‹ Lettres portugaises;Chapitre 22 sur 46 · PREMIERE 1' ART IE 4 I · texte numérisé non relu

PREMIERE 1' ART IE 4 I

voulussiez y entrer. Je ne veux point savoir le succès de cette lettre; ne troublez pas l'état que je me prépare : il me semble que vous pouvez être content des maux que vous me causez (quelque dessein que vous eussiez fait de me rendre malheureuse . Ne m'ôtez point de mon incertitude; j'espère que j'en ferai avec le temps quelque chose de tranquille. Je vous promets de ne vous point haïr : je me défie trop des sentimens violens pour oser l'entreprendre. Je suis persuadée que je trouverois peut-être en ce pays un amant plus fidèle; mais, hélas! qui pourra me donner de l'amour ? La passion d'un autre m'occupera-t-elle? La mienne a-t-elle pu quelque chose sur vous? N'éprouvé-je pas qu'un cœur attendri n'oublie jamais ce qui l'a fait apercevoir des transports qu'il ne connoissoit pas et dont il étoit capable ; que tous ses mouvemens sont attachés à l'idole qu'il s'est faite; que ses premières idées, et que ses premières blessures ne peuvent être ni guéries ni effacées; que toutes les passions qui s'offrent à son secours, et qui font des efforts pour le remplir et pour le contenter, lui promettent vainement une sensibilité qu'il ne retrouve plus ; que tous les plaisirs qu'il

cherche, sans aucune envie de les rencontrer, ne servent qu'à lui faire bien connoître que rien ne lui est si cher que le souvenir de ses douleurs? Pourquoi m'avez-vous fait connoître l'imperfection et le désagrément d'un attachement qui ne doit pas durer éternellement, et les malheurs qui suivent un amour violent lorsqu'il n'est pas réciproque? Et pourquoi une inclination aveugle et une cruelle destinée s'attachent-elles, d'ordinaire, à nous déterminer pour ceux qui seroient sensibles pour quelque autre ?

Quand même je pourrois espérer quelque amusement dans un nouvel engagement, et que je trouverois quelqu'un de bonne foi, j'ai tant de pitié de moi-même que je ferois beaucoup de scrupule de mettre le dernier homme du monde en l'état où vous m'avez réduite ; et quoique je ne sois' pas obligée à vous ménager, je ne pourrois me résoudre à exercer sur vous une vengeance si cruelle, quand même elle dépendroit de moi par un changement que je ne prévois pas.

Je cherche dans ce moment à vous excuser, et je comprends bien qu'une religieuse n'est guère aimable d'ordinaire. Cependant il semble que si on étoit capable de raisonner sur les choix qu'on

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