à beaucoup espérer. C'est dans la sagesse de la royauté , dans sa prévoyance , qu'a été jusqu'à ce jour le secret de sa force ; on sentait qu'à l'autorité du droit se joignait l'influence d'une raison plus haute. Cette supériorité imposait, elle contenait les ambitions, ralliait les sympathies, soutenait les dévoûmens.
Mais que faire aujourd'hui? comment la Couronne pourrait-elle intervenir utilement, au milieu des intérêts privés? quelle initiative, quelle déclaration serait digne de la majesté souveraine?
Voilà le dernier point, le plus grave de tous, qui me reste à examiner.
Et d'abord, il faut reconnaître, dans l'intérêt même de la royauté, que les hautes régions où plane la pensée souveraine et l'universalité dçs ob«
jets qu'elle doit embrasser lui inposent l'obligation d'une grande réserve.
La Couronne provoque rarement les faits ; eUe les constate, elle les nomme; et c'est seulement quand leur expérience est venue confirmer les prévisions de Tavenir ^ qu'elle peut parler au nom de tous , tracer la marche à suivre ^ montrer le but^ proclamer le principe qui doit y conduire.
L'avenir est obscur et incertain. Çàetlà sans doute^ l'horizon s'éclaircit par momens. L'exécution des chemins de fer , partagée entre l'industrie privée et celle de l'Etat^ fait entrevoir une alliance qui peut s'appliquer à d'autres travaux^ à de grandes entreprises nationales et résoudre bien des problèmes. Mais l'exemple récent de l'union douanière prouve qu'il est d'autresproblèmes dont cette alliance ne saurait offrir la solution.
L'honneur national^ la conservation et l'accrois* sèment du territoire, et, dans l'ordre industriel et agricole, les intérêts rivaux de la métropole et des colonies, la lutte du Nord et du Midi, des départemens vinicoles et des départemens manufacturiers, tout cela forme aussi une partie considérable des affaires de la France ; et à première vue, il semble que le principe d'alliance, de coopération de l'industrie privée et de l'industrie de l'état n'offre aucun moyen de pacifier les nombreux conflits qui se sont élevés sur tous ces points.
Les questions d'affaires sont multiples et corn* plexes, tandis qu'aujourd'hui, grâce à cinquante
années de travaux et d'efforts^ celles qui intéressent h constitution sont simples et peuvent en réalité se réduire à une seule : ralliance de Tordre et de h, liberté.
En face de ^avenir, il semblerait donc que la haute prudence de Votre Majesté àùt se renfermer di^BS l'attente et la méditation. Mais en face du passé toot est dair, précis ; les regards ne sont gênés par aucun voile; le spectacle qu'ils contemplent ne fait naître dans l'esprit aucune indécision. Caractériser les faits importans du passé, ne serait-ce pa» jeter de vives lumièressur le présent et préparer l'avenir?
Sni6^ il est une opinion respectable parce qu'elle est consciencieuse^ qui prétend éterniser le travail à» la constitution. Cette opinion elle-même a subi l'action dutemps; ses passions s'éteignent, ses écrivains se fatiguen t de l'indifférence du public. Chaque jour, dans ses publications, la part des luttes constitutionnelles diminue et celle des affaires s'élargit. Si, profitant de cette disposition des esprits, le gouvernement de Votre Majesté déclarait qu'il considère comme achevée l'œuvre d'organisation politique, et s'il annonçait qu'il va porter dans les affaires du pays la même fermeté, le même esprit de justice qu'il a montrés dans les questions d'Ekit, la réforme électorale ne verrait-elle pas s'éA^anouir son dernier prestige ? On peut le croire; on doit l'espérer. Les masses qu'elle séduit enicore i^esr seraient de fixer leurs regards sur jm av^iir idéai et très problématique ;. elles swaieut rauMoées va»
Tétude et la pratique du présent^ et trouveraient^ après tout, qu'il renferme^ comparé à un passé peu éloigné, de quoi satisfaire pour longtemps les nobles et légitimes exigences d'un peuple libre.
Au drapeau blanc a succédé le drapeau tricolore; à la suprématie du pouvoir royal ont succédé Talliance et l'égalité entre les trois pouvoirs. La pairie n'est plus l'héritage de quelques familles privilégiées^ mais le prix des talens éminens et des services publics ; le sacrilège ^ la censure , les coups d'Etat ont disparu ; aucune influence ne gène plus les élections populaires ; il n'est pas un droit national qui n'ait été étendu^ pas une institution qui n'ait été rajeunie et renouvelée ; les conditions de l'âge et du cens sont abaissées; les charges qui pesaient sur la presse sont diminuées de moitié ; les gardes nationales nomment leurs officiers. Assurément de pareils résultats doivent suffire à plus d'une génération. Il est permis de penser que la monarchie représentative a trouvé son assiette^ comme la monarchie absolue avait trouvé la sienne^ au sortir de la Fronde, et que la France a devant elle, comme au début du règne de Louis XIV, une longue carrière de travaux' paisibles , d'améliorations sociales , de gloire et de prospérité.
