‹ Lettres provinciales et Pensées (volume 2)Chapitre 139 sur 159 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

Jamais on ne fait le mal si pleinement et si gaiement que quand on le fait par un faux principe de conscience. (169)

Les Juifs, qui ont été appelés à dompter les nations et les rois, ont été esclaves du péché; et les Chrétiens, dont la vocation a été à servir et à être sujets, sont les enfants libres.

Est-ce courage à un homme mourant d'aller, dans la foiblesse et dans lagonie, affronter un Dieu tout-puissant et éternel? (170)

Je crois volontiers les histoires dont les témoins se font égorger. (171)

La bonne crainte vient de la foi; la fausse crainte vient du doute. La bonne crainte porte à l'espérance , parce qu'elle naît de la foi, et qu'on espère au Dieu que l'on croit: la mauvaise porte au désespoir, parce qu'on craint le Dieu auquel on n'a point de foi. Les uns craignent de le perdre, et les autres de le trouver.

Salomon et Job ont le mieux connu la misère de l'homme , et en ont le mieux parlé : l'un le plus heureux des hommes , et l'autre le plus malheureux ; l'un connoissant la vanité des plaisirs par expérience , l'autre la réalité des maux.

Les païens disoient du mal d'Israël , et le prophète aussi : et tant s'en faut que les Israélites eussent droit de lui dire : Vous parlez comme les païens , qu'il fait sa plus grande force sur ce que les païens parlent comme lui. (Ézéchiel.)

Dieu n'entend pas que nous soumettions notre croyance à lui sans raison, ni nous assujettir avec

tyrannie. Mais il ne prétend pas aussi nous rendre raison de toutes choses ; et pour accorder ces contrariétés , il entend nous faire voir clairement des marques divines en lui qui nous convainquent de ce qu'il est, et s'attirer autorité par des merveilles et des preuves que nous ne puissions refuser; et qu'ensuite nous croyions sans hésiter les choses qu'il nous enseigne quand nous n'y trouverons d'autre raison de les refuser, sinon que nous ne pouvons par nous-mêmes connoître si elles sont ou non.

Il n'y a que trois sortes de personnes : les uns qui servent Dieu l'ayant trouvé; les autres qui s'emploient à le chercher ne l'ayant pas encore trouvé ; et d'autres enfin qui vivent sans le chercher ni l'avoir trouvé. Les premiers sont raisonnables et heureux ; les derniers sont fous et malheureux; ceux du milieu sont malheureux et raisonnables.

Les hommes prennent souvent leur imagination pour leur cœur; et ils croient être convertis dès qu'ils pensent à se convertir.

La raison agit avec lenteur, et avec tant de vues et de principes différents qu'elle doit avoir toujours présents, qu'à toute heure elle s'assoupit ou elle s'égare, faute de les voir tous à la fois. Il n'en est pas ainsi du sentiment; il agit en un

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instant, et toujours est prêt à agir. 11 faut donc, après avoir connu la vérité par la raison, tâcher de la sentir, et de mettre notre foi dans le sentiment du cœur; autrement elle sera toujours incertaine et chancelante.

Le cœur a ses raisons que la raison ne connoît point : on le sent en mille choses. C'est le cœur qui sent Dieu, et non la raison. Voilà ce que c'est que la foi parfaite, Dieu sensible au cœur. (*)

LXÏII.

Il est de l'essence de Dieu que sa justice soit infinie aussi-bien que sa miséricorde: cependant sa justice et sa sévérité envers les réprouvés est encore moins étonnante que sa miséricorde envers les élus.

L'homme est visiblement fait pour penser; c'est toute sa dignité et tout son mérite. Tout son devoir est de penser comme il faut; et Tordre de la pensée est de commencer par soi, par son auteur et sa fin. Cependant à quoi pense-t-on dans le monde? Jamais à cela; mais à se divertir, à devenir riche, à acquérir de la réputation, à se faire roi , sans penser à ce que c'est que d'être roi et d'être homme.

(*) Cet alinéa tout entier forme le §. 58 du chap. 28 de l'édition de 1787. Il manque dans toutes les nouvelles éditions, et même dans celle des œuvres complètes de 1779.

