‹ Lettres portugaises;Chapitre 16 sur 46 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

vivre sans un plaisir que je découvre et dont je jouis en vous aimant au milieu de mille douleurs. Mais je suis sans cesse persécutée avec un extrême désagrément par la haine et par le dégoût que j'ai pour toutes choses. Ma famille, mes amis et ce couvent me sont insupportables. Tout ce que je suis obligée de voir et tout ce qu'il faut que je fasse de toute nécessité m'est odieux. Je suis si jalouse de ma passion qu'il semble que toutes mes actions et que tous mes devoirs vous regardent. Oui, je fais quelque scrupule si je n'emploie tous les momens de ma vie pour vous. Que ferois-je, hélas! sans tant de haine et sans tant d'amour qui remplissent mon cœur? Pourrois-je survivre à ce qui m'occupe incessamment, pour mener une vie tranquille et languissante? Ce vide et cette insensibilité ne peuvent me convenir. Tout le monde s'est aperçu du changement entier de mon humeur, de mes manières et de ma personne. Ma mère m'en a parlé avec aigreur, et ensuite avec quelque bonté. Je ne sais ce que je lui ai répondu ; il me semble que je lui ai tout avoué. Les religieuses les plus sévères ont pitié de l'état où je suis; il leur donne même quelque consi-

3o LETTRES PORTUGAISES

dération et quelque ménagement pour moi. Tout le monde est touché de mon amour, et vous demeurez dans une profonde indifférence, sans m'écrire que des lettres froides, pleines de redites; la moitié du papier n'est pas rempli, et il paroît grossièrement que vous mourez d'envie de les avoir achevées. Dona Brites me persécuta ces jours passés pour me faire sortir de ma chambre et, croyant me divertir, elle me mena promener sur le balcon d'où l'on voit Mertola?; je la suivis, et je fus aussitôt frappée d'un souvenir cruel qui me fit pleurer tout le reste du jour. Elle me ramena, et je me jetai sur mon lit, où je fis mille réflexions sur le peu d'apparence que je vois de guérir jamais. Ce qu'on fait pour me soulager aigrit ma douleur, et je trouve dans les remèdes mêmes des raisons particulières de m'afffiger. Je vous ai vu souvent passer en ce lieu avec un air qui me charmoit, et j'étois sur ce balcon le jour fatal que je commençai à sentir les premiers effets de ma passion malheureuse. Il me sembla que vous vouliez me plaire, quoique vous ne me connussiez pas; je me persuadois que vous m'aviez remarquée entre toutes celles qui étoient avec moi. Je

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