PREMIERE PARTIE
fait, on dcvroit plutôt s'attacher à elles qu'aux autres femmes. Rien ne les empêche de penser incessamment à leur passion : elles ne sont point détournées par mille choses qui dissipent et qui occupent dans le monde. Il me semble qu'il n'est pas fort agréable de voir celles qu'on aime, toujours distraites par mille bagatelles ; et il faut avoir bien peu de délicatesse pour souffrir sans en être au désespoir) qu'elles ne parlent que d'assemblées, d'ajustemens et de promenades. On est sans cesse exposé à de nouvelles jalousies : elles sont obligées à des égards, à des complaisances, à des conversations. Oui peut s'assurer qu'elles n'ont aucun plaisir dans toutes ces occasions, et qu'elles souffrent toujours leurs maris avec un extrême dégoût et sans aucun consentement? Ah! qu'elles doivent se défier d'un amant qui ne leur fait pas rendre un compte bien exact là-dessus, qui croit aisément et sans inquiétude ce qu'elles lui disent, et qui les voit avec beaucoup de confiance et de tranquillité sujettes à tous ces devoirs. Mais je ne prétends pas vous prouver par de bonnes raisons que vous deviezm'aimer ; ce sont de très-méchans moyens, et j'en ai employé de beaucoup meilleurs qui
ne m'ont pas réussi. Je connois trop bien mon destin pour tâcher à le surmonter : je serai malheureuse toute ma vie ! Ne l'étois-je pas en vous voyant tous les jours ? Je mourois de frayeur que vous ne me fussiez pas fidèle; je voulois vous voir à tous momens, et cela n'étoit pas possible; j'étois troublée par le péril que vous couriez en entrant dans ce couvent ; je ne vivois pas lorsque vous étiez à l'armée; j'étois au désespoir de n'être pas plus belle et plus digne de vous ; je murmurois contre la médiocrité de ma condition; je croyois souvent que l'attachement que vous me paroissiez avoir pour moi vous pourroit faire quelque tort; il me sembloit que je ne vous aimois pas assez ; j'appréhendois pour vous la colère de mes parens, et j'étois enfin dans un état aussi pitoyable que celui où je suis présentement. Si vous m'eussiez donné quelques témoignages de votre passion depuis que vous n'êtes plus en Portugal, j'aurois fait tous mes efforts pour en sortir ; je me fusse déguisée pour vous aller trouver. Hélas! qu'est-ce que je fusse devenue, si vous ne vous fussiez plus soucié de moi après que j'eusse été en France? Quel désordre! quel égarement! quel comble de honte