( Note de l'Editeur, )

La pensée de l'homme est une chose admirable par sa nature. Il falloit qu'elle eût d'étranges défauts pour être méprisable. Mais elle en a de tels, que rien n'est plus ridicule. Qu'elle est grande par sa nature ! qu'elle est basse par ses défauts !

S'il y a un Dieu , il ne faut aimer que lui, et non les créatures (i 72). Le raisonnement des impies, dans le livre de la Sagesse, n'est fondé que sur ce qu'ils se persuadent qu'il n'y a point de Dieu. Cela posé, disent-ils, jouissons donc des créatures. Mais s'ils eussent su qu'il y avoit un Dieu , ils eussent conclu tout le contraire. Et c'est la conclusion des sages : Il y a un Dieu, ne jouissons donc pas des créatures. Donc tout ce qui nous incite à nous attacher à la créature est mauvais, puisque cela nous empêche, ou de servir Dieu si nous le connoissons, ou de le chercher si nous l'ignorons. Or, nous sommes pleins de concupiscence : donc nous sommes pleins de mal ; donc nous devons nous haïr nous-mêmes, et tout ce qui nous attache à autre chose qu'à Dieu seul.

Quand nous voulons penser à Dieu, combien sentons-nous de choses qui nous en détournent, et qui nous tentent de penser ailleurs! Tout cela est mauvais, et même né avec nous.

Sgi PENSÉES DE PASCAL,

LXVIT.

Il est faux que nous soyons clignes que les autres nous aiment : il est injuste que nous le voulions. Si nous naissions raisonnables, et avec quelque connoissance de nous-mêmes et des autres, nous n'aurions point cette inclination. Nous naissons pourtant avec elle : nous naissons donc injustes; car chacun tend à soi. Cela est contre tout ordre (173): il faut tendre au général ; et la pente vers soi est le commencement de tout désordre , en guerre, en police, en économie, etc.

Si les membres des communautés naturelles et civiles tendent au bien du corps , les communautés elles-mêmes doivent tendre à un autre corps plus général.

Quiconque ne hait point en soi cet amourpropre et cet instinct qui le porte à se mettre audessus de tout, est bien aveugle, puisque rien n'est si opposé à la justice et à la vérité. Car il est faux que nous méritions cela ; et il est injuste et impossible d'y arriver, puisque tous demandent la même chose. C'est donc une manifeste injustice où nous sommes nés, dont nous ne pouvons nous défaire, et dont il faut nous défaire.

Cependant nulle autre religion que la chrétienne n'a remarqué que ce fût un péché, ni que nous y fussions nés, ni que nous fussions obligés d'y résister, ni n'a pensé à nous en donner les remèdes.

SECONDE PARTIE, ART. XVII. 3cj3

Il y a une guerre intestine dans l'homme entre la raison et les passions. Il pourroit jouir de quelque paix , s'il n'avoit que la raison sans passions, ou s'il n'avoit que les passions sans raison. Mais ayant l'un et l'autre , il ne peut être sans guerre, ne pouvant avoir la paix avec l'un qu'il ne soit en guerre avec l'autre. Ainsi il est toujours divisé et contraire à lui-même.

Si c'est un aveuglement qui n'est pas naturel , de vivre sans chercher ce qu'on est , c'en est encore un bien plus terrible, de vivre mal en croyant Dieu. Tous les hommes presque sont dans l'un ou dans l'autre de ces deux aveuglements.

Il est indubitable que l'âme est mortelle ou immortelle. Cela doit mettre une différence entière dans la morale; et cependant les philosophes ont conduit la morale indépendamment de cela. Quel étrange aveuglement !

Le dernier acte est toujours sanglant, quelque belle que soit la comédie en tout le reste. On jette enfin de la terre sur la tète, et en voilà pour jamais.