Nous avons de l'ordre^ nous avons de la liberié; maintenant il s'agit de féconder tcHites les sources de lumières^ de bonheur, de richesses que la Providence a répandues à foison dans ce beau sol de
la France et dans le génie si humain, si industrieux de ses habitans.
Telle est l'opinion que la France se forme de ses destinées, Sire; telle est la véritable situation du pays. Fait immense qui n'acquerra tout son développement et ne portera tous ses fruits, que le jour où il aura été solennellement constaté avec cet cclat^ cette autorité qui s'attachent seulement aux déclarations souveraines !
Votre Majesté croira- 1* elle devoir s'y déterminer? La confiance que m'inspire l'étude apr profondie de son règne et de sa vie serait-elle un pressentiment de ce qui se passe dans l'ame royale ? Pourquoi craindrais-je de dire que tout contribue à justifier cet espoir : le patriotisme du Roi^ sa pénétration, et jusqu'à la douloureuse responsabilité que fait peser sur son cœur le coup dont il a été frappé? Qui, mieux que lui, pourrait mesurer l'étendue de ses nouveaux devoirs? Qui pourrait trouver en soi-même plus de courage, plus de force pour les accomplir?
SniE, entre une tombe et un berceau vont s'écouler les dernières années de Votre Majesté. Ce n'est plus le règne d'un fils dans la force de l'Âge, c'est le règne d'un petit-fils, le règne d'un enfant qu'elle prépare désormais ! C'est l'avenir de deux générations que Votre Majesté a devant Elle, et sa sollicitude doit embrasser un siècle entier.
Que de raisons pour se hâter d'affermir la dy*nastie, pour rattacher à la Royauté les affections.
les espérances de tout un peuple^ en montrant qu'elle est encore la première à étudier ses besoins^ la plus empressée à prévenir ses vœux!
Ah ! sans doute, au milieu de Tattente et du malaise universels des esprits^ si une déclaration solennelle^ émanée du trône, proclamait que la consstitution est enfin achevée, et qu'en dehors des travaux créateurs par qui se développent la gloire et la prospérité de la France^ en dehors de son honneur, de ses intérêts maritimes et territoriaux, il n'y a pas, pour son gouvernement, de politique possible , pas de système, il n'y a qu'impuissance et néant; sans doute, une pareille déclaration dépouillerait les faits accomplis de toute obscurité ; elle répandrait dans les âmes une nouvelle énergie; elle obligerait les industries rebelles à des transactions inévitables; elle rendrait la France honorée, puissante au-dehors, d'autant plus puissante qu'elle aurait dissipé pour jamais les méfiances de l'Europe !
Mais que dis-je? N'est-ce pas soulever de légitimes scrupules. Le moment est-il venu de tant de franchise et de fermeté? L'œuvre est achevée; mais hier la terre tremblait sous nos pas. Pour couronner l'édifice, le sol est-il donc affermi?
C'est à la couronne, et aux membres des deux chambres , à en juger. Puisse du moins ce grand fait que je signale les rapprocher et les unir! Puisse cet appel patriotique au chef de la monarchie ré-
veiller dans les âmes eocore timides et indécises quelque étincelle de notre vieille loyauté!
Chaque époque a ses devoirs et sa vertu. Au temps de nos pères ^ il y avait du courage à lutter contre la majesté souveraine. Aujourd'hui il y a du courage à la défendre et à Thonorer.
Ne laissons pas l'étranger pratiquer seul les égards, les hommages légitimes^ dont il est si fier! Qu'ont ils fait , tous ces rois , pour rendre le respect plus facile? Sont-ils plus sages^ plus intrépides^ plus laborieux que le nôtre?
Nonl J'ai vu Londres, Berlin^ Pétersbourg, et je le dis avec joie et avec orgueil, Sirb^ à vous que l'insulte et la calomnie ont si souvent poursuivi^ à vous que deux fois la mort a si cruellement visité; oui , c'est à vous surtout qu'il faut le dire : l'Europe entière nous envie notre roi ! elle admire ce pouvoir libéral et modéré dont l'exercice sait respecter l'indépendance du sujet et sa dignité , et dont l'origine est accessible aux investigations de Tintelligence humaine.
La Royauté moderne! Elle ne renferme plus de mystère, plus d'obscurité. Nous l'avons vue naître; nous avons concouru à l'édifier ; il n'est pas une de ses prérogatives, pas une de ses obligations en qui ne se reflète un des grands élémens nationaux.
Le Roi est héréditaire^ mais il ne peut user de son héritage comme le premier venu use du sien. Il est entouré de règles, de prescriptions qu'il accepte et qu'il jure de faire observer. Ses moin-
dres actes n'ont de valeur que par le contreseing de ministres responsables.
C'est qu'en France^ Sire, le Roi règne véritablement sur tous I tous les devoirs, tous les droits sont garantis dans sa personne! Nobles, bourgeois, ouvriers^ hauts dignitaires, et jusqu'aux derniers fonctionnaires de l'état^ toutes les existences se rattachent à cette grande existence de la Royauté que nos pères ont enfantée à travers les siècles, et qui présente aujourd'hui l'institution la plus complète^ la plus logique^ la plus extraordinaire que les hommes aient encore connue!
DisirsîÉsas liittris.