XXIV INTRODUCTION
saut au hasard à décider entre elles de la victoire (*) ; et de cet ex-jacobin , Giordano Bruni , auteur plus malheureux encore du Spaccio délia Beslia triumphante , qui, après avoir jjrononcé publiquement l'Éloge du Diable (**) , osa narguer l'Inquisition, et vint, en quelque sorte, se livrer lui-même au bûcher , à Rome, en 1600? Quelle bizarre association que celle de ces trois hommes , confondus et représentés comme les triumvirs « de l'impiété « des Déistes , Athées et Libertins de ce temps ! »
Au surplus, le père Mersenne , renforcé du père Giraut , l'un de ses confrères , poète ou versificateur pieux , qui opposa cinq cent huit quatrains orthodoxes aux cent six quatrains déistiques , n'étoit pas en état de faire lire sa réfutation. Quoiqu'il fût moins emporté que le père Garasse, et qu'il passât pour savoir employer habilement les pensées des autres , il a voit plus de zèle que de talent , et le style n'étoit pas formé à cette époque. Le goût l'étoit encore moins. Ce livre du père Mersenne est rempli de digressions étrangères à son sujet. Il fourre partout ce qu'il sait de physique , d'astronomie , de rêveries cabalistiques. Il interrompt les arguments de la théologie , pour expliquer les phases de la planète de Vénus. Il compte que la terre pèse au juste le nombre de livres , poids de marc , que rendent vingt-sept chiffres posés ainsi qu'il suit :
659,236,344^66,528,723,385,072,000 livres. On trouve dans La Marlinière un calcul différent du poids de notre globe , exprimé par vingt-six chiffres seulement. C'est dans l'article Terre de son Dictionnaire géographique , où du moins ce décompte est un peu plus à sa place que dans l'ouvrage de Mersenne. Celui-ci s'en permet bien d'autres
(*) Igitur his arbitrio victoriœ relictls. De Subtilitatc , L. XI.
(**) A Wittemberg. L'éloge du Diable etoit un tour de force encore plus singulier que V E ncomium JVeronis; on conçoit que le choix d'un tel iie'ros n'ofTroit. à son pane'gyrislx? qu'un texte pour encadrer dei blasphèmes.
Il suppute , avec les rabbins , le nombre des étoiles et de toutes les créatures. Ce nombre rond se trouve en multipliant seulement les vingt-deux lettres hébraïques les unes par les autres , ce qui donne un total exprimé par trentedeux chiffres :
34,034,243,729,538,685,864,1 10,367,999, 104, tant étoiles que créatures. Quel fatras indigeste ! Étoit-ce avec de telles armes qu'on pouvoit se flatter de « renverser l'im- « piété ?» Wétoit-ce pas plutôt risquer de lui ménager un sujet de raillerie et de sarcasme ?
Rassurons-nous pourtant, le jour commence à naître, Nous allons tous penser, Descartes va paroître. (*)
La lumière qu'il doit répandre ouvrira pour son siècle une ère brillante et nouvelle , qui , bien loin d'offusquer les croyances religieuses , ne tendra qu'à les affermir ; et d'illustres exemples justifieront alors cette opinion d'Origène , qu'on ne sauroit jamais être vraiment pieux, à moins que d'être philosophe. (**)
Le docteur Anauld reconnoît avec une noble candeur les services rendus à la raison et à la religion par Descartes. Il observe que c'est à ce philosophe que l'on doit la démonstration la plus belle et la plus solide de l'existence de Dieu (***). Ailleurs , il dit que ce grand homme, dans ce qu'il a écrit sur l'âme , semble avoir été choisi par la Providence pour confondre les esprits forts, d'une manière proportionnée à leurs dispositions. « Il avoit , dit-il , une « grandeur d'esprit extraordinaire , une application à la « seule philosophie , ce qui ne leur est point suspect ; une
(*) Louis Racine , Poème de la Religion, chant V. Je n'ai pas besoin d'avertir que les deux vers cités ont une teinte d'ironie dans le poème de Racine , et que je les prends, au contraire, dans leur sens propre et naturel.
(**) Omnino nec pium erga communem omnium Domimim esse absque philosophid quemquam censebat.