Dieu ayant fait le ciel et la terre, qui ne sentent pas le bonheur de leur être, a voulu faire des êtres qui le connussent, et qui composassent un corps de membres pensants. Tous les

3q4 pensées de pascal,

hommes sont membres de ce corps; et pour être heureux , il faut qu'ils conforment leur volonté particulière à la volonté universelle qui gouverne le corps entier. Cependant il arrive souvent que l'on croit être un tout , et que, ne se voyant point de corps dont on dépende , Ton croit ne dépendre que de soi, et Ion veut se faire centre et corps soi-même. Mais on se trouve en cet état comme un membre séparé de son corps, qui, n'ayant point en soi de principe de vie , ne fait que s'égarer et s'étonner dans l'incertitude de son être. Enfin , quand on commence à se connoître, l'on est comme revenu chez soi; on sent que Ion n'est pas corps; ou comprend que l'on n'est qu'un membre du corps universel; qu'être membre, est n'avoir de vie, d'être et de mouvement, que par l'esprit du corps et pour le corps; qu'un membre séparé du corps auquel il appartient n'a plus qu'un être périssant et mourant ; qu'ainsi 1 on ne doit s'aimer que pour ce corps, ou plutôt qu'on ne doit aimer que lui, parce qu'en l'aimant, on s'aime soi-même, puisqu'on n'a d'être qu'en lui, par lui et pour lui.

Pour régler l'amour qu'on se doit à soi-même, il faut s'imaginer un corps composé de membres pensants, car nous sommes membres du tout, et voir comment chaque membre] devroit s'aimer.

Le corps aime la main; et la main, si elle avoit une volonté, devroit s'aimer de la même

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sorte que le corps l'aime. Tout amour qui va au-delà est injuste.

Si les pieds et les mains avoient une volonté particulière, jamais ils ne seroient clans leur ordre, qu'en la soumettant à celle du corps : hors de là, ils sont dans le désordre et dans le malheur; mais en ne voulant que le bien du corps, ils font leur propre bien.

Les membres de notre corps ne sentent pas le bonheur de leur union , de leur admirable intelligence, du soin que la nature a dy influer les esprits, de les faire croître et durer. S'ils étoient capables de le connoître , et qu'ils se servissent de cette connoissance pour retenir en eux-mêmes la nourriture qu'ils reçoivent, sans la laisser passer aux autres membres , ils seroient non-seulement injustes , mais encore misérables, et se haïroient plutôt que de s'aimer : leur béatitude, aussi-bien que leur devoir, consistant à consentir à la conduite de l'âme universelle à qui jls appartiennent, qui les aime mieux qu'ils ne s'aiment eux-mêmes.

Qui adhœret Domino , unus spiritus est. (I Cor. 6, 17.) On s'aime parce qu'on est membre de Jésus-Christ. On aime Jésus-Christ parce qu il est le chef du corps dont on est le membre : tout est un , l'un est en l'autre.

La concupiscence et la force sont les sources de toutes nos actions purement humaines : la concupiscence fait les volontaires; la force, "les involontaires.

5qG PENSÉES DE PASCAL,

Les platoniciens , et même Épictète et ses sectateurs, croient que Dieu est seul digne d'être aimé et admiré; et cependant ils ont désiré d'être aimés et admirés des hommes. Ils ne connoissent pas leur corruption. S'ils se sentent portés à l'aimer et à l'adorer , et qu'ils y trouvent leur principale joie , qu'ils s'estiment bons, à la bonne heure. Mais s'ils y sentent de la répugnance; s'ils n'ont aucune pente qu'à vouloir s'établir dans l'estime des hommes , et que pour toute perfection ils fassent seulement que, sans forcer les hommes, ils leur fassent trouver leur bonheur à les aimer , je dirai que cette perfection est horrible. Quoi ! ils ont connu Dieu , et n'ont pas désiré uniquement que les hommes l'aimassent; ils ont voulu que les hommes s'arrêtassent à eux; ils ont voulu être l'objet du bonheur volontaire des hommes !

