‹ Lettres provinciales et Pensées (volume 2)Chapitre 10 sur 159 · XXV11J INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXV11J INTRODUCTION

gion chrétienne. C'est ce qu'avoit déjà fait valoir , en assez beaux vers , un poète latin du quatrième siècle , publié par Muratori , et dont le début peut se rendre à peu près, de cette manière :

J'ai des Peuples divers interrogé les Sages ;

J'ai des Cultes nombreux compare' les usages ;

De secte en secte, hélas ! j'ai trop long-temps erré;

Les Juifs et les Gentils ne m'ont point éclairé.

La foi seule du Christ , digne d'être suivie ,

Peut fixer ma croyance et diriger ma vie;

Sa lumière immortelle a dessillé mes yeux ,

Et dans le monde entier je n'ai rien vu de mieux. (*')

C'est en effet par sa morale que le christianisme a pu être 'qualifié de la plus excellente de toutes les philosophies. L'ouvrage de Grotius , composé dans cet esprit, est écrit en latin , et assez court ; mais si fort estimé , qu'on l'a traduit dans toutes les langues, et que des pères l'ont fait apprendre par cœur à leurs enfants (**). Il n'y a rien de plus remarquable en ce genre , lorsque Pascal songe à parcourir de nouveau la même carrière. Il a entendu retentir les arguments des incrédules , il a été ému des larmes du père Mersenne sur le grand nombre des athées dont ce savant ami de notre philosophie gémissoit de voir l'univers presque entièrement gangrené (***). Il veut détruire leurs erreurs et dissiper leurs doutes. Comment s'y prendra-t-il ? Se bornera-t-il à développer dans notre langue , et à revêtir

(*) Discussi,fateor, sectas jéntonius omnes ,

Plurima quœsivi, per singula quœque cucurri , Sed nihil inveni melius quant credere Christo.

Awtonii carmen adversus gentes.

(**) Mézeray avoit traduit ce Traité de Grotius en franeois , d'une manière assez commune , en i644- Cette édition eut pourtant beaucoup de vogue , par le mérite de l'ouvrage et par la singularité de l'impression en caractères de Pierre Moreau , imitant l'écriture bâtarde.

(***) Bone Deus , quis lacrymas continere poterit , si fere toium mundum inAtheïsmo versari consideret? la Quncstio adversus Atheos.

des couleurs de son éloquence , l*esquisse sommaire de Grotius ? Cela lui seroit facile; mais Pascal est un génie original. Les chemins battus ne lui conviennent point. Que fait-il donc? 11 se fraie une route où personne n'a passé avant lui. Il part de l'étude de l'homme , de la considération de sa misère et de son excellence, et du contraste qu'il rencontre en lui-même. Aucune école philosophique , aucune autre religion connue ne lui paroît expliquer l'état de l'homme , les causes de son malheur et ses remèdes. Il ne trouve le mot de cette énigme que dans la sainte Écriture et la religion chrétienne.

Les plus éclairés d'entre les modernes sont convenus de l'insuffisance de la raison , pour expliquer à l'homme les mystères incompréhensibles qui le frappent en lui et hors de lui. Voltaire s'écrie : pourquoi existons-nous? pourquoi y a-t-il quelque chose ?... (*). Par ces questions , le philosophe irrite notre curiosité; mais il la désespère, en laissant ces questions sans réponse. On s'arrête malgré soi , et on pose avec chagrin un livre d'ailleurs si agréable à lire.

Montaigne nousavoit plongés dans la même incertitude , avec son terrible Quesais-Je? traduit plus positivement par ces trois autres pelits mots que Charron , son disciple, avoit fait inscrire sur la porte de sa maison , à Condom : Je ne sçay.

Les anciens avoient été encore plus tourmentés de cette idée de la misère et de l'ignorance de notre pauvre espèce humaine. On sait ce que pensoient , à cet égard , les philosophes grecs. L'anteur iYsfnacharsis récapitule leurs opinions dans son vingt-huitième ch; pitre, et il exprime avec énergie le désespoir que ces doctrines causoient à son voyageur. « C'étoit donc , s'écrie-t-il , c'éfoif donc pour acquérir « des lumières si odieuses que j'avois quitté mon pays et « mes parents ! Tous les efforts de l'esprit humain ne servent « donc qu'à montrer que nous sommes les plus miséra-

(*) Questions sur l'Encyclopédie , article des Pourquoi.

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