(***) OEui'ies d'Antoine Arnauld , tome XXXVHI, page 590.
XXVj INTRODUCTION
« profession ouverte de se dépouiller de tous les intérêts « communs, ce qui est fort de leur goût; et c'est par là « même qu'il a trouvé le moyen de convaincre qu'il n'y h a rien de plus contraire à la raison que de vouloir que « la dissolution de notre corps , qui n'est autre chose que « le dérangement de quelque partie de la matière , soit « l'extinction de notre âme. Et comment a-t-il trouvé cela? « En établissant , par des principes clairs, que ce qui pense « et ce qui est étendu sont deux substances totalement dis- « tinctes ; en sorte qu'on ne peut concevoir que l'étendue « soit une modification de la substance pensante , ni la « pensée une modification de la substance étendue. »
Le siècle qui a pris son nom du règne de Louis XTV , devroit être nommé plutôt le siècle de Descartes , parce que ce fut l'influence de ce grand philosophe qui changea tout à coup la marche de l'esprit humain. Tous les grands écrivains de ce temps mémorable furent formés à son école. Tous , imbus des mêmes principes, laïcs et ecclésiastiques, catholiques et protestants , ont produit plusieurs bons ouvrages en faveur de la religion chrétienne j et c'est avec un juste orgueil que nous mettons au rang des chefs-d'œuvre de notre langue , consacrés spécialement à la défense de cette grande cause :
i°. Les Pensées de Pascal , publiées en 1669.
20. Le Discours sur V Histoire universelle , de Bossuet , en 1682.
3°. Les Quatre Dialogues sur V immortalité de Vdme , sur V Existence de Dieu , sur la Providence , et sur la Religion , de Dangeau , en 1684.
4°. Le Traité de la Vérité de la Religion chrétienne , d'Abbadie , en 1684 et 1688.
5°. Les Dissertations surV Existence de Dieu, de Jaquelot, en 1697.
6°. La Démonstration de V Existence de Dieu , tirée de la nature , etc. , par Fénélon , en 1712 , et ses Lettres sur
AUX PENSÉES DE PASCAL. XXVI j
divers sujets concernant la Religion et la Métaphysique , en 1718.
Outre ces livres expressément e'crits pour la défense de la religion chrétienne , il n'y a presque aucun de nos bons auteurs de cette époque qui n'ait au moins protesté contre l'impiété , et qui n'ait rendu hommage à la sublimité de l'Évangile, dans quelque partie de ses ouvrages. Bornonsnous à citer , dans ce genre , les Caractères de La Bruyère, où il y a tant de passages religieux justement estimés; et rappelons encore ce qui est moins connu , c'est que dans le Traité du Beau , par Crousaz , en 1724 , il y a un admirable chapitre du Beau considéré dans la religion chrétienne. Mais avant tous ces ouvrages avoit paru celui qui nous occupe.
Pascal est donc à la tête de ceux de nos excellents écrivains qui ont voulu raffermir la foi chrétienne , combattue dans tous les temps , mais ébranlée surtout du seizième au dix-septième siècle. Et cette noble tâche , Pascal l'a remplie d'une manière qui lui est particulière. Son génie , naturellement creuseur et méthodique , ne se seroit pas contenté de se traîner sur les traces des autres. Voici en quoi il se distingue de tous les apologistes du christianisme. Presque tous commencent par l'exposition de la religion naturelle et le fait merveilleux de la propagation de l'Évangile. Hugues Grotius y ajoute une comparaison savante de la morale de l'Évangile avec celle des païens , des Hébreux , des mahométans; il démontre la supériorité des préceptes de Jésus-Christ , concernant le culte d'amour que nous devons à Dieu ; les offices d'humanité qui nous sont commandés envers le prochain , même quand il les oublie à. notre égard ; la sainteté du mariage , article qui a surtout intéressé et attaché les femmes au christianisme ; le bon usage des biens temporels ; les obligations respectives des magistrats et des citoj^ens , des pères et des enfants , des maîtres et des serviteurs, etc. etc. La j>rédication perpétuelle de celte pure morale est un attribut distinctif de la reli-