Il est vrai qu'il y a de la peine en s'exercant dans la piété. Mais cette peine ne vient pas de la piété qui commence d'être en nous, mais de l'impiété qui y est encore. Si nos sens ne sopposoient pas à la pénitence, et que notre corruption ne s'opposât pas à la pureté de Dieu, il n'y auroit en cela rien de pénible pour nous. Nous ne souffrons qu'à proportion que le vice qui nous est naturel résiste à la grâce surna-

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turelle. Notre cœur se sent déchiré entre ces efforts contraires. Mais il seroit bien injuste d'imputer cette violence à Dieu qui nous attire, au lieu de l'attribuer au monde qui nous retient. C'est comme un enfant que sa mère arrache d'entre les bras des voleurs, et qui doit aimer dans la peine qu'il souffre la violence amoureuse et légitime de celle qui procure sa liberté, et ne détester que la violence impétueuse et tyrannique de ceux qui le retiennent injustement. La plus cruelle guerre que Dieu puisse faire aux hommes dans cette vie , est de les laisser sans cette guerre qu'il est venu apporter. Je suis venu appointer la guerre, dit-il; et pour instruire de cette guerre ,ye? suis venu apporter le fer et le feu. (Matth. 10, 34- Luc. 1 2 , 49) Avant lui, le monde vivoit dans une fausse paix.

Dieu ne regarde que l'intérieur : l'Église ne juge que par l'extérieur. Dieu absout aussitôt qu'il voit la pénitence dans le cœur; l'Église, quand elle la voit dans les œuvres. Dieu fera une Église pure au dedans , qui confonde par sa sainteté intérieure et toute spirituelle l'impiété extérieure des sages superbes et des Pharisiens : et l'Église fera une assemblée d'hommes dont les mœurs extérieures soient si pures , qu'elles confondent les mœurs des païens. S'il y a des hypocrites si bien déguisés, qu'elle n'en connoisse pas le venin, elle les souffre; car encore qu'ils

3o,8 pensées de pascal,

ne soient pas reçus de Dieu, qu'ils ne peuvent tromper, ils le sont des hommes, qu'ils trompent. Ainsi elle n'est pas déshonorée par leur conduite qui paroît sainte.

La loi n'a pas détruit la nature; mais elle Ta instruite : la grâce n'a pas détruit la loi ; mais elle l'a fait exercer.

On se fait une idole de la vérité même : car la vérité, hors de la charité, n'est pas Dieu; elle est son image, et une idole qu'il ne faut point aimer, ni adorer; et encore moins faut-il aimer et adorer son contraire, qui est le mensonge.

Tous les grands divertissements sont dangereux pour la vie chrétienne ; mais entre tous ceux que le monde a inventés, il n'y en a point qui soit plus à craindre que la comédie. C'est une représentation si naturelle et si délicate des passions, qu'elle les émeut et les fait naître dans notre cœur, et surtout celle de l'amour: principalement lorsqu'on le représente fort chaste et fort honnête. Car plus il paroît innocent aux âmes innocentes, plus elles sont capables d'en être touchées. Sa violence plaît à notre amourpropre, qui forme aussitôt un désir de causer les mêmes effets que Ion voit si bien représentés; et l'on se fait en même temps une conscience fondée sur l'honnêteté des sentiments qu'on y

voit, qui éteint la crainte des âmes pures, lesquelles s'imaginent que ce n'est pas blesser la pureté, d'aimer d'un amour qui leur semble si sage. Ainsi l'on s'en va de la comédie le cœur si rempli de toutes les beautés et de toutes les douceurs de l'amour, l'âme et l'esprit si persuadés de son innocence, qu'on est tout préparé à recevoir ses premières impressions , ou plutôt à chercher l'occasion de les faire naître dans le cœur de quelqu'un, pour recevoir les mêmes plaisirs et les mêmes sacrifices que l'on a vus si bien dépeints dans la comédie.

Les opinions relâchées plaisent tant aux hommes naturellement, qu'il est étrange qu'elles leur déplaisent (174)- C'est qu'ils ont excédé toutes les bornes. Et de plus , il y a bien des gens qui voient le vrai, et qui ne peuvent y atteindre. Mais il y en a peu qui ne sachent que la pureté de la religion est contraire aux opinions relâchées, et qu'il est ridicule de dire qu'une récompense éternelle est offerte à des mœurs licencieuses.

LXXVIT. (175)

J'ai craint que je n'eusse mal écrit, me voyant condamné ; mais l'exemple de tant de pieux écrits me fait croire au contraire. Il n'est plus permis de bien écrire.

Toute l'Inquisition est corrompue ou ignorante. Il est meilleur d'obéir à Dieu qu'aux hom-

mes. Je ne crains rien; je n'espère rien: le Port- Royal craint, et c'est une mauvaise politique de les séparer ; car quand ils ne craindront plus , ils se feront plus craindre.

Le silence est la plus grande persécution. Jamais les saints ne se sont tus. Il est vrai qu'il faut vocation ;"mais ce n'est pas des arrêts du conseil qu'il faut apprendre si l'on est appelé; c'est de la nécessité de parler.

Si mes lettres sont condamnées à Rome , ce que j'y condamne est condamné dans le ciel. (176)

L'Inquisition et la Société sont les deux fléaux de la vérité.

(*) On m'a demandé, premièrement, si je ne me repens pas d'avoir fait les Provinciales. Je réponds que, bien loin de m'en repentir, si j'étois à les faire, je les ferois encore plus fortes.

Secondement on m'a demandé pourquoi j'ai dit le nom des auteurs, où j'ai pris toutes ces

(*) Pascal avoit, dans ses Lettres Provinciales, combattu îa doctrine des jésuites avec l'arme du ridicule , arme si dangereuse dans des mains habiles. On sait que ces révérends pères firent , quoique inutilement , tous leurs efforts pour nuire à la vogue prodigieuse dont jouirent ces Lettres dès leur publication. Quelques amis même de Pascal cherchèrent , de son vivant , à lui inspirer des alarmes ou des scrupules sur cette immortelle production. Ce paragraphe est le récit fidèle de la réponse qu'il fit dans une conversation qu'il eut à ce sujet un an avant sa mort.

(Note de l'Éditeur.)

SECONDE PARTIE, ART. X V I ï. 4° l

propositions abominables que j'y ai citées. Je réponds que, sij'étois dans une ville où il y eût douze fontaines, et que je susse certainement qu'il y en eût une empoisonnée, je serois obligé d'avertir tout le monde de ne point aller puiser de l'eau à cette fontaine; et comme on pourroit croire que c'est une pure imagination de ma part, je serois obligé de nommer celui qui Fa empoisonnée, plutôt que d'exposer toute une ville à s'empoisonner.

En troisième lieu , on m'a demandé pourquoi j'ai employé un style agréable, railleur et divertissant. Je réponds que si j'avois écrit d'un style dogmatique, il n'y auroit eu que les savants qui les auroient lues , et ceux-là n'en avoient pas besoin, en sachant, pour le moins, autant que moi là -dessus. Ainsi j'ai cru qu'il falloit écrire d'une manière propre à faire lire mes Lettres par les femmes et les gens du monde, afin qu'ils connussent le danger de toutes ces maximes et de toutes ces propositions qui se répandoient alors , et dont on se laissoit facilement persuader.

Enfin , on m'a demandé si j'ai lu moi-même tous les livres que j'ai cités. Je réponds que non. Certainement il auroit fallu que j'eusse passé une grande partie de ma vie à lire de très-mauvais livres : mais j'ai lu deux fois Escobar tout entier; et pour les autres, je les ai fait lire par quelques-uns de mes amis; mais je n'en ai pas employé un seul passage sans l'avoir lu moi-

Pensées. ^6

même dans le livre cité, et sans avoir examiné la matière sur laquelle il est avancé, et sans avoir lu ce qui précède et ce qui suit, pour ne point hasarder de citer une objection pour une réponse, ce qui auroit été reprochable et injuste.

La machine arithmétique fait des effets qui approchent plus de la pensée que tout ce que font les animaux ; mais elle ne fait rien qui puisse faire dire qu'elle a de la volonté comme les animaux.

Certains auteurs, parlant de leurs ouvrages, disent : Mon livre, mon commentaire, mon histoire , etc. Us sentent leurs bourgeois qui ont pignon sur rue , et toujours un chez moi à la bouche. Ils feroient mieux de dire : Notre livre, notre commentaire, notre histoire, etc., vu que d'ordinaire il y a plus en cela du bien d'autrui que du leur.

La piété chrétienne anéantit le moi humain , et la civilité humaine le cache et le supprime.

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